‹ L'Œuvre de LourdesChapitre 42 sur 47 · BERNADETTE · texte numérisé non relu

BERNADETTE

Syo l'œuvre de lourdes

ne furent le résultat ni d'un trouble de ses sens, n d'une maladie de son esprit.

Une enfant de quatorze ans, une bergère ignorante ne pouvait, sans préparation, sans culture, faire entendre au monde de si hauts et si graves enseignements, proclamer le dogme à peine connu de l'Immaculée Conception, nous laisser l'image de cette Vierge idéale que le génie des plus grands maîtres n'avait pas entrevue.

Pour jouer un tel rôle, il fallait plus que l'esprit borné de la fille du meunier Soubirous. Pour subir, pendant plus de vingt ans, le choc de toutes les contradictions, il fallait une volonté ferme au-dessus de toute défaillance, il fallait un mobile, un but bien défini. Pour remplir le monde de ces retentissants échos, une lumière surnaturelle devait éclairer l'âme de cette faible enfant.

L'hallucination et la folie ne donnent ni le talent ni le génie. Devant son esprit troublé, les visions, les pensées de son enfance devaient seules se réveiller. Un malade ne reproduit pas un tableau de Raphaël, s'il ne l'a jamais vu ; il ne récite pas des poésies du Tasse s'il ne les a jamais apprises. L'esprit de Bernadette ne pouvait s'élever à la hauteur d'un programme divin, convier le monde à la pénitence, décrire avec cette méthode, cette siîreté, une Vierge dont aucune image n'avait pu lui donner le modèle.

Entre la cause et les effets, entre l'instrument et les résultats, il y a une disproportion qu'aucune théorie ne saurait combler.

L'hallucination n'est jamais que le souvenir dune sensation déjà perçue. Voilà une petite fille de la campagne, qui n'a de remarquable que son ignorance et sa simplicité. Un jour une vision céleste lui apparaît; si cette vision est une hallucination, elle sera la reproduction d'une image peinte ou sculptée qui se

sera gravéedans l'imagination de la pauvre bergère. Dans cette composition nous devrons retrouver des notes en harmonie avec l'intelligence sans culture d'une enfant de quatorze ans. Comment supposer un instant que la ravissante Vierge de Lourdes soit une création artistique de la pauvre Bernadette? — Dans l'hallucination, l'imagination n'a pas cette précision, cette sûreté de conception; ce sont des formes indécises et changeantes. Ici, dès la première apparition, c'est un type parfait, immuable. Aucun trait ne variera désormais; rien ne pourra modifier le souvenir ou l'empreinte laissée dans l'esprit de la voyante.

Bernadette en faisant la description de la Vierge avait bien donné tous les détails de son costume : la robe, le voile, la ceinture; sa pose, le mouvement de ses mains, le jeu de sa pliysionomie, son sourire, ses tristesses, son regard, qui, tantôt se fixait sur elle, sur les personnes qui l'entouraient, tantôt se levait vers le ciel et semblait se perdre dans l'infini. Avec ces premières indications, le sculpteur avait eu de la peine à composer sa statue et Bernadette n'avait pas reconnu sa Vierge.

Quelques années plus tard, Bernadette se trouvait chez le curé de Lourdes et feuilletait un album. Elle voyait d'un œil indifférent toutes les gravures qui passaient sous ses yeux et voilà que tout à coup elle s'arrèlc devant une image de la sainte Vierge, puis la montrant au curé de Lourdes et à M. Fabische, le sculpteur, elle s'écrie toute émue : « Monsieur le curé! INIonsicur le curé ! Voici la figure de la sainte Vierge, oh! ici, je la reconnais, je la reconnais ! »

C'était une reproduction assez ordinaire de la Madone de saint Luc. Sur ce fait, il existe aux archives de Lourdes une déposition dûment rédigée

3^2 l'œuvre de lourdes

vers 1873, par le P. Jean Glavé, S. J. d'après les récits de Mgr Peyramale (i).

Sans vouloir authentiquer la Vierge ou les Vierges, dites de saint Luc, elles peuvent très bien représenter un type traditionnel ; dans plusieurs apparitions, Notre-Dame paraît s'être montrée sous des traits qui rappellent ce type.

Il existait plusieurs statues figurant l'Immaculée- Conception.

Aujourd'hui nous avonsdeux modèles qui nous ont été donnés par révélation : la Vierge miraculeuse, telle qu'elle apparut à Catherine Labouré et telle qu'elle est reproduite sur la médaille miraculeuse: en second lieu, la Vierge de Lourdes, telle que Bernadette nous l'a décrite en nous donnant tous les détails de son costume et même son portrait, pour ainsi dire, en la reconnaissant dans la Vierge de saint Luc.

L'apparition de Pontmain rappelait les traits du visage de Notre-Dame du Bon Conseil, qui se rapproche également du type des Vierges de saint Luc. Devant une photographie de cette image, M. Barbedette, un des voyants, déclara n'avoir rien rencontré qui lui rappelât à ce point les traits entrevus dans la nuit du 17 janvier 1871.

Quoi qu'il en soit de ces affirmations et sans prétendre authentiquer les Vierges de saint Luc, il est intéressant de remarquer que, dans plusieurs apparitions, Notre-Dame parait s'être montrée sous des traits qui rappellent ce modèle.

Dans son apparition du 25 mars, la plus importante de toutes, il est un point qui n'a pas été suffisamment remarqué. Bernadette, en faisant le récit de cette apparition, disait : « La dame se tenait debout au-

(1) Voir les études du 5 juin 1902.

dessus du rosier et se montrait comme elle se montre dans la médaille miraculeuse. »

La médaille miraculeuse avait été le premier anneau de cette chaîne qui devait relier toutes les apparitions entre elles. Au terme de ses apparitions, elle devait se montrer de nouveau pour nous rappeler dans son unité le plan poursuivi par la Vierge de 1^ grotte.

De mtMîie aujourd'hui ce plan se déroule en entier sous nos yeux dans quelques guérisons.

Marie Bailly, dont nous racontons la guérison, guérit dans son lit d'hôpital avec la médaille miraculeuse; mais ce ne fut qu'une halte, il fallait venir à Lourdes pour obtenir une guérison complète et définitive.

Sur Marie Hoffmann, la pauvre épilep tique de Suisse, la sainte Vierge fait un premier usage de son pouvoir avec la médaille miraculeuse; elle la convertit, elle la ramène à l'Eglise catholique, puis, après un martyre de dix-huit ans, elle l'appelle à la grotte de Lourdes, elle la guérit, la transforme, l'élève par degrés et tinit par en faire une apôtre. C'est ainsi que devant nos yeux distraits et notre attention qui se lasse. Dieu fait passer sans cesse les mômes enseignements pour les graver plus profondément dans notre esprit.

Lorsque les apparitions ont pour témoins des enfants, il faut chercher, en dehors des témoins, des garanties d'un autre ordre. C'est le personnage merveilleux lui-même, ses paroles, ses actes, son but qu'il faut soumettre à la critique. Et nous entrons alors dans un genre de preuves supérieur au témoin.

Les paroles de la Vierge à Bernadette, nettes et concises dans leur expression, ont été accomplies comme des ordres venus du ciel. Le nom de la A'iergc transmis à Bernadette n'avait jamais été prononcé devant elle. Elle le répète pour le fixer dans sa

3^4 l'œuvre dk lourdes

mémoire, sans en comprendre le sens. Et cette source inconnue, qui jaillit des profondeurs de la roche, qui donc a conduit vers elle la pensée et la main de l'enfant (i)?

Jamais les apparitions n'ont été soumises dans leur développement à l'action de Bernadette ; elles se sont continuées suivant un plan arrêté d'avance, se sont supprimées deux fois, alors qu'elle les attendait. A la dix-huitième, tout a été fini, et Bernadette est rentrée dans la foule sans être favorisée d'aucun don particulier. Elle était le témoin du passé, mais sa mission était terminée, et c'est lorsque l'enfant s'elface que l'œuvre s'affirme. Singulière hallucination que celle qui s'empare aussi brusquement de l'imagination d'une enfant, pour disparaître au bout de six semaines sans laisser aucune trace de son passage ; hallucination sans proportion avec l'imagination du sujet qui nous laisse le type idéal d'une Vierge inconnue jusqu'alors, et nous transmet des ordres qui remuent le monde entier.

Bernadette en reconnaissant sa Vierge dans la Vierge de saint Luc, nous donne une preuve de la réalité de l'apparition.

Jamais elle n'aurait fait ce rapprochement si elle n'avait vu devant ses yeux la Vierge qu'avait connue saint Luc et dont il avait pu reproduire les traits.

Dans les enseignementsde Lourdes, tous les moyens humains sont laissés de côté.

Une grotte rustique, une source, une bergère, voilà les acteurs et le décor ; mais au-dessus de tout cela, la radieuse image de la Vierge.

(l) La soun-e de Lourdes n'existait pas avant les apparitions. Bernadette en grattant le sol à quelques centimètres fit jaillir une source (jui donne 122.000 litres en 24 heures. Si la source eut existé, dans les moments de crues elle eut soulevé la faible couche de sai)le. On aurait vu l'endroit où elle se déversait dans le Gave: on n'avait jamaisconstaté aucun suintement.

LOURDES EX IÎ)o8 3^5

Si les moyens humains sont laissés de côté, le surnaturel remplit la scène : jamais enseignement venu du ciel ne nous fut donné avec une plus évidente clarté. Pendant près de trente ans, les apparitions et les révélations se succèdent : Catherine Labouré et M. de Ratisbonne voient devant leurs yeux la médaille miraculeuse : Marie conçue sans péché. M. le curé de Notre-Dame-des- Victoires reçoit l'inspiration de consacrer son église au cœur immaculé de Marie. Pie IX, éclairé d'une lumière divine, définit le dogme de V Immaculée Conception.

Le plan parait complet. Non. — Marie, elle-même, descend du ciel pour mettre le sceau à ces enseignements.

Elle apparaît dix-huit fois dansia grotte de Lourdes, et ces apparitions sont disposées avec un ordre, une méthode qui les fait toutes converger vers une môme pensée.

Pendant quinze jours la Vierge instruit Bernadette, mais surtout elle éveille l'attention d'un monde distrait, elle fonde sonpèlerinage, demande une chapelle, appelles les foules, fait jaillir sa fontaine, recommande de prier pour les pécheurs.

Ces préliminaires terminés, elle laisse pendant vingt jours le monde dans l'attente, puis elle apparaît de nouveau souriante, dans toutl'éclat de son auréole. Ce n'est plus : Marie conçue sans péché. Elle s'identifie absolument avec sa prérogative :

Je suis l'Immaculée Conception.

Ce nom, la jeune fille ne pouvait le comprendre. Il y avait dans ce nom une confusion voulue entre le qualificatif et le sujet.

Les protestants ont fait ressortir cette faute grammaticale, en nous disant que la Vierge ne se serait pas servie de ce langage incorrect.

Elle se serait appelée la Vierge Immaculée, Marie

Sjii l'œuvre de lourdes

conçue sans péché, mais jamais elle n'aurait dit : Je suis V Immaculée Conception.

Ils oublient que Dieu avait dit à Moïse : « Je suis celui qui suis. » Ils oublient surtout que la Vierge pouvait seule s'identifier ainsi avec la prérogative nouvelle que l'Eglise venait de lui reconnaître. Pour donner plus de force à cette définition, elle prenait pour son nom le dogme même que Pie IX venait de proclamer, le privilège glorieux que le monde catholique lui décernait depuis quatre ans.

Une telle hardiesse de langage était bien au-dessus des moyens de Bernadette. Elle ne pouvait que répéter ce nom, en essayant de le fixer dans sa mémoire, et sans en comprendre le sens. Cette Conception, cette définition dépassaient la portée de son intelligence.

Nous sommes en plein surnaturel. Mais c'est un surnaturel qui se démontre. Avant de s'imposer à notre foi, Lourdes s'impose à notre raison. Pour croire à la réalité d'une apparition, si nous n'avions que la parole de Bernadette, nous pourrionsmettre en doute son témoignage. Mais nous avons ici Faction directe del'apparitionsur les objets inanimés qui l'entourent; la réalisation des paroles de la Vierge, paroles qui ne sont pas adéquates avec l'entendement du sujet, qui n'ontpu sortir spontanément de son cerveau. Nous avons ces guérisons qui mettent en défaut toutes les données de la science.

Enfin le retentissement profond que ces événements ont eu dans le monde entier. Pour démontrer que Bernadette a eu devant ses yeux un être réel, il suffit de rappeler que ni l'imagination ni le rêve ne peuvent modifier les conditions physiques des corps qui nous entourent. On ne peut, par la suggestion, enlever à la flamme sa chaleur, faire jaillir une source cachée dans la profondeur du sol.

La suggestion ne peut transformer une contrée. On

ne peut soumettre le monde entier aux enseignements ou aux ordres d'une hallucinée.

Ici nous avons la découverte de la source sur les

LE R. P. SEMPE Supérieur général des Pères de Lourdes

indications de l'apparition: la flamme qui perd sa chaleur en enveloppant pendant un (juart d'heure les doigts de Bernadette.

Dans un autre ordre d'idées :

3^8 LOURDES EX igo8

La réalisation des paroles delà Vierge: ces paroles font jaillir des roches Massabielles cette gracieuse basilique qui surmonte la grotte et semble emporter vers le ciel, avec sa tlèche aérienne, les prières des pèlerins.

L'église du Rosaire :« carrière de roches amoncelées avec ses arches hautes comme des nefs, ses avenues de cirque géant pour la pompe des processions: tous ces couvents qui se sont élevés comme une végétation naturelle sur cette terre du miracle. »

Absence de brûlure, jaillissement de la fontaine, réalisation des parolesentendues, enlînles guérisons; voilà le groupe ou le bloc qu'an ne peut- séparer. Prendre un à un ces phénomènes et chercher à les expliquer par une cause naturelle, ce serait passer à côté de la question. Le D' Goix dit avec raison : « Quand bien même cette démonstration serait possible pour chaque élément isolé, il resterait à faire connaître la cause qui les réunit en un seul et mêrne tout; c'est la cause de l'unité de ce tout qu'il faut découvrir. Lourdes n'est pas une vérité révélée, une vérité de foi, c'est une vérité qui relève de la raison et de la science. »

Pour mettre en doute les apparitions, il faudrait encore négliger tous les événements qui se sont succédé depuis i858. L'affirmation d'une humble fille des champs va remuer tout un siècle, mettre en mouvement des multitudes, fixer les regards des amis et des ennemis de Dieu.

En i858. Lourdes n'était guère visité que par les touristes ou les malades qui se rendaient dans les stations des Pyrénées. Aujourd'hui, Lourdes est la ville la plus connue de l'univers. Des centaines de mille de pèlerins, de curieux y viennent chaque année.

Un courant irrésistible entraîne les foules dans cette direction; avec Jérusalem et Rome, il n'y a pas de centre religieux plus célèbre, plus fréquenté.

^t^ '.""^ïS? fciSr ^^iSr è^î^ "*^i^ '^î^ ^^"^iS?

Page 1