LE BIBE
qu'Harpagon va le contenter; il le loue, il l'approuve, il s'extasie, mais au moment de tomber aux genoux de son père, il apprend que c'est celui-ci qui va épouser la femme qu'il adore. Dans le Malade imaginaire, l'équivoque se renouvelle pour la filje, à quelques différences près (1). Remarquez encore d'autres redites. Argan et Toinette répètent presque mot à mot le dialogue entre Scapin et Argante des Fourberies (2); Toinette se déguise en médecin, ainsi que le héros du Médecin volant et du Médecin malgré lui ; Cléante emprunte, à son tour, la robe doctorale, et l'on prendrait Fleurant, armé d'ime seringue, pour un des personnages bien connus de M. de Pourceaiignac. Polichinelle, dans le premier intermède, a, avec des archers, une aventm^e tirée évidemment de la dernière de ces pièces (3), et la mascarade finale, la réception du nouveau docteur, paraît calquée encore sur la cérémonie turque de Bourgeois gentilhomme. Là où le poète tâche de faire du nouveau, sa main est lourde et sa plaisanterie devient écœurante et vulgaire.
Argan adresse à Toinette des questions, appelons-les délicates, sur l'effet de ses lavements ; aillem's, comme la servante lui manque de respect, Argan s'enrage et " court après elle autour de sa chaise, son bâton à la main „. Toinette se sauve derrière cette fameuse chaise devenue presque un personnage vivant. Un jeu de cachecache, dans le goût d'Arlequin. Ensuite Béline caresse son mari;
(1) Argan promet à sa fille de la marier et lui décrit le jeune homme choisi :
Argan. De belle taille.
Angélique. Sans doute.
Argan. Agréable de sa personne.
Angélique. Assurément.
Malheureusement ce n'est pas de Cléante qu'il s'agit, mais du docteur Thomas Diafoirus.
(2) Comparez les scènes suivantes: Mal. imag., I, 5; Fourb., I, 4.
(3) Polichinelle met en action aussi certain épisode qu'on trouve dans le Candelaio de Giordano Bruno et qu'il avait, peut-être, entendu raconter par La Fontaine [Conte d'un paysan qui avait offensé son seigneur). Les archers disent à Polichinelle de choisir entre six pistoles à payer et un certain nombre de coups à recevoir. Polichinelle voulant épargner son argent, paie d'abord de sa peau, mais la douleur le force ensuite de délier aussi les cordons de sa bourse.
136 l'œutre
Toinette se fâche et jette rudement un oreiller sur la tête du malade ; enfin encore une redite : pour qu' Argan dessille ses yeux, on le fait passer pour mort. C'est à peu près, la ruse que l'on emploie pour persuader Orgon de la méchanceté de Tartuffe.
Par ci par là des scènes auxquelles on reconnaît encore le grand maître. Voyez, dans le goût bouffon, Toinette " beau jeune vieillard de quatre-vingt-dix ans „, et entendez sa diagnose singulière:
Toinette : Que sentez-vous ?
Argan-, Je sens de temps en temps des douleurs de tête.
Toinette : Justement, le poumon.
Argan : Il me semble parfois que j'ai un voile devant les yeux.
Toinette : Le poumon.
Argan : J'ai quelquefois des maux de cœur.
Toinette : Le poumon.
Entendez, de même, les discours de Thomas Diafoirus à son futur beau-père, à sa future belle-mère et à sa fiancée ; l'imitation, tombant si à propos, de l'oraison cicéronienne Ad Quirites post reditum et ce début engageant : " Mademoiselle, ne plus ne moins que la statue de Memnon rendait un son harmonieux... „, puis son trouble devant Béline : " puisque l'on voit sur votre visage... puisque l'on voit sur votre visage... Madame, vous m'avez interrompu dans le milieu de ma période „.
Que l'on ajoute des querelles d'amants brouillés, répétées encore une fois mais toujours avec grâce, et une scène vraiment délicieuse, la petite Louison que le papa interroge sur les amours de sa sœur. La fillette voudrait bien garder le secret, mais ce petit doigt levé qui sait tout, l'intimide:
Argan : Il n'y a point autre chose ?
Louison : Non, mon papa.
Argan : Voilà mon petit doigt pourtant qui gronde quelque chose...
Louison : Ah ! mon papa, votre petit doigt est un menteur.
Enfin un autre visage d'hypocrite démasqué par la main puissante du poète, comme pour témoigner que sa " grande haine „ ne le quitte pas même à son dernier moment et qu'il a assez de vigueur pour écraser, une fois encore, l'une de ces araignées immondes, qui tendent leur toile dans la sombre forêt de la vie.
Béline, la marâtre d'Angélique, est entrée, comme Tartuffe, dans une maison de gens de bien, pour la mettre au pillage et cache sa noirceur sous des dehors de tendresse conjugale. Elle gratifie son " cher petit malade „ des expressions les plus tendres, paraît l'entourer de soins, et le bonhomme adore cette noble créature et bénit l'heure où il l'a rencontrée sur le chemin de sa vie. Toujours, comme dans Tartuffe^ c'est la servante fidèle et remuante qui déjoue ses intrigues et Béline n'est pas plus repentante que l'hôte d'Orgon.
Ainsi Molière, dans une objectivité frappante, paraît rire de cette vie douloureuse, qui lui échappe, et même à son lit de mort, se livrer au public. Mais ne nous méprenons pas sur cette gaieté d'empinint, faite d'habitude et de souvenirs ; la dernière vision qu'il a de la vie est bien triste et dans cette femme câline et trompeuse, s'asseyant au chevet d'Argan, il revoyait peut-être, outré par la souffrance, celle qui aurait dû embellir le couchant de son génie.
L'imitation latine pénètre un peu partout l'œuvre de Molière (1). Déméa et Micion, dans les Adelphes^ avaient déjà exposé leurs idées didactiques, avant que Sganarelle et Ariste se chargeassent, dans V Ecole des Maris, de l'éducation d'Isabelle et de Léonor. Mais le but de cette éducation est tout différent, et au lieu de deux jeunes filles que les tuteurs désirent épouser, il s'agit, dans la pièce de Térence, de deux garçons, Eschine et Ctésiphon. Est-ce que Léonor pourrait accomplir les entreprises d'Eschine?
Fores effregit, atque in aedes irruit
Aliénas; ipsum dominum atque omnem familiam Mulcavit usque ad mortem : eripuit mulierem, Quam amabat.
La donnée principale changée, tout le reste varie de même et nous n'entendons que la leçon de la sagesse antique " homo sum „ que Molière n'oubliera jamais, surtout dans son Misanthrope. — Horace suggère, à son tour, au poète français des passages des Fâcheux, et dans tous les Dépits amoureux de notre poète, surtout dans celui d'un intermède des Amants magnifiques, on entend
(1) Outre les études méritoires déjà citées de M. Reinhardstôttner, voyez sur l'influence de Plaute et Térence : V. Klingelhoffeb, Plante imité par Molière et Shakespeare, Darmstadt, 1873; Albert Klapp, L^ Avare ancien et moderne, tel qu'il a été peint dans la littérature, Parchim, 1877. Prog. d. Friedrich-Franz Gym. Emile Roy, V Avare de ""boni et V Avare de Molière, Revue d'hist. litt. de la France, 1894, pp. 38-48; et pour l'originalité de V Avare, Hugo CxaFAm, Die Originalitàt Molière' s im ** Tartuffe j, und im '^ Avare f, Inauguraldissertation, Wûrzhurg, Gôttingen, 1902.
résonner son Donec gratus eram tibi, Lucrèce n'est pas oublié non plus, et des souvenirs de Plante et de Térence animent les fourberies et les intrigues de ses valets. Mais Molière ne se borne pas seulement à des souvenirs épisodiques : ailleurs, son imitation du théâtre classique est plus large et embrasse des pièces tout entières. Il reproduit ainsi les sujets de V Ainphitryon et de YAvare^ et en composant les Fourberies de Scapin^ il a sous les yeux le Phormion de Térence.
Pourquoi ce plongeon dans Tart ancien? Tout d'abord, notre auteur ne faisait que suivre l'exemple que lui donnait la comédie érudite de l'Italie et de la France. Ses malheureux devanciers avaient bien sué et pâli sur Plaute et sur Térence afin de leur arracher une étincelle d'esprit comique, et au lieu de peindre les hommes et les mœurs de leur temps, au lieu d'étudier les passions s' agitant dans leurs âmes, ils avaient tâché de rajeunir un monde disparu. Si Eotrou, dans ses Sosies, avait imité VAmpJiitruo de Plaute, et si sa pièce, bien qu'elle fût alors âgée de plus de trente ans, faisait encore le profit de la troupe rivale du Marais, Molière pouvait bien à son tour en régaler ses spectateurs af friandes de changements. Que l'on ajoute que notre poète était l'ami de Boileau, de La Fontaine, et qu'il l'avait été, pour quelque temps aussi, de Hacine, tous imbus de Fart classique, tous prônant l'excellence des muses de la Grèce et de Rome. Et lui même, l'ancien élève du Collège de Clermont, le probable disciple de Gassendi, tournait les yeux avec plaisir vers ces modèles lui révélant une école plus élevée que celle des farceurs de la France et des comédiens d'Italie. Après avoir demandé des inspirations à Vlnavvertito de Barbieri et à V Interesse de Secchi, il pouvait donc enfin mesurer ses forces avec des rivaux plus dignes de lui et aspirer à ce titre de poète dont on gratifiait ceux qui s'abreuvaient à des sources illustres.
Ici encore il imite en transformant. La fable d'Amphitryon avait séduit bien des esprits de l'antiquité: on l'avait racontée dans le Ramayana^ dans VHarivansa, dans un conte persan. Le trône enchanté, en Egypte, en Grèce, et on la répète encore de nos jours en Orient, d'après les témoignages de Landes et de Charlotte Foucaux. Au moyen-âge, elle inspire Vital de Blois, plus tard, en Italie, Pandolfo Collenuccio, Lodovico Dolce, Luigi Groto; et dans tous les pays, en Espagne, en Angleterre,
140 l'œuvre
en Allemagne, l'aventure de ce mari, dupé par la divinité, paraît exciter les rires du public, aussi bien que les malheurs de Ménélas (1). C'était donc un sujet alléchant que ce mythe d'une civilisation disparue, non moins intéressant, au point de vue artistique, que la légende de Dom Juan, issue elle aussi d'une religion. Comment notre poète s'y prend-il pour renouveler la comédie latine? Plante avait commencé sa pièce, par un long discours de Mercure, exposant Vargumentum et recommandant le silence au public tapageur des Quirites. Molière, d'après Rotrou, mais avec des changements qui lui appartiennent en propre, fait entrer en scène Mercure et la Nuit, en un prologue d'une beauté merveilleuse, léger, malicieux, frisant parfois la parodie mythologique. Mercure, las de ses courses, s'est '' doucement assis sur un nuage „, comme un gentilhomme dans son fauteuil, et il attend l'arrivée de Madame la Nuit:
La Nuit : Vous vous moquez, Mercure, et vous n'y songez pas ;
Sied-il bien à des dieux de dire qu'ils sont las? Mercure : Les dieux sont-ils de fer ? La Nuit : Non : mais il faut sans cesse
Garder le décorum de la divinité.
Le Seigneur Mercure est d'un caractère accommodant et il rend avec plaisir certains services à son maître Jupiter. Madame la Nuit se fâche tout d'abord (2). Comment! doit-elle se promener ainsi dans le Ciel pour prolonger le tendre rendez-vous d'Alcmène avec le père des dieux, qui s'est déguisé en Amphitryon afin de tromper la brave bourgeoise ? Ce sont là des tours de passe-passe, dignes tout au plus d'Arlequin. Mais Mercure a de bonnes raisons pour n'être pas si scrupuleux et il débite une maxime tirée de Rotrou et qui, sans être une allusion directe, comme les critiques
(1) Voyez ce que j'en dis dans mes études Aus alten Novellen imd Legenden, dans la Zeitschrift des Vereins fur Volkskunde, 1905, IV fasc, et un article de M. Bock, Molière's Amphitryon im Verhàltniss zii seinen Vorgângern dans la Zeitschrift fur franz. Spr. und Litt, 1888.
(2) Voilà sans doute un bel emploi Que le grand Jupiter m'apprête !
Et l'on donne un nom fort honnête Au service qu'il veut de moi !
le supposent, devait cependant faire sourire bien des courtisans et le Roi lui-même (1). Mercure, en adroit confident, applaudissant aux entreprises galantes de son maître, pousse la pointe, rien que pour rire et pour que les femmes protestent, en riant elles aussi. Le Seigneur Jupiter va-t-il être heureux, transformé en mari? Et Mercure pomTa-t-il jouir d'une bonne aubaine ?
La clef de ce qui constitue le vrai fond plaisant de la pièce de Molière c'est ce ménage de Cléanthis et de Sosie, s'opposant à celui de Climène et d'Amphitryon et qui va devenir une source de déceptions pour Mercure. Et c'est là encore l'application d'un ancien contraste, entre les idéalités des maîtres et la vulgarité des valets, entre les vols de l'esprit et les attaches de la terre.
La pièce de Plante a, malgré la plaisanterie du sujet, certaine allm-e grave: le& dieux ne s'en sont pas encore allés de l'Olympe et il n'est pas permis de traiter Jupiter ainsi qu'un Jupin quelconque. Dans le tour qu'il joue à Amphitryon, le père des dieux a l'air même de remplir une noble mission, celle de donner naissance à Hercule, et il sort de la maison d'Alcmène ainsi .que l'artiste qui vient d'achever une œuvre pour la postérité (2).
Le héros de Molière n'a pas, au contraire, cette passion de la paternité et ne prend pas si au sérieux ses ébats galants. Charmé des heures passées à côté d'Alcmène, il ne se soucie guère des conséquences de son union; il chante plutôt fleurettes à sa belle, et tâche de voir si, après tant d'amour pour l'époux, il y reste un peu de place pour l'amant aussi (3). Plus tard, lorsque le Jupiter
(1) Un tel emploi n'est bassesse Que chez les petites gens.
Lorsque dans un haut rang on a l'heur de paroître, Tout ce qu'on fait est toujours bel et bon ; Et suivant ce qu'on peut être Les choses changent de nom.
(2) Bene vale, Alcumena; cura rem communem quod facis. Atque inparce, quaeso: menses jam tibi esse actos vides. Mihi necesse'st ire hinc; verum quod erit natum, toUito.
(3) un scrupule me gêne
Aux tendres sentiments que vous me faites voir; Et pour les bien goûter, mon amour, chère Alcmène, Voudroit n'y voir entrer rien de votre devoir;
142 l'œuteb
de la pièce latine vient au secours d'Alcmène, c'est toujours de cette paternité qu'il se soucie, et Alcmène s'efface, comme amante, pour devenir un simple moyen de forger une divinité nouvelle (1). Au contraire, si le Jupiter parisien revient dans la maison d'Amphitryon, c'est pour donner '' à ses feux „ un autre plaisir : ^ le doux plaisir de se raccommoder „, et il sait se raccommoder d'un air câlin, chargeant de toutes les brutalités de la jalousie ce malheureux époux dont il a usurpé la figure (2).
La galanterie du siècle de Louis XIV a une bien autre tournure que celle de l'Olympe, et le père des dieux ne trouve rien de mieux, dans cette circonstance, que de suivre l'exemple des amoureux des romans de M.^^® de Scudéry. Il dégaine partant sa rapière et menace un suicide:
Cette épée aussitôt, par un coup favorable,
Va percer, à vos yeux, le cœur d'un misérable.
Et le mot de " misérable „ ne suffit pas ; il faut l'entourer d'autres conceUi\ il faut ajouter que son traître cœur est " digne d'expirer „, ayant commis le crime de '^ fâcher un objet adorable „, et qu'il descendra consolé ^ au ténébreux séjour „, pourvu d'apaiser ^' le courroux de la femme aimée „. Alcmène, à son tour, fait des mignardises de même que Lucile ou Angélique; elle se plaint de ne pouvoir le haïr, et ajoute:
Qui ne sauroit haïr peut-il vouloir qu'on meure?
Qu'à votre seule ardeur, qu'à ma seule personne, Je dusse les faveurs que je reçois de vous; Et que la qualité que j'ai de votre époux Ne fût point ce qui me les donne.
(1) Post igitur demum faciam res fiât palam, Atque Alcumenae in tempore auxilium feram, Faciamque ut uno fétu, et quod gravida'st viro. Et me quod gravida'st, pariât sine doloribus.
(2) L'époux, Alcmène, a commis tout le mal ;
C'est l'époux qu'il vous faut regarder en coupable; L'amant n'a point de part à ce transport brutal.
EMPRUNTS À Ul comédie CLASSIQUE 143
Les sacrifices à la divinité, de Foriginal latin, sont oubliés (1), cai- le Jupiter français se moque bien de sauver les institutions et ne pense qu'à profiter à la hâte de ce pardon qui lui a coûté tant de peine. Ainsi, dans les scènes finales de la pièce française, toutes les constatations de la parfaite ressemblance entre les deux Amphitryons sont laissées de côté ; mais Jupiter trouve un moyen bien plus pratique pour gagner la confiance de ceux qui l'entourent, c'est-à-dire de les inviter à dîner :
Sosie : Je ne me trompois pas, messieurs ; ce mot termine Toute l'irrésolution, Le véritable Amphitryon Est l'Amphitryon où l'on dîne.
Les scènes, qui concluent la comédie latine, achèvent d'expliquer la noble entreprise du père des dieux et des hommes. Alcmène a accouché de deux enfants, dont celui qui est né de Jupiter étrangle glorieusement les serpents et fait d'autres exploits dignes de Gargantua. Molière nous épargne les sages-femmes, les langes et les nourrices : Alcmène n'a encore souffert d'aucune atteinte à sa taille bien prise, et Jupiter ne se révèle pas, au véritable mari, avec la brutalité grossière de son ancêtre plautin:
Primum omnium Alcmnenae usuram corporis Cepi, et eoncubita gravidam feci filio.
Ce sont des choses qui se comprennent très bien, mais dont il ne faut pas fâcher le bonhomme. Il vaut mieux lui chanter, sur un ton d'opérette :
Un partage avec Jupiter
N'a rien du tout qui déshonore!
Voilà ce que les courtisans de Louis XTV comprennent à merveille et comme dit Sosie :
Le seigneur Jupiter sait dorer la pilule.
Jubé vero vasa pura adornari mihi, Ut, quae apud legionem vota vovi, si domum Redissem salvos, ea ego exsolvam omnia.
144 l'œuvbe
Ce ton léger et plaisant, à l'égard de la divinité, n'est pas sans rappeler la dégradation de la cour de l'Olympe, commencée en Italie par l'œuvre de d'Amelonghi, de Tassoni, de Bracciolini, de Lalli, etc., et continuée, en France, surtout par celle de Scarron. Jupin y a acquis une physionomie débonnaire et tant soit peu sotte ; Junon est représentée comme une grosse commère débraillée, bavardant ainsi qu'une concierge et s'endormant entre deux bouteilles ; Vénus devient une coquette^ et Mars un miles gloriosus. Molière ne pousse pas les choses si loin. Son Jupiter fait som'ire, on sait qu'on a affaire à un rusé compère profitant de sa situation pour jouer de fort mauvais tours aux maris et aux femmes; mais il ne devient pas pour cela un bouffon, et Louis XTV peut se mirer en lui sans que son amour-propre en soit froissé. Mercure, au contraire, ne garde plus le parfum de l'ambroisie divine et n'a d'autre grandeur que celle des soufflets qu'il distribue aux mortels. Tant que le peuple, représenté par Sosie, paraît battu et content, les gentilshommes de l'époque doivent trouver que tout cela marche dans les règles et peuvent bien pardonner quelques pointes.
Ce sont les deux valets, le mortel et le divin, qui apportent une vie nouvelle à la pièce. Voyez tout d'abord le véritable Sosie, tel qu'il est peint par Plante, pauvre esclave craignant que les triumvirs ne mettent la main sur lui pour lui donner les étrivières. Est-ce que son maître se soucie de son dos? (1) Le Sosie de Molière est tout différent ; il se peut qu'il soit esclave, mais nous pouvons fort bien le prendre pour un homme libre, servant un seigneur puissant, dans le but ambitieux d'être admiré et envié:
Vers la retraite en vain la raison nous appelle, En vain notre dépit quelquefois y consent ; Leur vue a sur notre zèle
(1) Inde cras e promptuaria cella depromar ad flagrum,
Nec caussam liceat dicere mihi, neque in hero quiddam auxilii siet, Nec quisquam sit quin me omnes esse dignum députent: ita Quasi incudem me miserum homines octo validi caedant: ita Peregre adveniens hospitio publicitus adcipiar.
Un ascendant trop puissant,
Et la moindre faveur d'un coup d'œil caressant
Nous rengage de plus belle.
La servitude a ôté toute dignité humaine au Sosie latin ; celui de Molière a, au contraire, la peur comique de Scaramouche, doublée d'un air fanfaron, qui fait contraste. Et c'est le poète français qui a inventé, du moins dans son expression particulière, le monologue de Sosie s'adressant à sa lanterne, sorte de répétition du beau discours qu'il va adresser à Alcmène sur les exploits d'Amphitryon et sur les siens. Les ennemis n'ont pas su résister à nos efforts :
Nous les avons taillés en pièces, Mis Ptérélas leur chef à mort.
Mais le dialogue, où passent des souffles d'épopée burlesque, est interrompu par un léger bruit : ^ Attendez : le corps d'armée a peur „. C'est Mercure qui s'avance, ainsi que dans la pièce latine, cachant sa divinité sous les traits du bonhomme. L'ancien esclave ne tremble plus aux pieds de V inconnu, prêt à renoncer à son nom, à son état et à commettre toute lâcheté, pourvu qu'on lui permette de respirer encore un peu, dans la poussière et dans la honte. En outre, ce double monologue de Mercure et de Sosie, le premier s'apprêtant à battre et l'autre à être battu, a subi aussi une transformation artistique. Le Sosie de Molière est x^oltron tout autant que son devancier, mais il tâche, du moins au commencement, de cacher sa peur:
Pour faire semblant d'assurance, Je veux chanter un peu d'ici.
Mercure : Qui donc est ce coquin, qui prend tant de licence Que de chanter et m'étourdir ainsi?
A mesure que Mercure parle, la voix de Sosie s'affaiblit peu à peu:
Mercure: Veut-il qu'à l'étriller ma main un peu s*applique? Sosie (à part). Cet homme assurément n'aime pas la musique,
note plaisante qui ne se retrouve pas dans la pièce de Plante, car un esclave ne saurait songer à se défendre, et l'on n'y retrouve
ToLDO, L'Œuvre de Molière, etc. 10
146 l'œuvbb
pas non plus l'espoir animant tout à coup le nouveau Sosie, que son adversaire soit aussi lâche que lui :
Et que le drôle parle ainsi
Pour (lui) cacher sa peur sous une audace feinte.
H vaut donc mieux parler haut, et il parle haut en effet, tant qu'il reçoit un soufflet qui le fait changer d'avis : " Ah ! ah ! C'est tout de bon „. Sa peur n'est pas pour cela l'avilissement du chien rampant. Sosie devient même raisonneur, en homme rangé qui n'aime pas la violence :
Si j'étois aussi prompt que vous Nous ferions de belles affaires;
puis il cède, à la suite d'une réflexion plaisante :
Tu triomphes de l'avantage
Que te donne sur moi mon manque de courage,
et tâche de venir à une transaction :
Pour des injures, Dis-m'en tant que tu voudras : Ce sont légères blessures Et je ne m'en fâche pas.
Mais Molière sait donner au véritable Sosie une éclatante revanche et punir l'usurpateur, en même temps qu'il crée un contraste entre les deux ménages. C'est d'un côté Jupiter sous les traits d'Amphitryon, qu'Alcmène rend heureux; c'est de l'autre Mercure que la vieille Cléanthis prend pour son mari et dont elle exige des marques de tendresse. Des marques de tendresse après quinze ans de mariage ! Ah ! qu'il valait mieux ne pas quitter le Ciel! (1).
(1) Cléanthis. Mérites-tu, pendard, cet insigne bonheur
De te voir pour épouse une femme d'honneur? Mercure. Mon Dieu ! tu n'es que trop honnête : Ce grand honneur ne me vaut rien.
Ne sois point si femme de bien, Et me romps un peu moins la tête.
Cette opposition en amène une autre. Cléanthis, lorsque son véritable mari paraît, lui fait l'accueil que sa froideur mérite, et Sosie trouve que Mercm-e n'a été que trop discret:
Je n'aurois jamais cm que j'eusse été si sage.
C'est ainsi que la comédie française, sans tomber dans la farce, garde un aspect comique et original à la fois. Jupiter et Mercure sont plus gais, plus spirituels que leurs devanciers ; ils ont, sans doute, habité Paris et entendu les galanteries de la Cour et les joyeux propos du quartier des halles. La comédie de l'art ne sera cependant pas aussi discrète que le grand maître, et les collaborateurs du théâtre qu'Evariste Gherardi nous a fait connaître, se rattachant directement à la tradition burlesque, prendront à tâche de tourner en ridicule les divinités païennes. Un siècle plus tard, avec plus de finesse mais aussi avec beaucoup de légèreté, Voltaire et son école commenceront, à leur tour, la dégradation d'un autre Olympe.
L'Amphitryon de Molière a donc été composé sur le modèle latin, avec beaucoup de liberté et un esprit tout moderne. L'Avare^ au contraire, ne doit à VAululaire de Plante que l'inspiration générale et un détail, celui du trésor ; tout le reste est changé, transformé, inventé. Quel est le sujet latin? Euclion, ladre, soupçonneux jusqu'à se défier de lui-même, trouve enfouie, dans sa maison, une marmite pleine d'or. Eperdu, tremblant de joie, il l'enterre encore plus profondément pour la mieux garder. Le jeune Lyconide avait séduit sa fille, ^ ejus filiam Lyconidas vitiarat „, dit le îxte latin. Cependant le vieux Mégadore, que sa sœur a persuadé le se marier, avait demandé la fille d'Euclion. A peine celui-ci L-t-il promis d'accéder à son désir, qu'il craint pour sa marmite, Remporte de chez lui et la cache en différents endroits. L'esclave le Lyconide, le séducteur de sa fille, lui tend un piège : de son )té, le jeune homme supplie son oncle Mégadore de lui céder *haedra, dont il est amoureux. Bientôt Euclion, heureux d'avoir retrouvé son trésor, qu'une ruse d'esclave lui avait enlevé, consent à Tunion de sa fille avec Lyconide. Il y a, dans la pièce latine, le dieu Lare qui se charge de débiter le prologue ; les autres personnages sont des esclaves, Euclion, Mégadore et sa sœur, Lyconide et Phèdre qu'on ne voit pas, mais qui de l'intérieur invoque
148 l'œuvbe
Lucine et pour cause. Après une invocation pareille, il est évident qu'elle ne saurait sortir décemment (1).
Le héros de la pièce de Molière rappelle plutôt Grandet de Balzac qu'Euclion de Plante. Il n'y a dans l'auteur latin qu'une psychologie à l'état rudimentaire; Euclion tremble sans cesse pour son or: '' Credo — dit le dieu Lare — aurum inspicere volt, ne subreptum siet „ et il est, en même temps, le maître absolu de sa famille et de ses esclaves, le paterfamilias romain. Comment l'avare latin engage-t-il l'action? en battant cette malheureuse Staphyla:
Staph.: Nam cur me miseram verberas?
EucL: Ut misera sis,
Atque ut te dignam mala malam aetatem exigas. Staph. : Nam qua me nunc causa extrusisti ex aedibus ? Eucl. : Tibi ego rationem reddam, stimulorum seges ?
Un dialogue de ce genre, interrompu par des coups de verges, ne saurait être guère plaisant, du moins pour des oreilles modernes, et cette pauvre esclave, au lieu de lutter contre son seigneur, ainsi qu'un valet français ou un zanni italien, apportant à cette lutte son esprit et sa bonne humeur, pense qu'elle n'a rien de mieux à faire que d'aller s'allonger comme un I en se passant une corde au cou (2). Cependant l'original latin a
(1) On a supposé que MoKère s'est inspiré aussi à d'autres sources. Frosine, la flatteuse d'Harpagon, peut rappeler Pasifilo qui, dans les Suppositi de l'Arioste, berne de même le vieux Cléandre. On a remarqué que le cri sans dot se lit tel quel dans la Sporta de Gelli, mais Gelli l'a emprunté à Plante, et il n'est pas nécessaire de supposer que Molière ait exploité un intermédiaire italien, lorsqu'il avait sous les yeux la source commune. La Discreta enamorada de Lope de Vega nous fait voir un père rival de son fils, et l'on a crié à l'emprunt. Mais le théâtre italien et le théâtre français, précédant Molière, débordent eux aussi de ces intrigues. Riccoboni parle du Dottor Bacchettone, parce qu'il y a le prêt de l'usurier avec la liste des bardes et des meubles. Cailhava rappelle, à son tour, Le case svaligiate ossia gli interrompimenti di Pantalone pour l'anecdote du diamant qui passe du doigt du vieillard à celui de la jeune fille. Mais ces comédies de l'art ont-elles vraiment précédé V Avare de Molière? Cfr. aussi l'article très intéressant de M. E. Roy, que nous venons de citer, V '^ Avare , de Dont et l"^ Avare „ de Molière, Revue d'histoire littéraire de la France, V^ année, n° 1.
(2) Ut opiner, quam ex me ut unam faciam literam Longam, meum laqueo collum quando obstinxero.
des traits auxquels Ton reconnaît la main d'un maître; c'est tout d'abord cette avarice qui pousse Euclion à faire étouffer son feu, de peur qu'on ne le lui emprunte, et à dire que l'eau s'est répandue pour la refuser à ses voisins: il ramasse les rognures de ses ongles, fait assigner un milan qui lui a enlevé son potage, — exagérations évidentes, mais qui répondent à la personnification d'une idée, à la création d'un type symbolique. C'est ensuite cette peur de perdre son trésor, obsédant Tavare :
Discrucior animi, quia ab domo abeundum 'st mihi,
qui le fait rôder autour de son pot, sorte de monomanie qui le toui'mente, formant son malheur et celui de son entom*age.
Euclion craint qu'on ne le croie riche, il demande Taumône pour qu'on ne soupçonne pas sa trouvaille, il remarque, avec effroi, qu'il y a des gens qui le saluent maintenant aves plus de bienveillance " et me benignius omneis salutant, quam salutabant prius „. La démarche de Mégadore, pour obtenir la main de sa fille, augmente encore ses soupçons: " Aurum huic olet „. Il vit, malgré son esclave, dans la misère la plus noire; il se déclare le plus pauvre des mortels, " hominem pauperum pauperrumum „. Si son futur gendre lui offre du vin, c'est pour l'enivrer et le voler ensuite; s'il envoie des cuisiniers pom* le banquet, qu'il paie lui-même, c'est pour découvrir le pot caché, et ce trésor, il l'enfouit, le désenfouit pom* l'enterrer aillem-s, dans un endroit plus sûr, et pour constater que rien n'y manque. L'avare latin ne songe enfin qu'à son trésor, il ne parle que de lui et il commet même l'imprudence d'en parler à haute voix, ce qui fait qu'on l'épie, qu'on le suit, dans ses pérégrinations mystérieuses, qu'on découvre et qu'on lui enlève enfin ce pot, devenu un personnage vivant de la pièce. L'équivoque, entre le vol fait à la fille et le vol du trésor, est assez plaisante et on l'exploitera très souvent dans la littérature moderne. Le monologue d' Euclion volé a aussi une force vraiment dramatique :
Perii ! interii ! obcidi 1 que curram ! que non curram !
et bien que la comédie ne soit pas achevée, Vargumentum nous
en indique le dénouement.
IHL Ce qui choque le plus dans la pièce de Plante, c'est la dureté ^^Bes mœurs. Euclion, avons-nous vu, bat sur les esclaves comme»
150 l'œuvre
sur une enclume; les autres en font de même et le protagoniste n'est pas plus brutal que son entourage; on dira seulement qu'il est plus bourru. Mégadore demande la main de cette jeune fille qui a si peu d'importance qu'elle ne paraît pas même sur la scène (hommage hypocrite à la vertu des matrones !), et il ne se soucie point de savoir si sa future endurera sa vieillesse. Il ne l'épouse pas, il l'achète. Qu'est-ce que la femme pour lui ? Il nous l'expliquera dans un long monologue: elle doit craindre son mari et seigneur et lui obéir. Voilà tout. Quant au caractère, c'est une femme même, Eunomie, matrone, sœur de Mégadore, qui va nous l'expliquer :
Optuma nulla potest eligi : alia alia Pejor, frater, est.
Molière fait subir à son modèle une transformation ab imis. Avant tout, il rajeunit la pièce: Harpagon, Cléante, Elise, Valère... sont tous des personnages de son temps et l'action se passe à Paris. Ensuite notre poète réjouit cette action, un peu lourde, par des flots de comique, en même temps que, dépassant les bornes que son devancier a fixées à sa scène, il approfondit l'étude de Tavare et des conséquences de son vice. La gaieté est partout, vive et pétillante: et malgré cela, on éprouve, à la lecture de cette pièce, une impression pénible. Plante nous présente un tour joué à un avare, un trésor qu'on lui vole et qu'on lui rend ensuite. Cet avare est presque sans famille. Molière, au contraire, descend dans la conscience d'Harpagon, en dévoile l'égoïsme imi^itoyable et nous fait voir tous les maux que cette avarice entraîne après elle ; c'est la corruption de ses enfants, ce sont leurs vices opposés à celui du père, la prodigalité, le gaspillage même, sorte de réaction étudiée d'après nature et qui ôte à l'avarice le prétexte de la prévoyance du père de famille.
Et il fallait encore un autre contraste pour donner plus de relief et d'originalité à la pièce française. Euclion n'est après tout qu'un pauvre homme, demandant l'aumône, auquel le dieu Lare fait retrouver un trésor caché. Ce trésor, il le cache, il l'enterre ; comme le dieu Lare veille sur sa maison, il veille sur son pot rempli d'or, un pot qu'il apportera intact dans son tombeau. Harpagon, au contraire, est riche; il a une grande maison, des valets, des chevaux, un intendant même, de là la lutte entre le train de vie qu'il
est forcé de mener et ses instincts de grippe-sou, qui le poussent à des actions déshonorantes et ridicules. Euclion n'a qu' à protéger son trésor, quant au reste son âme est tranquille. Comme on croit qu' il ne possède rien, on ne lui demande rien : on est même disposé à le régaler. Loin de là, FHarpagon français a beau dire qu'il est pauvre : tout le monde sait qu'il est riche, qu'il prête de l'argent et, ce qui plus est, qu'il est chiche et ladre. A quoi bon cet anachronisme du trésor caché? C'est comme un organe rudimentaire qui sert à attester l'origine de la comédie et qui permet en même temps à Molière de se mesurer, dans la scène du vol, avec Plante. Cependant on comprend bien que le pot mystérieux sera bientôt placé en bonne usure, son maître n'est plus si primitif pour en ignorer et mépriser le profit.
La peinture de l'avare est vraiment merveilleuse. Depuis la i^remière jusqu'à la dernière scène, le caractère du héros de la pièce ne se dément jamais, et quand une passion amoureuse allume son vieux sang^ il tâche de bien concilier les choses et de tirer aussi quelque bénéfice de son mariage avec Mariane. Alceste, l'homme sincère, aime Célimène, qui est médisante, fausse et légère; Tartuffe s'éprend d'amour pour une femme au cœur noble et loyal: toujours par la force des contrastes, aussi puissante dans la vie réelle que dans la représentation artistique, Harpagon demandera la main d'une demoiselle qui remplirait sa maison de luxe, de valets et d'amants. Il le devine, mais il se fie à sa supériorité intelligente ; quand elle sera sa femme, elle devra bien se ranger à la raison et se contenter d'une richesse apparente. En tous cas, il est bien disposé à la quitter, à la martyriser même; pourquoi agirait-il à son égard d'une manière différente qu'avec son propre sang ? Est-ce qu'il ne voudrait pas le voir mort, ce fils qui fait des dettes et jette l'argent par la fenêtre? Est-ce qu'il se soucie du désespoir de sa fille, qu'il va jeter dans les bras d'un vieillard? Est-ce qu'en lui la passion de l'argent ne l'emporte pas sur toutes les autres?
Phaedra n'a pas de volonté : elle a été violentée dans une nuit de débauche par un jeune homme ivre de vin plutôt que d'amour, et si elle a quelque difficulté à épouser Mégadore — ce que d'ailleurs nous ignorons complètement — c'est qu'elle porte dans son sein le souvenir du séducteur inconnu. Mais l'Elise de Molière a une volonté bien déterminée; c'est la jeune fille de nos jours, qui sent
son plein droit de choisir le compagnon de sa vie, et qui n'endurera, d'aucune manière, l'imposition paternelle. Le fils, jeune homme aimant la joie de vivre, n'est rien moins que le rival de son père, dont il se moque, et qu'il hait, conséquence évidente de cette avarice qui détruit les liens de famille, mais conséquence aussi de la dureté de cœur des jeunes gens issus du théâtre italien. Remarquons bien cependant que nulle part notre poète n'a représenté un jeune homme en si complète révolte contre la volonté de ses parents. Cléante est devenu plus méchant que tous les Florindi et les Orasi^ justement à cause d'Harpagon; il se sent considéré comme un être nul, dans cette maison où l'argent seul commande, et il l'aime lui aussi cet argent, tout autant que son père, mais pour s'en servir, comme instrument de puissance et de plaisir. Quant à Elise, bien que son apparence soit plus tranquille, elle n'a pas moins d'aversion pour son père et consent à ce que son amant Valère vive sous son toit et déguise son nom et sa qualité.
Quelles sont les leçons qu' Harpagon donne à sa famille ? Cléante lui dit qu'il joue pour payer ses dettes et qu'il gagne. Et son père: " Si vous êtes heureux au jeu, vous en devriez profiter et mettre à honnête intérêt l'argent que vous gagnez „. Dans la même scène (I, 4), le vieillard fait le calcul de ce qu'il pourrait tirer de la vente des habits de ses fils et du profit que ce capital lui donnerait. Même lorsque Harpagon est en belle humeur, sa plaisanterie blesse. En présentant, par exemple, sa fille Elise à sa fiancée Mariane, il tâchera d'avilir la première: " Mauvaise herbe croît toujours „ et Mariane (bas à Erosine): " 0! l'homme déplaisant ! „
Mais Molière n'a su concevoir aucun type de méchant qui ne fût tant soit peu hypocrite. Personne n'a remarqué, que je sache, que l'avare appartient lui aussi, en quelque sorte, à l'engeance de Tartuffe. Tout d'abord il cache son vice sous les dehors de la sagesse, ensuite, lorsqu'il fait des prêts d'argent qui ruinent les malheureux ayant recours à lui, il invoque le Ciel et se donne des airs d'homme pieux et charitable: "La charité, maître Simon, nous oblige à faire plaisir aux personnes, lorsque nous le pouvons. „ Puis l'avarice le rend cruel. Lorsqu' il découvre qu'on l'a volé, sa haine s'étend à tout le genre humain. " Je veux, dit-il au Commissaire^ que vous arrêtiez prisonniers la ville et les faubourgs „ (V^ I) et il le prie instamment de rendi-e " les
choses bien criminelles „. Même dans la fameuse scène de désespoir pour le vol de son trésor, tirée de Plaute et imitée souvent à la lettre, Harpagon semble plus âpre à la vengeance que l'avare latin. Euclion s'écrie qu'il est assassiné, qu'il est mort, que ce vol va le plonger dans le désespoir et dans la misère, que la vie n'a plus de prix pour lui: "Tantum gemiti et malae moestitiae hic dies mihi obtulit, famem et pauperiem : perditissimus ego sum omnium in terra. „ Mais Harpagon veut des tortures et du sang: " Sortons, je veux aller quérir la justice, et faire donner la question à toute ma maison, à servantes, à valets, à fils, à fille, et à moi aussi. „ Et il conclut sa longue plainte : " Allons, vite, des commissaires, des archers, des prévôts, des juges, des gênes, des potences et des bourreaux. Je veux faire pendre tout le monde: et si je ne retrouve mon argent, je me pendrai moi-même après. „
Ce monologue a été fort admiré et c'est là une admiration que nous ne saurions partager qu'avec beaucoup de réserves. Tout d'abord il est trop long et trop raisonneur pour représenter ce désespoir aveugle et déraisonnable; et encore, comment ne pas voir une exagération bouffonne en Harpagon lorsqu'il s'arrête luimême: " Qui est-ce? Arrête... (se prenant par le bras) Rends-moi mon argent, coquin... Ah! c'est moi! „? Ne trouve-t-on pas aussi, lorsqu'il dit, dans ce même monologue, qu'il est mort sans son trésor et qu'il ajoute : " N'y a-t-il personne qui veuille me ressusciter?,, que c'est là une plaisanterie fort déplacée? (1).
On doit de même critiquer, à notre sens, l'abus de ces scènes équivoques où l'on parle en présence d'un personnage incommode en se servant de mots qui devraient être mystérieux et qui ne sont que trop clairs. Cléante et Mariane s'échangent ainsi, à la barbe d'Harpagon, des déclarations d'amour fort mal déguisées, et le
(1) La même exagération se retrouve en d'autres scènes. Harpagon fouille .a Flèche (1,3):
Viens ça, que je te voie. Montre-moi tes mains.
La Flèche. Les voilà.
Harpagon. Les autres ?
La Flèche. Les autres ?
Harpagon. Oui.
Aveuglé par ses soupçons, il le prend sans doute pour un quadrumane.
154 l'œitvee
vieillard, soupçonneux d'ailleurs comme tous les diables et toujours sur le qui- vive, n'a pas l'air de rien comprendre (III, 7). Cléante à son tour pousse les choses trop loin lorsqu'il fait tant de cadeaux à Mariane pour le compte de son père, et qu'il lui offre en plus la bague d'Harpagon, une bague avec un gros diamant valant un trésor, que nous nous étonnons de voir au doigt de ce grippe-sou, sans qu'il ait encore songé à en tirer quelque bénéfice.
Ces exagérations n'empêchent cependant pas que la source du comique de cette pièce ne soit, le plus souvent, vive et spontanée. Tantôt c'est Cléante supposant que son père, en parlant de mariage, pense à l'unir à Mariane, et restant tout mortifié lorsqu'il apprend que c'est son père qui va se marier avec elle. Tantôt c'est le sans dot d'Harpagon, tiré du poète latin, mais élaboré avec finesse, un sans dot qui l'emporte sur toutes les objections qu'on pourrait faire au mariage d'Elise, et c'est encore la scène entre l'entremetteuse Frosine flattant le vieillard dans l'espoir de lui soutirer de l'argent, et ce vieillard qui accepte de bon gré les flatteries et s'y plaît beaucoup, sans délier pour cela les cordons de sa bourse (1). Evidemment l'entremetteuse exagère, elle aussi, surtout lorsqu'elle ajoute: ^' Les plus vieux sont pour (Mariane) les plus charmants, et je vous avertis de n'aller pas vous faire plus jeune que vous êtes. Elle veut tout au moins qu'on soit sexagénaire „, ce qui fait qu'Harpagon prendra des lunettes, pour aller à la rencontre de sa fiancée. Mais cette scène grotesque sert à mettre en évidence la sottise du vieillard lorsqu'il est amoureux, une sottise qui n'est pas contraire à la vérité humaine.
Parfois cet esprit comique est puisé à la soui^ce de Rabelais, et
(1) Frosine. Ah, mon Dieu! que vous vous portez bien! et que vous avez là un vrai visage de santé !
Harpagon. Qui, moi ?
Frosine. Jamais je ne vous vis un teint si frais et si gaillard.
Harpagon. Tout de bon?
Frosine. Comment? vous n'avez de votre vie été si jeune que vous êtes: et je vois des gens de vingt-cinq ans qui sont plus vieux que vous.
Harpagon. Cependant, Frosine, j'en ai soixante bien comptés.
Frosine. Hé bien ! qu'est-ce que cela, soixante ans ? Voilà bien de quoi ! C'est la fleur de l'âge cela, et vous entrez maintenant dans la belle saison de l'homme (II, 5).
Molière fait çà et là allusion à l'œuvre de son. devancier (1) ; parfois la plaisanterie est tout à fait naturelle et sincère, surtout dans ces scènes de ménage où Harpagon tâche de mettre d'accord une certaine apparence de iprodigalité avec son avarice. Voyez, au m* acte, le héros de la pièce surveillant M*"* Claude pom' qu'elle ne frotte pas trop les meubles, ^ de peur de les user „. Ecoutez-le lorsqu'il débite des maximes d'hygiène et de bienséance pour épargner sa cave et sa cuisine. Ne suivez pas, dit-il à ses valets, aux noms bien expressifs de Brindavoine et La Merluche: '^la coutume de certains impertinents de laquais qui viennent provoquer les gens, et les faire aviser de boire lorsqu'on n'y songe pas „, et il exalte la sagesse des anciens : ^ Esse oportet ut vivas, non vivere ut edas „.
Puis représentez-vous ces petits tableaux, le valet dont le pourpoint a une grande tache d'huile, et Harpagon qui lui dit: " Tenez toujours votre chapeau ainsi „ (sur la tache !) ^ lorsque vous servirez „ ; son compagnon, dont le haut de chausse est déchiré, auquel r avare suggère : " Rangez cela adroitement du côté de la muraille, et présentez toujours le devant au monde „. Eeprésentez-vous encore maître Jacques, dans son double emploi de cuisinier et de cocher, changeant de casaque selon qu'il remplit l'un ou l'autre de ces rôles; le cri de détresse de l'avare, lorsqu'on fait l'énumération de tous les plats du banquet: ^ Ah! traître, tu manges tout mon bien „ ; la sage disposition fondée sur une arithmétique fort plaisante: " Nous serons huit ou dix: mais il ne faut prendre que pour huit: quand il y a à manger pour huit, il y en a bien pour dix „ ; la description de ces pauvres chevaux devenus des espèces de fantômes et la tendresse du cocher, disant à son maître : ^* après mes bêtes, vous êtes la personne que j'aime le plus „ ; enfin une vérité mise en action: Harpagon prie son valet, Jacques, de lui exposer franchement les
(1) La Flèche dit à son maître Cléante: " Je vous vois, monsieur, ne vous
în déplaise, dans le grand chemin justement que tenoit Panurge pour se
liner, prenant argent d'avance, achetant cher, vendant à bon marché, et
langeant son blé en herbe „ (v. le II ch. du III livre de Pantagruel), et ailleurs:
l* Je marierois, c'est Frosine qui parle, le Grand Turc avec la République de
[Venise , pour indiquer une chose bien difficile. C'est là ce que Perrin Dendin
(ce nom-là peut, ce me semble, avoir suggéré à Molière celui de Dandin),
l'appointeur de procès, dit à son fils Tenot (ib., III® livre, XII chap.), dans
l*œuvre de Rabelais.
156 l'œuvre
bruits qui courent sur son compte et Jacques fait l'énumération de toutes ces historiettes, dont l'une nous paraît bien tirée des Suppositij et une autre, celle se rapportant au maître dérobant lui-même l'avoine à ses chevaux, de Pontano (1). Harpagon alors se fâche et bat son valet, car la vérité que l'on aime entendre est seulement celle qui nous flatte. Après l'observation philosophique, la note comique. Maître Jacques, qui avant son récit s'était écrié: " Je sais fort bien que je vous mettrais en colère „, est presque satisfait des coups reçus parce qu'ils lui donnent raison: " Hé bien! ne l'avois-je pas deviné? Vous ne m'avez pas voulu croire „.
Laissons les scènes de Maître Jacques fanfaron, qui a l'air de défier Valère et qui en craint les coups : ce sont là les exploits bien connus de Scaramouche, et deux situations que le poète tire de son propre théâtre: Maître Jacques placé entre Cléante et Harpagon, à peu près comme Dom Juan entre Charlotte et Mathurine (IV, 8), et la ruse du même valet, rappelant une scène de M. de Pourceaugnac:
Maître Jacques : Où étoit-il votre argent ? Harpagon : Dans le jardin.
Maître Jacques : Justement : je l'ai vu rôder dans le jardin. Et dans quoi est-ce que cet argent étoit?
Harpagon : Dans une cassette.
Maître Jacques : Voilà l'affaire : je lui ai vu une cassette (V, 2).
Glissons rapidement encore sur ces scènes enjouées et sur l'énumération des objets qu'on va donner, au lieu de l'argent demandé, au jeune homme: le "lit à quatre pieds,,, le "pavillon à queue,, et la " tentm-e de tapisserie des amours de Gombaud et de Macé ,,, pour arriver à la rencontre d'Harpagon cherchant à placer son argent et de Cléante cherchant à son tour un usurier:
Maître Simon (à Harpagon) : Oui, monsieur, c'est un jeune homme qui a besoin d'argent : ses affaires le pressent d'en trouver et il en passera par tout ce que vous en prescrirez.
Mais Harpagon s'aperçoit que c'est son propre fils:
Comment, pendard ! c'est toi qui t'abandonnes à ces coupables extrémités 1
(1) Suppositi, II, 4. Pontano, De liberaîitate, ch. VII, Complura esse avarorum gênera.
Cléante : Comment, mon père, c'est vous qui voas portez à ces honteuses actions !
Molière jette à pleines mains son esprit comique, les scènes plaisantes s'ensuivent, s'accumulent; on dirait qu'il a de la peine à mettre sur le papier toutes les inspirations que la Muse bouffonne lui suggère, car, au IV* acte, Frosine établit une intrigue foii: plaisante pour tromper le vieillard, intrigue qu'on oublie ensuite de développer, mais dont Molière se souviendra, pour ce qui est du déguisement, dans Monsieu?' de Pourceaugnac (1). Et de temps en temps un autre tableau de mœurs, le Commissaire de police peint dans une phrase: "jevoudrois avoir autant de sacs de mille francs que j'ai fait pendre de personnes „ et déclarant que la justice ne fait rien si on ne lui graisse la patte. Tout cela est bien français de cette époque et de toute époque et les maîtres classiques n'y ont rien à voir (2).
(1) Frosine. Attende?. Si nous avions quelque femme un peu sur l'âge, qui fût de mon talent, et jouât assez bien pour contrefaire une femme de qualité, par le moyen d'un train fait à la hâte et d'un bizarre nom de marquise ou de vicomtesse, que nous supposerions de la Basse-Bretagne, j'aurois assez d'adresse pour faire accroire à votre père que ce seroit une personne riche, outre ses maisons, de cent mille écus en argent comptant, qu'elle seroit éperdument amoureuse de lui... ,
(2) Nous avons parlé ailleurs des Fourberies de Scapin. Ajoutons ici que cette comédie porte des traces évidentes de la lecture du Fhormion de Térence. C'est bien, dans les deux comédies, la même aventure que Regnard et tant d'autres vont exploiter, le retour imprévu d'un ou de deux pères qui retrouvent leurs fils ayant fait des folies pendant leur absence : ce retour est compliqué par les intrigues des valets protégeant leurs jeunes maîtres et leurs amours, et trouvant surtout la manière de soutirer de l'argent aux vieillards. En général, comme dans la pièce de Térence et dans celle de Molière, le tout aboutit à des reconnaissances.
Géta de Fhormion a une double charge:
Abeuntes ambo hinc tum senes me filiis Relinquunt quasi magistrom,
[et il a tâché même de remplir, autant que possible, son devoir. Mais:
Seni fidelis dum sum, scapulas perdidi.
Comme il en cuit donc à ses épaules d'obéir aux vieillards, il finit par lisser la bride sur le cou à ces jeunes gens. Tout cela est changé par le poète
158 l'œuvbe
français, Scapin intrigue parce que c'est la nature même qui l'a forgé intrigant, et il fait contraste à Silvestre, l'autre valet chargé de la garde du fils d'Argante, timide, embarrassé, et sans initiative. Géta est l'esclave qui ne manque pas de ruse, mais qui a bien plus raison de trembler que son descendant français:
Meditatu mihi sunt omnia mea incommoda, herus si redierit, Molendum usque in pistrino; vapulandum; habendum compedes; Opus ruri faciendum.
Le vrai intrigant, il faudra le chercher ailleurs, en celui que Géta considère seulement " ad hanc rem adjutorem „; ce sera le parasite Phormion, vrai sac à vin, ne craignant pas l'esclavage car il coûte trop à mourir, et c'est ainsi que cette ruse concentrée, par le poète français, en un seul personnage, se trouve partagée en deux dans la pièce de Térence. Géta se soucie de son dos, Phormion de son ventre, ni l'un ni l'autre n'ont la démarche libre et l'intelligence venant d'un enfant du peuple qui n'est plus verberea statua. D'ailleurs, dans la comédie latine, il est question d'un procès, et c'est là le clou principal; le reste de la pièce est dominé par l'histoire de l'aventure du vieux Chrêmes et par le contraste entre lui et sa femme Mausistrate. Et l'action que Molière remplit de mille incidents, où la fantaisie friponne de son héros peut se donner libre essor, action aboutissant à la scène fameuse de Scapin faux-mourant, est dans la comédie latine tant soit peu monotone et animée seulement par certaines maximes de l'ancienne sagesse, dont le poète français saura tirer bon profit, pour ses comédies de caractère.
LEVIA ET MINIMA
La protection du Roi a-t-elle été utile ou nuisible au développement du génie de Molière? Lorsqu'on regarde la carrière parisienne de notre poète, et que l'on voit que dans un espace de temps de moins de quatorze années, il a composé vingt-quatre pièces dont neuf en vers et huit en cinq actes, on doit reconnaître que la Cour ne l'a point fait chômer. Le Roi a encom'agé ses débuts, l'a protégé, de son autorité, contre les comédiens jaloux et contre toute sorte de coteries ; il a ri avec lui à la représentation satirique des marquis et des médecins, et ne s'est pas trop scandalisé de certaines libertés de sa pensée religieuse. Dans son ensemble et en laissant de côté la préférence accordée à LuUi, on doit reconnaître franchement que les rayons du Roi soleil ont contribué, à l'épanouissement du génie de Molière. Cependant cette protection même l'a obligé à se considérer, isqu'à un certain point, comme un poète aux gages de la Cour, ït à viser plutôt au bon plaisir du souverain qu'à cet art qui ne jconnaît d'autre maître que sa libre inspiration. Molière n'a pas \tè un bouffon à qui Louis XIV, dans ses moments d'ennui, eût pu ?e: ^ Amuse-moi et fais-moi rire „, toutefois il est évident aussi le le poète lui asservissait parfois sa muse. Il nous dit, par [emple, que Les Fâcheux et L'Amour médecin ont été conçus, îrits, appris et représentés en peu de jours, et si Molière ajoute lue le temps ne fait rien à l'affaire, il ne faut pas prendre cette léclaration au pied de la lettre. L'œuvre du génie est aussi une îuvre de patience, et le diamant brut, tel qu'il sort du laboratoire
160 l' ŒUVRE
de la nature, a besoin d'une préparation longue et diligente pour briller de tout son éclat (1).
M. Larroumet a remarqué que le directeur de troupe devait trouver son compte dans cette sorte de domesticité. Le registre de La G-range prouve en effet la munificence royale. La représentation de La Princesse d'Élide^ par exemple, accompagnée des Fâcheux et du Mariage forcée soit, un service de huit jours, valut 4000 livres aux comédiens et 2000 livres à Molière en particulier; ajoutons cependant que cette munificence récompensait, d'une manière encore plus éclatante, les services de Scaramouche et d'Arlequin.
Il suffit de jeter un coup d'œil rapide sur Vl7npromptu de Ver-
(1) Outre les deux pièces que nous venons de citer, Le Mariage forcé, La Princesse d'Élide, George Dandin, M. de Pourceaugnac, Les Amants magnifiques, Le Bourgeois gentilhomme, Psyché, La Comtesse d'Escarbagnas ont été composées sur commande. Le goût particulier du jeune roi pour les ballets, qui lui permettaient de faire valoir son grand air et son adresse, poussa notre poète à éclipser Bensérade et à donner la comédie-ballet. Ainsi, en 1661, nous avons les intermèdes de ballet des Fâcheux, puis V Amour médecin, MéUcerte, La Pastorale comique, Monsieur de Pourceaugnac, les Amants magnifiques et le Bourgeois gentilhomme. En 1671, le même mélange est appliqué à la tragédie, avec la collaboration de Corneille; Molière nous donne Psyché, et il fait entrer sa Comtesse d'Escarbagnas dans le Ballet des ballets. Le Roi lui-même devient, pour ainsi dire, son collaborateur, en lui indiquant certains sujets, comme Les Amants magnifiques et Le Ballet des Muses. Avant Le Mariage forcé (1664), on avait joué La Pastorale d'Issy (1659), dont le livret était de Perrin et la musique de Cambert. Les mêmes auteurs donnèrent ensuite Pomone (1671) au Jeu de Paume de la Bouteille, rue Mazarin. On a déjà remarqué que les intermèdes des Fâcheux développent le même sujet que la comédie homonyme et que Le Bourgeois gentilhomme est un vrai opéra-bouffe. Psyché, dont le sujet s'inspire à un poème de La Fontaine, a été composée en bonne partie par Corneille ; Molière en a tracé le canevas. Tous les intermèdes, le premier excepté, sont dus à Quinault: le premier, en italien, appartient à LuUi, qui a été aussi l'auteur de toute la musique de la pièce. Cfr. surtout Gustave Chouquet, Histoire de la musique dramatique en France depuis ses origines Jusqu'à nos Jours, Paris, Didot, 1874; Arthur Pouqin, Molière et V Opéra comique, Paris, Baur, 1882; Nuitter et Thoinau, Les origines de V opéra français, Paris, Plon, 1886; Romain Rolland, Les origines du théâtre lyrique moderne, Paris, Thorin, 1895, et un article intéressant de M. Cesare Levi, Molière e Lulli {Rivista musicale italiana, vol. XIV, livr. 2, 1907). Voyez aussi, sur les bergeries de notre poète, W. Klatt, Molières Beziehungen zum Hirtendrama, Mayer et Mûller, Berlin, 1909.
LBVIA ET MINIMA 161
sailles (14 octobre 1663), sorte de levée de rideau sur les désordres d'une répétition, yoiu' comprendre la fièvre dévorante de la hâte qui harcelait l'artiste et l'inquiétude du succès qui ridait son front. Le poète est entouré de ses acteurs, Brécourt, La Grange, Béjart, j^iie Du Parc, W^^ Molière, tous boudeurs dans leur mutisme et le tracassant sans i)itié:
Molière : Allons donc, messieurs et mesdames, vous moquez-vous avec votre longueur?... La peste soit des gens! Holà, ho! monsieur de Brécourt. Brécourt: Quoi?
Molière : Monsieur de la Grange.
La Grange : Qu'est-ce ?
Molière : Monsieur de Croisy. •
De Croisy: Plaît-il?
Molière : Mademoiselle du Parc ?
Mad^ du Parc: Hé bien!
Personne ne bouge, personne n'entre en scène, personne n'est satisfait de son rôle. Mais le Roi va arriver tout à l'heure. Notre poète sait bien, lui aussi, que la pièce exigerait plusieurs retouches, mais " le moyen de m'en défendre quand un Roi me l'a commandé ? „ Et encore : " les rois n'aiment rien tant qu'une prompte obéissance „. Enfin les ressentiments s'apaisent, la répétition commence et voilà notre auteur conseillant l'un, poussant l'autre, trouvant le mot aimable pour toutes ces susceptibilités en éveil. Malheureusement un marquis fâcheux et ridicule se précipite sur la scène, débite ses aventures, conte fleurettes aux dames. Puis surviennent d'autres ennuis, d'autres embarras, qui dévorent ce temps si précieux, et enfin un messager entre, annonçant que le roi est arrivé et qu'il ^ attend „. Et un autre : " Messieurs, commencez donc „, et un troisième, puis un quatrième, répétant ce " commencez donc „ d'un ton de plus en plus impérieux ; enfin, la bonne nouvelle que le grand Roi remet leur divertissement à une autre fois, concession dont Molière sait d'ailleurs qu'il ne faudra pas abuser.
Cette impatience royale ne se calmait pas si facilement. Rappelons La Princesse d'Élide (8 mai 1664), comédie ^' galante, mêlée de musique et d'entrées de ballet „, faisant partie des Plaisirs de Vile enchantée^ écrite, sur commande, dans l'espace de peu de jours.
H ToLoo; L'Œuvre de Molière, etc. U
162 l'œcvre
Cette Princesse n'est qu'un calque de la pièce d'Augustin Moreto El desden con el desden^ mais broché si rapidement que l'auteur n'a pu écrire en vers que le premier acte et une partie de la première scène du deuxième. Sa muse, vu la hâte royale, est donc forcée, a-t-on dit, de marcher avec un brodequin et un soulier.
Deux ans après, du 2 décembre 1666 au mois de février de l'année suivante, Louis XIV faisait célébrer à Saint-Grermain d'autres fêtes complexes, ayant pour cadre certain Ballet des muses^ auxquelles Molière dut contribuer avec trois divertissements, Mélicerte^ la Pastorale comique et L'Amour peintre. Le prince raffolait alors des bergeries et des scènes champêtres et le poète, se prêtant à son caprice, l'esprit troublé et à bout d'invention, se voyait forcé de tirer son Mélicerte tout juste de ce Grand Cyrus^ dont il s'était moqué, ailleurs, avec tant d'à propos. Ainsi lui, l'ami de la vérité et de la bonne nature, peignait, dans un style chargé, des bergers et des bergères jouant du chalumeau, poudrés et habillés en soie à la mode de Watteau. Et nous retrouvons des bergeries encore dans ses Amants magnifiques^ comédie mêlée de musique et d'entrées de ballet (toujours ces ballets, dont une allusion du Britannicus n'a pas encore corrigé le roi !), représentée à Saint- Grermain, au mois de février 1670, au milieu d'autres réjouissances de ce souverain, qui s'amusait à cœur joie pour que son peuple fût heureux.
L'action des Amants se passe non pas aux Halles, demeure habituelle de Sganarelle et de sa lignée, ni non plus dans les salons des Précieuses, mais bien ^ dans le champêtre séjour de la vallée de Tempe, où l'on doit célébrer la fête des jeux Pythiens ! „ On y admire Neptune, Eole, Apollon, des dryades et huit statues qui dansent, portant chacune deux flambeaux ! Puis, en 1671, Psyché^ tragédie-ballet dont Molière peut à grand' peine tracer le plan et qu' il achève, grâce à la collaboration de Pierre Corneille et de Quinault. On le dirait un ouvrage de " confection „ ; Molière jette sur le papier, currenti calamo^ le prologue, mais il n'a pas le temps d'en composer les couplets, confiés à Quinault. Lulli prend aussi part à l'affaire et Corneille touche les cordes de sa lyre en méditant les offenses reçues par Molière et les refus de W^^ Du Parc.
Le rôle de courtisan forçait aussi notre poète à des complaisances qui rabaissent la dignité de l'art. On a beau dire, pour l'excuser, que des personnages illustres jouaient, auprès du Roi, le rôle de
LBVIA ET MINIMA 163
Mercure et qu' ils en étaient même fiers ; pour nous, l'homme de génie, nous aimons le voir la tête haute, le regard assuré (ce qui malheui'eusement n'arrive pas souvent), et ce n'est pas avec plaisir que Ton constate que dans La Princesse d'Élide on a l'air de célébrer les amours de Louis XIV et de M.^^® de la Vallière. L'Aurore, dans le premier intermède, chante la jeunesse et le plaisir :
Dans l'âge où l'on est aimable, Rien n'est si beau que d'aimer.
et Arbate, loin de représenter le rôle de Stentor, renchérit, avec trop de complaisance:
Moi, vous blâmer, seigneur, des tendres mouvements !
Et les mouvements aussi tendres que changeants du souverain ne paraissent pas moins flattés par ces vers de V Amphitryon^ que l'entourage royal devait écouter avec un sourire malicieux:
Un partage avec Jupiter
N'a rien du tout qui déshonore.
Ces réserves faites, constatons que ces " divertissements „ renferment parfois des situations hem^euses. Voyez, par exemple, dans la Princesse^ Moron, personnage grotesque qu'un ours poursuit. Le malheureux se sauve sur un arbre, des chasseurs arrivent et l'om's est tué. Alors notre sire descend tout fier de son abri et se donne des aii's. Vous rappelez-vous Panurge avant et après la tempête ? " Courage ! — s'écrie Moron du haut de son refuge — ferme, allons, mes amis ! Bon î poussez fort ! Encore ! Ah ! le voilà qui est à terre; c'en est fait; il est mort. Descendons maintenant, pour lui donner cent coups. Serviteur, messieurs; je vous rends grâce de m' avoir délivré de cette bête. Maintenant que vous l'avez tuée, je m'en vais l'acheter et en triompher avec vous „.
Don Abbondio, dans les Fiancés de Manzoni, donne lui aussi des preuves du même courage, aussitôt qu'il apprend la fin de Don Rodrigue: " Ah! il est donc mort! il est vraiment parti! „. -Rencontre peut-être fortuite de trois esprits supérieurs.
La prudence préside de même aux amom's de Moron. Philis lui propose de se donner la mort, pour lui témoigner la force de sa passion. Moron la regarde et prend un air résolu: " tiens,
164 l'crjuvee
je ne suis pas homme à faire tant de façons. Vois ce poignard. Prends bien garde comme je vais me percer le cœm*... (il jette le poignard). Je suis votre serviteur : quelque niais „ et il s'en va en riant, sans porter atteinte à l'intégrité de sa peau.
Quelquefois, tout pressé qu'il est, le poète s'arrête pour lancer une saillie, qui fait sourire et parfois réfléchir. Ce sera son bouffon s'écriant : '' je serai meilleur courtisan une autre fois et je me garderai bien de dire ce que je pense „; ou dans Les Amants magnifiques^ Anaxarque qui en veut, de même que Rabelais et La Fontaine, à l'imposture des prédictions: " Il y a une chose qui m'étonne dans l'astrologie, comment des gens qui savent tous les secrets des dieux, et qui possèdent des connaissances à se mettre au-dessus de tous les hommes, aient besoin de faire leur cour et de demander quelque chose „ , et après une observation de l'artiste comique : " il est bien plus facile de tromper les gens que de les faire rire „. C'est parfois encore une plaisanterie bien bourgeoise débitée par un berger. Licarsis, dans Mélicerte, nous assure qu'il a reçu du ciel:
une âme peu cruelle ; Je tiens de feu ma femme, et je me sens comme elle Pour les désirs d'autrui beaucoup d'humanité,
et c'est quelquefois aussi un souvenir délicieux de la muse classique, tel que le passer deliciae meae piiellae chanté par Myrtil, apportant un moineau à sa jeune amie:
Innocente petite bête
Qui contre ce qui vous arrête
Vous débattez tant à mes yeux,
De votre liberté ne plaignez point la perte;
Votre destin est glorieux,
Je vous ai pris pour Mélicerte ;
Elle vous baisera, vous prenant dans sa main ;
Et de vous mettre en son sein
Elle vous fera la grâce.
Ecoutez enfi.n Aglaure, la sœur envieuse de Psyché, qui, dans la pièce homonyme, se plaint de ce que les hommes méprisent ses appas. Si la cadette triomphe c'est uniquement à cause de sa coquetterie, et pour l'emporter, elle va devenir aussi coquette que
LKVIA ET MINIMA 165
Psyché, et devant ses charmes dévoilés, les galants se sauvent en fermant les yeux.
Au milieu de ces productions légères, il y en a une cependant, le Sicilien ou V amour peintre^ qui mérite un examen plus attentif. Le poète nous transporte dans une Sicile conventionnelle, pays de grilles, d'esclaves (1) et de femmes voilées ; il nous amuse par des aventures de nuit ; sérénades, épées dégainées, et grands manteaux noirs. On a parlé de l'imitation d'une comédie de Calderon, El Escondido y la Tapada^ mais c'est plutôt d'une influence du genre qu' il s'agit, d'un genre ' dont Paris sera engoué bien plus tard, et il y a telle page du Sicilien où il nous semble écouter la muse d'Alfred de Musset.
Des ténèbres profondes, un chut mystérieux d'Hali, des musiciens qui s'avancent avec prudence, tel est le début du 1" acte. Cependant la plaisanterie sent le goût du terroir : " Il fait noir comme dans un four : le ciel s'est habillé ce soir en Scaramouche, et je ne vois pas une étoile qui montre le bout de son nez „. Adraste aime la grecque Isidore, esclave de Dom Pèdre, et veut que les musiciens lui chantent son amour: " quelque chose de tendre et de passionné; quelque chose qui 'm'entretienne dans une douce rêverie „. Et la rêverie est interrompue par la brusque sortie de Dom Pèdre, qu'on dirait une parodie de la comedia de capa y espada : " Dom Pèdre, sortant en bonnet de nuit et robe de chambre, avec une épée sous son bras „. Est-ce le bonnet de nuit qui va nous faire rire ou cette épée qui nous fera frémir? — Dom Pèdre est le tyran qui commande et qui peut punir, " jaloux comme un tigre „, s'offensant d'un seul sourire et dont la moindre faiblesse est d' avoir des scrupules. Hali, déguisé, demande son avis pour savoir comment se venger d'un soufflet reçu: "... je dois me battre avec mon homme, ou bien le faire assassiner ? „
Dom Pèdre: Assassiner c'est le plus court chemin.
Mais tout cela n'est que de la blague. Au fond le Sicilien, est
(1) Les esclaves de cette pièce ne sont pas de pure fantaisie, ainsi qu'on pourrait le croire; cfr. A. Franchina, Un censimento di schiavi nel 1565, dans VArchimo storico siciliano, XXXII, 3-4.
166 l'œuvre
toujours le tuteur de la vieille comédie qui se perpétuera dans le Barhier de Séville^ ayant l'œil au guet, rôdant autour de sa maison, faisant grand bruit de clefs et de verrous, mais dont tout le monde se moque à l'envie. Malgré sa jalousie orientale ou sicilienne, il permet à ses adversaires de pénétrer chez lui et charge un peintre inconnu de faire le portrait d'Isidore. Cette naïveté de Dom Pèdre a Fabsurde de l'opérette . Hali osera bien lui dire: ''Nous l'am-ons (Isidore) malgré vous... nous l'aurons en dépit de vos dents . . . elle sera notre femme, la chose est résolue „. On aura beau lui chanter, en un italien tout à fait turc, que Ton se moque de ses précautions, il ne sera pas moins la dupe des intrigues des amoureux, et malgré sa grande épée et ses terribles menaces, Climène pourra l'injurier de la sorte : '' un jaloux est un montre haï de tout le monde, et... il n'y a personne qui ne soit ravi de lui nuire „. Mais la musique et les danses couvrent et cachent toutes ces absurdités, tandis que le carnaval court les rues agitant son grelot. Le représentant de la justice lui aussi, ce sénateur auquel Dom Pèdre a recours, rit, saute, fait des roulades et ne parle que de danses. La vision de l'Orient aboutit à celle de la nation carnaval.
La comédie de Molière franchit bientôt les Alpes, et nous la retrouvons, dès la fin du XVII^ siècle, sur les scènes du théâtre piémontais. A cette époque, pour des raisons de voisinage et parce que leur langue y était bien comprise, les comédiens français faisaient les délices de la cour et du public de Turin: de là, ils rayonnaient en Lombardie, à Venise, à Naples même. C'était une sorte de revanche, mais en plus modeste mesure, de l'accueil enthousiaste et généreux dont on avait gratifié et dont on gratifiait encore les comici delTarte à la cour des rois de France (1).
Les Conti dei tesorieri des ducs de Savoie font mention, en 1660 et 1669, des troupog comiques françaises, et une ordonnance de Charles-Emmanuel II (2) nous témoigne que, le 10 mars 1672, il
(1) C'est à peine le cas de citer l'ouvrage bien connu d' Armand Baschet, Les comédiens italiens à la cour de France, sous Charles IX, Henri III et Louis XIII, Paris, 1882. Voyez, pour d'autres renseignements et pour la bibliographie du sujet, OsKAR Klingeb, Die Comédie-italienne in Paris nach der Sammlung von Gherardi, Strasbourg, Tâubner, 1902.
(2) Voyez aux Archives d'État de Turin (Instruction publique. Théâtres, liasse III): Notizie sul teatro francese alla corte di Savoia nel sec. XVII, raccoite dalVavvocato Domenico Perrero, sui documenti delV Archivio di Stato. L'avocat Perrero répond (1886) à des questions qui lui ont été posées par M. Mugnier, Conseiller d'Appel à la Cour de Chambéry, et il cite, à l'appui, des lettres du comte Cagnol adressées de Chambéry au Duc Charles Emmanuel II, en 1673, dont il avait déjà donné notice dans ses Curiosità e ricerche di storia subalpina, vol. II, p. 59 sqq. Cfr. aussi ce que le même Perrero écrit dans la Gazzetta letteraria de Turin (25 mars 1882) à propos d'un article de M. A.
entretenait à Turin une troupe de cette nation, composée de MM. Destriche, Rochemore, De La Guyot, De Mignot, de Chasteauvert, De Rosanges, De Valois, et des femmes de ces quatre derniers. D'autres ordonnances, du 1®' janvier 1675, du 4 juillet 1678 et du 12 décembre 1679, nous parlent d'autres " compagnie „ françaises jouant au théâtre du Palazzo Vecchio de San Giovanni, tout près de la cathédrale, et à Palazzo Madama sur la Place Castello.
Le comte Cagnol écrit au Duc de Chambéry, le 4 août 1673: " Les comédiens (français) sont ici depuis cinq ou six jours : ils doivent commencer demain par Andromaque\ mais par malheur, pour eux aussi bien que pour moi, la Migniot n'est pas encore arrivée: elle est demeurée malade à Marseille „. A ce qu'il paraît, révêque de Grenoble n'était cependant pas très tendre pour le théâtre. ^' (II) prêcha, ajoute le comte Cagnol dans une autre lettre du 11 du même mois, il prêcha dimanche passé à Saint-Léger, et mit si bien les dames en scrupule de la comédie, que la troupe en souffre... „ Cette correspondance nous apprend que le répertoire de cette " compagnia „ était bien français : La femme juge et partie^ Pulchérie^ Bajaset. Mais la notice positive de la représentation des pièces de Molière, nous la retrouverons seulement dans les lettres du comte d'Orlier, adressées au même Duc. Le comte écrit à son seigneur que le onze août 1673, la même année de la mort du poète, " M. le Commandeur de la Pérouse donna la comédie à M.°^® la Duchesse Mazarin au Château, dans la chambre de l'alcôve de V. A. R. Les comédiens représentèrent Les femmes savantes „. Il est évident que la même troupe ne pouvait guère, dans sa demeure à Turin, varier de répertoire et comme Les femmes savantes n'ont aucun droit de préférence, on peut admettre qu'on y jouait de même les autres pièces, les plus enjouées de notre poète.
Les Archives municipales de Turin gardent d'autres co7iti ceux dei cavalieri, c'est-à-dire des comptes et des notices se rapportant aux théâtres de cette ville; mais ces conti ont été en
Ademollo, sur La prima compagnia drammatica francese in Italia un secolo fa {Opinione letteraria, 16 mars 1882). M. Ademollo croyait à tort que la première troupe française comique parue en Italie, était celle dirigée par l'auteur Aufresne (années 1772-1773) qui joua à Venise et à Naples.
COIvrÊDIES DE MOLIÈRE JOUÉES EN ITALIE 171
partie perdus (1). Tout ce que j'ai pu retrouver encore constate que les troupes comiques de la nation sœur jouissaient en Piémont de la f avem' universelle, qu'elles étaient nombreuses et assez bien payées et qu'elles s'alternaient aussi avec des troupes italiennes. Dans le seul liiver 1755 et 1756, nous voyons des acteurs dirigés par Delille représenter au Carignano de Turin douze comédies de Molière, savoir: " L'avare^ Le malade imaginaire , Tartuffe^ L'Ecole des femmes^ Amphitrion (sic), M. Poursognac (sic), Le Misanthrope^ L'École des maris, Le Médecin malgré lui, Les Fourheries de Scapin, George Dandin, La précieuse ridicule (?) „.
En 1756-1757, " la " compagnia „ italienne Madebachi „ joue Moglier (sic) et Moglier geloso ; l'hiver suivant, en 1757-1758, une autre troupe nationale, celle de Sacchi, représente, toujours au Carignan, le Dottorato di Arlecchino. Est-ce que ce doctorat et le Dottorato de Truffaldino (2), de même que celui de Pulcinella, joué à Naples vers la même époque, avaient quelques rapports avec la réception burlesque du Malade imaginaire'^ Nous verrons à son temps que oui.
Sacchi mit en scène encore Li sdegni amorosi^ Arlecchino medico^ Il Medico volante^ pièces qui font penser à celles de Molière, mais qui n'ont probablement avec elles que des rapports d'origine. — En 1758-1759, la troupe française dirigée par Salneuve représente, au Carignan, L'Ecole des femmes, Le Tartuffe^ Le Misanthrope, Les Précieuses ridicules, L'Ecole des maris^ Le Médecin malgré lui^ E Avare, Le Mariage forcée Le Cocu imaginaiie. — En l'hiver 1761-1762, une autre troupe de la même nation, avec mesdemoiselles La Voie, Fienille et Patte, donnait, toujours à Turin, L'Ecole des femmes, E Ecole des maris^ Le Misanthrope^ E Amphitryon^Les Précieuses^ Le Médecin malgré lui^ L'Avare, Georges DAndin (sic). Le Malade imaginaire^ Les femmes sa-
(1) Voyez, par exemple, Conto che rende il marchese Tizzone di Crescentino^ in qualità di Direttor Tesoriere délia società dei Signori Cavalieri, per le opère del Regio Teatro ed altri spettacoli dafi nel Teatro Carignano nel corso dell'anno 1758-1759, où le dit marquis indique plusieurs pièces de Molière jouées dans cette année. J'ai parcouru ces conti depuis 1733 jusqu'en 1823.
(2) En 1766-1767, la troupe italienne Medebachi joue un autre doctorat, Il dottorato di Truffaldino, comédie répétée en 1779-1780 par la troupe Lapi.
vantes et Le Comte des Scarhagnasse (sic). Mentionnons encore les acteurs dirigés par Sénépart et Desmares qui mettent en scène, toujours au Carignan, en 1774-1775, X'^-y are, Le Dépit ^ Le Médecin malgré lui, Les Précieuses^ Le Festin de Pierre (sic), Le Misanthrope^ PourceaugnaCj Les Fourberies de Scapin^ Amphitryon-^ deux ans après (1776-1777), ils amusent le public turinois par les mêmes pièces. Une autre troupe française (1778-79) où brillait M.™® Destouches cadette, représente de nouveau L'Avare, L'École des maris, Le Misanthrope^ Le Dépit, et d'autres troupes toujours françaises se croisent, se mêlent et répètent à l'envi le même répertoire moliéresque.
A leur tour, les comédiens italiens traduisaient et imitaient les œuvres de notre poète. La " compagnia „ de '^ San Luca, detta Magliano „ met en scène au Carignan, en 1768, La scuola dei maritati ; en 1769-1770, on représente, au même théâtre. Le furherie di Arlecchino^ où le sanni italien remplaçait, à ce qu'il paraît, son camarade Scapin. Puis, toujours sur la même scène, des acteurs de la Péninsule font paraître successivement à la rampe La scuola dei mariti (1770-1771) et L'Impostore (Tartuffe?) en 1772-73.
Même en plein XIX® siècle, Molière est mis largement à contribution par les troupes comiques piémontaises : la Compagnia reale sarda (1823-24) représente, aux théâtres Carignan et d'Angennes. Il Tartuffo dei costumi^ Molière, L'Avaro de Molière, Il Misantropo et un Molière maritato qui n'est peut-être que la pièce de Chiari, dont nous allons nous occuper autre part (1).
Sur ces entrefaites, dès la fin du XVII* siècle, des troupes comiques françaises avaient paru à Gênes aussi. Belgrano, dans ses recherches sur les Fêtes et les jeux des Génois (2), parle de certains comédiens de cette nation installés vers 1687 dans je ne sais quel théâtre de sa ville: mais il ajoute que ce ne fut que plus tard qu'on les vit jouer régulièrement sur les scènes du Falcone et de Sanf Agostino, Dans l'appendice à ce chapitre, Belgrano fait
(1) Ms. des Archives Municipales de Turin : Indice délie commedie ?'ecitate alla presenza délie SS. RR. MM. negli anni 1822 e 1823 dalla Reale compagnia drammatica Sarda.
(2) Délie feste e dei giuochi dei Genovesi, dans VArchivio storico italiano, XIII vol., 1" partie de la IIP série en contin. Seconda dissertazione, chap. I".
encore mention de comédies françaises représentées à Gênes en 1783, 1784 et 1786.
Une troupe transalpine demande, le 27 octobre 1739, de pouvoir jouer au Falcone^ pendant FAvent (1), et des biglietti di calice^ c'est-à-dii-e des dénonciations ou des requêtes anonymes que Ton jetait dans la boîte (calice) des votations, en veulent au Tartuffe (15 juin 1774) à cause du scandale qu'il excite et parlent d'un Tartufo (27 janvier 1785), ballet ou pantomime qui n'était pas moins irréligieux et effronté.
On en veut de même au Convitato di pieti-a (23 septembre 1791), mais nous ne savons pas de quel convié il est question ici, car en 1792, Belgrano, dans son Appendice, nous prouve que l'on jouait à Sanf Agostino le Convitato avec la musique de Giuseppe Gazzaniga, c'est-à-dire celui de Bertati.
Tartuffe fut banni, en 1774, mais il dut réapparaître, peu de temps après, sur les mêmes scènes, parce que le magistrat des inquisiteurs de l'état, auquel le sénat avait déféré l'examen de cette pièce, n'avait pas l'air de s'en scandaliser : il trouve même que loin d'offenser la religion et les bonnes mœurs, cette comédie rend haïssables, comme de raison, l'imposture et les imposteurs. Cette réponse du magistrat des inquisiteurs nous donne
(1) C'est une notice qui m'a été communiquée par M. Achille Neri avec' les documents qui suivent:
Arch. di Stato, Genova — Senaio, fil. 2167. " Ser.™* Sig.", Si lusingava Francesco Malherbe, capo délia Compagnia comica francese, di poter nel giorno di Dimani, benchè si sollennizzi la festa délia natività di N.'* Signora, rappresentare la tragedia intitolata Le Warvic, oppure quella intitolata L'homme du jour, con in seguito la farza (sic) che ha per titolo Les fausses consultations, pezze tutte di un carattere serio, del tutto decenti, ed affatto prive di intrichi galanti o amorosi. Ma avendo sentito non potersi in d.*° giorno aprire il Teatro, ostandovi i decreti generali di VV. SS."" Ser."**, si fa percio animo il medesimo di umilmente supplicare l'innata bontà di VV. SS. Ser.™® a degnarsi di accordargli il permesso di fare in d.*" giorno le d."* rappresentanze, come del tutto recenti, e niente lascive di quel rispetto, 0 venerazione che devesi al d.*" giorno, uniformemente a quanto ànno VV. S. S. Ser.™^ più volte negli anni scorsi accordato. Grazia che spera ottenere, nel mentre, che gli fa profond.™* riverenza. Di VV. SS."« Ser.»"*
D.*"» Supplicante.
1784, 7 settembre. Si approva.
d'utiles renseignements: elle nous apprend d'abord que Tartuffe avait déjà été représenté à Grênes plusieurs années avant 1774, et qu'il avait paru aussi en Toscane, toujours joué, par la même troupe, en présence de la Grande Duchesse (1).
(1) Comunium, fil. 618.
1774, 15 giugno. Rilevato nel Ser.""* Senato che ieri sera al Teatro del Falcone fu rappresentato Tartuffe, ossia Vlmpostore di Molière, non ostante che sia stata altra volta proibito con positivo decreto di lor Sig."* Ser.™* e che di più sia stato rappresentato con una vivacità, ed atteggiamenti, che hanno incontrata la disapprovazione delFUdienza, e délie persone savie e prudenti; si délibéra la proibizione in tutti i tempi awenire di detta rappresentanza, e se ne renda inteso l'Ill/® Diputato di mese dell'Ill/® Mag.^° d'Inquisitori di Stato, cui si partecipi, che per le successive recite francesi si è appoggiato l'incarico agli Ecc.™' di Palazzo pro tempore di prima rivederle e darne il permesso. Inoltre si incaricano gli Ecc."" di Palazzo a dare su questo proposito tutte le avvertenze che stimeranno in nome di lor Sig.''® Ser.*^*, con fare intendere che in caso non si eseguiscano le recite con moderazione, e col detto previo permesso, si passera ad efficaci providenze, compresa quella di far chiudere il teatro
Ser."' Signori, Abbassato il veneratissimo decreto di VV. SS. SS.™* del giorno 16 airiU.™* Deputato dell'Ecc.™" Magistrato degl'Inquisitori di Stato ne à fatto la più attenta lettura; e à provato un sommo dispiacere in rilevare che con decreto del Ser.*"" Senato fosse già proibita la recita délia Commedia L'impostore. Un taie decreto era affatto ignoto al detto 111.™° Deputato, corne lo è tuttavia nonostante le maggiori, ma inutili diligenze praticate per rinvenirlo. Bastava un cenno di VV. SS. Ser.™% cui tutto deve essere palese, massime doppo {sic) l'annonzio di detta Commedia affisso in Banchi, perche si sarebbe fatto sollecito di sospenderla, e intanto ne è permesso la recita per non avère saputo vedere in essa cosa che sia contraria al buon Costume o alla Religione, che anzi fa prendere abborrimento al Carrattere {sic) detestabile degli Impostori, ed ingannatori. Si ricorda altresi di averla esso veduta rappresentare negli anni addietro in questi Teatri, e finalmente sapeva che per due volte è stata in passato sentita con piacere da questa stessa Compagnia in Firenze, da quella Ser.™* Granduchessa, di quella pietà e Religione nota a tutto il mondo. La seconda parte di d.° Decreto che notifica al detto 111.°'° Deputato l'incombenza appoggiata agli Ecc.™' Residenti nel Real Palazzo per le successive recite, l'a intesa con soddisfazione e con venerazione perche libéra d.® Deputato cui non mancano giornali (sic) série occupazioni, da questo pensiere ; anzi che la pratticherà (sic) lo stesso in occasione di qual'onque altre funzioni di Teatro, per potere utilmente occuparsi degli affari del suo Impiego. E lor fa profondissima riverenza. Sic exponi decretum Ser.™° Sen. per pred. Ill.^°a Deputatum.
Hac die 17 Junii 1774.
COMÉDIES DE MOLIÈRE JOrÉES EN ITALIE 175
Quant au bal, il est évident que le souvenir de Molière se mêlait à celui de Gigli, car, dans la dénonciation (1) anonyme, on parle de " Tartuffo ossia Don Pilone „, et c'est là le titre, comme nous le vendons bientôt, de la comédie de Fécnvain siénois.
Sur ces entrefaites, on faisait, en Toseane, bon accueil à Molière, bien quïl osât se présenter habillé en Tartuffe : mais ce qui est plus étonnant encore, c'est que cet accueil lui venait, en partie du moins, du clergé. En effet, le Diario de Giovan Battista Fagiuoli nous apprend comment, dans les premières années du XVlii* siècle, c'est-à-dire en 1708, sur les scènes des collèges des jésuites, dans r Institut Tolomei de Sienne, on représentait : L'a?ninalato
1774, 21 Giugno. Letta al Ser.""" Senato suddetta esposizione : Discorso: Si faccia intendere al pref.° 111/^ Diputato di mese, che il Ser.™" Senato, oui ne compete la facoltà, non intende di esentare l'Ul." Diputato di mese pro tempore deirill." Mag.*** d'Inquisizion di Stato da quelle incombenze, et incarrichi, che Lui sono appoggiate relativamente ai Teatri; Fermo sempre l'ultimo decreto di Lor SS. Ser.™® riguardo le recite promesse: Ter Ser.™^™ Senatum ad cat.cos.
(1) V (Biglietto di Calice)
Ser.*"' Signori, Al ballo del Peruchiere Inglese introduttore del Maestro di Capella e scuola d'amore e di gesti e toccamenti indecenti, è succeduto un altro ballo al teatro, più irreligioso e scostumato; questo è il ballo del Tartuffo ossia D. Pilone, comedia riprovata da W. SS. Ser."^* in recita, per cib credesi da chi scrive da rimproverarsi in gesti significanti e sommamente indecenti. Questo ballo è stato disaprovato anche da giovani e da dame che si meravigliano che il Magistrato Ecc."*' degli Inquisitori non vi accorra all'opportuno riparo.
1785. 27 Gennaio. Fatto présente al Ser.™" Senato: Se ne rimetta copia airill/* Dip.** d'Inquisitori di Stato, perche quall'ora sussista che il d.* Ballo sia indécente, dia li ordini e providenze che stimerà.
Per Ser.na^D^ Sen.
Secretorum. fil. 97.
2» Secretorum. fil. 98.
(Biglietto di Calice) Si continua al nostro Teatro di dare il Convitato di Pietra: Sig." Ser.™' è una commedia piena d'indecenza e di irreligione: si degnino ordinare al Capo délia truppa di cambiarlo con altra commedia meno cattiva, giacchè il Repertorio Teatrale non è cosi scarso.
1791, 23 sett. Fatto présente al Ser.™° Senato: si rimetta agli Ecc.™* di Palazzo per loro notizia e per quelli ordini stimassero di dare. Latis ealculis, nil actum.
Tous ces documents se trouvent à Gênes aux Archives d'État.
kà.
immaginario ove figura la serva Tognetta et le Mercante Ca^ valiere ovvero Monsieur Giordano, deux pièces qui ne sont que des traductions ou des imitations , probablement abrégées , du Malade imaginaire et du Bourgeois gentilhomme (1).
Toujours dans la même ville, les frères de Santa Croce firent jouer, au carnaval de 1719, Le Bourgeois gentilhomme traduit en italien. Il s'agit du Mercante cavalière ci-dessus cité, et répété en 1725 par les Sanfirenzini (2). Enfin nous voyons des comédiens de rai;t ayant recours, à leur tour, à Molière pour gagner la faveur du public toscan, et jouant^ à Florence, U Etourdi du grand maître (3). Ce sont les pièces bouffonnes de notre auteur qui attirent surtout l'attention du public de la Péninsule.
A Naples, en ordre de date, la première comédie de Molière que je vois paraître, c'est le Medico a for 2 a {Le Médecin malgré lui (?) ), jouée chez le général Elbeuf en octobre 1708 (4). A Plaisance et à Parme (1726), les gentilshommes du prince Antonio Farnese font leurs délices du Cocu imaginaire (5); ensuite, à Bologne, en 1731, les Accademici candidi uniti jouent, avec succès. Il matrimonio per forza {Le Mariage forcé) (6), et il est évident que la troupe française de Malherbe qui parut dans cette ville
(1) Dott. Mabiano Bencini, Il vero Giovan Battista FagiuoU e il Teatro in Toscana a' suoi tempi. Turin, Bocca, 1884, et le Diario de FagiuoU cité par Bencini, p. 169.
(2) Ib., p. 99.
(3) Ib., p. 161. Au nombre des comédies jouées à Florence par les comédiens de l'art, on trouve, à la date de 1707, Il medico volante, pièce défendue par le gouvernement et qui n'est évidemment qu'une reproduction de celle qui inspira Molière.
(4) Benedetto Croce, I teatri di Napoli, Naples, 1891, p. 230. Voici la notice que je lis dans la Gaz. Nap., 9 octobre, 1708, N.° 41: " e la sera poi tutta la nobiltà fu invitata da S. Alt. il Principe di Elbouff, générale délia nostra Cavalleria, a sentire una curiosa comedia intitolata : Il Medico a forza, fatta recitare nel suo Palazzo... „.
(5) Voyez à la Bibl. comm. de Plaisance (ms. 43) une lettre de l'abbé Carlo Innocenzo Frugoni au marquis Landi (Parme, 12 mars 1726), où il parle d'un certain sonnet de sa façon: * fatto domenica prossima passata (au duc Antonio Farnese) in occasione, che la sera di detto giorno recitossi da Cavalieri in casa Borri Le Cocu imaginaire di Mons. Molière. „
(6) Cfr. CoBRADo Ricci, / teatri di Bologna nei sec. XVII e XVIII, Bologne, 1888, p. 436.
COîIÉDIES DE MOLIÈBE JOUÉES EN ITALIE 177
en 1783, devait avoir, dans son répertoire, du moins quelques-unes des pièces de notre poèt^ (1). Masi, dans ses Études sur Francesco Albergati (2), nous parle de la grande admiration que, d'après le président de Brosses, les dames bolonaises témoignaient aux œuvres de Molière et de Racine. Dans ces mêmes lettres (3) du Président je trouve, à mon tour, une remarque assez intéressante: " J'ai vu, dit-il (en Italie), entre autres choses, jouer le Georges Dandin d'un bout à l'autre, mais il y avait une infinité de sottises que notre comique n'a eu garde d'adopter. Il n'y a qu'un point qui m'a paru rendu d'une manière plus vraisemblable que chez lui, et qu'il me semble qu'il aurait dû laisser tel qu'il est. Il y a un puits dans la rue, près de la porte du mari. Quand la femme revient la nuit de son rendez-vous, et qu'elle trouve son mari à la fenêtre, au lieu de faire semblant de se tuer d'un coup de couteau, elle le menace de se jeter dans le puits, s'il la réduit au désespoir, en refusant de lui ouvrir avant l'arrivée de son père; elle ramasse en effet un pavé qu'elle jette dans ce puits et se tapit aussitôt derrière la margelle; ce qui est fort naturel. Pantalon (c'est le mari) entend le bruit de la pierre dans l'eau, prend peur et descend ; mais au lieu d'en rester là comme dans Molière, il va chercher un crochet et se lamente en tirant du puits des rubans, des coiffures, un panier, des jupes de femme et cent autres pauvretés „. Nous avons vu que c'est là l'aventure de Tofano {Décaméron^ Vil, 4), une aventure d'origine orientale (4), mais la pêche au crochet appartient en propre au génie de Pantalon.
Toujom-s en Emilie, et précisément à Modène (5), au théâtre Rangoni, en 1736, on représenta Le Médecin malgré lui. En 1726, on avait déjà joué, dans le Collège des Nobles, de la même ville, L'Avare de Molière, et ensuite, là et ailleurs (1727), L'Infermo
(1) Ibid., p. 503.
(2) Ernbsto Masi, La vita, i tempi, gli amici di Francesco Albergati, Bologne, 1879, VIP chap.
(3) Lettres familières écrites d'Italie en 1736 et 1740, Paris, 1858, vol. I, p. 352 sqq.
(4) Cfr. DoM. CoMPARETTi, Rtcerche sut lihro di Sindibad; Landau, Décaméron, etc. C'est une historiette qu'on lit dans le Dolopathos, dans la Discipline de clergie, etc.
(5) Alessandro Gandini, Cronistoria dei teatri di Modena (1539-1871), p. 194, e Continuazione di Luigi Valdrighi e Ferrari Moreni (1873).
ToLDo, L'Œuvre de Molière, etc. 12
immaginaî'ioy Gli importuni^ La Scuola de' Gelosi, Le Furherie di Scappino^ Il Signor di Purcignacco, Il Medico volantey II Finto medico^ Il Medico a suo dispetto, Il Medico per forza^ etc.
Il en était de même à Milan. En l'été de 1735, nous voyons au Regio ducal teatro^ Il Porsignacco^ opéra-bouffe, et le 26 décembre 1739, on y joue un Arnolfo qui peut bien nous faire songer au héros de V École des femmes (1).
Plus tard, vers la fin de 1789, une troupe de comédiens lombards, dirigée par Griuseppe Grrassi, faisait paraître, sur la scène du théâtre de Caserta, le Tartuffe^ et en même temps des acteurs français, Senépart, Patte, Etienne Le Neveu, etc., donnaient à Naples un véritable cours de comédies moliéresques. Le Misanthrope^ Le Dépit ^ etc., ce qui résulte, entre autre, des lettres de Tabbé Galiani (2).
Ce même abbé, dans sa Correspondance (17-27 février 1773), nous apprend que Le Misanthrope était représenté à Naples, de ses jours, avec beaucoup de succès, '' quoique tout le monde n'y trouvât rien de nouveau, parce que Molière a tant été volé, pillé, imité par nos comédiens italiens, qu'il en est devenu usé à nos oreilles „ (3).
Toujours d'après les recherches de Benedetto Crbce, nous apprenons qu'à Cava, en 1770, on représenta 11 medico a forza, imitation ou traduction de la pièce homonyme du poète français, et qu'à Rome, Ficoroni soutint en 1728 le rôle de Pulcinella finto dottore^ rôle qui fait songer à celui de Sganarelle. Enfin le Tartuffe^ défendu à Naples en 1777, y fut joué successivement en 1789 et 1797 (4). Molière était d'ailleurs connu depuis longtemps en la ville éternelle, où la reine de Suède, dès 1666, avait voulu appeler
(1) Antonio Paglicci Brozzi, Il Regio Ducal teatro di Milano nel sec. XVIll'*. Notizie aneddotiche (1700-1776), Milan, Ricordi, 1894, p. 47.
(2) EuGKNio Mêle, Monzù Moliero, Flegrea, Naples, 20 octobre 1900. L'abbé Galiani, dans sa Correspondance (16-27 février 1773), nous donne notice
de la représentation à Naples du Misanthrope qui a été applaudi, puis il ajoute que Le Dépit amoureux de Molière plut beaucoup au public napolitain {Corresp., éd. Lévy, 1881, II vol., p. 172).
(3) Galiani, Correspondance (16-27 février, 1773).
(4) Cfr. Chantelanze, Le cardinal de Metz et ses missions diplomatiques à Borne, Paris, Didier, 1879, pp. 425 et 427.
à rhonneur de la rampe Tartuffe en son palais à la Lungara (1). Les gens d'église ne le dédaignaient pas non plus, et le Diario ordinai'io (de Rome), connu sous le nom de son éditeur Chraeas (2), nous apprend que les élèves du " Collegio Nazareno dei Convittori délie Camere piccole „ donnaient, le 7 féviier 1733, le Vecchio avaro " di Monsieui's (sic) Molière „ et que, le 12 février 1735, au ^ Seminario Romano „, les " Convittori délie Camere piccole „ jouaient la même pièce, L'Arpagone owero // Vecchio avaro ^ tandis que lem-s camarades du Nazareno s'amusaient à '^ la piacevole comedia di Monsù Molier fsicj intitolata // Giordano^ o sia, // Cittadino gentiluomo „.
Leandro Femandez de Moratin, qui vers la fin du XVIII^ siècle parcoui-ait l'Italie et s'inspirait à la muse de Goldoni, y trouve plusieurs fois l'occasion d'admirer aussi celle de Molière. A Milan, en 1791, il voit II inedico per forza^ comédie, qu' il définit " traduccion del Médecin malgré lui „. En 1793-94, au " Teatro di San Carlino „ à Naples, il entend Gian Cola geloso : " Sacada de George Dandin y de Cocu imaginaire „ et là aussi il voit jouer La finta pazza con la famiglia spropositata di Pulcinella. Et de Naples, le 3 février 1794, il écrit : " Hoy debian representar El Misântropo de Molière, pero habiendo resuelto su Majestad Siciliana asistir esta noche al espectâculo, ha mandado representar el Federico, de Comella ^, ce qui peut signifier que l'austère morale d'Alceste n'était pas le fait du roi ni de sa cour (3).
Je regrette que mes recherches aient été presque infructueuses pour ce qui est des théâtres de Venise. On sait seulement que des troupes françaises y ont séjourné assez longtemps au XVIIP siècle, et nous aurons occasion de citer plus loin L'Ammalato immaginario de Bonvicin Gioanelli, paru à Venise en 1700, avec d'autres traductions efimitations du théâtre moliéresque. Ajoutons ici que le Giornale dei teatri di Venezia rappelle le " Tartuffo di Molière „ paru au théâtre de S. Giovanni Grisostomo, le 5 octobre 1797,
(1) Benedetto Croce, ouv. cité, pp. 527, 562, 631, 649, 690.
(2) Cfr. N. 2421 et 2735. Ce serait oisif de citer les représentations successives du répertoire moliéresque, enregistrées par le même Diario.
(3) Cfr. Ob7'as pôstumas de D. Leandro Femandez de Moratin, Madrid, Rivadeneyra, 1867, 1 vol. pp. 544, 401, Il vol., p. 139, et l'article intéressant de M. EuGENio Mêle, Napoli descritta da Leandro Femandez de Moratin, Trani, Vecchi, 1906.
avec rindication '' (comédie) non più rappresentata a Venezia „. Oe " non plus „ paraît prouver aussi que les représentations antérieures de la même pièce avaient été interdites pour des raisons politiques et religieuses. Goldoni, en effet, dans la préface à son Molière^ remarque que la comédie de l'Imposteur du poète français " avait rebuté en Italie ceux qui président à la moralité des scènes, de sorte qu'on l'avait défendue „, ce qui était d'ailleurs naturel surtout sous le gouvernement soupçonneux de Venise (1).
Cependant l'œuvre de notre poète était assez répandue surtout au XVni* siècle. Les écrits des frères Gozzi en font bon témoignage et je trouve, grâce à un article de M. Ravà, que Casanova fait mention, en 1780, d'une troupe française et des représentations de L'Etourdi (pièce absurde, s'écrie Casanova), du Misanthrope (son chef-d'œuvre, ajoute notre aventurier), du Tartuffe (fléau des faux dévots et copie d'un Bacchettone italien, remarque-t-il encore), de L'École des femmes, des Fourberies de Scapin et de L' Amphitryon (2).
Même en province, le théâtre de notre écrivain était connu, à la même époque, et dans les Marches, à la date de 1760, les Comici Uniti jouaient à l'impromptu le ^' Cuccù immaziner (sic) osia Arlecchino cornuto immaginario, comedia francese „ (3).
La fortune de Molière, dans la Péninsule, paraît augmenter encore pendant la période de la révolution, et dans les premières années du XIX^ siècle, c'est-à-dire lorsque l'influence française s'étend davantage sur l'Italie. L'an IX de la république, le 10 nivôse (31 déc. 1800), on représente sur le Teatro patriottico de Milan, L'ipocrita^ puis Molière in famiglia (9 sept. 1820), et Tartuffe paraît aussi dans la traduction de Soncini, le 20 septembre 1844 (4).
%X) Giornale dei teatri di Venezia, vol. XVl du Teatro moderno applaudito. Cfr. pour le Molière de Goldoni, en attendant la nouvelle édition vénitienne, celle de Pasquali.
(2) Aldo Ravà, Contrihuto alla bibliografia di Giacomo Casanova dans le Giorn. stor. délia letter. ital., 1910. Il est question d'un opuscule de Casanova, Le messager de Thalie.
(3) Cfr. dans la revue Le Marche (1908-1909) les articles de G. Grimaldi, Un' accademia di nohili e la storia di un teatro.
(4) Voyez Accademia de' Filo-Drammatici di Milano (già Teatro patriotticoj . Cenni storici del socio e attore accademico Giovanni Martinazzi, Milan, Pirola, 1878.
A Faïence, Tartufo, le cauchemar du parti clérical, soulève l'enthousiasme de la foule, et en 1812 (1) et en 1821, malgré les soupçons du gouvernement, il reparaît encore une fois, applaudi, sm- la scène turinoise (2). Même plus tard (1849-1869), en pleine réaction, nous voyons ce représentant de l'hypocrisie parcourir les petites villes de la Romagne où les légats du pontife se voyaient le plus souvent contraints de faire bonne mine à mauvais jeu (3).
Mais les princes n'ont guère de sympathie pour l'amoureux d'Elmire, et si, à Parme, Marie Louise veut, en 1819, se réjouir avec des évocations de Fart moliéresque, c'est II medico per forza qu'elle écoute, un Médecin par force naturalisé italien et arrangé pour les collèges (4).
Nos recherches s'arrêtent au seuil du XIX' siècle. Ajoutons cependant un détail intéressant. De nos jours même, du temps de l'exposition turinoise de 1898, on a essayé au Gerbino une sorte de résurrection du théâtre de notre poète avec les caractères de la scène du XVn^ siècle et l'abolition des entr'actes, et l'année suivante M. Henri Lj^onnet ne voit pas sans étonnement, L'Ecole des femmes et Le médecin malgré lui sur les planches du même théâtre (5).
(1) G. Pasolini-Zanelli, Il teatro di Faenza dal 1788 al 1888, Faïence, 1888, pp. 43-44.
(2) G. CosTETTi, La Compagnia reale sarda e il teatro italiano dal 1821 al 1855, Milan, 1893, p. 11.
(3) Angelo Negki, n Comune d'Imola dalla costituzione dél Regno alla fine del sec. XIX, Imola, 1907, pp. XXVIII, XXXI, XXXIII.
(4) " Parma, 6 febbraio 1819. Coll'intervento délia duch. di Parma Maria Luigia d'Austria fu riaperto ai divertimenti carnevaleschi il teatro del ducal coUegio Lallatta. I convittori vi rappresentarono 11 medico per forza, commedia graziosa e insieme piccante del gran Molière. Essa era stata ridotta alcuni anni prima per uso di quel collegio da un valente professore deU'Università di Parma. Quantunque non tradotta letteralmente dal francese {il che certamente non poteva farsi, atteso il luogo per cui veniva destinata), conservava perb i tratti più belli e vivaci che brillano nell'originale. S. M. ne rimase soddisfattissima , {Gazz. di Parma, 1819, N. 12).
(5) Henri Lyonnet, Le théâtre en Italie, Paris, 1900, p. 44. Cfr. aussi ce qu'il dit, dans son Pulcinella et C. Le théâtre napolitain, Paris, Ollendorff, 1901, p. 74, de " Pulcinella médecin à force de coups de bâton „, pièce jouée en 1862 au S. Carlino de Naples.
Tout d'abord la critique de la Péninsule ne fit guère bon accueil à l'œuvre de Molière. Les savants italiens avaient l'esprit trop imbu du préjugé classique pour admirer des pièces où, selon l'expression de Boileau, Térence s'alliait à Tabarin. Les Précieuses, Le Cocu imaginaire, Le Mariage forcé. Le Médecin malgré lui, etc., rappelaient de près cette farce populaire, cette cofnmedia deWarte qu'il fallait chasser avec ses 2anni\ et il y avait parfois même des ressemblances réelles d'intrigue et de situations. Tant que Molière s'inspirait aux grands auteurs de l'antiquité et composait L'' École des Maris, L'' Amphitryon et V Avare, il était sur la bonne voie ; mais que dire de sa muse apprenant les las^i à l'école de Scaramouche ? Ajoutons que la plupart des érudits de l'époque étaient des gens d'église ne pouvant voir d'un œil trop favorable l'auteur de Tartuffe et de Dom Juan, cet auteur que leurs confrères de France venaient de mettre au ban comme un excommunié. Plus tard, ces gens d'église et les jésuites même n'auront plus de ces scrupules.
Crescimbeni, qui a été le premier que je sache, à faire mention de notre écrivain, en parle presque contre son gré et avec des paroles obscures. " 11 a copié les Italiens, dit-il, et pour cela et pour d'autres choses, il a été justement blâmé par le père Rapin et par Baillet „ (1). Les " autres choses „ étaient évidemment ses attaques
(1) Gio. Maria Crescimbeni (1663-1728), /s^oWa délia volgar poesia, etc., Venise, 1731, 1 p., p. 72: " che per questa e per altre più cose fu meritatamente ripreso dal P. Rapino e dal Baillet. „
MOLIÈRE KT LA CRITIQUE ITALIENÎfE 183
aux hypocrites et ce que l'on appelait Fimpiété du séducteur d'Elvire.
Lodovico Antonio Muratori est encore plus explicite et ne se contente pas d'effleurer la question. L'état de la scène comique italienne, d'après son avis, laisse fort à désirer, mais est-ce que le théâtre français, dont on fait tant de bruit, en vaudrait pour cela davantage? L'amour-propre national s'en mêle et il tâche de prouver que si Sparte pleure^ Athènes ne rit pas non plus. Sans doute Molière est un écrivain fort distingué, " valentissimo „, superlatif qui ne veut pas vraiment signifier un esprit supérieur, mais plutôt souple, adroit, connaissant fort bien les ressorts du comique et les goûts de son auditoire. " Il faut cependant remarquer, ajoute-t-il, que pour ce qui est de leur mérite, les comédies de cet écrivain sont bien souvent défectueuses, car il ne s'est guère soucié d'Aristote, ni des autres maîtres de l'art poétique, et n'a eu d'autre but que celui de plaire à la foule. Boileau lui-même confirme ce fait. Pour ce qui est des mœurs, on peut dire franchement qu'aucun comédien ou auteur de comédies n'a nui ni ne nuit plus que Molière au peuple... Loin de combattre les vices des particuliers, ainsi qu'il aurait dû le faire, il les enseigne à la foule, et dans toutes ses pièces, on voit certain amour pom^ la liberté mondaine, qui conseille une façon de vivre bien contraire aux maximes de l'Evangile. On apprend, à son école, toute sorte de galanteries nuisibles, avec mille fourberies et malices amoureuses: on s'y moque continuellement des peines que les parents se donnent pour empêcher que leurs fils ne de\'iennent vicieux, et sous prétexte de démasquer la fausse dévotion, on tourne en ridicule la vraie aussi. „ "Ce n'est pas là une opinion qui m'appartienne en propre, „ ajoute Muratori, " car elle est partagée par les Français les plus éclairés „, et il répète ici, comme son devancier, le jugement de Baillet et conclut avec lui que " Molière est l'un des ennemis les plus dangereux que le siècle, c'est-à-dire le monde, a excité contre l'Église de Dieu „.
En passant à l'examen de Tartuffe^ Muratori, toujours d'après Baillet, remarque que c'est là l'une des comédies les plus scandaleuses et effrontées que l'on puisse entendre, et que les défauts que Molière a l'air de vouloir con-iger ne sont après tout que des façons extériem-es de converser selon l'usage de la société, certaines affectations ridicules des hommes, la manie de se piquer de noblesse, Tamour excessif pour les modes, la folie de se croire savant
et d'autres bagatelles de ce genre, qu'il a vraiment tâché de refréner „, mais " quant aux véritables vices, loin de les assaillir, il les a plutôt conseillés „. D'ailleurs, " que dire de Molière, après ce qu'on lit de lui dans les Maximes et réflexions sur la comédie dues à la plume du très éclairé Monseigneur Bossuet, évêque de Meaux? „ Que l'on ajoute que le poète français '' a répandu dans son théâtre des semences irrévérencieuses contre la religion, et qu'il a insinué un certain poison qui peut pousser les gens à vivre sans aucune crainte du ciel, au gré de leurs passions: c'est la même pestilence que, nous autres Italiens, nous retrouvons dans le Décaméron, lorsqu'on en lit une édition qui n'ait pas été purgée. Bref, il y a des critiques qui l'accusent même de n'avoir pas reconnu le ciel, ni celui qui règle le monde „ (1).
Qu'y a-t-il de mieux à faire, après un telle constatation, que de jeter son œuvre au feu?
Scipione Maf f ei est lui aussi peu favorable à Molière. Il trouve que ses comédies sont contraires à la morale et que Bossuet a
(1) Cfr. LoDOvico Antonio Muratori, Délia perfetta poesia italiana, Modène, 1706, T. II, libre III, cap. VI. " Essendosi date il teatro in mano di gente ignorante, questa pone tutta la sua cura in far ridere; 'ed altra maniera .... non lian costoro per cib conseguire, che l'usar equivochi laidi, e poco onesti ; il fare degli atteggiameuti giocosi, délie beffe, dei travestimenti, e somiglianti -buffonerie, lazzi da loro nominate, le quali non rade volte son fredde, scipite e troppo note, e per lo più improbabili, slegate e tali che non potrebbero mai avvenir daddovero. Il peggio si è che sogliono queste si fatte commedie nuocere gravemente a i costumi del popolo e aile anime innocenti... „ De là la nécessité de changer de voie, " ne minore l'han forse altre nazioni, tuttochè si pregino i Franzesi d'aver condotto la commedia ad un'alta perfezione, e sia il Molière un valentissimo autore. Certo è, che per conto délia Poesia, le Commedie di questo scrittore sono ben sovente difettose, non essendosi egli curato molto d'Aristotile, ne degli altri maestri délia Poetica, purchè gli venisse fatto di piacere a i suoi spettatori. Lo stesso signor Boileau ne è testimonio. Ma per quel che appartiene a i costumi, più francamente pub dirsi, che niun commediante, o compositor di commedie ha nociuto e nuoce più del Molière a quel popolo che pub oggidi ben gustarle. Non ha egli perseguitato i vizi dei privati, come dovrebbe far la Commedia con mettergli in derisione, ma gli ha insegnati.
" Inspirasi da lui, in tutte l'opère sue, un certo amore délia libertà mondana, cioè di quella maniera di vivere, che è contraria aile massime del Vangelo. Nella sua scuola s'apprende il più dannoso galantiare con mille furberie, e malizie amorose; si deridono continuamente le diligenze usate da i genitori per difendere i fîgliuoli del vizio; e col motivo di screditare la falsa divôzione
toutes les raisons du monde de les blâmer : " On y tourne en ridicule l'honnêteté, on y apprend les fom-beries, Féloquence n'y sert qu'à exalter le mal et c'est le vice qui l'emporte dans ses dénouements „ (1). Pas même une leçon de notre poète ne trouve grâce auprès de lui.
Giulio Cesare Becelli, dans sa préface aux Cérémonies de Maffei, renchérit sur l'immoralité du théâtre moliéresque, et cite encore " Baillet qui a des raisons à vendre lorsqu'il en veut à son compatriote d'avoir tiré de nos anciennes nouvelles et de nos comédies le spectacle des vices heureux et triomphants „ (2).
Quadrio ne prodigue pas non plus les louanges à l'auteur de Tartuffe. Il ne s'agit point, sans doute, du premier venu, mais il y a beaucoup à rabattre à l'enthousiasme des Français. ^ Ce poète, déclare-t-il, dans sa Storia e ragione di ogni poesia, se servait sans aucun scrupule des choses que les autres avaient trouvées „, et il répète, en l'élargissant pour la prouver, l'accusation de plagiat. En effet, d'après son avis, V Etourdi est une comédie ita-
vi si mette in ridicolo ancor la vera. Non è solamente mio questo avviso, ma de gli stessi più savi, e dotti Franzesi, fra i quali il signor Baillet nel Tomo IV délia sua opéra intitolata Jugement des sçavans confessa, che il Molière " è uno dei più pericolosi nemici, che il secolo, o sia il Mondo abbia svegliato contro la Chiesa di Dio. ^ Aggiunge, che il suo Tartuflfo " è una délie più scandalose, e ardite Commedie che si veggiano. , Dice ancora: " che i difetti da lui ripresi altro non sono, che certe manière esteriori di conversar nel Mondo, corne le affettazioni ridicole de gli uomini, lo spacciar la sua Nobiltà, l'amar di soverchio le Mode, il credersi persona dotta, ed altre si fatte basratelle, le quali veramente egli ha posto in briglia. , Per altro: " che i vizi veri dell'animo non solo non si sono da lai assaliti, ma si son più tosto persuasi. , Simili sentimenti intorno al Molière, possono leggersi nel libricciuolo intitolato Maximes et réflexions sur la Comédie composto dal chiarissimo Bossuet, vescovo di Meaux. Altri son di parère che nelle più délie sue Commedie sieno sparsi, con maniera finissima, terni d'irriverenza alla Religione, ed ascoso un grau veleno per condur le genti a vivere senza timor del Cielo, secondo le proprie voglie; la quai medesima pestilenza confessiamo ancor noi altri Italiani chiusa nel Decameron non purgato del nostro Boccaccio, anzi giungono alcuni a sospettare, che dal Molière non fosse ben conosciuto chi governa il Mondo, e il Cielo. „
A la page 74, il ajoute un jugement défavorable sur V Avare du poète français.
(1) SciPioxE Maffei, De' teatri antichi e moderni, etc., Vérone, 1753, p. 6.
(2) Cfr. Teatro di Scipione Maffei, éd. de Vérone, 1730, p. 93.
lienne de Barbieri; L' Amphitryon a été volé (rubato) à Rotrou, et l'on sait qu'avant de laisser paraître sa pièce, " son auteur fit brûler plus de quatre cents exemplaires des DeiLX Sosies de Rotrou. Cependant il ne put les exterminer tous ni les sux)primer, de sorte que l'on découvrit la fraude (frode) „ Quadrio (1) reconnaît, bien entendu, que Molière ne manquait pas d'un certain esprit (à quoi bon démontrer qu'il était vêtu des plumes du paon italien, si ces plumes ne devaient avoir aucun prix?), mais toujours à condition que la supériorité italienne ne soit pas révoquée en doute : " Plus de cinquante ans avant la naissance de Molière, le plus grand auteur comique de la France, on jouait sur les théâtres de la Péninsule, Le Dottor Bacchettone^ où l'on trouve les principaux discours, les caractères et les actions de Tartuffe. Molière a tiré son Avare de La Sporta de Grelli aussi bien que de VAulularia de Plante. De L^Inavvertito de Mccolo Barbieri, il soutira (trafugo) son Etourdi^ et l'on peut répéter le même jugement de beaucoup de ces pièces que le grand poète comique de la France a publiées : de soi'te que ceux qui examinent de près son œuvre, s'aperçoivent aisément qu'il est redevable à l'Italie de la plupart de ses comédies (2). Il lui arrivait aussi d'emprunter ses sujets à Boccace: voyez Z'^coZe des maris et George Dandin (S) : presque pour témoigner que le beau et le bon, il fallait toujours l'apprendre des Italiens (4). Le Misanthrope n'a cependant pas une portée morale: il ne plaît pas tout à fait, parce qu'il laisse les spectatem-s affligés pour les misères de ce pauvre Alceste (5). „
Mais pourquoi donc en vouloir à lui seul, pour l'immoralité de son théâtre, s'il n'a fait que reproduire des pièces italiennes ? Peu à peu cependant la vérité se fait jour et la critique de la Pénin-
(1) Francesco Saverio Quadrio (1695-1756), Délia storia e délia ragione d'ogni poesia, Bologne, Pisarri, 1739, réimp. de Milan, 1741, III, 2, p. 117 sqq. Cfr., pour les citations qui suivent, le même vol., pp. 60, 79, 111-112, 143, 152.
(2) " poichè da chi gli rivede i conti, non è malagevole a scorgere, che di moltissimi suoi componiraenti è debitore all'Italia. „
(3) S'il avait connu davantage le théâtre de notre poète, il aurait pu constater d'autres emprunts faits par Molière au Décaméron.
(4) " quasi per dimostrare, che il bello e il buono bisognava poi apprenderlo dagli Italiani. „
(5) " Percio non finisce ai critici di piacere il Misantropo del Molière, perché lascia afïïitti gli spettatori suUe miserie del povero Alceste. „
MOLIÈBK ET LA CBITIQUE ITALIENNE
suie devient plus bénig^ne à notre poète. Francesco Algarotti ouvi-e cette série et dans son Saggio sopra la lingua francese (1), déclare que " les œuvres immortelles de Molière „ renferment " un" sel mieux préparé que celui de Plante „ et que le poète français eut ^ en littératui-e le même esprit que Tm-enne dans la gueiTe „. Il est vrai, ajoutera-t-il dans sa correspondance, en s'adressant à Carlo Innocente Frugoni, que Molière a imité les Latins et les Italiens : " mais cela n'em^^êche pas qu'il n'ait peint d'après natui^e, sans se laisser emporter jjar la fantaisie... „. Cependant on ne saurait le louer des inventions dont il est redevable aux autres ; c'est donc une louange, mais non sans quelque réserve.
C'était le temps où Groldoni faisait ressortir tout le prix de ces tableaux d'après nature dont Algarotti parle ; et le père Jean- Baptiste Roberti, bien qu'il appartînt à l'ordre des jésuites, embrasse dans sa louange l'artiste de France et celui de Venise. Il lui semble voir, dans son petit poème la Comédie, TAi'istopliane parisien, dont l'art dissipe les soucis des guerriers et des gens d'état de son siècle, et pique de sa satire les courtisans entourant le trône du roi (2).
Ciuseppe Baretti n'est pas moins favorable au théâtre français en général et au poète du Misanthrope en particulier et il repousse
(1) Fbancesco Algakotti (1712-1764), Saggio sopra la lingua francese, 10 mars 1750. Cet essai est dédié au marquis Scipione Maffei. Je suis l'éd. des Classici italiani, V vol., pp. 326, 356. " (Molière) le cul opère immortali sono condite di un sale assai meglio preparato che non è il Plautino, che in ogni cosa che prese a trattare toccb il fondo, e fu tra' Francesi nelle cose d'ingegno del medesimo calibre, che nelle militari il Turenna. , Et il ajoute : * Molière, il quale, benchè comico di professione, non era solito riprendere se non quello che andava ripreso. „ Cependant, dans ses Lettere scelte, III vol., p. 149, il remarque : " Non è già per questo (c'est-à-dire pour leurs imitations) che voi ed io non tenghiamo quel poeti (francesi) in sommo pregio, e singolarmente Molière, quel gran ritratto délia natura, a cui nulla usci mai dalla penna per soverchio ardire di fantasia, o per far mostra d'ingegno; ma nelle cose ch'ei toise dagli altri, non gli daremo certamente la palma délia invenzione. ,
(2) G. B. Roberti (1719-1756). Je suis l'édition de Bologne, Lelio délia Volpe, 1767, vol. I, p. XV. La Cominedia est adressée à Goldoni.
Alzando il dito a noi mostrava ancora
Il miglior suo Aristofane la Francia, Molier, che seppe spargere d'oblio Nelle vegghiate dilettose sera
même les accusations de plagiat. Voyez tous les jugements parsemés dans ses œuvres (1). Où pourrait-on, dit-il, retrouver en Italie des tragédies et des comédies comparables aux chefs-d'œuvre de Pierre Corneille et de Molière ? " Je suis Italien, j'admire Dante, l'Arioste, Berni et tous nos écrivains illustres, mais je dois bien avouer qu'il n'y a pas chez nous un poète dramatique de la force de ceux que je viens d'indiquer. Comment se fait-il qu'il y ait des gens qui osent comparer les i)ièces de Molière à celles de Cecchi ? Ne voit-on pas qu'on lit en Italie et que l'on applaudit, malgré la différence de la langue et des mœurs, le théâtre de cet auteur, tandis que celui de Cecchi n'est lu que par quelques érudits et demeure inconnu aux étrangers ? Molière, depuis presque un siècle, voyage sur les théâtres de la France et sur ceux de quelques régions de la Péninsule en sa propre langue, et il n'y a pas un savant italien qui se respecte, qui ne l'ait pas dans sa bibliothèque, tandis que ce brave homme de Cecchi ne peut être déniché qu'à grand' peine... „ (2).
Ai togati politici Ministri Le pensatrici cure dello Stato, E agli animosi cavalieri armati .
I militari sostenuti affanni...
Anzi egli seppe ancor destro pungendo Con bene espresse immagini native Chi s'assideva di Luigi al fianco, E si credea d'esser in guardia a un Nume, Dilettare i magnanimi pensieri Di quell'invitto Re.
(1) Surtout dans la Frusta. Je me sers de l'éd. de Luigi Piccioni, Prose di Giuseppe Baretti, etc., Turin, Paravia, 1907, pp. 25, 25-28, 28, 32, 40, 42, 324.
(2) " Non è ella cosa ridicola il sentire degl'Italiani magistralmente decidere che il teatro francese non che superiore, non è eguale, anzi molto è inferiore all'italiano ? Che noi abbiamo délie tragédie e délie commedie in quantità da preferirsi anche aile più belle di Pier Cornelio e di Molière ? lo sono Italiano, ed amatore de' Danti, degli Ariosti, de' Berni, e di tutti i nostri eccellenti scrittori d'ogni génère, ne fui mai dcgno di essere ascritto fra quella buona gente, alla quale tutto pute di rancido, se ûon vien di Francia; ma tuttavia, che l'Italia abbia prodotto un Cornelio, un Molière, oh questa non mi è potuta entrar mai. Che diascane, che certuni non si vergognino di preferire le commedie del Cecchi a quelle di Molière, se l'autor francese è letto ed applaudito fra di noi, cioè fra gente che ha altra lingua ed altri costumi, che, per lo contrario, il Cecchi pochissimo dai nostri più eruditi e nulla affatto dagli stranieri si legge ? Molière gli è un secolo ornai che va pei teatri di
Quant à la moralité, les comédies de Molière sont ^ presque toutes amusantes et utiles „, tandis qu'en Italie, pour s'amuser au théâtre, il faut faire la connaissance de Pantalon et de Truffaldino. Enfin "" ce qui a manqué à notre pays et ce qui lui manque encore, c'est une tête comme celle de Molière (una testa simile a quella di Molière) " ayant la rime riche, le don de Tinvention, et sachant écrire " in ottava rima „ puisque la prose et les vers blancs et les " sdruceioli „ ne sont pas faits pour l'oreille de notre public... „. Ailleurs, il s'écrie que c'est mi vilain blasphème, " troppo gran bestemmia „ que de dire que l'Italie i^ossède des Corneille et des Molière (1). '^ Y a-t-il un poète italien qui soit connu d'un bout à l'autre de l'Europe ainsi que ce dernier? Est-ce que le peuple italien connaît et admire ses poètes dramatiques de même que le français qui a appris par cœur les pièces de Molière et de Corneille ? Eeconnaissons notre supériorité en bien des genres littéraires et proclamons-la bien haut, mais avouons en même temps avec franchise que nous ne possédons aucun artiste dramatique comparable à ceux que nous venons de nommer. „
Enfin, dans son pamphlet contre Agatopisto Cromaziano (Appiano Bonafede, général des pères Célestins) (2), Barctti célèbre
Francia e di alcune regioni d'Italia e d'altrove nella sua stessa lingua, e non c'è galantuomo studioso Italiano che non lo abbia fra i suoi libri; che il buon Messer Cecchi, chi lo vuole, bisogna lo vada cercando col lumicino su per gli scaffali délie più compiute italiane librerie. ,
(1) * ella è troppo gran bestemmia il voler dire che l'Italia ha de' Comeli e de' Molieri. Quai è quel poeta italiano che abbia posti in sulla scena cento bellissimi e diversissimi caratteri di persone, corne il Cornelio ha fatto ? Quale quello che sia tanto conosciuto da un canto all'altro dell'Europa corne il Molière ? Quali teatrali poeti si sanno mezzi a memoria dalla plèbe italiana, corne mezzi a memoria si sanno e l'uno e l'altro di questi due immortalissimi Francesi dal popolo francese ? „
(2) Frusta letteraria, Naples, 1856, II vol., Saggio di commedie filosofiche, con atnpie annotazioni di A. Agatopisto Cromaziano, Faïence, 1754. * Molière (dit-il) contribui forse piii d'ogni altro autore francese alla cultura délia sua nazione : Molière distrusse, con una commedia sola {Les Précieuses ridicules), un brutto femmineo costume, che si era fatto quasi universale: Molière dalle scène insegnb a innumerabili individui délia sua nazione a parlare con eleganza, ed e quasi tutto suo il merito d'aver introdotta la corretta lingua e vera pronuncia sua in tutte le coite società di tutto quel vasto regno. Le opère di Molière poi contribuirono, come quelle d'Omero, al mantenimento di moite migliaia di librai, di stampatori, di cartai, di legatori. „
la fécondité de Molière, qui a " contribué peut-être plus que nul autre à la culture de son pays ; l'une de ses comédies {Les Précieuses ridicules) détruisit, à elle seule, un ridicule qui s'était alors universellement attaché aux femmes ; il apprit à bien parler et à bien prononcer, et ses œuvres ont eu le mérite aussi de faire vivre bien des milliers de libraires, d'imprimeurs, de marchands de papier et de relieurs... „ ce qui ne paraissait pas à dédaigner pour un homme qui vivait de sa plume.
Malgré certaine exagération, pour ce qui est de l'efficacité des Précieuses^ ces éloges partent d'un esprit éclairé ; il faut cependant reconnaître que tout en prêchant la gloire de Molière et la nécessité de restaurer la scène italienne, l'illustre critique avait le tort de s'opposer, avec Carlo Gozzi et d'autres critiques, à Goldoni, c'està-dire à celui qui allait glorieusement sur les brisées du grand maître.
Ecoutons encore quelques voix discordantes. L'abbé Pietro Chiari, nous le verrons autre part, a pour Molière une antipathie profonde, partagée par ses amis et compatriotes de Modène (1). Il en est de même de Carlo Gozzi. On avait accusé ce dernier de plagier Molière, et il en voulait, par conséquent, à ce poète dont le nom, répété par tout le monde, paraissait obscurcir tous les nouveaux auteurs comiques, et lui le premier.
(1) Cfr. Délia ver a poesia teatrale, epistole poetiche di alcuni letterati modanesi dirette al signor Abate Pietro Chiari, colle risposte del medesimo, Modène, Soliani, s. d.
Dans la première de ses épîtres, l'abbé Vicini s'exprime de la sorte :
Ne il teatro corresse, benchè genti cianciere L'innalzino a le stelle, il Gallico Molière. È ver che pei caratteri ha un vivido pennello; Ma indecenti caratteri vederci in scena Ei fa, Vederci esempli perfidi, con oui moral non sta.
Bref, sa scène est un " lupanare „. Le docteur Tragni renchérit, dans la septième épître :
Ei da Barbieri italico, facile ingegno ardito, Trasfugb il bel Tartuffo; involb il suo Stordito. Del fiorentino Gelli su '1 lavor ricco, e raro Tutto compose, e scelse il buon Molier VAvaro. De i mariti la scuola e di Badino istesso Sta nel Boccaccio e vedesi l'originale impresso.
MOLIEBE ET LA CRITIQUE ITALl
n en voulait aussi à ces comédiens français installés au théâtre San Samuele et faisant concurrence aux Arlequins et aux Briguelles qu'il protégeait et pour cause. On me jette à la figure, s'écrie-t-il, certaines inspirations que j'aurais puisées de côté et d'autre, mais Molière n'a-t-il pas volé (rubato) sa Princesse d'Élide à l'Espagne ? " C'est un engouement déraisonnable que celui qu'on a pour cet écrivain, et les pièces de Destouches, de Boissy et d'autres braves français sont bien plus délicates et artistiques que les siennes „ (1).
Mais Chiari, sa clique de Modène et Carlo Gozzi sont désormais des solitaires. Dans la famille même de ce dernier, Molière triomphe. Gaspare Gozzi traduit le théâtre du poète français et le fait précéder d'une analyse savante et remplie de finesse; sa bellesœur, Luigia Bergalli, du moins d'après ce qu'en dit Allacci (2), imite ou traduit elle aussi Le Misanthrope (et elle collaborait à la traduction de son mari), et l'abbé Saverio Bettinelli, qui n'était pas un admirateur facile de ses compatriotes ni des étrangers, loue l'auteur de Tartuffe " bien qu'il ait parfois imité le mauvais goût des Espagnols „, et met son nom à côté de ceux d'Aristophane, de Plante et de Térence (3).
A partir de cette époque l'admiration pour l'œuvre de Molière va s'élargissant de plus en plus : non seulement reconnaît-on en général ses mérites, mais encore c'est lui le grand modèle qu'on va mettre désormais sous les yeux des nouveaux poètes comiques, à côté, tout d'abord, et ensuite même au-dessus de tout ce que l'antiquité peut avoir produit. Grâce à l'auteur de Tartuffe, l'influence latine baissait à la fin ses armes.
(1) Cfr. ses Œuvres, Venise, 1772, t. I, p. 15: Ragionatnento ingmuo e storia sincera delV origine délie mie dieci fîabe teatrali: " Moite opère teatrali dei signori Destouches, Boissy e d'altri bravi francesi, che seguirono la scuola del Molière, sono assolutamente migliori, più délicate e più raffinate di quelle del Molière medesimo. „ Voyez aussi au IV* vol. ce qu'il dit de ces comédiens français, qui en 1772 avaient donné vingt-quatre représentations au théâtre S. Samuele: " Truppa... , che aveva fatto nauseare i partigiani délia coltura francese. „ Nous verrons ailleurs l'accusation de plagiat portée contre Carlo Gozzi par VEuropa letteraria.
(2) Voyez aussi Quadrio, Délia storia e délia ragione d'ogni poesia, ouvr. cité, m, 2. Cfr. aussi le chap. suivant.
(3) Voyez ses Œuvres, éd. Zatta, Venise, 1782, vol. VI, p. 21.
Voyez Napoli-Signorelli, studieux du théâtre ancien et moderne (1). Molière est pour lui un produit philosophique, l'élève de Gassendi formé à des études sérieuses : " Il a analysé l'homme d'après nature et d'après son temps, et c'est ainsi qu'il nous peint les façons prétentieuses de la noblesse, l'affectation des femmes précieuses et savantes, la charlatanerie des pédants et des médecins, et l'humeur bourrue et rustique des gens de bien „. Cependant il ne faut pas oublier ses dettes, celles surtout qu'il a envers les Italiens : " H s' enrichit des dépouilles des anciens aussi bien que des modernes. Plusieurs scènes et ruses de Scapin et de Sbrigani se trouvaient déjà dans le théâtre de De la Porta. George Dandin est issu d'une nouvelle de Boccace mise en action par le même De la Porta. Le Dépit amoureux a été traduit d'après Secchi; Le Cocu imaginaire reproduit II ritratto^ Les Fâcheux ne sont autre chose que les Case svaligiate^ etc. (2). „
Mais Napoli-Signorelli plaide aussi les circonstances atténuantes,
(1) Storia critica de' teatri antichi e moderni, lihri tre del dottor D. Pietro
Napoli-Signorelli, Naples, 1774, p. 306 sqq. * Molière coltivb i suoi talenti
colle lettere, ed ebbe la sorte d'ascoltar le lezioni filosofiche di Pietro Gassendi. Studio poi ruomo e la sua nazione, scorrendo per le provincie, e i cortigiani frequentando Versailles. Accomodo i suoi primi componimenti al gusto dominante per le Commedie d'intrigo, ed avendo acquistato credito, si rivolse a cercare il ridicolo ne' costumi del suo tempo. Seppe dipingere al naturale e proverbiar con grazia le manière ridicole dei signorotti, il pedantismo de' medici, la ciarlataneria degli Eruditi, l'affettazione délie Donne Preziose e letterate e fin anche l'umor brusco e la rusticità de' virtuosi malinconici. „ Napoli-Signorelli continue en parlant des sources latines, espagnoles et italiennes de Molière, et il emprunte toute son érudition au Dictionnaire de Bayle.
(2) " Bisogna perb confessare ingenuamente che Molière abbelliva a meraviglia le altrui invenzioni, e dava loro un brio e un abbigliamento cosi proprio de' Francesi e del suo tempo, che gli originali sparivano a fronte délie copie, quando lavorava senza fretta.
" Niuno al par di lui ha posseduto Tarte di trovare il ridicolo di qualunque cosa, niuno ha meglio copiato la natura, niuno ha innalzata la poesia comica fino al Misantropo, aile Donne letterate e al Tartuffo. La poca félicita notata da' Critici negli scioglimenti délie sue favole, qualche passo dato talvolta oltre il verisimile, sol per far ridere, alcuna espressione barbara, forzata o nuova nella lingua, ripresa da Fénelon, La Bruyère e Bayle, moite composizioni scritte per nécessita, con soverchia precipitazione, la mancanza di vi-
Bear ^ on doit avouer que Molière savait embellir les inventions des autres, les animant d'un souffle puissant, et que les originaux disparaissaient devant ses copies, surtout lorsqu'il ne travaillait pas à la hâte. ,,
Enfin ce qui importe le plus, ^ personne n'a possédé autant que lui l'art de découvrir le ridicule, personne ne l'a surpassé dans la finesse des tableaux que la nature inspire, personne n'a élevé, comme ce poète, la poésie comique à la hauteur du Misanthrope^ des Femmes Savantes et du Tartuffe. Il est vrai que les critiques ont blâmé les dénouements de ses intrigues, de même que certaines situations, dans le but d'exciter les rires : il est vrai encore que Fénelon, La Bruyère, Bayle ont critiqué parfois sa langue et que les Anglais voudraient que son théâtre eût plus d'entrain, mais toutes ces réserves n'empêchent pas qu'il plane sur tous ses contemporains et sm- ses successeurs, de manière à les rendre imperceptibles. Nous avons vu le grand Corneille remplacé par Racine et par d'autres poètes tragiques du siècle suivant, mais Molière demeure toujours seul. „
Vers cette époque, des jésuites espagnols, Griovanni Andres et Arteaga, qui s'étaient fixés en Italie et en étudiaient la littératm'e, au point de s'italianiser dans le goût et dans la langue (1), attiraient eux aussi l'attention du public sur le théâtre de Molière.
" C'est lui, dit Andres, qui, ayant reçu de la nature le talent de saisir les ridicules des hommes et de les représenter sm- la scène, changea le goût comique et présenta à la fin ce que l'on peut appeler une bonne comédie. Les accidents absurdes, les intrigues compliquées, les plaisanteries, les tours grossiers et les
vacità che pretendono di osservarvi gl'Inglesi, tutte queste cose, ancorchè fossergli, con lutta giustizia, iinputate, dimostrerebbero in lui Tuoino; ma tanti e tanti suoi pregi, fino a quest'ora provati coU'esperienza inimitabili, lo manifestano grande a segno, che al suo cospetto divengono impercettibili i contemporanei e i successori. Abbiamo veduto il gran Corneille succeduto da Racine, e da altri gran tragici del secolo seguente; ma Molière è ancor solo. „ (1) Voyez ce que M. Cian dit de ces jésuites dans les Memorie délia Reale Accademia délie Scienze di Torino, série II, tome XLV, Turin, 1896. L'immigrazione dei gesuiti letteraii in Italia et le compterendu de M. Farinelli, dans le Giorn. stor. délia letter. ital., XVIII, 30, 276.
ToLDo, L'Œuvre de Molière, etc.
farces vulgaires, furent remplacés par des situations vraisemblables et naturelles, par des dialogues spirituels, par des caractères bien formés, par des plaisanteries fines et enjouées, par d'agréables leçons de morale et de bon sens, et par une philosophie aussi utile que douce. Bret, dans ses notes au Bourgeois gentilhomme^ remarque que les Français, excepté le chef-d'œuvre de la Métrom^anie, n'ont pas une bonne comédie qui ne découle, en quelque manière, de l'œuvre de Molière. „
Et Andres ajoute que Molière est " le vrai père du théâtre comique français. „ Il rapporte ensuite le jugement d'Algarotti sur l'auteur de Tartuffe^ le plaçant au-dessus de Térence même et de Plante. En effet, continue le critique espagnol italianisé, " ce poète a bien le droit à la primauté, non seulement sur ses devanciers classiques, mais aussi sur tous ceux qui se sont formés à son école. „ Ce qui le frappe le plus, dans son œuvre, c'est la fécondité de la production et la beauté merveilleuse des caractères formant " une galerie de tableaux vrais et vivants, un cours, pour ainsi dire, d'éthique expérimentale. „ Molière a de l'esprit autant qu'il en faut, mais il n'en fait pas parade et il évite les plaisanteries grossières.
Cependant l'admiration d' Andres n'est pas sans quelques réserves; L^ Etourdi^ La Princesse d'Élide et surtout Monsieur de Pourceaugnac et Les Fourberies de Scapin lui paraissent " des pièces composées dans le seul but d'amuser le peuple, et même dans ses chefsd'œuvre on déplore la hâte et le défaut de lime. „ Ses remarques sont parfois judicieuses. '' N'est-il pas ridicule, ajoute-t-il, de voir un homme qui se croyant tout seul, parle à haute voix et donne ainsi à une autre personne le moyen de lui donner des réponses avec les mêmes mots que le premier a l'air de ne pas entendre? „ Mais les coups, les horions, les injures, de même que ces monologues ridicules, ce sont les restes de l'ancienne farce, qui n'a pas encore disparu. Notre jésuite entreprend aussi la défense de la morale de Molière, surtout contre l'avis de Fénelon et du philosophe de Grenève : " Je ne vois comment on peut blâmer le Tartuffe^ où la vertu parle si doucement par la bouche de Cléante, et où le vice, en la personne du héros, paraît si abominable. On peut bien critiquer certains passages de L'' École des maris et de V Ecole des femmes^ mais Rousseau a tort lorsqu'il pense que notre autem', dans son Misanthrope^ a pris à tâche de ridiculiser la vertu. Alceste est honnête, rai-
MOLIÈRE ET IJi CRITIQUE ITALIENNE 195
sonnable, aimable même; Tartuffe et Les F'emtties savantes sont enfin les chefs-d'œuvre de Molière. (1) „
(1) Abate D. Giovanni Andkes, DelVorigine, progressi e stato attuàle d'ogni letteratiira, Parme, 1795, II vol., p. 317 sqq. Je rapporte seulement les passages les plus saillants : " Venne allora il Molière sul teatro, e versato nella lettura non solo dei comici antichi, ma de' poeti, e de' migliori scrittori dell'antichità, e fornito dalla natura d'un singolare talento per conoscere il ridicolo degli uomini, e per presentarlo finamente agli spettatori, eambib il gusto del comico teatro, e fece sentire il vero piacere d'una buona commedia. I bizzarri accident!, i complicati intrecci^ le grossolane burle e le ignobili farse cedettero il posto aile naturali e verosimili situazioni, all'ingegnoso dialogo, a' ben format! caratteri, aile graziose e diHcate burle, aile dilettevol! lezioni di morale e d! buon senso, ed alla dolce e utile filosofia. Il Bret, nelle annotaz!on! al Gmtiliionw cittadino, osserva che i Francesi non hanno una buona commedia, tolto !1 capo d'opéra délia Metromania, che non debba qualche cosa al Molière. Egl! è il vero padre del teatro comico moderno, come Comel!o e Racine lo sono con tanta loro gloria nel tragico. „
Après avoir cité Algarotti, il ajoute : " Spetta (aile commedie del Molière) il primato d'onore sopra quante ne aveva prodotte la dotta antichità, e quanta ne' tempi posteriori si sono formate sul loro esempio. La finezza del suo comico tatto tocca il ridicolo in quelle circostanze appunto, che sono le più adattate a farlo sentire al popolo spettatore. , Il en loue " la fecondità, i caratteri dipinti con vivezza di colori e con verità di disegno: vi risaltano singolarmente cei-ti tratti espressivi, vivaci, e forti, ove una risposta, un verso, una parola vi danno piti chiara e verace idea del costume e del carattere degli uomini, che i lunghi trattati, e le sottili dissertazioni dei filosofî, e le commedie del Molière possono riguardarsi come la più ricca galleria di vivi e veri ritratti, e come un intero corso, per cosî dire, d'etica sperimentale. „ Et ailleurs : " I suoi sali sono graziosi e politi, e rare volte discendono aile bassezze e trivialità. Le sentenze giuste ed adattate aile circostanze, senza la minima ombra di affettazione e pedanteria. „ Après les réserves citées ci-dessus, Andres ajoute encore : " Certi accidenti nati dal parlare uno da se credendosi solo, e molto più dal formare opportune risposte ad altro, che parla senz'essere inteso: i pezzi di dialogo colle proposte e risposte interrotte e simmetriche, composte dallo stesso numéro e dallo stesso giro di parole, e spesso ancor dalle stesse parole; i pugni, gli urti, e le botte, miseri avanzi délie farse allora usitate. , Cependant Fénelon a tort dans ses jugements : " lo non vedo come possa riprendersi in questa parte il Tartuffo, dove si amabile e rispettabile si présenta in bocca di Cleante la virtù, si abbominevole il vizio nella persona di Tartuffo. Nella Scuola dei mariti e nella Scuola délie donne e in alcuni tratti d'altre commedie qua e là potrà più giustamente accusarsi il Molière di non avère scelte quelle circostanze, nelle quali più chiara e più decisa si sarebbe veduta la buona moralità. Non diro coi Rousseau che il Molière abbia voluto
196 SA FORTirSE EN ITALIE
Stefano Arteaga de Madrid répète les mêmes jugements que son compatriote, et déclare lui aussi, sans aucun scrupule religieux, que le Tartuffe et Le Misanthrope sont ^' deux merveilles du genre comique „, et que le vrai critique ^' préfère Molière aux auteurs comiques de tous les temps et de tous les peuples „. " Comment le public italien peut-il s'ennuyer à la meilleure de ces pièces et s'amuser aux lasizi d'Arlequin et de Tartaglia? Comment peut-il préférer les comédies de Grozzi et de Chiari ? „ (1).
Lorsque Groldoni fait jouer ses scènes, les critiques et le public répètent à l'envi: ''Tout cela peut être beau, mais tout cela n'est pas du Molière,,; Groldoni proteste: il n'a jamais prétendu s'approcber de l'auteur du Misanthrope^ et ses amis même le protègent contre ces comparaisons outrées et dangereuses. Même au fort de la lutte, on ne s'écrie jamais que le poète vénitien l'emporte sur le français ; ce que l'on désire c'est quïl en approche et l'on fait des comparaisons souvent injustes entre celui que l'on appelle le maître et celui que l'on considère comme l'élève. Voyez , par exemple, le Caffè qui se plaint de ce qu'un médisant avait déclaré que Groldoni ne pouvait " d'aucune manière „ lutter avec Molière; cette lutte n'est pas possible, '^ mais celui-ci, s'écrie le défenseur du poète vénitien, a vécu à la cour où il a étudié la grande vie et la fortune en a encouragé les débuts... Le poète français est grand, mais ces méchants critiques qui en veulent à l'auteur des Barufe ne répargneraient pas non plus s'il avait le malheur de vivre en leur société „ (2). On tâchera tout au plus d'excuser cette infériorité. Carlo Denina déclare, par exemple, que si Groldoni est resté inférieur à Molière, c'est parce qu'il n'a pas voulu sacrifier sa muse à la satire de la morale et de la religion, parce qu'il a été, en d'autres termes, plus sage et plus prudent, " più savio e più rite-
nel M'saM^ro^o rendere ridicola la virtù ; ma dirb bensi che il suo Misantropo e troppo onesto, ragionevole e polito per doversi prendere a soggetto di dileggiamenti e derisione. „
(1) Stefano Arteaga, Le 7'ivoluzioni dél teatro musicale italiano dalle sue origini fino al présente, t. I, Bologne, Trenti, 178î>, pp. 6-8, 136, 314.
(2) Il Caffè, ossia hrevi e varii discorsi distrihuiti in fogli periodici, dal giugno 1764 a tutto maggio 1765, Milan, Silvestri, 1804. V' semestre, p. 38, 40 sqq.
nuto „, comme si c'était là vraiment un mérite pour un poète comique (1).
Comme exception, Girolamo Tiraboschi revient aux jugements des premiers critiques du poète français. Il est, sous ce rapport-là, un réactionnaire (2), dont s'écarte Francesco Maria Zanotti, qui, dans ses Raisonnements su?* l'art poétique donnant des préceptes pour la comédie, tire constamment ses exemples du théâtre de Molière (3).
Veut-il parler de la fable? Il se souvient que, dans Le Misanthrope^ l'amour de Célimène et la querelle pour le sonnet nuisent Tant soit peu à l'unité de cette pièce si admirable : " La continuité est aussi nécessaire à la scène comique, mais il ne faut pas prendre ce mot au pied de la lettre. N'est-il pas vrai que Tartuffe ne perd rien à sa beauté, malgré certaine intervention de Madame Pernelle? „ Quant à la vraisemblance^ ^ il est vrai que parfois Molière s'en éloigne, mais il a ses bonnes raisons pour donner même dans ce défaut. „ En effet, s'il paraît absurde que Damis se cache pour entendre l'entretien entre sa belle-mère et l'impostem^ il est évident que, sans cette liberté, " il n'y aurait plus cette suite d'événements qui forment le charme de la pièce „.
lu incident final rappelle au souvenir de Zanotti la donation d'Orgon, qui n'est pas pour le persuader, et pour ce qui est du siirnatuj^el^ le critique italien n'a pas l'air d'admirer la statue du Commandeur, dans Dom Juan^ et l'intervention de la divinité dans Amphitryon.
A propos des facéties et d'autres sujets, Zanotti fait aussi des réflexions parfois assez judicieuses sur le théâtre moliéresque. Célimène, à son sens, mériterait une fin meilleure ; Le Misanthrope nous laisse mélancoliques, car l'homme de bien doit se sauver, et pour ce qui est de TaHuffe^ il voudrait que le héros
(1) Caklo DenixNa, Vicende délia letteratura, etc., Turin, 1792. Voyez le VP chap., p. 158. Commedie di Molière e opère di Çuinault.
(2) Girolamo Tibaboschi, Storia délia letteratura italiana, Modène, 1780, T. VIII, L. III, p. 329. ' Che il Molière (deU'imitazîone) principalmente ne fece taie uso, che se a lui si togliesse tutto ci6 che egli ha tolto ad altri, si verrebbero a impicciolire di molto i tomi délie sue commedie. „
(3) DelVarte poetica, ragionamenti cinque del sig. Francesco Maria Zanotti alla nobil Signora Marchesa Maria Dolfi Ratta, Bologne, Lelio délia Volpe,
de cette pièce ne fût pas écroué à la prison. Pourquoi donc? Il n'a garde de l'expliquer. " Et quoi de plus admirable „, conclut-il, " que la scène où Orgon oublie d'écouter les nouvelles de sa femme pour demander de celles de l'imposteur, et l'aventure d' Orgon même, qui n'ayant jamais voulu se persuader de la méchanceté de son hôte n'est plus à même d'en persuader M.°^® Pernelle ? Et qu'elle est bien agencée, cette Ecole des femmes où Arnolphe reste toujours trompé malgré la simplicité d'Agnès et d'Horace!
" Si les comédies de Molière ne paraissent pas souvent sur la
scène italienne, c'est peut-être parce que chez nous on ne les joue pas aussi bien qu'au-delà des Alpes. „
Le jugement de Tiraboschi est répété dans VAntologia de 1823, où un anonyme blâme l'immoralité du théâtre moliéresque, tout en admettant cependant sa valeur artistique (1), mais ce sont des voix isolées, de plus en plus faibles et presque sans écho. Arrêtons-nous à cette date, et bornons-nous à constater que la critique italienne est restée, en général, aussi loin de la malveillance des Schlegel, des Hegel, des Schack, que de l'en-
(1) Antologia, 1823, T. XI, p. 171: " le commedie di Molière e Regnard,
ammirate a buon diritto dai letterati, ma biasimate con egual ragione dai filosofi per la non sana loro tendenza : e qui basti rammentare George Dandin e il Legatario universale. ^
Ce n'est pas non plus dans le nombre des admirateurs de Molière et de sa morale qu'il faudra comprendre Pietro Schedoni [Principî morali del teatro, Modène, tip. Camerale, 1828, p. 8 sqq.). Pour lui, L'École des femmes est une école de turpitudes et d'obscénité : " Se bramino le mogli non caste d'addestrarsi a infe delta più sicura, onde contaminare i talami, e tradir i mariti, non hanno che a rivolgersi a questa Scuola délie donne. E le donzelle, cui il matrimonio attende, impareranno dalla stessa Scuola le arti tutte per disonorarlo... ,
Quant à la comédie de Tartuffe, Louis XIV a eu le tort de permettre qu'on la jouât et que l'on se moquât ainsi de la religion. Schedoni prend à tâche de réfuter mot à mot la défense que Molière fait de sa pièce. V École des maris est monstrueuse. Comment, deux tuteurs amoureux de leurs pupilles! Bossuet et J. J. Rousseau ont donc parfaitement raison dans ce qu'ils disent dans Les maximes et réflexions sur la Comédie et La lettre à D'Alembert, dont Schedoni rapporte les points saillants : "^ Anzichè Scuola dei mariti, chiamar si do- \rehhe sovveHimento delVeducazione. , Le Bourgeois gentilhomme, Le Misanthrope, V Avare ne valent guère mieux, et pour ce qui est des Femmes savantes : " esimia sarebbe questa commedia, se il pregio dell'eccellenza non le rapissero scherzi disdicevoli nella seconda scena dell'atto penultimo. ,
MOLIEBE ET LA CBITIQUB ITALIENNE
thousiasme outré des lévites du moliérisme; elle a reconnu presqu'aussitôf les mérites et les défauts du grand maître, et ce qu'elle a compris surtout, toute question d'amour-propre national à pai*t, c'est qu'il fallait faire comme lui et aller à son école pour redonner à l'héritière de Rome la gloire de Plante et de Térence. Si les critiques de la Péninsule étaient dans le vrai, il n'en était pas de même des imitateurs italiens de notre poète. On se trompait et l'on se trompera longtemps encore, du moins jusqu'à G-oldoni, en croyant qu'il suffisait de s'inspirer à ses comédies et d'en copier les scènes, les intrigues et les personnages, pour faire des œuvres d'un art vivant. On en singeait les gestes, on en répétait à l'envi les plaisanteries jusqu'à leur ôter toute saveur, on transformait ses héros en caricatures grossières, et Ton n'apprenait pas de lui, l'observateur silencieux de Pézenas, comment on étudie d'après nature les hommes et les mœurs et comment ces hommes et ces mœurs modifient leurs traits selon les latitudes et selon les temps. On ne lui disait pas : Apprends-nous l'analyse des âmes et prêtenous ton fouet contre les Tartuffes de Tart et de la vie : mais on lui demandait plutôt, par des leçons de technique théâtrale et par la verve de ses dialogues, la folle risée que sa muse avait empruntée, à son tour, à la bande joyeuse de ses confrères d'Italie.
Paul Lacroix, dans sa Bibliographie moliéresque (1), nous indique, comme la traduction italienne la plus ancienne de Molière, ce Truffaldino médecin volant (Truffaldino medico volante) (1669) dont nous venons de parler, et qui n'est rien moins qu'une traduction. En ordre de date, il faudra partant donner la première place à Z' Ecole des femmes (La Scuola délie jnogli) comédie de J. B. P. Molière^ traduite du vers français en prose italienne par un certain Napoléon délia Luna à Bologne en 1680 (2). Il s'agit en effet d'une reproduction fort exacte de l'original et les noms eux aussi n'ont reçu qu'une terminaison italienne : ^ Amolf o cognominato il Signor délia Succliia (3), Agnese, Oratio, Alano, Giorgetta, Crisaldo, Em*ico, Oronte „ et l'action se passe toujours sur la place, selon la coutume du théâtre populaire. Délia Luna ne s'est permis de modifier que le nombre des scènes, mais l'on sait que ce nombre varie aussi selon les éditions de l'original. La prose de notre bolonais est fort satisfaisante, simple, coulante et reproduisant nettement la iDensée de Molière; si Délia Luna a un défaut, c'est la crainte quelquefois de s'éloigner du texte (4). Il n'a
(1) Paris, 1875.
(2) Éd. Monti.
(3) Il est probable que Délia Luna n'ait pas bien saisi le sens du mot " souche „, ou qu'il ait voulu plaisanter ensuite avec Succhia et Zucca.
(4) On peut comparer cette scène avec la 1" du P** acte de l'original : Amolf 0. Oh! que vois-je? Est-ce peut-être celui-ci? Oui. Ou bien est-ce que
je me trompe? Non. Oui, oui, je me trompe. Pourtant c'est lui. Or... Oratio. Monsieur Arn...
Arnolfo. Orazio ?
TBADTTCTTONS
)as même les scnipules de Climène de la Critique^ et il traduit, sans rien retrancher, sans rien modifier la scène où A^nès parle de ce qu'on lui a pris sans être, à vi'ai dire, aussi innocente qu'Uranie voudrait nous le faire croire. Délia Luna forge aussi certaine plaisanterie de " cas'a Cornari „, dont il abuse, ce qui lui fait perdre ce peu d'esprit qu'elle pouvait renfermer.
Ajoutons que le traducteur se donne des airs d'homme savant. Il nous dira, par ex., que tel mari laisse aller les choses a placebo^ qu'il est bonus vir^ " pazzo plusquam perfetto „, in primis et ante omnia^ circuni circa, m facto et autres formes de ce genre, fort peu comiques et familières. Il aura aussi le tort de traduire "" jouer au corbillon „ par " giuocare al Corbiglione „, avec la même et naïve réponse " tarte à la crème „ " torta al latte „, ce qui en italien n'a pas de sens. Et le traducteur, après cet incompréhensible " corbiglione „, craint que ses lecteurs ne comprennent pas les noms de Pantagruel et de Panurge, et les remplace par ceux de Pasquino et Marforio, changement qui témoigne que l'œuvre de Rabelais était alors peu connue en Italie. Délia Luna éprouvera aussi le besoin d'ajouter que son Agnès a été élevée par des religieuses (monache), ce qui ne fait pas beaucoup d'honneur aux lumières qu'elles lui ont données (1). Si l'Arnolphe de Molière nous raconte que sa pupille lui a demandé
Si les enfants qu'on fait se faisoient par roreille,
Oratio. Amoltb ?
Arnolfo. Oh, combien je me réjouis! et depuis quand êtes-vous des nôtres?
Oratio. Depuis neuf jours.
Arnolfo. Certainement.
Oratio. A peine arrivé, j'allai vous voir, mais je n'eus pas le plaisir...
Arnolfo. J'étais à ma villa.
Oratio. C'est ce qui m'a été dit, et que vous êtes de retour depuis deux jours.
Arnolfo. Oh, combien grandissent les enfants en peu d'années ! Je m'étonne de vous voir si grand après vous avoir connu pas plus grand que ça (il fait signe avec sa main).
Oratio. Vous voyez.
(1) Molière s'était borné à indiquer un couvent d'une façon moins déterminée. Ailleurs, dans la traduction (II, 2), Arnolfo, au comble de l'agitation, s'écrie que son cœur lui fait: " giacomo, giacomo ,, expression burlesque pas trop convenable à sa tristesse. L'italien de Délia Luna est vraiment trop francisé: " Alano... Dimmi un poco, quando tu hai al fuoco in ordine nella
ik
l'Arnolfo italien ajoutera et expliquera comment " i putti nascano dalle donne „ (comme les enfants naissent des femmes), ce qui ne paraît point nécessaire, vu l'instruction solide de la jeune fille. Enfin, si au V acte, l'Arnolphe de Molière, outré par les discours d'Agnès, s'était écrié:
Voyez comme raisonne et répond la vilaine! Peste! une précieuse en dirait-elle plus?
Délia Luna remplace le nom de précieuse par celui de vieille concubine^ ce qui n'est guère flatteur pour les pecques provinciales (1). Le traducteur altère aussi l'original, là où son Agnès répond trop durement à Arnolphe : ^ Tenetevi pm* per voi tutte le vostre longhe et odiose ciancie „ (Grardez pom- vous vos discours ennuyeux et odieux). L'Agnès française n'injurie pas; elle est même soumise et prête à recevoir les coups de son seigneur et ce qu'elle dit n'est qu'une constatation naïve de ses sentiments :
Tenez, tous vos discours ne me touchent point l'âme,
un vers que Délia Luna a eu le tort d'oublier.
La première édition des œuvres de Molière, dans la traduction de Nicole Castelli, le moine Biagio Augustelli de Lucques, porte la date de 1696-98, et parut à Leipzig chez Grleiditsch. Elle vit donc le jour vingt-cinq ans après la mort du poète, et plus tard, en 1740, Weidmann la réimprimait dans la même ville (2).
Le but que Castelli se propose est indiqué dans la préface du premier volume (3) : " La France a vu et admiré son Molière et ne
pignatta il tuo pottaggio e ininestra... „. Est-ce qu'il n'a pas compris que potage signifie " minestra „ ? Délia Luna traduit aussi (IV, 3) " poulets , par * pollastri „, sans peut-être saisir l'acception particulière du mot français, qui a eu cependant son correspondant italien.
(1) Ac. V% Se. 4": Guarda corne discorre, e risponde la triste sfacciata ! Poter del monde, potrebbe dir di vantaggio mai una ben vecchia concubina !
(2) J'ai sous les yeux l'édit. suivante : Le opère di G. B. P. di Molière, divise in quattro volumi, arricchite di bellissime figure, tradotte da Nie. di Castelli, secretario di S. A. S. E. di Brandehurgo. Lipsia, a spese delVautore, 1797.
(3) I*"^ volume : Lo stordito. Il dispetto amoroso. Le Pretiose ridicole. Sganarello. GVimportuni. La scuola de' mariti. La scuola délie donne.
IP vol.: L'amor medico- Il matrimonio forzato. Il misantropo. Il conritato di pietra. Il medico a suo malgrado. Il SiciUano o vero Vamor pittore. L'Anfitrione.
porte aucune envie à l'ancienne Rome, si fière de son brillant esclave carthaginois et d'autres poètes comiques que l'Italie eut avant et après lui. Les œuvres de cet écrivain, à cause des belles inventions, des plaisanteries, du style et de la grâce dont elles sont parsemées, ont bien mérité une traduction allemande, après avoir paru sur les théâtres de ce pays, et avoir été applaudies par tout le monde. J'ai résolu, moi aussi, les ayant lues plusieurs fois, de les traduire dans notre langue toscane, avec laquelle la poésie, aussi bien que la prose, a des rapports fort étroits. En les traduisant, j'ai suivi, autant que possible, le texte français, en même temps que le génie italien, en employant un style pm*, clair et accessible à tout le monde: j'ai évité aussi les phrases ampoulées et obscures, qui loin d'amuser, auraient ennuyé le lecteur. „ On le voit, ce ne sont pas les bonnes intentions qui font défaut au moine de Lucques. Enfin, outre l'honneur qu'il va rendre au poète de Tartuffe, notre traducteur se propose de mettre sous les yeux de ses illustres élèves un bon texte italien en prose ; et cette i)rose, il l'a rendue plus agréable en y mêlant de temps en temps des vers de sa façon, Minerva invita^ qui lui donnent un air de ressemblance avec Trissotin et Mascarille (1). Sa prose ne vaut guère mieux et
IIP vol.: UÂvaro. Giorgio Dandino. L'Impostore o Tartuffo. Il cittadino gentiluomo. Il signer Porcognacco. Le furherie di Scappino.
IV* vol.: Psiche. L'ammalato imaginario. Le donne savie (O- GH amanti tnagnifîci. D. Garzia di Navarra. Vimpronto di Versaglies (?). La confessa del concavo délia luna.
A tout cela, le traducteur ajoute L'Ombre de Molière {tr^dnciion de Brécourt).
(1) Voici le protagoniste du Médecin malgré lui qui chante en italien sa passion pour la * dive bouteille „ :
Caro fiasco, tu sei dolce.
Tu sei dolce, caro fiasco.
Il tuo glu glù mi molce.
Al tuo glb glo rinasco, etc.
Mascarille, dans les Pretiose, traduit ainsi les vers de son devancier français :
Oh, oh, non v'avvertivo niente ;
Ma, mentre vi riguardo, senza pensar a maie.
Il vostr'occhio guatanante (sic) mi rubba il mio cuore,
Al ladro, al ladro, al ladro, al ladro.
Ne serait-ce pas le cas que le lecteur s'écriât à son tour: * à l'assassin, au meurtrier des muses! ,
ce qu'il appelle toscan n'est le pins souvent que de Titalien francisé enlaidi et rempli de fautes. Je lis dans le Misantropo un seriosamente (sérieusement), des protestationi (protestations), degli abbracciamenti affahili, et d'autres bijoux linguistiques.
Castelli ne respecte ni la prosodie ni la syntaxe. Dans les Domine savie, par ex., il traduit ainsi le fameux sonnet sur la fièvre de La Princesse Uranie:
La vostra gran prudenza, o mia signora, Addormentata, per certo, ella ne stà Mentr' un mostro pien d'ira e crudeltà Da si vaga magion non caccia fuora, Mandatela (sic), signora, alla mal hora; Altrimenti la di lei infedeltà (!?), Délia vostra suprema, alta Beltà Farà svanir la vaga e bell'aurora.
Heureusement, notre moine ne traduit pas toujours les vers français en vers italiens : ses morceaux étaient trop friands pour être servis à tous les repas. La moitié du premier acte du Misanthrope est cependant traduite en vers, et quels vers!
Filindo. Che cosa c'ë di nuovo
Che cosi vi ritrovo!
Alceste. Vi prego di lasciarmi.
Filindo. Che strana bizzarria !
Mais l'éditeur était pressé, et des vers de la sorte, dit Castelli, demandent de la tranquillité, de l'inspiration et du temps. Ailleurs, dans Le Misanthrope, il y a un essai de syntaxe italienne qui devait apprendre bien des choses aux élèves allemands de Castelli :
Ma solo voi potete Dirmi che vi burlavi E che con lui scherzavi...
Et de hoc satisf
Ajoutons seulement que si le sonnet d'Oronte, dans Le Misanthrope, avait laissé les auditeurs incertains, s'il fallait applaudir ou bien rire, le doute n'eût pas été possible, d'après la traduction de Castelli:
La speranza, è ver, che solleva Un pochetto i nostri pensieri ; Rovinarà perb di leggieri.
Se dev'esser più longeva (!)...
Enfin voici un essai de sa prose, d'après le Convitato di pietra (I, 2), représentant fidèlement son style habituel:
TBADUCTIONS
Toujours dans la même pièce, Castelli traduit avec un aplomb surprenant: Ho inteso là a ôasso (j'ai appris là-bas), g wes^a s^^ma ha eccitato in tne un ardente desiderio (cette estime m'a mis dans un ardent désir), Vengo per incominciar fra noi qiiesto bel legame (Je viens pour commencer entre nous ce beau lien), etc. On lit encore, dans le Convitato dl pietra^ certains trasportamenti et un rapportato qui font frémir; dans 11 medico a suo malgrado (Le médecin malgré lui) le benêt d'Aristote devient henedixit d^Aristotile avec l'addition de Ca>ca sentenze^ et le Peste du fou fieffé de Martine se transforme, toujours pour la culture des élèves de Castelli, en Ecco il potta da Modena. Ailleurs, Vexempt du Signor di Porcognacco est traduit par essente, qui dans ce cas n'a aucun sens... Il est inutile de multiplier ces exemples. J'ajouterai cependant que l'orthograplie est aussi faible que le reste. J'ouvre au hasard le Convitato di pietra, et je trouve au II* acte contrattare pom' contrarre, un forsare au lieu de forzare^ un spassegiare^ etc. Cependant la traduction est assez fidèle, et malgré le froc qu' il porte, les préoccupations morales ou religieuses ne lui font pas modifier le texte (1).
Notre moine n'acquiert de la verve que lorsqu'il est question de rendre en italien des scènes de horions et d'injures. La disposition des actes est modifiée légèrement: quelquefois il abrège ou il se permet d'inventer, ainsi qu'à la fin du II* acte du Signor di Porcognacco, où la muse de Castelli prend tout à coup son libre
Sgaiiarello. Temo che sia (Elvira) per esser mal pagata del suo amore, ch'il di lei viaggio in questa città sia per produrre poco buon frutto; e credo c'havereste fatto molto meglio, se non foste usciti di dove eravate.
Gusmano. Ma, Sganarello, dimmi, ti prego, la ragione che ti puo inspirar un augurio tanto eattivo. Il tuo padrone t'ha egli forse scoperto il suo cuore sopra questo punto ? T'ha egli forse detto c'havesse qualche contrarietà che l'havesse obbligato a partire ?... Un huomo délia di lui qualità farebbe forse un'azione tanto vile ?
Sganarello. Ah ! la di lui qualità ! Cospetto che bella ragione ! Al contrario, credo ch'essa sia quella che li fa fare tutto cio che fà.
Qu'ils payaient bien leur argent, ces pauvres écoliers allemands!
(1) L'auteur traduit entièrement le dialogue entre Dom Juan et le pauvre, et celui entre le premier et Sganarelle. Il se permet même, lorsque le valet tombe et que le Seigneur français s'écrie : * Voilà ton raisonnement qui a le nez cassé ,, la plaisanterie de changer ce nez en * taffanario „.
essor (1). Ce qui embarrasse surtout notre sire c'est la manière de rendre la langue des paysans, mais il se tire d'affaire, en général, en se servant de cet italien que nous connaissons et qui vaut mieux encore pour des paysans que pour des seigneurs (2).
Toujom"s en Allemagne, un autre Italien, Mattia Cramero, précepteur de princes et assez ignorant lui aussi, a tâché de traduire une pièce de Molière, Les Fourberies de Scapin, en " toscanromain „ et dans un but qu'il appelle didactique (3). L'auteur de cette traduction, parue en 1723, devait être un tant soit peu détraqué, et affecté de mégalomanie. Dans sa " prefatione e dedicatione „, la chose la plus pauvre que l'on puisse imaginer, il oublie les mérites de Molière pour parler des siens et il promet à son " cher lecteur „ de traduire tout le théâtre de l'auteur français, pourvu qu'il le trouve, comme il n'en doute point, de son goût. On dirait cependant que le " cher lecteur „ ne l'a guère encouragé à poursuivre, parce que son entreprise s'est arrêtée heureusement à une seule comédie.
(1) Domandatelo a' i Francesi, Agl'Inglesi e Portughesi.
Domandatelo a' i Danesi, Et a' i popoli svedesi.
Domandatelo alla Spagna, E dipoi all'Alemagna.
Domandatelo ai Polacchi, Et ancor alli Cosacchi.
Domandatelo a' i Furlani, Et a tutti gl'Italiani,
Che diranno tutti quanti Con parole assai eleganti (!), Ch'il {sic) Poligamo è insofifribile, Ch'il delitto suo è pendibile (!).
Est-ce que le brave professeur profitait de l'occasion pour faire à ses élèves un cours de géographie et d'anthropologie? Dans ce cas, il faut du moins admirer ces " Furlani , tombés si à propos pour rimer avec les " Italiani ,!
(2) La scène de la " Dottorazione „ dans Le malade imaginaire, l'embarrasse moins encore ; il reproduit simplement le texte de Molière.
(3) Del Molière redivivo comparso su' l Teatro italiano, comedia prima, cioè le Nuove Furberie del servitore Scappino, ridotta alla regolar purità dello stile Toscano-Romano moderno da Mattia Cramero délie lingue occidentali prof essore, e membro délia Real Società délie Scienze di Sua Majestà di Prussia. Norimberga, aile spese di Gio. Giacomo Wolrah, anno 1723.
TIL\PrOTIOXS
Constatons, tout d'abord, que Cramero s'est proposé " d'imiter le génie et la manière d'écrire de son fameux poète „ en cette langue toscano-romaine, qui n'est pas moins amusante que le pur toscan de son devancier. Il am'ait vi'aiment préféré composer des comédies originales de sujet religieux, d'autant plus que son âge lui conseille désormais lès chastes pensées du tombeau, mais son rôle est celui du " cuisinier d'un prince auquel il faut bien sei^vii* les mets qui lui sont agréables ^. Le premier changement qu'il faut apporter à un texte étranger pour le bien traduh-e en notre langue, ajoute-t-il, c'est de le rendre italien par le lieu de l'action et par les personnages qui y jouent: et l'application de cette méthode ne saurait être plus simple que la sienne. Il suffit, à son sens, de changer le nom du pays (et ici il n'y avait pas même ce changement à faire, vu que l'action des Fourberies se passait déjà en Italie), et ceux des personnages. C est à peu près comme si l'on mettait, sm' la figui'e d'Arlequin, le masque de Briguelle ou viceversa; Argante, Gréronte, Octave, Léandre, Zerbinette, etc., ont été remplacés par Odorico " vieillard napolitain, père des jumeaux Panfilo et Alfonso „ qui se ressemblent comme tous les simili et similimi, et à leur côté nous voyons un juif, marchand fripier, " Simone Hebreo, stracciaruolo e rivendaiuolo di parmi e robbe vecchie „, un parasite, Sparecchia, le capitaine Dragoleone et d'autres personnages encore, parce que Cramero modifie, ajoute, corrige et fait souvent la leçon à l'auteur qu'il traduit. On n'est pas professeur pour rien!
Panfilo, le jeune homme, doit se rendre à Barcelone pour y rechercher sa mère, et il y a une note tendre, dans cette traduction parsemée de fleurs linguistiques , d'injures vulgaires , de mots éhontés, jetés là pêle-mêle pour l'édification et l'insti-uction de la noble jeunesse à laquelle Cramero dédiait son travail (1). Mais
(1) Cramero veut surtout que l'on admire la richesse de son lexique, et il met entre parenthèses les formes synonymiques " almeno (almanco) ch'io me ne sia fuggito (andato a gambe levate) ,, " scuse (ragioni) „, etc. Nous ne savons quel italien devaient apprendre les écoliers de ce professeur, lorsque nous lisons les formes suivantes qui ne sont ni toscanes ni romaines : " gentiluomo di qualità ,, " smenticarsi , , " infratellato ,, " per avanzo ,, " a spaventaglio „, etc. C'était sans doute un italien en rapport direct avec l'élégance et la moralité des discours de Ruffîno " ti caco addosso ,, ou de Sparecchia appelant sa femme " scrofa vecchia e puzzolente „, et parlant avec entrain
Panfilo, au lieu d'entreprendre ce voyage, fait retour à Naples et s'accorde avec Scapin et Sparecchia pour tromper Euffino ou Ruffiano et lui enlever l'esclave qu'il aime, après avoir renoncé à la noble idée, exprimée dans les premières scènes, de l'attendre à un carrefour et de lui donner, entre chien et loup, quelques coups de poignard. Le traducteur a introduit d'autres changements. C'est au capitaine Dragoleone, devenu le rival de Panfilo, que Scapin emprunte trois cents écus, en lui promettant un rendez-vous galant avec une jeune fille qu'il remplace par une vieille " infecte et puante „, et le capitaine ne s'aperçoit que trop tard de sa méprise (1).
Il y a en outre un rôle de faux espagnol, un duel entre Madame Sparecchia et le capitaine, où celui-ci a, comme toujorn-s, le dessous, et le rêve du parasite, un rêve qui n'est pas dépourvu de quelque mérite fantaisiste: " Je dormais cette nuit, et il me semblait nager dans une mer de bouillon, gras et tiède; toutes les fois que j'agitais les bras, je rencontrais des maccaroni et des ravioli descendant d'une montagne de parmesan, et les vagues portaient à ma bouche des chapons, des poulets, etc. „. Certaine
de " Tocchio di dietro „, expliqué, pour que l'instruction des élèves soit complète, " c , tafanario «. Il vaut la peine de rapporter aussi le beau dialogue
entre le capitaine Dragoleone et Martine:
" (III, 7) Vecchia brutta, sozza, e puzzolenta tu ! ti giuro a fè di Cavalliere [sic] se non temessi oscurar la fama delli fatti heroici e délie attioni mie illustri, tanto nelle Battaglie vinte, che nelle Prese di fortezza, con imbrattarmi le mani nel sangue délia più sporca e fecciosa donnaccia fra tutte le carogne del Mondo, io hora ti tagliarei il naso, e ti farei gettar in un cesso. „ Mais Martine ne s'épouvante pas et repartit: " Io son femina si; ma se io mi sfemino, e m'immaschio, e che tu mi fai salir la mostarda délie tue villanie al naso, che pretendi tagliarmi, ti giuro, che ti conciarb ben bene la pelle „, et après un échange d'autres reparties non moins édifiantes, " elia gli salta addosso, con una pianella, e gliene da col pi gagliardi su '1 mostaccio „, et tout cela, bien entendu, pour corriger les vulgarités bouffonnes du texte français, et pour rendre ce texte plus comique encore il ajoute qu'il faudrait bien, " humiliarlo con una coppia di stilettate nel petto. „
(1) C'est la mise en scène d'un vieux conte. Il suffit de rappeler ici la IV^ nouv. de la VIII' journée du Décaméron : " il proposto di Fiesole ama una donna vedova, non è amato da lei, e credendosi giacer con lei, giace con una sua fante... „ et ses nombreuses filiations, le CXVIIP des contes du Grand Parangon des nouvelles nouvelles, le VIII® des Contes du monde adrenfureux, la XV* des nouvelles de Sercambi, etc.
histoire fantastique de Fénelon expose à peu près la même aventure. Cramero a ajouté encore, de son cru, plusieurs ballets de matelots, de juifs, de cuisiniers et d'ivrognes, qui jurent comme des païens, toujours à la grande édification de ses nobles élèves (1). I La Bibliothèque Universitaire de Bologne possède une traduction ms. de presque tout le théâtre de Molière (29 pièces) due à un certain Ottaviano Annibale Giugni Stampa fiorentino: c'est un Florentin inconnu dans l'histoire des lettres italiennes (2).
Le traducteur a mis en tête de son œuvi-e une préface où il célèbre les mérites éclatants du théâtre français en général et ceux de l'auteur du Misanthrope en particulier: " Il est hors de loute, ajoute-t-il (et je renonce à reproduire littéralement les fleurs le son style), que les comédies de Molière sont les meilleures qui lient paru : il suffit de voir l'admiration qu'elles excitent encore le nos jours en France, et à Paris surtout, la grande dominaice^ bien que soixante ans se soient écoulés depuis qu'elles pa-
(1) A la fin du I" acte: * Balletto di quattro matelotti {sic) o marinari di apoli su' 1 lido, prima di far vêla verso Barcellona ,; à la fin du II*: * un
letto di quattro cucinieri „; et à la fin du IV®: "balletto di quattro ubiachi ,, très mouvementé à ce qu'il paraît.
(2) Ms. n° 1669, en papier de 361 pp. M. Cesare Levi a signalé le premier existence de ce manuscrit qu'il croit de la fin du XYIP siècle (Cfr. Rivista
traie italiana, VII* année, XIIP vol., 4 fasc). Voici les titres italiens des omédies traduites, qui s'ensuivent sans aucun ordre chronologique :
Lo stordito o i Contrattempi. Lo sdegno amoroso. Le Preziose ridicole. Sga-
rello 0 il becco imaginario. Gl'importuni. La scuola de' mariti. La sciiola délie
gli. La critica délia scuola délie mogli. Il malato imaginario. D. Garzia di
avarra o il principe geloso. Il matrimonio per forza. Gli amanti magnifici.
e furberie di Scappino. Giorgio Dandino. Le donne virtuose. Il medico per
za. L'impostore o il Tartufo. Il Siciliano o Vamor pitfore. La principessa
Elide 0 i piaceri delV Isola Incantata. La contessa d'Escarbagnas. Melicerta. Il
isantropo. V Anfitrione. H Convitato di pietra. Il cittadino gentiluomo. La
iche. L'improvviso di Versailles. Vavaro. Lamor medico. L'ombra di Molière.
Cette dernière appartient, comme nous venons de le dire, à Brécourt, et
Giugni la traduit, de même que Castelli, pour l'avoir trouvée dans une des
éditions des œuvres de Molière. Ces 29 pièces sont toutes en prose, parce qu'il
m'a paru, déclare notre florentin, " presque impossible de reproduire les beautés
de ces vers et en tout cas de traduire des vers par des vers sans en altérer le
sens ,, ce qui ne lui empêche pas de s'essayer dans la traduction de ceux vers de
Princesse d'Élide ou des couplets que débitent Mascarille, Oronte et Trissotin.
ToLDO, L'Œuvre de Molière, etc.
raissent sur la scène „ (1). Cette remarque de Griugni, qui avait évidenunent vécu assez longtemps à Paris, nous permet de déterminer, à peu près, la date de sa traduction qui a été écrite pour sûr dans la première moitié du XVIIP siècle.
Giugni ajoute qu'il a été poussé à cette entreprise (accomplie seulement à demi, parce que la mort ou les frais d'impression l'ont empêché de la faire paraître) par le désir de rendre facile et agréable la lecture de ces pièces aux Italiens, et surtout pour induire les écrivains dramatiques de la Péninsule à se former au goût de l'art en étudiant les beautés de ce théâtre, savoir la simplicité naturelle des intrigues, la propreté des expressions, la vivacité des caractères, les tours qui font rire, etc. C'est bien pour cela qu'on a donné à Molière le titre de nouveau Térence, qu'il mérite plus que tout autre poète: " Que l'on joue donc ces comédies sur les scènes d'Italie, sans les altérer par des modifications ou des suppressions arbitraires „, ainsi qu'il l'a vu faire. En France, elles amusent tout le monde : " N'est-il pas possible d'amuser aussi les Italiens, sans avoir recours aux masques de Pantalon ou d'Arlequin? „ (2).
(1) Che poi le comédie composte e coDsegnate al teatro dal sig. de Molière siano le migliori, che siano uscite alla luce, lo dimostra bastantemente i'applauso, clie queste, sopra quelle di ogni altro autore, esigono in Francia, e nella gran Dominante di Parigi, dove da sessant'anni in quà avendo queste passeggiate continuamente le scène, non solo non si sazia il popolo di sentirle, ma pare che non corra di buona voglia al teatro, se la comedia non è di Molière.
(2) ...mi son lusingato che col rendere più agevole la lettura di queste comédie nel nostro Idioma, possano anche più facilmente imbeversi i nostri Cempositori Italiani di tutte le grazie di questo autore, con osservarne la naturalezza degl'intrecci, la proprietà neU'espriraersi, la vivacità de'caratteri di tutte le sorte di persone, che in esso non si leggono, ma si vedono dipinti, la facilita di dilettare e cavar le risate... Desidererei ancora, che questa traduzione invogliasse i nostri Comici italiani di rappresentare di queste commedie, ma non vorrei che per renderle, com' essi credono, più adattabili al gusto del nostro Paese, facessero di tutte, come hanno fatto di alcune, che sono capitate loro aile mani tradotte, con alterarle, e levar loro in gran parte la grazia nativa, per introdurvi le maschere senza le quali sono essi, non so con quai ragione, prevenuti dall'opinione, che una comedia non possa ne far ridere, ne piacere. lo ho veduto rappresentare queste comédie a Parigi, ed ho riso più ad una sola di queste che non farei a dieci délie nostre comédie, con
Outre les difficultés communes à tous les traducteurs, notre Florentin, qui a l'air d'avoir porté la calotte et qui même sans calotte pouvait craindre le " stile délia curia romana „, se trouvait embarrassé à reproduire certains caractères et certaines idées de son poète. Il s'est permis partant quelques modifications (1), mais ce sont des modifications, en général, de peu d'importance et qui témoignent de l'indépendance de l'esprit de Giugni. Malheureusement, les scrupules lui sont venus à la dernière minute, en relisant son manuscrit, des scrupules suggérés peut-être par quelque ami zélé, le poussant à biffer çà et là à l'aveuglette, comme font les gens que la peur harcèle.
L'abrégé de la vie de Molière, précédant la traduction, est tiré sm^tout de Grrimarest, et nous apprend le métier du vieux Poquelin, d'une manière tant soit peu altérée (2), mais les renseignements sont, quant au reste, assez exacts, du moins pour ce qui se rapporte à la carrière dramatique du poète français, et à sa mort.
Notre Florentin rapporte aussi l'épigramme latin qui fait allusion à la dernière pièce de Molière (3). Ce qui nous étonne plutôt, c'est de voir qu'il a l'air d'ignorer même les noms de Madeleine et d'Armande Béjart, et qu'il ne rappelle pas la dernière dans l'histoire de la fondation de la Comédie française, rue Mazzarrina (sic)^ fondation qu'il esquisse d'ailleurs assez exactement.
tutta la maschera : e la ragione si è perche gli attori sono in Francia eccellentissimi, vestono e caricano i personaggi con abiti aflfatto proprî, e perche il ridicolo di queste comédie consiste principalmente nell'azione, hanno questa pronta, viva, e sommamente naturale ; onde non posso persuadermi, che lo spirito italiano, che sa, quando vuole, applicarsi, e riuseire in tutto, non abbia da esser capace di porre in palco queste comédie, e di vestirle, gestirle e re-
itarle in modo, che abbiano da piacere, ancor che non vi si trovi ne il Pan-
alone, ne il Dottore, ne l'Arlecchino.
(1) lo ne ho tagliate fuori alcune, che davano più neU'occhio, quando ho reduto di poterlo fare, senza pregiudicare al contesto délia Comedia, o quando
non le ho trovate in bocca ad un empio (corne sono, per esempio, l'espressioni erronée e scélérate, che si trovano nel Tartufo, quando egli prétende di sedurre Elmira), nel quai caso mi son dato a credere, che pronunziate da un uomo di quel carattere, non potessero cagionare scandalo le più indegne proposizioni.
(2) Molière fu figliolo di un aiutante di caméra banderaro del re.
(3) Cfr. les Preziose ridicole.
212 SA FORTirNE EN ITALIE
La traduction est fidèle, j'ajouterais même coulante si l'expression française ne s'imposait parfois à l'italien. On lira ainsi nomo di qualità, spacciare i sentimentî^ mettere sul tappeto un quesito galante j quel che passa (pour " ce qui arrive „); quelquefois elle est trop littérale et devient même incompréhensible (1), quelquefois aussi les noms des personnages sont changés. Jodelet, dans Les Précieuses, se transforme en '' Visconte Fagotto „ et les noms italiens des héroïnes, Leonora et Ottavia, n'offrent pas le contraste comique que Molière a voulu mettre en évidence dans sa pièce. Madelon, Cathos, voilà des noms du dernier bourgeois !
Les scrupules de Giugni paraissent, comme nous venons de le dire, à un simple coup d'œil jeté sur les corrections de son manuscrit. Voyez, par ex., les Presiose. Pandolfo avait dit à sa fille, à propos de la demande en mariage qui l'avait offensée: '^ Comment veux- tu qu'ils commencent ? par le concubinage ? „ Mais le mot '^ concubinage „ {concubinato) paraît trop libre, et le traducteur le biffe ensuite de sa main. Toujours dans la même pièce, Ottavia, envisageant les vulgarités de l'union conjugale: '' puis-je, s'écrie-t-elle , supporter la pensée de dormir avec un homme vraiment nu? (veramente nudo?) „. Mais ce verbe " dormir „ et ce participe " nu „ ont un aspect choquant, et il les supprime de même, les remplaçant par " se trouver seule avec un homme „, ce qui n'est pas du tout la même chose.
Dans Za Scuola délie mogli {Ecole des femmes), au lieu du " ruban „ d'Agnès, biffé lui aussi sans miséricorde, nous avons une " petite bourse „ moins intime, mais qui a dû paraître à Griugni
(1) Dans la même pièce, l'un des porteurs dit à Mascarille qui se plaint de la manière dont on Ta porté: " Diavolo, viene, che la porta è stretta. Ancor vol avete voluto che entriamo sin qui. „ Mascarille ajoute: " Lo credo bene „, et le portefaix repartit: " Pagateci dunque se vi piace. „ Le faux marquis dira à l'une des précieuses (l'expression " pecques provinciales „ est très mal rendue par " villane di provincia ,): " Prevedo che darete picco, ripicco e cappotto a tutto quel che vi è di galante in Parigi „, et ensuite il parlera de " trattare i cuori da Turco a Moro „ et d' " una verità che non ha replica ,, traduction mot à mot qui n'a pas, souvent, de sens.
Dans V Étourdi {Lo Stordito) on lit : " discorsi che obbligano „ (I, 2), " piccarsi di costanza „ (I, 4), " un volto passabile „ (I, 6), " voi mi disobbligate ,, etc. Dans les Donne virtuose: "un nodo ben assortito „ (I, 1), " povertà inescusabili ,, " stimo che a Clitandro non penserete^ {ih.), " impiegarsi per uno, (I, 2).
se prêter moins à l'équivoque, et certain "" état de bouc „ (stato di becco) se transfonne en " accident „ ou " cas de mariage „. Voyez
uelle transformation à épouvanter Panurge ! Mais c'est dans Tartuffo que nous trouvons le plus de ces cortions prudes et prudentes. Le traducteur avait mis, en tête de tte pièce, une préface devant servir à atténuer la portée du texte,
u'il se propose d' " adoucir „. Cependant, pouvait-il supprimer utes " les expressions dangereuses „ sans détruire le caractère du
ersonnage principal? (1). Il paraît que ses scrupules n'ont pas été nombreux, tout d'abord : à grand' peine remarque-t-on çà et là l'absence d'un vers tant soit peu sujet à caution. Mais c'est en relisant son œuvre qu'une peur déraisonnable s'empare de notre Italien. On dirait qu' il tâche de réaliser le rêve de certaine dame ridicule de Molière qui aurait voulu retrancher du vocabulaii'e non seulement les mots, mais aussi les syllabes déshonnêtes, et sa plume efface tout ce qui n'a pas l'air orthodoxe.
Le mot bacchettona (bigote) est remplacé par " scrupolosa „ ; ceux de " béatitude „, " dévotion „, " conscience „, " dévot „, " âme „ ont été effacés eux aussi, comme s'ils sentaient le fagot, et ce qui est le plus singulier, c'est que '' devoto „ et " devozione „ sont remplacés par '* dabbene „ et ^ dabbenaggine „, comme si le traducteur ignorait que " dabbenaggine „ signifie " sottise „. Il présentait ainsi, malgré lui, les dévots comme un tas d'imbéciles ! On ne saurait dii'e pourquoi, après avoir partout effacé " bacchettone „ et ^ bacchettona „, il laisse vivre tranquillement les " colli torti „, expression plus significative et injmieuse encore, et l'on ne com-
(1) L'auteur désire que cette préface ** puisse servir de justification pour ertaines maximes indignes qu'il (Molière) a mises dans la bouche de l'hypocrite impie dont il décrit le caractère. , Cependant l'auteur de la traduction s'est * essayé à les adoucir et les rendre moins évidentes, en en retranchant quelquesunes et modérant les autres. Mais il n'a pu les enlever tout à fait de crainte de détruire le caractère du personnage que l'on veut représenter, et il désire que sa déclaration ait quelque l'effet auprès du lecteur discret, comme décharge de responsabilité pour ce qu'il a dû laisser courir. Il ne l'a point fait pour n'avoir su reconnaître l'impropriété de certains sentiments, mais afin de ne pas porter de préjudice à l'intention de l'auteur qui a prétendu rendre plus haïssable le caractère de son hypocrite en le faisant voir impie même dans ses maximes. , Cette peur du traducteur italien sert, elle aussi, à démontrer le courage du poète français.
prend pas non plus poui-quoi, après la modification de '^ Dieu „ en " artefîce „ ou " autore délia natui^a „, l'auteur a le même égard pom' le diable, qui redevient " l'ennemi „, (il nemico) comme au moyen âge.
D'autres changements sont déterminés par la peur d'offenser les chastes oreilles de son public. Les " seins de Dorine „ s'appellent " les objets qui salissent notre intérieur „ et " intérieur „ est mis au lieu du mot " âme „, effacé. Le substantif " très substantifique „ selon l'avis d'un personnage de Rabelais, de " chair „, que Dorine emploie si librement, est rendu tout d'abord par '■' carne „, ensuite par " certe cose „ (certaines choses), et au lieu de "je pourrais vous voir tout nu „, Œugni fera dire à Dorine s'adressant à Tartuffe: '' tel que vous a fait la nature », euphémisme aussi prude qu'insignifiant.
Parfois, il y a des lignes entières biffées de la sorte. L'écrivain italien avait traduit à la lettre, par ex., tout ce qui se rapporte à la science des accommodements avec le ciel, " la scienza d'allentai^e i legami délie nostre coscienze e di rettificare il maie dell'azione con la purità dell'intenzione „, mais après lecture, tout cela lui a paru trop risqué, et il l'a supprimé avec le tableau représentant Tartuffe priant à genoux dans l'église.
La prudence du traducteur arrive à tel point, que la haire et la discipline dont parle le héros de la pièce, avant de paraître sm^ la scène , deviennent " des instruments de mortification „ , et le mot " mortificazione „ remplace ailleurs celui de prière. Malgré cela, Griugni reproduit telle quelle la s(îène entre Tartuffe et Elmire avec l'examen de l'étoffe moelleuse, et il emploie ici et ailleurs des expressions qui ne semblent pas en harmonie avec sa pruderie habituelle. Je lis, entre autres, dans La Scuola délie mogli (n, 5) : " Arnolfo. Se ci ricasco più, mi contento di esser castrato. (Si j'y retombe, je veux bien être châtré) „, proposition qui n'est pas moins compromettante que les seins de Dorine (1).
(1) Dans le Medico per forza {il, 2), Sganarella {sic) dit à la belle Giacomina : * Diavolo, che bel pezzo di carne ! Ah Balia, cara Balia, la mia medicina è schiava umilissima délia vostra balieria, e vorrei ben esser'io l'affortunato (!) fanciuUo, che tettasse il latte délia vostra buona grazia. „ Giugni traduit de même à la lettre les équivoques de V Amphitryon et tout le rôle de Frosine dans L'Avare.
La même prudence a fait apporter quelques modifications à Dom Juan. Ici Sganarelle, dont le nom est féminisé, sans preuves probantes, en Sganarella (et il en est ainsi dans toutes les pièces où ce personnage a un rôle à jouer), prend un air plus sérieux, et la scène du pauvre est tout à fait supprimée. Pom-quoi n'a-t-il pas supi^rimé aussi le cri qui part du cœur du domestique, au dernier acte, lorsqu' il voit la damnation de son maître : " Ah, il mio salario, il mio salario „ ?
Les autres changements ne me paraissent guère remarquables, à Fexception de certaine scène du Bourgeois gentilhomme^ où le maître de philosophie se permet des variations qui ne figurent pas dans le texte (1).
Finissons cet examen en constatant que les Muses n'ont guère souri au berceau du Florentin. Il suffit de donner un coup d'œil aux vers de Mascarille dans les Preziose^ à ceux de Trissotino dans les Donne virtuose^ ou à la sérénade des quatre esclaves du Siciliano (2).
La Bibliothèque Universitaire de Bologne possède un autre ms. se rapportant à notre poète. C'est la traduction de L'Avare faite par un inconnu et écrite elle aussi, évidemment, dans la première
(1) Giordano. Che cos'è questa logica?
Filosofo. Ê quella che insegna le tre operazioni deirintelletto.
Giordano. E quali sono queste tre operazioni deU'intelletto ?
Filosofo. La prima, la seconda e la terza. La prima è di ben concepire per mezzo degli Universali, la seconda di ben giudicare per mezzo délie Catégorie. E la terza di ben tirare una conseguenza per mezzo délie figure Barbara^ Celarent, DarJ, Ferio, Baralipton.
Giordano. Queste son parole troppo barbare. Questa logica non mi piace. Impariamo qualche altra cosa più bella. — Et Giugni traduit très mal: " Qu'est-ce qu'elle chante cette morale? „, par " Che cosa dice questa morale? ,, où ne paraît pas la vulgarité de l'esprit bourgeois.
(2) Voici, par ex., ce que chante messer Giordano :
Credevo Giannettone
Si dolce quant'è bella;
Credevo Giannettone
Più dolce d'un montone :
Ohimè, ohimè;
Ch'è due mila volte ancor più folla {sic),
Che non è il tigre al bosco.
moitié du XVIII'* siècle (1). Les noms des personnages sont tant soit peu altérés ou changés : Scanarello, Boschetto ; Mariane reste Marianne en français, et Frosina est indiquée par le sous-titre peu fiattem' de " Donna da partito „. Il suffit de lire quelques lignes de cet Avaro pour se former une idée du style enflé et embarrassé du traducteur italien (2). J'ajouterai qu'il devait connaître très médiocrement la langue de son poète, s'il mettait à la fin de la pièce ces mots :
" Fin du Commedi d. M. Molière „
Certaines expressions semblent révéler un avocat, mais un avocat^ ayant bien souvent maille à partir avec la grammaire ce qui arrive parfois même de nos jours (3). Je ne remarque qu'un changement, celui du menu du dîner du grippe-sou, consistant en une soupe à la lombarde, de la laitue, du parmesan, etc.
Au deuxième acte, Griordano prend une leçon du maître de philosophie, et la scène est tirée tout entière du texte français : mais notre anonyme a apporté quelques modifications dans les rap-
Et les quatre esclaves du Siciliano:
Vo' seguendo tutto ardore La mia beltà in ogni lato ; Ma del mio geloso odiato L'indiscrète e pazzo amore Fa, che sol con gli occhi il core Parli airidolo adorato.
(1) Ms. n. 3783. L' Avaro, comedia di M. Molière, tradotta in lingua italiana da D-A. M. B.,et après: " L'Avare, comédie de M. Molière,, en 5 actes.
(2) Cfr. le début du premier acte: " Valerio. E corne, o bella Elisa, dopo avermi date cosi obbliganti sicurezze di vostra fede, voi vi turbate nel volto? Ah, che il vedervi sospirare, allora ch'io son più contento, è troppo di pena al mio cuore... „
(3) Voyez les expressions suivantes : " un uomo costituito in nécessita „ (I, 1), des " inclinazioni renitenti ai diritti délia ragione „ (I, 4), qui paraissent indiquer l'habitude de la langue de palais. Quant à la grammaire, cfr., outre les morceaux cités, les fleurs suivantes : " Non so se avro l'ardire d'avanzarmi seco a una tal confidenza „ (1,1); le mot ladre est rendu par ladro (I, 3) : et encore : * E il dire che siete assai ricco, presso di voi, si diventa nemico? , (1,4); " circa tuo fratello, gli destine una certa vedova, di oui questa mattina me n'è stato parlato , {ib.) ; et enfin : " une (racconta) che foste una nette sorpreso, nel venir che facevate dal rubare , (III, 1)!!
ports entre le Bourgeois gentilhomme et sa femme, devenus si mauvais que le mari veut s'en délivrer coûte que coûte. La scène finale où M.™® Giordano fait un tapage endiablé pour chasser M.™® Dorimène, aboutit à un chœur se plaignant de tant de désordre.
La tm-querie est plus chargée que celle de l'original, et le malheureux beau-père du " grand Seignem' de l'Archipel „ reçoit un nombre exagéré de coups de bâton. Enfin, au dénouement (ce que l'on ne trouve pas dans la pièce de Molière), Lisetta, la servante^ paraît sur la scène et annonce à son maître que tout ce qu'il a vu n'a été qu'une farce jouée à ses dépens. Cléonte et Nérine sont bien mariés, quelque dépit qu'il en éprouve. Alors M. -Giordano se fâche. Comment peut-il vivre désormais sans le titre de paladin et sans le marquisat d'Egypte ? Mais le jeune couple se présente» se jette à ses pieds et supplie; M.'^® Giordano vient au secours des deux amom'eux et le Bom-geois gentilhomme finit par consentir à leur mariage, pourvu que " la cour de sa maison „ soit transformée en marquisat. Le chœur chante alors le bonheur des époux: Que leurs jours soient heureux, ad multos annos!
Rappelons aussi, au nombre de ces premières traductions, La scuola dei mariti (L'école des maris)^ conimedia del Molière^ trasportata dalfrancese in italiano da Federico Crominaolo^ citée par Quadiio, mais que je n'ai pu retrouver nulle part (1), aussi bien que les traductions italiennes L' Arpagone et 77 matrimonio per forza^ dues à la plume de Giampietro Riva " chierico regolare Somasco „ (2).
Une comédie, L'AvarCy ^' translatée du IV* vol. des œuvres de Molière imprimées à Lyon en 1692 „ se trouve inédite à la Bibl. Nat. de Florence : elle apxDartient, à ce qu'il paraît, à la première moitié du XVIII* siècle (3). Luigi Riccoboni, avant 1716, s'est essayé à son tour dans ce genre et il cite " La principessa d'Elide „ et " Psiché „ qu'il a traduites pour les faire jouer sur un théâtre de Venise (le théâtre Vendramin, probablement) (4).
(1) Pavie, Siro Magri, 1721. Cfr. Quadrio, DeZZa storia e délia ragione d'ogni poesia, III, 2, pp. 111-112.
(2) QuADRio, ouvr. cité, n. 2, p. 79, Milan, Malatesta, 1735.
(3) Cod. Magliab., VII, 915.
(4) Hist. du théâtre italien, pp. 84*85.
Il faut rappeler encore certaine Misantropa qu'AUacci attribue à Luisa Bergalli et qui m'a été, de même, introuvable. Allacci doit se tromper, du moins pom* le sexe du héros, car dans les Novelle délia repuhhlica letteraria (1), vraie mine de notices, on lit : " Le Misanthrope^ comédie de Molière mise en vers italiens par Trimenide Partenia (c'est le nom arcadien de la femme de Graspare Gozzi, Luisa Bergalli), pour être récitée dans le théâtre Vendramino di S. Salvadore (2). Il s'agit donc d'un Misanthrope et non pas d'une Misanthrope (3), et il se peut que cette pièce fasse partie de la traduction générale du théâtre de Molière due à la plume de son mari, Graspare Grozzi.
Enfin en 1749, l'abbé Enrico Grirolami, florentin, s'essaya luia ussi à la traduction de cette pièce ; mais son style est boursouflé et déclamatoire et ses vers d'une longueur parfois épouvantable, défiant toutes les lois de la métrique (4).
Graspare Grozzi est censé être l'auteur de la traduction générale du théâtre de Molière parue à Venise en 1756. L'éditeur, après avoir rappelé le malheureux essai de Castelli, déclare qu'il a
(1) Venise, 1745, p. 57.
(2) Il Misantropo, commedia traita dal Molière e messa in versi italiani da Trimenide Partenia per recitarsi nel teatro Vendramino di S. Salvadore. In Venezia presso G. B. Pasquali, in 8°, p. 69.
(3) Je ne trouve aucun renseignement dans le livre de M."* Mioni, TJna letterata veneziana del sec. XVIII, Venise, 1908, p. 38.
(4) Il Misantropo, commedia del signor Molier (sic) tradotta dal francese in versi toscani dall'abate Enrico Girolami fiorentino, Florence, Giovanelli, 1749. La comédie est dédiée " aU'illustrissimo sig. Conte Roberto Pandolfini, ciambellano délie LL. MM. II. e RR. „ Le traducteur dit que si le Misanthrope avait connu le comte Pandolfini, il aurait modifié sa manière de voir:
Il Misantropo Il caratter di cui, l'etrusche scène Superbe accoglieran con il tuo auspicio Presso di te, Signore, avrà un asilo Per vivere innocente: nel tuo cuore Il dritto d'equità vedrà scolpito.
Ne gli uomini odierà, corne tu sei (!).
mfié " l'entreprise d'habiller en italien le grand poète comique de la France à une plume illustre et habituée à ce genre de travaux, capable de rendre le texte français dans toute sa beauté „ (1).
La traduction est précédée d'une ^ Notice sur la vie et les 'ceuvres de Molière „, où Ton suit, tnore solito, la biographie de Grimarest, renfermant, comme l'on sait, beaucoup d'inexactitudes. Mais ce qui nous intéresse davantage, c'est le jugement que l'anonyme donne lui-même des pièces qu'il traduit. U Etourdi,, observe-t-il, est dans le goût espagnol (cependant la source en était bien italienne!), les personnages en sont fades, les scènes désordonnées et sans connexion, les expressions incorrectes, le caractère de Lelio invraisemblable et le dénouement malheureux.
Le Dépit amoureux lui paraît conçu aussi dans le goût espagnol. L'intrigue ne vaut pas grand' chose, mais les personnages ont beaucoup de vis cornica. Quant aux Précieuses^ il faut avouer, continue le traducteur, certains défauts, cependant on s'aperçoit déjà que le poète suit une nouvelle voie et qu'il s'adonne à la critique des
lœurs. Sganarelle ou le cocu imaginaire n'a d'autre but que celui le faire rire le vulgaire, mais cette pièce renferme aussi une leçon morale, celle de ne pas se fier aux apparences. Grozzi approuve Dom> Garde et U École des maris ; L'École des femmes a, à son sens, un défaut échappé aux critiques, celui de " certaines images dangereuses qu'il ne faut jamais exposer au public „, ce qui n'empêche pas d'ailleurs qu'elle ne soit "l'une des meilleures produc-
(1) Opère del Molière ora niiovamente tradotte nelVitaliana favella alVAltezza serenissima di Carlo Eugenio, duca di Wurtemberg, ecc, Venezia, tipi Novelli, 1756. L'éditeur dit: " Tentossi un'altra volta da un nostro italiano nel bel mezzo délia Germania di far cambiar lingua a questo celebratissimo poeta; ma o fosse la difficoltà deirimpresa, o la mancanza di quei felicissimi auspicî, sotto a' quali ora di bel nuovo esce alla luce, Topera mal corrispose al comun desiderio, ne parve degna dell'approvazione del Pubblico. „
Cette traduction est faite: " da illustre penna italiana, la quale, siccome
ratica di somiglianti lavori, e d'una infaticabil diligenza, ha in nostra lingua
tratti ed espressi i pensieri più che le parole del gran Comico Francese, in-
gegnosamente rappresentandogli co' nostri modi, senza far loro foi*za, e senza
gliere (per quanto si pub) a quelle vivissime pitture il brio, la vaghezza, i
sali, e le tant'altre innumerabili grazie che le adornano, e rendonle si gradite
li occhi di tutta l'Europa. , Voilà encore une affirmation de l'estime géné-
ale que l'on avait à cette époque de l'œuvre du poète français.
tions de l'esprit humain „. On dirait " que ce n'est qu'un conte, et cependant tout y est action „. Rien ne dépasse, d'après le jugement général, " la haute portée morale du Misanthrope^ la comédie la 13lus parfaite du théâtre français. Tout s'y rapporte au héros de la pièce, devenu le centre de l'action et d'où part comme un rayon de lumière éclairant tous les autres personnages. Philinte, sans aimer ni critiquer les hommes, endure leurs défauts pour la raison qu'il faut bien vivre dans la société et qu'il est impossible de corriger le genre humain; c'est ainsi que ce personnage sert de repoussoir à Alceste qui ne veut pas supporter les faiblesses des hommes et qui les hait à cause de leurs vices „. L'anonyme blâme cependant la faiblesse de l'intrigue fort peu " mouvementée „, mais il trouve convenable et raisonnable la j)assion que le héros de la pièce éprouve pour une coquette.
Je ne sais d'où le traducteur a tiré la notice que Molière, après avoir fait jouer Le Médecin malgré lui, pour regagner la faveur d'un public que le sérieux du Misanthf'ope avait rebuté, supprima la première de ces deux pièces, lorsqu'il s'aperçut qu' Alceste avait eu sa revanche. Mélicerte et autres comédies de ce genre, ajoute le traducteur, témoignent de la fécondité et de la fantaisie du poète et il faut reconnaître la beauté de la scène entre Mélicerte et Myrtil. Tartuffe a su gagner l'admiration du public, surtout pour le dialogue merveilleux du IV^ acte ; Amphitryon l'emporte sur son modèle latin, de même que L^ Avare, où Molière en représentant le vice sous des formes différentes, vise à un but plus utile et plus universel: " Harpagon ne veut paraître ni avare, ni riche, bien qu'il soit l'un et l'autre. Le désir qu'il a de garder sa fortune est égal à sa passion de l'augmenter de plus en plus. „ Et encore : " c'est l'avarice qui le rend amoureux et c'est l'avarice qui le fait renoncer à l'amour „.
George Dandin suggère à Gozzi une considération singulière. Le mari est ridicule et chargé, la femme alerte et spirituelle, retombant toujours sur ses pieds, " de sorte que l'audition de cette comédie poussera à imiter la conduite de la femme, heureuse malgré tout „. Monsieur de Pourceaugnac ne vaut guère mieux que les farces du temps, et paraît même blâmable pour sa vulgarité et pour " la bassesse du style „ des intermèdes. Les Amants magnifiques ne * semblent pas dépourvus de mérite, et Sostrate est le caractère d'un amoureux qu'on n'avait jamais vu sur la scène „ (?). Enfin le tra-
licteur admire la finesse du Bourgeois gentilhomme et Les Four-
eries de Scapin^ bien que la scène du sac laisse beaucoup à désirer; quant à la valeur des Femmes savantes^ il fait ses réserves :
On désirerait voir Pliilaminte se corriger à cause d'un accident plus raisonnable que celui des deux lettres apportées par Ai'iste au Y° acte; cependant la générosité réciproque de Clitandre et d'Henriette fait oublier ce défaut „. Et ailleurs: "La Comtesse d'Escarbagnas, Tibaudier et Harpin ont donné naissance à bien des types de la scène française, et l'enjouement du Malade imaginaire nous rend tristes à cause du souvenir de la mort du poète ,,. On lui a reproché bien à tort, conclut le traducteur, d'avoir répété parfois les mêmes situations : " car ces répétitions indiquent la marche progressive de l'esprit de l'artiste : il a pris son bien un peu partout, il est vrai, mais il n'est pas moins vrai qu'il a toujours dépassé ses originaux „ (1).
Nous avons rapporté tout entier ce jugement de l'illustre critique vénitien non seulement pour l'opposer à celui de Muratori et de Tiraboschi, mais parce qu'il garde, à la distance de plus d'un siècle, presque toute sa valeur. Gozzi a la vision nette de l'art du grand poète; il comprend, avant toutes les théories modernes, la marche progressive du génie, et ces répétitions qui ne sont que des transformations. Grozzi indique aussi les défauts
(1) Si l'on voulait reprocher à Molière, ajoute Gozzi, d'avoir dit parfois les mêmes choses, comme dans la scène des deux marquis, dans Le Misanthrope (III, 1), imitée en partie dans celle de Valère et d'Éraste dans Le Dépit amoureux, si Clitandre, dans L'^mo«r médecin, donne lieu au même accident (I, 3; m, 5) qu'Adraste dans Le Sicilien, nous pourrions répondre que, lors même qu'elles n'auraient d'autre valeur, elles serviraient du moins à démontrer l'accroissement des talents de Molière. Ce progrès ne pourrait être démontré plus clairement que par la comparaison d'idées semblables, mises en action par le même auteur à différentes époques. Il ne faut pourtant pas confondre les deux scènes de V Amour médecin et du Sicilien, que nous avons citées, avec d'autres qui leur ressemblent pour des détails. Clitandre et Adraste, grâce à leur masque, peuvent parler secrètement à leurs belles, tandis que Sganarelle et Dom Pierre sont en scène. Dans L'Étourdi (I, 4), dans L'École des maris (II, 14) et dans Le Malade imaginaire (II, 6) quelques amants, qui ne peuvent se faire comprendre d'aucune autre manière, dévoilent à haute voix leurs amours à l'objet aimé. Rien de plus merveilleux que cette fécondité étonnante où l'on sent toujours la main du maître; et c'est en * dépassant toujoars Texeaiple „ qu'il a développé les sujets des anciens.
de son auteur; tout d'abord ces dénouements dépourvus iDarfois de bon sens, ensuite les bouffonneries, résidus de la comédie de l'art, ne répondant plus aux exigences d'un public choisi, et il finit cette vue d'ensemble du théâtre de Molière en traduisant les vers de la Vir épître de Boileau:
* Avant qu'un peu de terre, obtenue par prière, Pour jamais sous la tombe eût enfermé Molière... „.
La notice est suivie d'un Catalogue des critiques et des apologies de l'œuvre de son poète et de la traduction des Nouvelles nouvelles de Visé.
Les quatre volumes renferment presque tout le théâtre de l'artiste français (1). Il s'agit donc d'un travail considérable qui a fait vivre longtemps Gozzi en rapport direct avec Molière. Le vaillant vénitien ne suit cependant pas l'ordre chronologique. Il commence par L'Etourdi^ il est vrai, mais il fait précéder L'Ecole des maris et Les Femmes savantes par Le Malade imaginaire^ ce qui n'est pas sans nuire à la constatation du développement de l'esprit de l'artiste. En traduisant, il choisit: il a commencé par certaines pièces qui l'ont intéressé davantage, et il a renoncé à rendre en italien Mélicerte^ Psyché^ Les amants magnifiques^ Dont Garde ^ La Princesse d'Elide^ qui ne lui semblaient pas dignes, peut-être, de passer à la postérité. Sa traduction est presque toujours élégante et correcte : et dans sa liberté il se permet par« fois de justes écarts. Prenez LEtourdi. Gozzi rendra Fol amour 13ar femminaccia^ précieuse par pettegola^ etc., en laissant de côté certain jeu de mots qui n'aurait pas de sens dans sa langue (2). Il
(1) P' vol. : Lo Stordito. Il dispetto amoroso. Le Preziose ridicole. Il marito soverchiamente geloso.
11* vol. : La scuoîa délie tnogli. La critica délia Scuola délie mogli. Gli importuni. Don Giovanni. Le furberie di Scapino. L'Lnprovvisata di Versaglies (sic)» L'amor medico.
IIP vol.: La scuola dei mariti. Il cittadino gentiluomo. Amfitrione. Il medico a suo dispetto. VAvavo. Il matrimonio a forza.
IV* vol. : Giorgio Dandino o sia il marito conftcso. Il Misantropo. Il SiciUano ossia Vamor pittore. Il Tartu/fo. La contessa di Escarhagnas. Il malato imaginario. Le donne letterate.
(2) Mascarille dit au vieil Anselme qui est amoureux :
... ce visage est encore fort mettable :
S'il n'est pas des plus beaux, il est désagréable.
^modifiera l'ordre des scènes, fera ressortii- les monologues selon Le goût italien, et reproduira avec entrain les dialogues des paysans de Dorn Juan. Enfin, il traduit la pensée de Molière et non pas ses mots. Malheureusement des scrupules religieux suggèrent à Gozzi la suppression du raisonnement de Sganarelle, et, en partie aussi, de la scène du pauvre.
On sourit parfois à la traduction de certains noms français : Gozzi rend Louvre par Lovero, comme Giovanni Villani rendait Bordeaux par Bordello. Les noms de Gorgibo, Madelona, Marotta ne sont ni français ni italiens, et il arrive que Fauteur de VOssei'vatore se méprend même. Les " femmine di contado „ ne sont nullement des " pecques provinciales „, et son Mascarille, qui se plaint des ^ insultes „ que les " deux yeux „ des jeunes filles font à sa liberté (le texte des Précieuses parle des yeux), fait presque supposer que Cathos et Madelon sont borgnes. En général, les vers de Gozzi valent bien moins que sa prose (1). Cependant
(Anselme doit, bien entendu, comprendre " des agréables ,) : voy. édit. Despois (1 vol., p. 120), et Gozzi traduit: " se non è dei piîi belli, è perb piacevole „, et il ne faut pas lui faire le tort d'admettre qu'il n'ait pas compris ce simple jeu de mots. On n'a d'ailleurs qu'à rapporter un morceau quelconque de son original. Molière fait dire, par ex., à son héros :
Pour moi, dans ses discours, comme dans son visage. Je vois pour sa naissance un noble témoignage, Et je crois que le Ciel dedans un rang si bas Cache son origine, et ne l'en tire pas.
Et Gozzi : " Pare a me di scorgere nel suo volto e nei suoi modi, ch'ella Bia nata certamente di on.esti e civili parenti e che il Cielo ci voglia nasconere, sotto qnei rozzi panni, la sua vera origine ,, ce qui n'est pas précisément la même chose, mais qui vaut bien mieux qu'une traduction mot à mot.
(1) Voyez, par exemple, comment il rend le quatrain de Mascarille et comment le Sganarelle du Medico a forza s'y prend pour chanter son hymne à la dive bouteille :
Préc, X. Mascarille :
Oh ! oh ! je n'y prenois pas garde ; Tandis que, sans songer à mal, je vous regarde, Votre œil en tapinois me dérobe mon cœur; Au voleur! au voleur! au voleur! au voleur! Ce que Gozzi traduit :
Deh ! mentre io non mi guardo,
Ne penso a maie alcuno, un vostro sguardo
toute la pastorale du Sicilien est rendue en vers italiens (1) qui ne sont pas tous mauvais ; et Hali s'exprime aussi bien dans la traduction que dans le texte.
L'œuvre de Grozzi arrivait fort à propos au moment où la réforme du théâtre était prêchée de différents côtés et où il fallait mettre sous les yeux des artistes et du public le grand modèle du génie comique moderne.
D'ailleurs Molière est désormais si connu en Italie, que les traductions de ses comédies deviennent bientôt nombreuses et, en général, fort soignées; ce ne sont plus, cependant, des versions complètes, mais plutôt des essais partiels qui acquièrent une cer-
Carpone, di soppiatto
Pian piano corne un gatto
Mentre vi miro e squadro
Il cor mi ruba. Al ladro, al ladro, al ladro.
Ce " sguardo carpone „ marchant " di soppiatto ,,etce verbe " squadrare „ ne sont pas, à la vérité, très heureux.
Et Sganarelle: Corne è dolce il mandar giù,
Onorato fiasco mio, E '1 sentirsi a far glii, glu !
Ma se ognor tu fossi pieno Diverrebbero gelosi, Del mio ben, mille golosi.
La rime " golosi , sent Teffort, mais, quant au reste, ce sont bien là les accents de l'ivresse poétique du personnage moliéresque :
Qu'ils sont doux,
Bouteille jolie.
Qu'ils sont doux,
Vos petits gloux gloux !
Mais mon sort ferait bien des jaloux,
Si vous étiez toujours remplie...
Fileno. Se de' miei mali la dolente istoria I vostri orrori solitari or turba, Rupi, non ve ne dolga:
Che al solo udir l'eccesso Del mio celato affanno, Aspre rupi quai siete Pietà ne sentirete.
taine importance pour les jugements qui les précèdent, et qui prouvent eux aussi Tinfluence toujours croissante de notre poète dans la Péninsule.
Entre ces traductions du XVni" siècle, il faut faire mention de celle du Sicilien^ due à la plume de Girolamo Zanetti (1), car dans la notice qui suit cette pièce, on parle de Molière et de son théâtre avec une vive sympathie. Molière a été, dit Zanetti ou réditeur de la pièce, le plus grand auteur comique de la France : " Bien souvent les poètes de ce pays et ceux de V Italie se sont emparés de son bien et en ont fait leur profit, avec un sans-gêne admirable. La meilleure farce n'est pas le Sicilien, mais plutôt le Médecin malgré lui; cependant on a préféré traduire la première de ces deux pièces, parce que l'autre est trop libre et même obscène (?). „ Zanetti donne ensuite une vue d'ensemble sur la vie et l'œuvre de Molière. Il ajoute que celui-ci a été entouré d'ennemis acharnés et qu'on lui a attribué souvent des livres scandaleux (?).
On l'a même accusé, conclut-il, d'avoir tourné en ridicule des personnages puissants (voilà le gî^and crime!), et il lui est arrivé de manquer parfois de respect à la décence, à l'honnêteté, et plus encore à la religion. Toujours est-il qu'il mourut " sans les secours de celle-ci (?) et le métier de comédien l'empêcha d'être enterré en terre sainte (?). „
Zanetti change l'ordre des scènes du Sicilien, les portant à trente,
Et le texte:
Si du triste récit de mon inquiétude
Je trouble le repos de votre solitude,
Rochers, ne soyez pas fuchés :
Quand vous saurez l'excès de mes peines secrètes,
Tout rochers que vous êtes,
Vous en serez touchés.
Le reste de la pastorale est rendu assez bien, avec des changements de mètres intéressants. Gozzi n'était pas poète, mais il faisait de son mieux pour se tirer d'affaire, en homme d'esprit.
(1) Il Siciliano ossia Vamor pittore, farsa con balli e canti di Molière, tradotta dal signor Girolamo Zanetti, Venezia, 1798. La première édition est de 1794, ''enise. Cfr. Dans le Teatro modemo applaudito, t. XXIX, Venise 1798, et les fotizie storico-critiche sopra il Siciliano, qui suivent cette traduction.
ToLDo, L'Œuvre de Molière, etc.
et sa langue reproduit l'original avec assez d'aisance mais en plagiant Gozzi avec une effronterie extraordinaire (1). Ce qui m'étonne le plus, c'est de voir ce même Zanetti, si timoré tout à l'heure, laisser de côté ses scrupules et traduire aussi George Dandin^ dont l'héroïne ne paraît pas faite pour donner des leçons de vertu à l'auditoire (2).
A peu près à la même date, l'abbé Placido Bordoni habillait, en prose italienne, Le Misanthrope (3), traduction infranciosata et dépom^vue de toute valeur, mais que nous rappelons ici à cause de certaines " notizie storico-critiche „ on ne pourrait plus réjouissantes. L'excellent abbé, après s'être trompé sur la date de la naissance et sur celle de la mort du poète français, de minimis...^ a l'air de critiquer la comédie qu'il va traduire: " Quoi donc ? cette pièce est considérée comme le chef-d'œuvre de Molière. C'est ainsi qu'a décidé l'oracle de Voltaire. „ " Le Misanthrope^ ajoute-t-il, est un morceau de poésie métaphysique „, qui a le défaut d'avoir des scènes trop longues et trop raisonneuses (sous ce rapport-là, le brave abbé n'avait pas tous les torts) ; et Molière a peint, sous les noms de " Cleone et Belisa les „ " personnages les plus chargés de la Cour de ce temps „. Bordoni est loin de saisir la vraie portée de la pièce; il ne comprend rien à la double leçon qui en ressort, et l'on dirait que c'est le caractère de Célimène, plutôt que celui d'Alceste, qui l'intéresse d'une manière particulière. Mais si cette pièce vaut si peu de chose pourquoi la traduit-il donc dans sa langue?
Bordoni conclut : '^ Donc Célimène était une coquette. Que de co^ quettes!„ (4). Peut-être ce mot excitait-il dans l'âme de l'abbé de tendres souvenirs ou de cuisants regrets !
(1) Voyez cette reproduction textuelle des vers de Gozzi cité à la p. 224 (note):
Se de' miei mali la dolente istoria
I vostri orrori solitari or turba,
Ru pi, non ve ne dolga:
Che al solo udir l'eccesso
Del mio celato affanno,
Aspre rupi quai siete
Pietà ne sentirete.
(2) Giorgio Dandin, ossia il marito confuso, trad. dél sig. Girolamo Zanetti, Venezia, tip. PepoUana, presso Antonio Curti, 1794.
(3) Il Misantropo, traduzione delVahate Placido Bordoni, Bihlioteca teatrale délia nazione francese, Venezia, Stella, 1793. J'ai sous les yeux la réimpression du Teatro moderno applaudito. Venise, 1800.
(4) " Dunque Celimena era civetta. Quante civette! ,
Enfin, les traductions des pièces de Molière se croisent et se multiplient.
Je cite Elisabeth Caminer Turra pour son Malade imaginaire (1), l'abbé Giuseppe Compagnoni pour Le Dépit (2), Carlo Pezzi pour L'Amour médecin (3), l'abbé Francesco Tortosa pour L'Avare et Monsieur de Pourceaugnac (4). On voit que les abbés
(1) Cfr. Bihl. teatrale délia nazione francese, n. 9, Venise, 1797.
(2) Même bibl., Venise, Curti, 1796. Voyez dans Le Molién'ste {1^' mai 1880) ce que M. Livet dit, dans son article Molière et les scrupules d'un traducteur italien, du Dépit de Compagnoni et de la " Bibliothèque , choisie des compositions théâtrales de l'Europe divisées par nations (Venise, tip. Pepoliana chez Curti), renfermant Le malade imaginaire, trad. Caminer Turra citée; Les Fourberies, trad. Faini citée; Le Sicilien, trad. Zanetti citée, etc.
(3) Venise, Stella, 1795.
(4) Ibid., 1793. Voyez dans la même bibliothèque la traduction de 2'artuffe faite par Antonio Simon Sografi (1793) et celle des Fourberies de Scapin et de La Comtesse d' Escarbagnas par Gaetano Faini (1795), etc.
L'éditeur cité, Stella, a réuni en quatre vol. les traductions des Capi d'Opéra di Molière, Venise, 1793 sqq.:
Il Misantropo, trad. Placido Bordoni (1793). VAvaro, trad. abbé Francesco Tortosa (1793) (avec quelques changements). // Tartuffo, trad. Sografi (1793) (qui ne vaut pas grand' chose). // Signer di Porcognacco, trad. de l'abbé Carlo Pezzi (1794). Giorgio Dandine, trad. de Girolamo Zanetti (1794). VAmmalato immaginario, trad. Elisabetta Caminer Turra (1794). Il Siciliano, trad. Zanetti (1794). Le Furberie di Scappino, trad. Faini (1795\ Anfitrione, trad. Giuseppe Compagnoni (1795). Il dispetto amoroso, trad. du même (1795). Vamore medico, trad. de l'abbé Pezzi (1795). La contessa d' Escarbagnas, trad. Faini. Toutes ces traductions sont précédées et suivies de VArgomento, des Giudizi ed Aneddoti sur la pièce et des Osservazioni del traduttore, remplacées parfois par celles de l'éditeur. En tête du premier vol. Vie de Molière (c'est la trad. de celle de Bret).
Pour les traductions des comédies de Molière au XIX* siècle, voyez l'excellent essai bibliographique du doct. Cesare Levi, que nous tâcherons de compléter, autant que possible (Cesabe Levi, Saggio sidla bibliografia italiana di Molière, extrait de la Rivista délie Biblioteche, Olschki, 1906). Rappelons Virginie Soncini (Commedie scelle di Molière, con note critiche del prof. Gaetano Barbieri, Milan, typ. du Commerce, 1823), Alcibiade Moretti {Commedie scelle di Molière, Milan, Frères Trêves, 1880, 2® éd.), le meilleur des traducteurs modernes de notre poète ; les traductions de Renzo Sacchetti {Bibl. Univ., n. 374), du Comte Riccardo Castelvecchio, et celle de l'une ou de l'autre des comédies de Molière ou même de scènes détachées, savoir: B Le preziose ridicole, trad. par Elena Stamati, Venise, Tassi, 1850. Tartufe, ^eommedia in cinque atti di Molière, tradotta per le scène italiane, Florence, li-
n'avaient pas troj) de scrupules à étudier et à traduire l'œuvre de l'auteur de Tartuffe, seulement ils l'affublaient un peu à leur façon.
brairie théâtrale Romei, 1854 (en prose, avec beaucoup de modifications dues aux scrupules du traducteur). Il Tartuffo, traduit par un anonyme, Bettini, î'iorence, 1864, et un troisième TaHuffo (s'il ne s'agit d'une réimpression) dans la Bihlioteca Universale Sonzogno, 1884. // Misantropo, trad. par Oreste Bruni avec un prologue original, Parme, Battei, 1878. Le même, trad. par Ariodante Le Brun, florentin, Florence, Cellini, 1881 (en prose). Le Brun a traduit aussi Il medico per forza [ihid). Il Tartufo, traduction par De Juli, Perino, Rome, 1884. Il medico per forza, par Zêta, Modëne (sans femmes). Cfr. Piccolo teatro per le case di educazione, fasc. 68. Il medico suo malgrado e Giorgio Dandin, trad. par Ventura Almanzi, Milan, Socletà éditrice milanese, 1908, dans La Bihlioteca per tutti. Ciarlatani non ciarlatani [L'Amour me'decin), Y ergsito, tip. Nazionale, 1891 (c'est une réduction, cfr. plus loin). Dall'Anfitrione di Molière, deux scènes traduites en vers italiens par Mario Giobbe {FanfuUa délia domenica, 10 avril 1904). Giorgio Dandin o una lezione aile mogli, Trieste, 1860. Giorgio Dandin Qssia il marito gahhato, commedia in tre atti, Turin, Meyer (1884), cfr. Bihlioteca antica e moderna, n. 9. L'Avaro, trad. par Giovanni Rosini, Pise, Capurro, 1835. L'Avaro, Nuova traduzione, Milan, Lihreria éditrice, 1879 [Flo' rilegio drammatico, fasc. 661). L'Avaro, Milan, Lihreria éditrice, 1880 {Bihlioteca ehdomadaria teatrale, n. 762). Il Tartufo, commedia di Molière, Livourne, 1830 {Galleria teatrale). Il Tartufo, commedia in 5 atti, ridotta per le scène italiane^ Florence, Lihreria teatrale, 1850. Il Tartufo, ridotto per le scène italiane, Florence, Lottini, 1854. Il horghese gentiluomo o la sconfitta delVamhizione, etc., trad. à l'usage des collèges par le P. Biagio La Leta, Modène, typ. Immacolata Concezione, 1844 (cfr. Piccolo teatro per le case di educazione, fasc. 50). Le furherie di Scappino, réduction par Filippo Manzoni, Trieste, Coen, 1860 (cfr. Emporeo drammatico, pièce indiquée par M. Levi, mais que je ne connais pas). La même comédie, trasformata e accomodata ad uso dei Collegi dal P. Biagio La Leta {Picc. teatro per le case di educ, cité, fasc. 51). Vammalato immaginario, commedia inedita di Gio. Battista Zerhini, Udine, Vendrame, 1841 (?). La même, réduction pour hommes seulement, par A. S., Rome, typ. Salésienne, 1903 (V. Collana di letture drammatiche, XIX, 3) et bien des réimpres.sions.
Beaucoup de ces traductions ont paru anonymes; d'autres ont subi des changements remarquables sur lesquels nous aurons Toccasion de revenir plus loin.
Il y a en outre des éditions des comédies de Molière annotées pour les écoles secondaires:
S. Pentinelli, Les Précieuses ridicules, comédie en un acte par Molière, testa francese, con numerose note italiane, etc., Naples, éd. Poliglotta, s. d. Louis DuPiN, la même pièce, Milan, Hoepli, 1888. Amedbo Orefici, Le Tartufe di G. B. Molière, preceduto da un'introduzione storica e corredato di note flologiche, grammaticali e letterarie per uso délie scuole italiane, Pescia, Cipriani, 1907.
Il faut, dans le nombre de ces traducteurs, faire une place à part à Giovanni Rosini, l'auteur de La Monaca di Moma^ ce roman qui, d'après lui, aurait effacé la gloire des Fiancés.
Rosini a traduit L'Avare^ en lui donnant la préférence sur d'autres comédies, parce que " peu de monde est à même de saisir les beautés extraordinaires du Misanthrope^ Tartuffe est difficile à traduire et manque de conclusion ; il s'ensuit que L'Avare nous semble, sous tous les rapports, la pièce qui convient le plus an public italien, car le vice qu'on y combat appartient à tous les pays et à toutes les époques „ (1). Sa traduction est en vers et Rosini l'appelle réduction pour y apporter certains changements dont il explique la raison. Il modifie tout d'abord les articles du prêt d'Harpagon: " Un lit, des plats d'étain, un jeu de toupie, les portraits de Pasquino et de Marforio, six singes en porcelaine et quatre petites pièces d'artillerie avec un crocodile sacré „. Il tâche aussi, pour éviter ce qui fâchait J. J. Rousseau, d'améliorer les rapports entre père et fils, et il développe l'invention que Frosine, dans la pièce moliéresque, se bornait à annoncer : le déguisement d'une de ses amies en vicomtesse, dans le but de tromper le vieillard. Dans l'original, Maître Jacques rapporte que son seigneur avait fait assigner le chat d'un de ses voisins. " Assigner un chat — s'écrie le traducteur — est-ce une chose possible? Il vaut mieux appeler en justice le propriétaire du matou. „ Plus loin, Rosini trouve absurde de dire, avec Molière, que l'avare ne donne ^ pas mais prête ^ le bon jour, et il fait un raisonnement inutile, car les plaisanteries on ne les discute pas. Enfin certaines plaintes de Cléante lui paraissent mieux placées dans la bouche du valet Freccia (2).
(1) Com. citée; cfr. Opère di Giovanni Rosini, t. .1", Pise, Capurro, 1835.
(2) On peut douter de la connaissance que Rosini avait de la langue française, en voyant certaines citations du texte; quant à ses vers ils sont faibles, et il suffit de rappeler le début du célèbre monologue d'Harpagon (IV, 7):
{Arpagone solo, dal giardino)
Al ladro, all'assassino, aU'omicidio, olà! Giusto cielo, giustizia ! chè m'hanno rovinato : Assassinato m'hanno, la gola m'han tagliato; L'oro mio mi rubarono. Chi fu ? dove fuggî ? Dov'ora si nasconde ? chi me lo dice, chi ? Che far per ritrovarlo ? Non so, se vado o sto :
On ne saurait passer non plus sous silence les traductions — en vers martelliens — de Riccardo Castelveccliio (1), qui a tâché de rajeunir Molière, " parce que sous le roi Victor Emmanuel II, le goût du public n'est plus celui des courtisans de Louis XIV „. Il modifie partant les sujets du poète français, en retouche les scènes, ajoute des saillies de son cru, mais il prête à Arcandro (Alceste) des accents de révolutionnaire et transforme TArnolfo de L'Ecole des Femmes en une sorte de bonhomme qui accepte, au dernier acte, de vivre chez Agnès, mariée à son rival, en qualité de père de famille, transformation absurde et ridicule (2).
Les comédies de Molière sont traduites aussi en différents dialectes de la Péninsule. C'est tout d'abord un Avare^ en bolonais, qui ne vaut pas grand' chose et dont on garde le ms. à la bibliothèque Victor-Emmanuel de Rome (3).
C'est ensuite Stef ano De Franchi qui habille Molière à la génoise
Dove anderb a cercarlo ? dove non anderb ?...
Ma chi è qua? T'arresta (prende il proprio braccioj. Rendimi il danar mio,
Rendilo, scellerato... ma che dissi ? — Son io ! —
Turbata è la mia mente... chi sono io più non so ;
E dove sono ignoro, e ignoro quel che fo. „
(1) Cfr. l'édition de Milan de la Libreria éditrice (1876-1877). Castelvecchio a traduit Le Misanthrope, Le Dépit et L'Ecole des femmes.
(2) Arnolfo, en «'adressant à sa pupille qui vient de se moquer de lui de la manière la plus cruelle, s'écrie d'un accent romantique :
Viver con te, vederti, averti a me vicina, Corne nei primi tempi, quand'eri ancor piccina! Sentirmi negli orecchi quella voce soave Che del mio cor ferito stringe tuttor la chiave! Si, nella mia sventura almen sarà un conforto, Verrb per darti prova deU'amor che ti porto.
(3) N. 18. C'est un ms. en papier de 32 feuilles. L'auteur a apporté à l'original des changements analysés par Giorgio Rossi dans le journal de Bologne Il resto del Carlino (XIII* année, n. 271).
Je rappelle, d'après le ms., Argante lisant la note du pharmacien : " Argante, in una sedia o carrega, con un tavolino davanti, contando le liste dello spetiale con ferlini, o denari. Tri, e du fan cenqu et cenqu fan dis, et dis fan vent, tri, e du fan cinqu. Item alli ventiquattro dell'istesso raese, un piccolo servitiale insinuativo, preparativo, e remogliente... „, l'italien ridicule de Martina et celui des autres personnages. Il vaut bien la peine de citer aussi quelques liî^nes de la scène du dénouement, pour les fautes de langue qu'elle renferme:
l'imite, tout en gardant parfois une certaine originalité (1). Voyez ses Fastidiosi (Les Fâcheux), farce en un acte, en prose entremêlée de vers d'une extrême faiblesse. Le sujet moliéresque n'est plus le même, car il est question d'un jeune homme qui voudrait se sauver, après ses noces, avec sa femme, mais que des fâcheux taquinent et ennuient. Pour comble de malheur, son oncle, dont il est Fhéritier et qu'il n'a pas consulté pour son mariage, paraît tout à coup et lui ordonne de répondre siffe et saffe à toutes les questions qu'on pourra lui adresser.
** Angelica. Mio padre, permettetemi che mi metti a ginocchio avanti di voi, per scongiurarvi, che se non voleté farmi la grazia di darmi per sposo Cleante, almeno non voliate darmene uno col quale io non possi vivere.
" Cleante. Ah, signore, resisterete voi a tanto amore, e non vi è maniera d'intenerirvi? „
Argante s'attendrit, pourvu que Cleante devienne médecin :
* Cleante. Si, signore, lo farb, e se non basta essere medico mi farb spetiale...
* Argante. Si, doncca, si fat la gratia. Coniungo vos in matrimoniwn.
" Martina. Ai n'a vulù ; L'è una gran cattiva cosa al voleir esser o matt, o amalà. „
(1) Sur cet écrivain presque inconnu, cfr. Spotobno, 5<or. lett. lig,,YjY>. 80; Manso, Bibl. storica degli scrittori délia monarchia di Savoia (n* 21655, 23062, 23111, 23112, 23129, 23134, 23167, 23169, 23420, 26822, 26840, 27971). De Franchi naquit à Gênes le 7 mars 1714, fut inscrit au Livre d'or le 9 mars 1723 et mourut au mois de janvier 1785. M. Achille Neri me donne la notice qui suit et qu'il tire de Della Cella, Famiglie di Genova, ma. univ., C. IX, 19-21, P. 2% p. 79: ** Stefano de' Franchi, tuttora in Genova vivente degnissimo patrizio ed amatore della patria e della libertà, è riuscito a nostri giorni un ottimo et egregio Poeta nella Genovese nostra nativa lingua, caminando sii de' gloriosi vestigi del Foglietta, e del Cavallo. Dopo aver, con graziosissimi modi, tradotti in detta lingua 4 canti della Gerusalemme del Tasso, ha dato in detto anno 1772, aile stampe, un Libro di poésie amenissime molto stimate, e stimabili. Ha poi tradotte, nella stessa lingua, alcune Comédie Francesi, nella quai traduzione non è, per mio avviso, riuscito con la stessa félicita. ,
J'ai sous les yeux l'éd. suiv.: Commedie trasportae da ro Françeisein Lengua Zeneize da Steva De-Franchi, nobile patriçio zeneise dito fra ri Arcadi Micrilbo Termopilatide, T. 6, Zena, 1830, stamperia Carniglia.
Voici les titres de ces pièces traduites :
" Ro Mêgo per força (de Molière). Vavvocato Patella. VAvaro (de Molière). Ro Mariezzo per força (de Molière). Re Furharie de Monodda (de Molière). Ro ritorno non previsto (de Regnard). Re Preçiose ridicole (de Molière). Ro legatario universale (de Regnard). L'ommo raozo (de De Palaprat). Ra Locandera de Sampé d'Arenna. Ri Fastidiosi ^-y et une chanson en génois: " Ri sciaratti che sente madonna Parissœna sciiC ra ciaçça de Pontexello. ,
Le malheureux obéit, sa femme se facile, ses parents et ses conviés s'écrient qu'il est fou. L'oncle à la fin lui pardonne et le ziffe zaffe finit. C'est une contamination des Fâcheux de Molière et de la farce de Pathelin^ celle de Brueys, bien entendu, que le poète génois a traduite dans L'Avvocato Patella.
De Franchi nous offre ensuite une réduction en deux actes de L'Avare^ où les amours du vieillard sont supprimées, avec tout ce qui pourrait paraître un peu libre. Cette réduction était probablement destinée à un collège. Elise, devenu Momminna (nom de l'héroïne de ce théâtre), est une jeune fille aux sens calmes, bien plus prudente et par conséquent moins amoureuse que sa devancière. Elle se préoccupe surtout, en brave génoise, de la question économique (1).
Freccia (la Flèche) est très remuant, mais fort peu respectueux (2), et Harpagon se moque, avec assez d'esprit, des modes de son époque (3). Dans cette simplification, Cléante a disparu, et avec lui le spectacle d'un fils rebelle; Mariane, Frosine, le courtier, Maître Simon ont de même été supprimés. Notre G-énois traduit avec soin la scène où il est question du mariage de sans dot et celle du banquet de noces du vieil Anselme; le menu est français et se compose de vingt-sept plats, ce qui rend plus raisonnable encore l'emportement du vieillard. C'est une traduction qui ne rend pas toujours exactement la pensée de Molière (4) ; la découverte
(1) " Privo ,, dit-elle à son amoureux, " presentemente de ben de fortunna. corne ve trovae... (je ne peux vous épouser). ,
(2) Arpagon. T'aeto ascoso ninte in te braghe ? Freccia. Via daemeghe do naso in te braghe.
(3) Arpagon se plaint de ce que sa fille dépense : " tanti appareggi de robe^ che ti te scangi d'ogni saxon, e ogni festa mobile, per parei a Prinçipessa dell'Agua Verde, e a Duchessa de l'Accascera... „ Après, il fait rénumérationde tout ce qu'il faut pour coiffer une dame: " Boor, crin de cavallo, forche, forchette, gaççe, frescetti de dexe men-ne, barbe, barbette, maççi de scioî, sgarze, sgarzette, ponsoin, ponsonetti, gratta pigoeuggi, brilli, perle, granate , et il continue en parlant des pommades, des robes, des toilettes, etc.
(4) L'auteur fait aussi peut-être, des allusions à des personnages de sontemps. Il y ^) par exemple, le scrivano (commissaire) qui dit à Arpagon : * Lascae fô. a mi, cbe non hb bezoeugno che nisciun me mostre a fâ o mae mestê; ho studiao sotto o sciô Gianduron, chi è staeto quarant'anni scrivan da Rota criminâ: ... ,
le la précieuse cassette est trop précipitée, toutefois le monologue célèbre de Tavare me paraît bien rendu.
Cet Avare est suivi d'un autre en trois actes, et ici les sci*upules qui ont suggéré les suppressions de la rédaction précédente, ont disparu (1). Oraçio, Marianna, Fentremetteuse même sortent des coulisses, Anselmo fait le galant et se dresse sur ses ergots. De Franchi cependant abrège et modifie; Marianna, par exemple, est mise directement en rapport avec Momminna pour éviter cette histoire du jeune homme qui rend visite, contrairement aux habitudes génoises, à une jeune fille dont il n' est pas le fiancé officiel.
Mais le Génois se révèle mieux encore, que dans la scène précédente, tout d'abord lorsqu'on ^<d la somme du prêt, ensuite lorsqu'il explique pourquoi Harpagon garde son argent enfoui au lieu de le placer à intérêt. Molière avait oublié, dans le contrat de son héros, de nous apprendre quand le débiteur devait rendre l'argent emprunté, ce qui rendait nul le contrat. De Franchi, mieux au courant de ces questions d'argent, en ^'^ le terme. Cependant il exagère- Le débiteur va payer les intérêts de quinze ans, ce qui, en d'autres termes, signifie qu'il ne touchera pas même un sou. H est évident que personne ne ferait des affakes à ces conditions absm^des (2). Le traductem^ exagère aussi dans l'énumération des objets donnés pom- argent comptant: ^^ une tresse de Cléopâtre, un œuf d'autruche, la lampe perpétuelle de la Sibylle de Cumes, les besicles de Lucullus, le pantalon d'Anchise, etc. „, des absm'dités n'ayant d'autre but que celui de faire rire, et qui nous éloignent de la vérité comique. La pièce de Tancien théâtre français. Farce nouvelle &un pardonneur^ d'un trlacleur et d!une tavernière^ présentait, à son tom-, au nombre des reliques vendues.
Le groing Du porceau monsieur Sainct Anthoine,
(1) Le père ne donne cependant pas à son fils la leçon de placer à intérêt l'argent qu'il pourra tirer du jeu, et le valet Freccia n'injurie pas le père en
fésence de son fils.
(2) Le grippe-sou prend aussi de nouvelles précautions, entre autres celle le " la somma di detto prestito sarà di lire cento mila, moneta in Genova >rrente, fuori banco. ^
la crête du coq qui éveilla Pilate, l'aile d'un des séraphins, un œuf merveilleux, etc., et cette plaisanterie était répandue en Italie depuis des siècles. De Franchi à dû puiser évidemment son inspiration à la tradition ou à quelque prologue facétieux de la comédie populaire (1).
Dans les Presiose ridicole^ Mascarille emprunte le nom de marquis Bof f alabella et Jodelet celui de Bronzin ; on cite Métastase, on dit Patrarca pour Petrarca, Riosto pour Ariosto, matricali pour madrigali et autres sottises de ce genre. Boff alabella fait une large distribution non seulement de vers, mais de chocolat aussi.
Ro Mêgo per força n'offre pas davantage de changements. Tiburçio (Sganarelle), au lieu de reprocher à sa femme certain désappointement éprouvé la première nuit de son mariage, dit plus chastement qu'on lui avait rapporté, avant qu'il l'épousât, qu'elle ne savait manier l'aiguille. Ailleurs, Martinna (Martine) ne se bornera pas seulement à l'histoire de la femme morte ressuscitée par le fameux médecin : elle ajoutera que celle-ci a pétri tout de suite je ne sais combien de lazagnes (2).
Ro Mariesso per força a une scène presque entièrement ajoutée par le traducteur : c'est celle où le frère de la fiancée de Sganarelle se transforme en capitaine et raconte ses aventures héroïques (3). Re Furberie de Monodda reproduisent aussi assez fidèlement le texte français, mais on supprime ce qui pourrait trop blesser la moralité génoise.
De Franchi est donc surtout un traducteur, mais il se permet
(1) Voyez ce que j'en dis à la p. 117 de mes Etudes sur le théâtre comique français du moyen âge, etc. Turin, 1902 (extrait des Studi di filol. romanza, vol. IX, fasc. 2). Cfr., en outre, Francesco Torraca, Studî di storia letteraria napoletana, Livourne,1884, p. 113, et Benedeïto Croce, I teatri di.Napoli, 1891, p. 42. — Voltaire, dans sa Pucelle d'Orléans, parle lui aussi de l'armet de Débora, du caillou de David, de la mâchoire de Samson, du coutelet de la belle Judith et d'autres merveilles du même genre, que l'on voit dans L'Arsenal du Paradis (IP ch.).
(2) e a l'andb à impastà un-na crosta de lasagne, ch'a se mangio con Taggio e ro baxaicb.
(3) Ce frère s'appelle " Ormondo caporâ taggia e squarça „ : " Ho pertuzao dri stoemmaghi, ho spartio dre teste, taggio dre gambe, dre braççe, foeto dri trixi in faccia „, etc.
parfois d'entremêler, aux scènes de Molière, quelque chose qui lui appartient en propre et que l'artiste français n'aurait eu raison de lui envier. Au bout du compte, on voit que notre patricien connaissait assez bien les chefs-d'œuvre du théâtre d'au-delà des Alpes et qu'il en comprenait aussi la beauté : cependant le dialecte dont il se sert est un peu rude, parfois même grossier, et les scènes d'amour, reproduites en génois, perdent au moins la moitié de leur charme. De Franchi a, en outre, quelques traits des Busteghi du théâtre goldonien: il aime la vie tranquille, la famille obéissante, et en veut aux modes étrangères envahissant à cette époque son pays. A quoi bon ces toilettes tapageuses, ces pommades exotiques et cette cuisine française qui menace de vider les poches des gens de bien? Ne vaut-il pas mieux suivre les anciennes coutumes et se contenter de ces bons plats simples et peu coûteux qui ne gâtent l'estomac de personne? Harpagon et De Franchi étaient tous deux du même avis à ce sujet (1).
C'est au nombre de ces traductions que nous pouvons classifier aussi certaines pièces de Michèle Zezza, napolitain, faisant parler les héros de Molière dans la langue de Polichinelle. Le baron Zezza est un poète médiocre, mais qui possède assez bien son dialecte et en sait tirer des effets de style parfois comiques.
Lo malato p'appremione traduit le titre et reproduit le sujet du Malade imaginaire (2). L'auteur déclare, dans sa modestie, qu'il a estropié ce pauvre malade, et il est évident que ce n'est pas grâce à son œuvre qu'il pourra passer à la postérité. Les noms des
(1) Le cuisinier dit à Harpagon : " Ghe darb una çuppa à ra santé guami'a, un-na torta a ra Françeize, un gatb a Tlngleize, un-na bomba pin-na, un-na frittura de granate, una fiamenghiggia de polastri farçii, nottoren, quâge... , — Harpagon se fâche : * Re tb corne che te passan ! 0 se credde d'avei da appareggiâ un banchetto per ro Rè de França. Tutta roba à ra Françeize. , Et ailleurs il se moque des gens qui gaspillent leur bien en ces sottises. Ce langage est répété par beaucoup de personnages de De Franchi, qui modifie, dans ce but, les textes qu'il traduit.
(2) Lo malato p'apprenzione de Monzù Moliero portato addevero a lo spetale de li pellerine pecchè stroppiato da lo harone Michèle Zezza^ Napole, da li truocchie de la Sociatà Fremmatica, 1835 (Le malade imaginaire... porté réellement à l'hôpital des pèlerins, parce qu'il a été estropié par le baron Michel Zezza). * Sociatà Fremmatica „ signifie Société flegmatique (flemmatica). Voyez sur Sezza Benedetto Croce, dans ses Teatri di Napoli, 1. c.
personnages sont changés, parce que notre baron vise à donner à sa pièce une physionomie locale. Argan est devenu partant Don Peppe, sa femme s'appelle Donna Popa, sa fille Nicoletta^ sa petite Rita, son frère Nufrio, etc. Mais Diaforio senior et Diaforio junior sont heureusement restés, tandis que le notaire a emprunté, à son tour, le nom significatif de Don Malario. La pièce est en vers, la scène nulle part, " ogne parte è paiese „, Au lever du rideau, on voit paraître Don Peppe assis dans son fauteuil et contrôlant la note bien connue de l'apothicaire :
Trois et deax font cinq et cinq dix,
et le souvenir de la seringue douce et apéritive:
Na bella serenchella Doce, doce, apretiva e azzeccosella
ne l'émeut pas au point de lui faire oublier son intérêt: " Ce Don Marco (c'est le nom de l'apothicaire) ferait, par sa douceur et par sa rhétorique, couler bas un navire „.
La traduction est parfois littérale. D. Peppe médite, comme Argan, le grand problème des pas qu'il doit faire dans sa chambre. Don Orazio lui a ordonné de s'y promener tous les matins douze fois, mais faut-il qu'il s'y promène en long ou en large ? That is tJie question, Diaforio junior, dans son discours à D. Peppe, se permet quelques variations et cite Dante :
Aggarbato Don Peppe
Pape Satan Aleppe, io nvuie conosco
No secunno gno pâtre.
La feinte mort du héros de la pièce donne lieu à une petite scène fort napolitaine, avec un éloge funèbre de M.™® Popa, qui est encore moins flatteur que celui de Béline (1).
(1) Popa. Chi s'è perzo ? no canchero mpasticcio,
Che n'era buono manco p'esse acciso ; No schifuso, seccante de la vita, Pazzo pe bobbe e llavative : sempe Tabbaccone, muccoso, Co ttutte ncorreggibbele, e nfernuso Co na voce de truono.
Che fosse scortecato mmuorto e buono !
Et la scène finale est, elle aussi, modifiée et rafraîchie.
L'autre bluette que Zezza a tirée de Molière, Lo matremmonio a fforza {Le mariage forcé) présente, elle aussi, des caractères d'adaptation (1). On s'aperçoit bien que l'on est à Naples, non seulement aux noms des personnages et à leur langue, mais encore au flux intarissable de paroles et d'images, qui jaillissent de leur fantaisie. Sganarelle, dans la pièce de Molière, avait bien recommandé à ses gens de ne l'appeler que pour ceux qui lui auraient apporté de l'argent. Don Aniello, le héros de Zezza, répète le même conseil mais avec sa " parlantina „ d'homme du midi (2).
Zezza introduit un nouveau personnage, le père de la fiancée, et n'oublie pas de commissionner à Paris les toilettes de sa belle, modifiant parfois la physionomie du héros moliéresque (3). La conclusion de cette pièce n'est pas moins plaisante que celle de l'original: " Voilà un vrai mariage, fait à mon goût et sans l'aide d'intermédiaires „ (4).
Enfin, dans les Bontoniste, Zezza reproduit Les Précieuses avec beaucoup d'entrain, et sans changements sensibles: une voiture au lieu de la litière de Mascarille, et les citations du Giomale ïette-
{\) Lo matremmonio a fforza, farza de Monzù Moîiero votata a ffarda (tra- -duite à peu près) da lo harone Michèle Zezza, Napole, Società Fremmatica, 1835.
(2) Si vene bona ggente
A pportarme denare, Tu rumpete la noce de lo cuollo, E da Don Ciommo vieneme a cchiammare ; Si po assomma qua pittema cordiale, P'assiggere cambiale,
Tu dille : Lo patrone è asciuto, e ddorme... No ! dille : Lo patrone è asciuto, e ttorna Quanno de San Martino la campana Co cientomilia botte Dà lo nsignale de la meza notte.
{3) N'ommo de me cchiù sapio (sensé) ed asciortato (avec de la chance) No ne' è, no nce sarrà, ne maie ne' è stato.
<4) Chiste songo
Li vere matremmonie fatte a ggenio, Senza mette pe mmiezo li pagliette.
rario. Ce qui modifie les traits de tous ces compères, c'est plutôt cette verve napolitaine débordant en tournures d'une malice vive et populaire:
Comme? lo stava senz'ammore; E cchill' uocchie scazzatielle M'arrobaieno ehisto core?
Marioncelle ! Marioncelle ! (1).
(1) Nous rapportons avec M. Mêle, Monzù Moliero, dans la revue Flegrea, 20 octobre 1900, le passage des Bontoniste où Donna Manina explique à son père Don Linardo ses idées romantiques sur le mariage :
Manina. Gnopà, lo matremmonio
Vene doppo : so mprimmo li sospire,
Li chiante, li ntressie, \
Le sserenate, e nfine le ppoesie,
Po se fa l'addimmanna : la fegliola
Se mpesta, e se fa rossa : e ppe no mese
Non bb vedè lo zito : tanto dice
Tanto fa chillo povero diavolo, i
Che la nenna acconsente de sposarlo; '
E stammo ancora 'a niente,
Esce na morra po de pretenniente, '
Che lo fanno schiattare pe li scïanche ; )
Lo pâte penza meglio, j
Ne bè darcela cchiù : veneno ncarapo \
Gelosie, chiagnesterie, \
Notifeche, streverie e allucche série... '\
C'est du Molière traduit presque mot à mot, et c'est du Molière tout pur aussi que la prière adressée par Donna Manina et Donna Cocb, la fille et la nièce, à Don Linardo (les rapports de famille mêmes ne sont pas modifiés), \ de changer leurs noms si vulgaires contre ceux de Polissena et Aminta. |
Cocb, Essa (Manina) ha penzato Chiammarse Polissena, Ed io me chiammo Aminta. Nce potete Trovà picco a sti nomme ? Che decite ?
Linardo. Dico che ve tenite care care Li nomme che scegliettero Li compare bonarme, e le commare...
Linardo (se fâche lui aussi des toilettes des jeunes filles) Ste muccoselle feteno d'accise, E bonno arroinarme nzine fine Co sse pomate, e ppommatelle. Trovo Ped ogne pizzo ianche d'ova, tutte Sbattute, e rrebattute; Tante nchiaste de vere speziale ; E ppe ghionta lo latte vergenale.
Da che stammo ncetà se ne so ghiute Na dozzana de larde armanco armanco De puorce casertine...
PREMIERES IMITATIONS ITALIENNES
Avant mênie que sa renommée franchît la frontière, Molière devait trouver des imitateurs italiens dans son propre pays, et précisément parmi ces comédiens de l'art auxquels il avait demandé, à son tour, quelques canevas et la gaieté de ses débuts. Mais un doute se présente à l'esprit du critique. Est-ce que ces comédiens de l'art imitaient Molière, ou reprenaient-ils leur propre bien, en répétant, après la mort du grand maître, les mêmes farces qui avaient égayé, avant lui, l'Italie et la France? Ne se peut-il, en d'autres termes, qu'on attribue à l'influence de Molière ce qui est bien italien et qui paraît moliéresque parce que le poète l'a puisé à la même source? Et ce doute doit nous rendre prudents dans l'examen de l'influence de Molière sur la comédie florissant dans la Péninsule. Mezetin se plaint, dans certaine pièce, de ce qu'Arlequin lui ait volé un manteau qu'il avait lui-même soutiré à Arlequin.
Voici, par exemple, les scenari de Dominique Biancolelli. On sait que ce personnage, devenu illustre sous le masque d'Arlequin, naquit à Bologne, vers 1646 et que le 5 juillet 1661, invité par Louis XIV, qui l'avait demandé au Duc de Parme, il se rendit à Paris, où le public français, malgré la supériorité de Trivelin (Locatelli), lui fit un accueil on ne pourrait plus favorable. On sait aussi qu'il y vécut en laissant après lui une longue dynastie, et que l'on chanta sa mort, je ne dirai pas comme Boileau et La Fontaine avaient pleuré celle de Molière, mais cependant avec une
PREMIÈRES IMITATIONS ITALIEÎfNES
note élevée témoignant de l'estime et de l'affection générale qu'il avait gagnées (1).
J'ai sous les yeux le ms. de ses scenari qui se trouve à la Bibliothèque Nationale de Paris et d'après lequel je vais citer ce qui pourra intéresser mes lecteurs (2). Tout d'abord, consultons la note
(1) Voyez les frères Parfaict, Histoire de Vancien théâtre italien dejmis son origine jusqu'à sa suppression en Vannée 1697. Paris, Lambert, 1753. Consultez aussi LuiQi Rasi, / comici italiani, I (1897), 2, p. 430 sqq. Cfr. encore, pour des remarques particulières, le livre désormais vieux mais toujours intéressant d'AnoLFo Bartoli, Scenari inediti délia commedia deU'arfe, Firenze, 1886, p. XXXV sqq. Les vers sur la mort de Dominique sont rapportés par les frères Parfaict avec cette notice: " M. Devizé annonça la mort de Dominique dans son Mercure du mois d'août 1688, p. 309 et sqq.
Les plaisirs le suivoient sans cesse.
Il répandoit par tout la joye et l'allégresse ;
Les jeux avec les ris naissoient dessous ses pas:
On ne pouvoit parer les traits de sa satyre:
Loin d'offenser elle avoit des appas.
Cependant il est mort: tout le monde en soupire.
Qui l'eût jamais pensé, sans se désespérer,
Que l'aimable Arlequin qui nous a tant fait rire
Dût sitôt nous faire pleurer ?
(2) Fonds français 9328: Le scénario de Dominique (Biancolelli), traduction par Gueulette ou Recueil de sujets (canevas et fragments) de pièces tirées de l'Italien. C'est un vol. en papier de 520 pp. plus le feuillet 276 6i5 ; les pages 511-516 sont blanches. M. Rasi ne paraît pas connaître l'existence de ce ms. Il cite celui de l'Opéra qui n'est pas d'ailleurs moins intéressant. Les frères Parfaict ont donné les titres et le résumé de quelques pièces de Dominique, dans leur Histoire de l'ancien théâtre italien. La Bibliothèque de l'Arsenal de Paris possède un autre ms. de GueuUette, vrai recueil de notices (mss. 3448-3455), sur lequel il est bon de consulter ce que dit M. NicoUe : Henri Nicolle, Thomas- Simon GueuUette et les parades au XVIIP siècle, Revue de France, juin et juillet 1874, tomes X, p. 778, et XI:
Généralement GueuUette jette ses notices dans le même moule. On lit en tête le nom de l'auteur, la date de la représentation, quelques lignes ensuite d'appréciation sur l'œuvre et sur l'auteur, s'il y a lieu, puis l'analyse succincte de la comédie, parfois avec un mot sur les interprètes; tout tracé d'un jet qui semble rapide, sur des feuillets petits in-8'' écrits au recto et au verso. Les plus longues n'ont point 10 pages. Telles qu'elles sont, néanmoins, elles ont un intérêt suffisant. Lorsqu'il s'agit des pièces du jour, on dirait un feuilleton improvisé au sortir de la représentation; il s'en dégage une saveur toute particulière d'actualité faite pour plaire aux gourmets du rétrospectif. „ En tête du premier volume de ces mss. on lit le titre suivant : Notices sur
ToLDo, L* Œuvre de Molière, etc.
des titres à la fin du vol. : ^ Le médecin volant (Il inedico volante) y Le portrait amoureux (Il ritratto amoroso)^ Les dédains ou le dépit amoureux (Li sdegni)^ Le festin de pierre (Il convitato di pietra) avec sa suite (aggiunta)^ La folie d'Eularia (La pazzia d'Eularia)^ Arlequin médecin d'eau douce (Arlecchino 7nedico dacqua dolce)^ Le mari (Il m^arito), L'hypocrite (LHpocrita)^ Le triomphe de la médecine (Il trionfo délia medicina). „
Le triomphe de la médecine^ pour commencer par ce dernier.
les œuvres de théâtre, depuis le théâtre grec jusqu'au XVIIP siècle, par Thomas Simon Gueullette (8 volumes).