‹ L'Œuvre de LourdesChapitre 38 sur 47 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Il n'y a pas de suggestion à Lourdes. — Les maladies nerveuses guérissent en petit nombre. — Charcot et la suggestion religieuse. — lîernheim. — Bérillon. — Lois inconnues. — Les malades de Villepinte. — Les malades de Zola. — Marie Cools, d'Anvers, et la suggestion religieuse.

Il n'y a pas de suggestion à Lourdes

Cette proposition est tellement à l'encontre de toutes les idées reçues, que nous n'oserions la formuler si nous n'avions pour nous le témoigna.u^e des médecins qui fréquentent notre bureau : si les adversaires mêmes de Lourdes ne reconnaissaient franchement que ces milliers de guérisons qui comprennent toute la pathologie ne peuvent s'expliquer par une seule théorie. — Le programme suggestif est trop étroit.

Bérillon le reconnaît sans réserve. Charcot a posé des principes qui se retournent contre lui, Zola fait mourir des malades qui se portent bien atin de pouvoir justifier sa thèse. Bernheim est peut-être le

33o l'œuvrk de louhdes

plus explicite de tous dans l'exposé de ses principes.» Une chose manquera toujours aux procédés humains, c'est l'instantanéité absolue de la j^uérison, et puis les hommes se servent presque toujours d'un agent physique. Dieu n'en a pas besoin.

Malgré tout, il est dillicile d'effacer un préjugé, surtout lorsque ce préjugé llatte les tendances de tous ceux qui, de parti pris, rejettent le surnaturel; ils sont nombreux parmi nous. Lorsqu'il dispense d'étudier, permet de résoudre d'un mot une question embarrassante, alors ce préjugé devient le sophisme paresseux derrière lequel chacun aime à se retrancher. Il résiste à l'évidence des preuves contraires. Vainement les faits battent en brèche les théories suggestives, la suggestion reste la solution de choix pour tous ceux, ignorants ou sectaires, qui ne veulent pas du surnaturel.

Une première considération doit faire écarter la suggestion dans les guérisons de Lourdes, c'est le petit nombre de maladies nerveuses qui guérissent dans nos pèlerinages : pour en donner la preuve nousj n'avons qu'à rappeler les cérémonies du pèlerinage national de 1897.

Lorsque la procession vint se masser dans l'esplanade du Rosaire, un spectacle incomparable s'offrit à nos regards. Quinze cents malades assis, couchés, formaient au milieu une longue et double haie. Sur le parvis du Rosaire, trois cent cinquante miraculés, leur bannière à la main, éclairaient cej fond de tableau avec une intensité de ton qu'aucun' pinceau ne saurait reproduire. Des milliers de spectateurs, anxieux, immobiles, attendaient dansj une émotion indéfinissable. Les malades tournaient leurs regards, avides d'espérance, vers les miraculés, un courant électrique allait des uns auxj autres.

C'est alors que le P. Picard, dominant la foule et s'adressant aux malades, leur dit en leur montrant les miraculés : « Voilà vos amis, vos modèles. Ils ont été comme vous, faites comme eux. Ils étaient couchés sur des brancards, ils se sont levés. Qu'est-ce qui vous arrête? » Et d'un ton plus impératif : « Levezvous! »

Aussitôt voilà des malades qui se dressent sur leurs couches, laissent leur grabat, se dirigent vers l'église du Rosaire. D'immenses clameurs retentissent, un souille irrésistible court sur cette foule.

Nous avons vu bien des manifestations, nous sommes habitués à toutes les émotions des pèlerinages, et cependant nous avons été profondément remués par ce spectacle qui ne s'était jamais dressé devant nos yeux avec un tel caractère de grandeur. Quelques malades se sont levés, mais ils devaient se lever tous, comment un seul a-t-il pu rester sur son grabat? Ce choc, cette commotion qui ébranlait tout autour d'eux, ces acclamalions qui remplissaient l'air, ces miraculés qui défilaient sous leurs yeux comme une vision du ciel, tout cela aurait ressuscité des agonisants, galvanisé des cadavres. Nous louchions aux dernières limites des émotions humaines, au delà ce n'est plus de la terre. Nous avions eu le dernier mot de la suggestion religieuse.

Huit ou dix malades sont venus faire constater leur guérison. Et la moyenne de nos procès-verbaux est restée à peu près la même que celle des années précédentes.

Le premier jour du pèlerinage, pas un malade ne s'était présenté dans notre bureau; cependant en touchant ce sol de Lourdes, en approchant de la grotte (ju'ils entrevoyaient dans leurs rêves, qu'ils appelaient dans leurs désirs, ces malades avaient toutes les puissances de leur ànie en jeu, leurs

332 l'œuvre de lourdes

émotions atteignaient leur maximum d'intensité.

Parmi les malades qui se sont levés, nous avons vu Fanny Pepper, de Villepinte, poitrinaire avancée: — Hélène Duval, atteinte d'une péritonite tuberculeuse; — Philomène Albrech, d'Armentières, mal de Pott et tumeur blanche: — Joséphine Grosset, encore une péritonite tuberculeuse: — Irma Jacquart, aU'ection cérébrale compliquée de paralysie : — Félicie Serreau, péritonite : — Jean Lacombe, mal de Pott, etc.

Mais tous ces malades n'étaient pas justiciables de la suggestion. Qu'étaient devenues, sous cette poussée irrésistible, les maladies nerveuses? Sur ce double rang de brancards qui remplissaient l'esplanade du Rosaire, il y avait bien trois cents nerveux. Pourquoi ne se sont-ils pas levés?

Si Lourdes, comme le prétend l'école de la Salpètrière, est le rendez-vous de toutes les attections nerveuses, si nous avons des moyens de suggestion d'une puissance sans limite, il faut admettre un miracle à rebours pour empêcher nos malades de guérir. Ce serait un jeu singulier de la Providence, une véritable dérision!

Gomment, avec toutes les maladies nerveuses que l'on nous octroie libéralement, avec des moyens d'entraînement sans pareils, nous compterions surtout parmi nos guérisons des alFections de poitrine et des lésions organiques : caries, tumeurs blanches, cancers, des aveugles et des sourds-muets, c'est-à-dire des maladies dans lesquelles la suggestion n'a rien à voir?

La contradiction est évidente. En vérité nous assistons à la banqueroute de la suggestion, et ce résultat était à prévoir. Il y a longtemps que l'on a faussé toutes les notions médicales pour essayer de nous enfermer dans un dilemme dont les deux termes sont également faux.

Lourdes aura rendu un grand service à la science en la dégageant de toutes ces théories sans fondement.

Nous savons, et c'est là un point indiscutable, ([ue l'hystérie est une maladie des plus graves, qu'on ne peut atteindre et modifier son principe, elle imprègne toute l'économie. Si ses manifestations se succèdent et disparaissent, elles se reproduisent avec une ténacité désespérante. Tous ces miracles de la suggestion sont des jeux d'enfants: le plus souvent, on exaspère plutôt qu'on n'améliore la maladie.

Ces réllexions se présentaient plus vivement à mon esprit à la fin du dernier pèlerinage national. Je voyais combien la suggestion est une arme vaine aux mains de nos adversaires.

On n'avait pas trouvé dans la composition de l'eau de nos piscines le secret de nos guérisons, on ne devait pas le trouver dans l'entraînement qui nous environne. Les guérisons se produisent en dehors de toute règle, à l'aller, au retour, sur des enfants inconscients, elles font défaut alors que nos cérémonies se déroulent dans toute leur pompe. En vérité, le programme de ces guérisons n'est pas écrit de main d'homme: chaque guérison est comme un poème divin où tout s'enchaîne et se justilie.

Charcot. — La suggestion religieuse

« La foi qui guérit, dit Charcot, me parait être l'idéal à atteindre, puisqu'elle opère souvent quand lous les autres remèdes ont échoué. J'ai cherché à pénétrer le mécanisme de sa production, alin d'utiliser sa puissance. »

Il ajoute : « La foi qui guérit et son aboutissant le miracle n'échappent pas à Tordre naturel des choses.

334 l'œuvre de lourdes

Le domaine de la foi qui guérit est limité aux maladies dont la guérison n'exige d'autre intervention que cette puissance que possède l'esprit sur le corps. »

Comment va-t-il nous expliquer la guérison des plaies, des tumeurs qui ne sont plus sous la puissance de l'esprit. « Il y a, nous dit-il, des plaies, des tumeurs chez des personnes nerveuses qui guérissent avec une grande rapidité,» et pour nous en donner un exemple, il va chercher à deux cents ans en arrière, sur le tombeau du diacre Paris, l'histoire d'une plaie qui mit vingt-deux jours à se cicatriser, tandis que la malade en mettait cinquante-deux pour entrer en convalescence.

Voilà l'instantanéité de Charcot (ving-deux et cinquante-deux jours même pour les plaies nerveuses), voilà par quel artifice il essaie de faire rentrer les faits de Lourdes dans l'ordre naturel. Malgré tout, cette explication ne le satisfait pas, il ajoute: «Nous connaissons peu de chose dans ce domaine de la foi qui guérit. » Il faut savoir attendre et reconnaître qu'il y a plus d'inconnues sous le ciel et sur la terre que de rêves dans notre philosophie.

Charcot, n'est jamais venu à Lourdes, il n'a jamais publié les fameuses observations de ses malades delà Salpêtrièrequi avaient été guéris dans nos pèlerinages. Il y en a pourtant de très intéressantes et l'explication l'aurait peut-être transporté dans le monde des inconnues.

On a dit (jue son mémoire sur la foi qui guérit était son testament scientifique. Nous trouvons là en effet les qualités maîtresses de son esprit : grande clarté, érudition sans pareille, exposition très habile de sa thèse. Il fait l'historique des sanctuaires de l'ancienne Egypte et de la Grèce. Il appelle à son aide les peintres de la Renaissance, le lecteur charmé perd de vue le point principal du débat, mais la pro-

LA SUOGKSTION A LOURDES 335

position initiale est fausse et la conclusion reste en suspens. II le comprend et pour se dégager il nous dit franchement : «Il y abeaucoupdechosesque nous ne comprenons pas, l'avenir se chargera peut-être de nous les expliquer. » C'est la conclusion d'un homme d'esprit qui ne veut pas se compromettre.

Le mémoire de Charcot publié après le voyage de Zola eutungrand retentissement : à distance il a beaucoup perdu de son importance. Il laisse les guérisons de Lourdes en dehors de son étude et ses conclusions très vagues nous retiennent dans le monde des inconnues.

Charcot a surtout créé un mot : «la foi qui guérit ou la suggestion religieuse. » Il nous dit : « La suggestion religieuse opère souvent lorsque tous les autres remèdes ont échoué. » Mais il ajoute aussitôt comme correctif : « La suggestion religieuse et la suggestion laïque ne peuvent être dédoublées, c'est la même opération, qui produit des effets identiques. » Voilà bien deux propositions qui se contredisent, mais qu'importe, on neretiendraquelemot, etlasuggestion religieuse jettera de la confusion dans les notions les plus simples. Avec ce mot on aura l'explication de tous les faits que la science ne pourra pas expliquer.

Charcot nous dit :

« Les peintres sont des juges bien désintéressés: ils traduisent les préjugés du temps. Dans les œuvres d'art, l'histoire des possessions est écrite en traits ineffaçables et ces documents, conservés sur les tableaux, les gravures, les tapisseries, les bas-reliefs, conlirmcnl pleinement les autres preuves que nous fournit en grand nombre l'histoire écrite. Les modèles dont se sont inspirés les peintres n'étaient que des sujets atteints de la grande hystérie, et ce diagnostic rétrospectif d'une all'ection nerveuse, alors méconnue, n'est pas une des moindres preuves de la perspicacité

Si

338 l'œuvre de lourdes

et de la sincérité de l'artiste. Dans cet ensemble de caractères puisés dans la réalité et conservés par la peinture, il est facile de reconnaître tous les traits de la grande névrose hystérique.

« Ainsidonc, et l'histoire, et la critique, etlascience. et l'art, tout se réunit pour cette démonstration longtemps cherchée et aujourd'hui irrécusable. Toutes les manifestations du surnaturel, possessions dans le passé, miracles de nos jours, tout n'est que de la névrose. Il faut désormais s'incliner devant les résultats d'une enquête conduite avec une rigueur indiscutable par les hommes les plus compétents de notre époque. » Voilà la thèse de Gharcot.

Heureusement que la photographie est venue à notre aide, nous a apporté des documents qui ne peuvent être contestés. La peinture ne saurait prétendre à cette rigueur dans la démonstration.

Tandis que nous voyons Gharcot entouré d'une cour d'amateurs, de curieux, d'hommes du monde ou d'élèves développer chez une femme des phénomènes de contracture : leçon apprise, sujet préparé, Delbœuf, de Liège, appelait ces sujets de véritables grenouilles hiimainea. Nous voyons en regard les malades de Lourdes qui portent sur leur visage le nom de leur maladie : cancéreux, tuberculeux, enfants rachitiques, caries osseuses. Qui donc oserait comparer ces pauvres malades qui touchent aux dernières limites de la résistance, qui ne peuvent guérir que par un miracle, à ces fascinées de la Gharité, qui, le sourire sur les lèvres, s'endorment en fixant un miroir à alouettes. J'ai été souvent témoin de cette mise en scène dans le service du professeur Luys. J'ai vu des expériences curieuses, mais je n'ai pas vudeguérisons, surtout des maladies organiques guéries. Un abîme sépare ces deux ordres de faits.

LA SUGGESTION A LOURDES SSq

Bernheim

M. Bernheim, professeur à laFaculté de médecine de Nancy, reconnaît formellement que la suggestion ne peut faire disparaître une lésion, réduire un membre luxé, restaurer une substance détruite; elle ne tue pas les microbes, ne cicatrise pas les tubercules.

Il ajoute : « Les observations de Lourdes ont été recueillies par des hommes honorables, instruits, les laits existent, l'interprétation seule nous divise.

«La suggestion est un moyen qui ne s'adresse qu'aux troubles nerveux ou fonctionnels, elle est sans action sur les maladies organiques. »

Par suite, presque toutes les guérisons de Lourdes doivent échapper aux influences suggestives. Il s'abstient de nousledire. ilal'aird'ignorerque nous observons des guérisons de maladies organiques.

Bérillon

M. le D"^ Bérillon, président de la Société d'hypnologie,d'irecteurde\3iRei'iiederhj'pnofisme,\mt3il^ouvdes avecle congrès des neurologistes qui tenait sesséances à Pau, c'était au commencement du mois d'août 1904.

Il y avait ce jour-là peu de malades. M. Bérillon, ([ui s'intéressait plus que ses collègues à nos études, nous promit de revenir pendant le pèlerinage national. 11 revint, en effet, avec laconviction bien arrêtée qu'il verrait des cflels de suggestion d'une puissance sans égale. Il fut témoin des grandes scènes de nos pèlerinages, de l'enthousiasme des foules, il vit les malades se relever sur le passage du Saint-Sacrement et, (levant ce spectacle, il ne peut retenir cet aveu :

« Il n'est point, dit-il, de milieu comparable pour

34o l'œuvre de lourdes

obtenir des guérisons. Le matérialiste le plus endurci cède à l'émotion suprême qui se dégage de cette foule croyante. Cette émotion vous gagne, vous trouble, vous étreint, elle vous emporte; ces cantiques qui ne sont qu'un cri de ferveur et d'espérance, haletant, éperdu, versent réellement dans les âmes une griserie divine. N'attendez pas de mon matérialisme la négation inepte et qui serait mensongère de l'eflet surhumain de ces appels fervents. On n'échappe pas à leur vertige. »

Cependant une objection l'arrête : ce ne sont plus ses malades qu'il retrouve. Le champ de son observation est changé.

La foi qui guérit, de Charcot, c'est la suggestion de Bernheim, l'hypnotisme de Bérillon. c'est le traitement par l'idée, l'entraînement, la confiance, et tout cela s'exerce dans un domaine bien limité, « dans le domaine où il ne faut d'autre intervention que la puissance que possède l'esprit sur le corps: en dehors de là, la foi qui guérit se heurte aux lois naturelles, barrière infranchissable. On n'observe jamais la reconstitution des tissus détruits ».

Ainsi pour la suggestion il faut des malades choisis, des nerveux, et sur ces malades de simples troubles fonctionnels; bien plus, l'instantanéité dans la guérison s'observe rarement. « Si pendant les paralysies, dit encore Charcot, les muscles se sont atrophiés, les membres ne reprendront leur force et leur volume que lorsque les faisceaux musculaires se seront régénérés, et cette régénération, à laquelle président les lois physiques, demande un temps suffisant pour s'accomplir. Il faut des jours et des mois pour refaire des muscles. » Voilà bien le langage d'un homme de science. Charcot se devait à lui même de nous sortir de la légende pour nous rappeler les vrais principes qui doivent nous guider.

Comment, aveccesprincipes, expliquerlesguérisons de Lourdes par la suggestion? La eh ose n'est pas possible.

Devant de tels exemples, que pouvait faire M. Bérillon ? Chercher à se dérober, nier le fait, prendre une explication à côté... Il n'en a pas eu un instant la pensée.

« Au point de vue de la suggestion, nous faisons mieux avec moins dans nos cliniques, dit-il; ici, c'est un gigantesque effort pour un résultat modeste, mais aussi quelle mise en scène insuffisante, quelle incomplète entente des effets certains ! » Nous passons volontiers condamnation sur ce point. M. Bérillon ajoute : « Cependant nous devons reconnaître que les malades de Lourdes sont souvent arrivés aux dernières périodes du mal et alors... et alors un miracle seul peut les sauver. Lourdes en fait de ces miracles. L'effet obtenu est considérable.

« Comment interpréter ces résultats ?

« Il faut, dit-il, repousser tous les sarcasmes faciles, avouer qu'on est vaincu par ce qui rayonne en tendresse de cette foule misérable, affligée. L'espoir qui grandit là s'enfle dans un pieux délire, s'est abreuvé aux sources sublimes de la vie : l'amour et la bonté. Ceux qui sont là souffrent, ils tentent le suprême assaut d'une suprême miséricorde. »

C'est ainsi que l'esprit de M. Bérillon s'élève dans les régions de l'au-delà et surprend la pensée qui domine la scène de nos pèlerinages. Son sens clinique si exercé lui a montré, sans doute, la différence profonde qui sépare les guérisons de Lourdes des guérisons par suggestion. Il a vu que la barrière des lois naturelles était renversée : un cri spontané a jailli de son cœur vers l'idéal d'amour et de bonté. Quelle que soit la différence d'opinion qui nous sépare, nous saluons en lui un indépendant, un sincère.

342 l'œuvre de lourdes

Les guérisons de Lourdes prennent une place bien définie dans la science. La foi qui guérit de Gharcot, les travaux de Bernheim, les expériences de M. Bérillon, ont bien précisé la limite des lois naturelles. Au delà, ce n'est plus de notre domaine. On a par trop abusé de la foi qui guérit : on a retenu le mot en oubliant le principe : la foi qui guérit ne s'adresse qu'aux maladies nerveuses. Les guérisons de Lourdes sont surtout des guérisons de maladies organiques.

Les représentants de la science officielle ont posé des principes qui devaient se retourner contre nous, mais que nous avons repris à notre profit en les acceptant comme base de nos jugements. Si nous n'avions pas suivi une méthode rigoureuse, scientifique, il y a longtemps que la clinique de Lourdes aurait perdu tout attrait. L'aftluence plus considérable qui se fait chaque année autour de nous, les contradictions même qui nous environnent, tout nous prouve que nous sommes dans la bonne voie.

Un jeune médecin américain, se plaçant au point de vue surnaturel, me disait : « Vous n'avez pas de suggestions, à Lourdes, et vous devriez en avoir beaucoup et quand je cherche la cause de cette absence de suggestion je ne la trouve que dans une disposition providentielle. La sainte Vierge ne veut pas de mélange pour son œuvre. Elle écarte tous les effets d'entraînement purement humains. Il n'en faudrait pas conclure pourtant, ajoutait-il, que la suggestion n'existe pas ailleurs, mais ce que nous observons ici ne peut être comparé à ce que nous observons dans nos cliniques. »

Lois inconnues

On nous objecte que nous sommes sous l'influence de lois inconnues que nous découvrirons un jour.

Les lois inconnues sont des lois qui entraînent la relation de causes à effet, comme les lois connues. S'il y avait à Lourdes une loi, connue ou non, qui préside aux guérisons, nous aurions des résultats certains, constants. Si vous placiez des malades dans les mêmes conditions de milieu, d'entraînement, même tempérament, maladie semblable, vous auriez des guérisons qui se produiraient fatalement à certains jours, tandis que les guérisons se produisent sans aucune règle, à l'aller, au retour, sur des malades qui n'espèrent plus, sur des enfants inconscients. Tel pèlerinage qui obtenait de nombreuses guérisons n'en obtient pas l'année suivante. Je ne connais pas d'exemple plus probant que celui de Villepinte.

En 1896, l'hospice de Villepinte nous envoie, pendant le pèlerinage national, quatorze malades prises dans la salle du troisième degré parmi les plus gravement atteintes : huit guérissent subitement à Lourdes et leur guérison s'est parfaitement maintenue. Les six malades non guéries meurent dans le courant de l'hiver.

Les deux années suivantes, 1897 et 1898, les malades de Villepinte obtiennent encore huit ou dix guérisons, chaque année, et leurs camarades non guéries à Lourdes meurent dans le courant de l'hiver.

L'enthousiasme parmi ces jeunes filles est à son comble. On ne parle plus, à Thospice, que de Lourdes : on fait des neuvaines toute Tannée en vue du pèlerinage. Il semble qu'il suffit de toucher le sol de Lourdes pour être guéri et, pourtant, c'est à ce moment (jue les guérisons s'arrêtent brusquement. Depuis 1898, nous avons eu quelques amélioratrons, quelques cas isolés, mais les guérisons d'ensemble ont disparu. C'est lorsque la suggestion atteint sa limite extrême d'intensité que nous voyons ces vingt ou vingt-cinq malades que l'hospice nous envoie

^^^^^^^I^^H^^^BP Tv^?^^^^^^^

^^^Hisnxl'y

l^^^l^bi

^Hes^^

JHk^^^^Ip^

Hpi^B-,

bh^^q^^h

^^V^SH^b

jSU^

HRL.V' ^^tPii ^fl

Ëm

HP^TÊl]^'^ J^^H

iP'

346 LtiaVRE DE LOURDES

chaque année repartir sans changement bien notable. La religieuse qui conduisait ces jeunes filles à Lourdes, atteinte à son tour de ce mal implacable, est morte victime de son dévouement.

Singulières émotions que celles qui relèvent des poitrinaires, cicatrisent leurs tubercules, les rendent invulnérables, tandis qu'à côté, leurs compagnes, soumises aux mêmes influences, meurent à quelques jours de là.

Esther Brackman avait ressenti des émotions autrement fortes sur la table d'opération de l'Hôtel- Dieu lorsqu'on lui avait ouvert le ventre pour enlevei^ ses tubercules ; ce n'était sans doute pas Vémotion salutaire. A Lourdes, au second bain de piscine, elle s'était relevée guérie ; à son retour, elle avait repris sa place dans une maison de commerce.

Marguerite Ménaud avait des poussées de granulie aiguë du côté du poumon et un ulcère de l'estomac : depuis son pèlerinage elle n'a pas reparu à Villepinte, elle est aujourd'hui femme de chambre à Londres.

Louise Chéradame venait, il y a six ans, avec l'étiquette de laryngite tuberculeuse, nous la retrouvons maîtresse de gymnase. Il en est ainsi pour la plupjart de ces vingt-quatre malades guéries. N'y eùt-il, du reste, qu'un seul cas de guérison complète et subite, cet exemple suffirait pour entraîner la conviction.

Toutes les émotions du monde ne peuvent cicatriser des tubercules, arrêter instantanément une péritonite bacillaire.

Ce serait un nouveau miracle plus grand, plus incroyable que ceux que l'on refuse d'admettre. Guérir, en quelques instants, des maladies organiques sans miracle, ce serait encore de l'incompréhensible.

Mais il faudrait aller plus loin, il faudrait avec ces émotions atteindre les médecins^ inspirer aux savants

une humble soumission pour des choses absurdes. On aurait soulevé les multitudes et même des hommes instruits avec des données sans fondement, tout cela serait bien difticile à comprendre.

Plus on creuse ces questions et plus on s'aperçoit (|ue, pour éviter le surnaturel, on s'expose à tomber dans l'inintelligible.

L'aveugle Charles Auguste, cet organiste de Greil, qui vint à Lourdes un peu malgré lui, qui ne demandait pas sa guérison, qui ne voulut pas assister, jusqu'à la lin, à la procession du Saint-Sacrement, fut guéri, la nuit suivante, dans une chambre d'hôtel.

Pendant le pèlerinage de Lyon, nous avions eu deux ou trois guérisons. Au retour, on en a constaté plus de trente chez les malades une fois rentrés chez eux. Ce serait une suggestion à bien lointaine échéance. Et les malades de Zola, ceux que le romancier avait pris comme types de guérisons par persuasion, sont restés parfaitement guéris. Font-ils encore de la suggestion après quinze et seize ans écoulés, avec leur maladie de poitrine à la dernière période, avec des lupus ou des caries des os ?

Les théories suggestives perdent, chaque jour, du terrain. Charcot avait créé un monde de névrosés qui n'était pas le monde réel; les médecins se dégagent de ses théories et reconnaissent que l'on obtient, à Lourdes, des guérisons merveilleuses, inexplicables, même dans les cas de maladies nerveuses, mais que ces guérisons sont plus rares qu'on ne le croit généralement.

L'exemple de Villcpinte est bien concluant. Voilà des jeunes filles qui voient sous leurs yeux, pendant trois ans, leurs camarades, arrivées mourantes à Lourdes, se relever dans la piscine, à la procession, absolument guéries. Elles ne doutent plus d'obtenir

34^ l'œuvre de lourdes

leur guérison ; leur contiance est absolue, la suggestion portée à ses dernières limites : et c'est alors que toute guérison cesse : depuis dix ans, il n'y a plus eu de guérisons d'ensemble.

Que d'exemples semblables nous pourrions citer i

Rapport du D' Jacobs sur une guérison par suggestion religieuse

Au mois de juillet dernier , M. le D' Jacobs a fait un rapport à la Société de médecine d'Anvers sur la guérison de Maria Gools : il l'intitule : un cas de guérison par la suggestion religieuse. Il nous dit qu'il a traité longtemps cette jeune fille pour un mal de Pott. Elle était fille de tuberculeux, avait une douleur au niveau de la troisième vertèbre lombaire, un enfoncement très visible de la colonne à ce niveau, de la paralysie des deux membres inférieurs.

Plus tard, il crut reconnaître de simples troubles nerveux. Il institua aussitôt un traitement suggestif, mais toutes les suggestions restèrent sans effet. C'est dans ces conditions que Marie Gools partit pour Lourdes et en revint absolument guérie. La suggestion religieuse avait, dit-il, fait un miracle thérapeutique.

Nous répondons : si Marie Gools a été guérie à Lourdes par suggestion religieuse, elle rechutera. Fille de tuberculeux, c'est une héréditaire. Elle est hystérique, par droit de naissance. Vous pouvez faire disparaître un accident, un symptôme: vous ne pouvez changer son tempérament ou alors vous faites du miracle. Ces hystériques ne guérissent pas. Delbœuf de Liège, un compatriote du D' Jacobs, savant très indépendant, raconte dans sa visite à la Salpêtrière qu'il a vu là les Elisa, les Witteman,

qui servent de sujets d'études, qui sont ii l'iiôpital depuis leur jeunesse et qui y passent leur vie.

Moi-même j'étais interne dans un des premiers services d'hystériques des hôpitaux de Paris et j'ai constaté que c'était toujours la même clientèle qui nous revenait; guérie aujourd'hui, rechutant demain, nos malades ne guérissaient pas.

Marie Gools, hystérique, est aussi difficile à guérir que Marie Cools atteinte d'un mal de Pott. Entendons-nous, je ne parle pas de sa paralysie ou de tout autre symptôme. L'hystérie est un protée, on peut atteindre ses manifestations, mais on ne peut changer la constitution des malades. Si la suggestion religieuse vous donne de tels résultats, prenez garde, vous entrez dansl'au-delà. Observez cette jeune fille : si elle rechute, elle n'a subi qu'une influence suggestive ; si sa guérison est définitive, si dans le cours de sa vie elle n'a plus de manifestations nerveuses, si elle reste parfaitement équilibrée, supporte la fatigue sans faiblir, la suggestion est une arme démodée qu'il faut remiser

Les médecins le reconnaissent chaque jour dans le Bureau de Lourdes et savent distinguer dans les guérisons les symptômes et la maladie. Benoit XIV a posé les vrais principes qui doivent nous guider dans ces questions.

Charcot avec la foi qui guérit a trouvé un mot qui frappe, mais qui s'applique rarement: il n'était, du reste, pas dupe de son invention. Il fait suivre ce mot d'un fameux correctif. Il nous dit expressément : la suggestion religieuse n'est pas autre chose que la suggestion ordinaire, elle a le même terrain et les mêmes limites. Bérillon reconnaît qu'avec tous nos moyens de suggestion nous obtenons bien peu de chose à Lourdes, mais cpie nous obtenons parfois de véritables résurrections, et alors, dit-il, il ne faut plus

L (KUVRE DE LOURDES

parler de suggestion : un miracle seul peut guérir ces malades.

Bernheim a bien posé les règles de la suggestion, qui n'a pas de prises, dit-il, sur les lésions organiques. Nous ne pouvons plus admettre ces pseudo-miracles qui ne sont que le résultat d'une fausse interprétation.

Nous concluons : ou Marie Gools n'est pas guérie, ou il y a dans sa guérison autre chose que de la suggestion, même religieuse. Il est temps de sortir de cette légende et de ne plus nous servir sous le titre de guérison par suggestion religieuse deux ordres de faits tout à fait distincts : des modifications superficielles et momentanées et des modifications constitutionnelles tellement profondes que la science ne peut les expliquer.

Je le répète : faire d'une hystérique une personne parfaitement équilibrée, désormais à l'abri de toute manifestation, est chose plus difficile que la guérison d'une plaie. On ferait du miracle sans s'en douter en changeant l'étiquette.

E&m.<Mémimiim

Page 1