Tome VII (ms. 8454; 436 feuillets
Le Théâtre italien :
F. 1-3. Table des 6 vol. de Gherardi.
F. 4-42. Notices sur les pièces du recueil de Gherardi dans un ordre différent.
F. 98. Table du Nouveau Théâtre italien.
F. 94. Extraits ou arguments de plusieurs pièces du Nouveau Théâtre italien^ non imprimées en cette édition de 1729.
F. 144. Suite des pièces du Nouveau Théâtre italien non imprimées dans les 28 volumes.
F. 147-436. Pièces du Nouveau Théâtre italien que j'eus en brochures. Tome VIII (ms. 3455; 209 feuillets):
Parodies du Nouveau Théâtre italien.
Le tome VII indique les pièces qui ont été représentées nprès l'année 1715 (la première, fol. 95: Arlequin bouffon de cour, est du 20 mai 1716) et que nous connaissons, en bonne partie du moins, parce qu'elles ont été imprimées dans un recueil, Le nouveau théâtre italien, que nous allons bientôt citer. A partir du fol. 161, jusqu'à la fin, presque toutes les pièces, dont il est question, sont de plume française. Gueullette les qualifie ainsi: " Comédie française aux Italiens , ou " Comédie aux Italiens. „ Dans le cas contraire il dit: " Comédie italienne „ ou " Comédie en italien. „ Dans ses notices, il parle quelquefois d'imitation de Plaute ou d'imitation des Espagnols, mais jamais d'imitation de Molière.
Il est extrêmement difficile, si non impossible, de deviner par la lecture de ces extraits d'une ou deux pages, griffonnées rapidement, ce que les pièces peuvent devoir à Molière. Les péripéties sont nombreuses et compliquées. Elles appartiennent, je crois, au fonds commun auquel Molière lui-même a puisé.
Toutefois trois comédies m'ont paru, autant que je pouvais juger sommairement, être inspirées de Molière:
(Fol. 128. P). Les effets du dépit (Le dépit amoureux), (21 avril- 1727).
(Fol. 175. 2"). L'amour précepteur (L'amour médecin), (25 juillet 1726).
(Fol. 805. 2'*). L'impromptu des acteurs (L'impromptu de Versailles), (août 1727).
Mais je me hâte d'ajouter que ces trois comédies sont de plume française.
PREMIÈRES IMITATIONS ITALIENNES
n'est qu'une copie du Malade imaginaire. Les frères Parf aict en ont résumé le sens : Scaramouche, riche bourgeois, se croit indisposé, et il est continuellement visité par son médecin, son chirurgien et son apothicaire, dont il s'imagine ne pouvoir se passer. Cinthio, amant d'Eularia, fille de Scaramouche, de concert avec elle, emploie divers stratagèmes pour la voir, et enfin, profitant de la faiblesse d'esprit du père que l'on feint de recevoir docteur en médecine, ces amants obtiennent son consentement à leur mariage. On a ajouté la cérémonie de la bastonnade, tirée de la comédie Le bourgeois gentilhomme^ et des traits plus ou moins spirituels qui n'appartiennent d'aucune manière à Fauteur de Tartuffe. Ajoutons encore que cette pièce a été jouée le 14 mai 1674, environ un an après la mort de Molière.
La maladie de Scaramouche^ telle que je la trouve dans ce ms. de la Nationale, nous présente le gai compère soigné par un médecin (Zanni) qui n'est certainement pas plus sérieux que Toinette, mais les lazzi empêchent de comprendre le véritable développement du scénario. Ce que je trouve à remarquer ici, c'est plutôt un trait qui ne sera peut-être pas perdu pour Regnard (1). Un autre médecin ridicule remplissait sans doute la pièce ^Arlequin médecin d^eau douce^ mais comme la traduction de Gueullette ne reproduit que le rôle de Dominique, il s'ensuit que nous ne connaissons le sens de la comédie, que d'une manière incertaine. Ici, par exemple, Gueullette nous dit: " Il n'y a qu'une harangue assez mauvaise en français sur les médecins „ ; fort mauvaise, sans doute, mais cette harangue fait supposer une action où les médecins ont pu jouer un rôle moliéresque qui nous échappe (2). C'est le cas de V Hypocrite (3), du même recueil, où je ne trouve pas
(1) 11 paraît en efifet que le vrai Scaramouche a été remplacé, à son lit de mort, par un intrigant, qui est en train de dicter son testament lorsque le vrai Scaramouche arrive. Il s'ensuit une scène de " confusion. „ C'est là le sujet du Légataire universel de Regnard, et ce sujet, dont les origines sont fort anciennes, avait déjà inspiré une nouvelle de Cademosto de Lodi. Voyez mon article La frode di Gianni Schicchi dans le Giorn. stor. délia lett. ital., XLVIII (1906), p. 113 sqq.
(2) Ms..cité, p. 284.
(3) Ibid., p. 289 sqq. L'hypocrite {!" Acte). " On m'apporte dans une valise; le Capitan vient en demander la raison, je lui réponds qu'il m'a dit en partant de mettre là-dedans ce que j'avais de plus précieux, et nous battons
même une trace de Tartuffe^ parce que l'hypocrite n'est pas mis en relation avec le rôle de Dominique, et partant nous ne le voyons pas paraître sur la scène !
Dans La double jalousie (Le doppiegelosiej, Arlequin est îoicé d'épouser Diamantine et Octave a recours à des coups, ainsi que
à la porte de l'hôtellerie : la servante, qui en soi-t, heurte rudement Scaramouche, qui tombe avec un autre valet qui a encore une autre valise sur l'épaule. Dans cette scène nous cherchons le Docteur: il arrive, je l'embrasse, et puis je lui demande qui il est : il dit qu'il faut appeler Eularia : je prends un sifflet et je la siffle. Scaramouche me querelle, je prends une batte de carton qui est par derrière, à ma ceinture, et je l'en frappe sur la tête; il tombe et dit qu'il est mort de ce coup de bâton. Le Docteur m'arrête, et comme je lui fais voir que ce prétendu bâton n'est que du carton, il dit à Scaramouche qu'il n'en aura que la peur.
Je viens avec un portefaix et je lui dis de se charger de ma valise; il me parle le français que je n'entends pas, cela fait un lazzi, avec lequel nous finissons l'acte.
Acte II. Je me plains au Docteur de ce que Briguelle m'a donné un soufflet, et lui dis qu'il faut qu'il soit pendu. Il me répond que cela n'est pas juste, mais qu'il faut qu'il me paye un écu pour ce soufflet, que c'est le prix ordinaire: je fais là-dessus des lazzi, etc. Scaramouche donne à porter à Briguelle et y attache le pâté et à moi une bouteille de vin d'Espagne. Je fais le lazzi de lécher le pâté, et de vouloir boire. Il lie les mains par derrière à Briguelle avec le pâté, et à moy aussi par derrière la bouteille, et la main droite; je dis à Briguelle qu'avec la main gauche, je ferai en sorte que nous pourrons boire et manger. Le Docteur, qui m'entend, va chercher une petite boëte, dans laquelle il m'enferme la main à clef; il s'en va, nous sommes d'abord fort embarrassés, ensuite Briguelle se tourne du côté du parterre, je mets un genouil en terre, et je mords à même le pâté, puis je me retourne à mon tour, et lui donne à boire de ma bouteille, dont il tire le bouchon avec les dents; puis je dis * à toi, à moy, à toi, à moy „ jusqu'à ce que Scaramouche survienne qui, après nous avoir examinés, nous rosse et nous chasse, et cela finit le 2« acte.
Acte IIL Le Docteur me dit de rester avec sa fille, qui est une virtuose, ce qui m'instruira de bien des choses. Elle me demande si j'ay fait mes études, je lui réponds que je sais la grammaire, la logique, la philosophie, qu'il ne me manque que de savoir lire : elle me demande comment on dirait Arlequin en latin: elle me fait tendre la main, me donne sur les doigts, en disant: Il faut dire Arlequinius. Elle prononce du latin, qu'elle me fait répéter, et pour récompense elle me donne une bague.
Le docteur survient avec Scaramouche. Je demande au dernier comment on l'appelle en latin. Scaramuccia. Je lui fais tendre (la main) et lui dis Scaramouccia. Dans le lazzi des sonnettes, je m'en attache une au derrière ; Scaramouche ne comprend pas ce qui peut faire aller cette sonnette.
Le Docteur me propose de traduire en françois: arma virumque cano
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l'Alcidas de Molière, pour l'y persuader, bien que le zanni déclare que son père " n'a jamais contracté de mariage et qu'il veut en user ainsi „. Diamantine rosse ensuite Arlequin, continue ses amours avec Trivelin et le bonhomme déclare : " Je suis... enrôlé dans la grande confrairie des cocus „. Est-ce là un souvenir de Dandina
Dans le Capricieux^ de la même année 1667, Arlequin se présente à Eularia, sous le nom du marquis de Blanchefleur, " se peigne sur la scène, étale les beautés de sa toilette, prétend que le carrosse vienne (1') attendre dans l'antichambre „. Une note du ms. ajoute qu'Arlequin y joue le rôle du valet étourdi. Notre pensée court naturellement à la pièce de Molière du même nom, mais ce n'est là qu'une simple hypothèse, et c'est plutôt du marquis Mascarille qu'il s'agit.
Dans la Hotte (1667) Arlequin paraît en médecin bouffon et guérit Eularia, malade d'amour. De La folie d' Eularia^ Gueullette remarque seulement : " il n'y a rien ici à prendre de cette pièce, le rôle d'Arlequin est peu de chose „, mais que savons-nous de celui de l'héroïne? L'hôpital des fous pourrait nous rappeler l'aventure . de Monsieur de Pourceaugnac^ toutefois le scénario^ rapporté et traduit par GueuUette, ne nous donne là-dessus aucun renseignement positif; il en est de même du Portrait amoureux^ et quant à la pièce des Dédains ou Le dépit amoureux^ nous apprenons seulement que Dominique " par des récits très embrouillés (met) martel en tête entre les amans et les maîtresses „, ce qui n'est pas fait pour nous éclairer davantage sur ses rapports avec la comédie homonyme de Molière. Un autre rôle de Dominique traduit par Gueullette (1), Arlequin et Scaramouche juifs errants de Bahylone^ nous apprend que l'artiste italien y jouait " la parodie de Phèdre et Hyppolite „ de Racine.
Malgré l'incertitude de ces renseignements, il nous semble qu'il
Troye qui primus ah oris; je lui dis : cela est fort aisé, cano un chien, arma armé, virumque de verre, qui prit Troye une truye, ah oris, par les oreilles. „
On reste étonné que tout cela pût amuser un public auquel Molière avait appris le culte de l'art, et Ton n'est pas moins étonné de voir qu'il n'y a rien ici qui explique le titre d'hypocrite. Est-ce le Docteur qui le joue? Est-ce lui qui trompe Scaramouche? Il en est de même de beaucoup d'autres de ces pièces, et il est prudent, pour cela, de se contenter d'indiquer les ressemblances du titre, auxquelles d'ailleurs il ne faut pas se fier non plus.
(1) Ms. cité, p. 390.
y a ici des traces des mêmes sujets qui ont défrayé la muse de Molière ; ce que nous ignorons plutôt, c'est si l'inspiration est tirée du grand maître ou des scenari plus anciens, les mêmes auxquels le poète de Tartuffe est redevable de quelques traits. Il est possible, par exemple, que Le inédecin volant de la troupe de Biancolelli ne soit que ce Medico volante italien dont nous avons déjà parlé, mais La maladie de Scaramouche ou mieux encore Le triomphe de la médecine descendent plus probablement du Malade imaginaire. Il ne faut pas oublier non plus que les imitations citées de Phèdre et Hyppolite sont là pour nous indiquer comment les comédiens de l'art avaient recours quelquefois, du moins pour les parodier, aux inspirations du théâtre français.
Ce doute s'éclaircit lorsqu'on iDarcourt les sujets de plusieurs comédies italiennes que l'on trouve dans un autre ms. français de la fin du XVn® siècle (1). Les pièces ont aussi des rapports étroits avec les scenari de Biancolelli, dont nous venons de parler. Voyez Isabelle muette par amour (2). " Isabelle sort et se plaint par signes du tort qu'on lui a fait, le vieillard la ramène dans la maison et dit à Mezetin d'aller faire publier partout que quiconque la guérira, s'il est gentilhomme, l'épousera, et s'il ne l'est pas, aura cinq cents écus „.
Alors on voit paraître " Arlequin et Mezetin en médecins, qui disent qu'ils n'ont qu'à dire qu'ils sont médecins, qu'ils sont venus pour guérir Isabelle, que peut-être elle i^ourra parler, et qu'il (c'està-dire Arlequin) gagnera une bonne somme d'argent. Mezetin dit: Mais si on va vous interroger sur la médecine, comment répondre ? — Comme font les autres médecins, dire tout ce qui vient à la bouche, quand on à la robe „ et ici ils font " les la^si de la médecine „ et d'autres bouffonneries d'un goût bien douteux. Dans la scène suivante, Colombine '^ avertit Cintio de tout ce qui se passe et qu'Isabelle luy a dit de le venir avertir qu'elle fait la muette pour l'amour de luy, qu'il n'a qu'à se mettre en médecin et que si tost qu'elle le verrait faire semblant de lui donner des remèdes, que la parole luy reviendra et que puis il l'épousera „. N'est-ce pas là l'aventure de L'amour médecin^ avec quelques souvenirs du Médecin malgré lui!
(1) Ms. de la Bibliothèque Nationale de Paris, fonds français, 9329.
(2) Ms. cit., p. 89.
PREMIÈRES IMITATIONS ITALIENNES
Plus loin le doute s'éclaircit encore davantage. L'étourdi^ du même répertoire, est bien celui de Molière (1). Comparez, par exemple, la scène suivante à celle de notre écrivain : ^ Colombine vient qui parle d'une bourse qu'elle vient de recevoir, elle la montre; Ai'lequin regarde où elle la met, luy dérobe (sic), la laisse à terre et la pousse, en parlant, avec son pied. Octave vient qui la ramasse et demande tout haut à qui est la bourse. Colombine se retom-ne et dit que c'est à elle, il luy rend et elle s'en va. Arlequin le querelle de l'avoir rendue et luy dit que c'estoit luy qui Ta voit prise pour tascher d'avoir l'esclave d'entre les mains du
marchand „ Il y a échange de personnages, car c'est Anselme
qui, dans la comédie de Molière, joue le rôle que l'on attribue ici à Colombine, mais quant au reste on dirait un calque. Vous rappelez-vous la scène de Molière? (2). ^ Mascarille prend la bourse (d'Anselme) et la laisse tomber „ :
Lélie (ramassant la bourse) : A qui la bourse ? Anselme : Ah dieux ! elle m'étoit tombée
Et j'aurois après cru qu'on me l'eût dérobée !...
et Mascarille ne se désespère pas moins que le eanni :
Oui, bouiTeau, c'étoit pour la captive
Que j'attrapois l'argent, dont votre soin nous prive.
La même étourderie, avec le marchand de l'esclave, anime les deux pièces, de sorte que le doute s'évanouii-ait tout à fait, s'il n'y avait cet Inavvertito de Barbieri auquel Molière doit l'ébauche de son Etourdi et qui pourrait être la source directe des deux pièces.
Voyons encore, toujours dans le ms. cité, Arlequin dupé par sa femme : " Arlequin sort et se plaint de sa femme qui le fait enrager à cause qu'elle est de qualité et que lui n'est qu'un artisan qui est pourtant riche, mais qui a été assez malheureux de prendre plus haut que luy ; dont il enrage. „ Taselet ou Tatelet {taser^ en plusieurs dialectes italiens du nord, signifie se taire) — car je le trouve écrit des deux manières — " sort de la maison d'Arlequin qui le regarde et luy demande ce qu'il vient de faire là-dedans. Ta-
1(1) Ms. cit., p. 2.
selet fait des lassi de paix. Chut, motus, j'ay peur qu'on ne nous écoute : et après, il dit à Arlequin que s'il ne vouloit rien dire à personne, il luy diroit ce qu'il vient de faire là-dedans; il (Arlequin) lui promet de n'en parler à personne : il lui dit que c'est le seigneur Octave qui est gentilhomme de son village, que c'est un fort honnête homme, qui luy a donné trois pistoles pour la peine d'avoir porté une lettre à la maîtresse de là-dedans, que de plus, il a trouvé une nommée Colombine, dont il a gagné l'amitiéi etc. „ Souvenez-vous de George Dandin : Le héros de la pièce voit Lubin, et lui demande ce qu'il vient de faire. Lubin répond tout d'abord qu'il ne peut parler, mais Dandin insiste :
Lubin : Le mari, à ce qu'ils disent, est un jaloux qui ne veut pas qu'on fasse l'amour à sa femme ; et il feroit le diable à quatre si cela venoit à ses oreilles. Vous comprenez bien ?
George Dandin : Fort bien.
Lubin : Il ne faut pas qu'il sache rien de tout ceci.
George Dandin : Sans doute.
Lubin : On le veut tromper tout doucement. Vous entendez bien ?
George Dandin: Le mieux du monde.
Lubin : Si vous alliez dire que vous m'avez vu sortir de chez lui, vous gâteriez toute l'affaire. Vous comprenez bien ?
George Dandin : Assurément. Hé ! comment nommez-vous celui qui vous a envoyé là-dedans?
Lubin : C'est le seigneur de notre pays...
Remarquez encore cette ressemblance avec le " G-entilhomme du village „ de Taselet.
L'Arlequin du scénario se plaint, en outre, au " vieillard „, c'està-dire à son beau-père, de la conduite de sa fille. " Le père luy dit qu'il est bien heureux d'avoir une femme de son mérite et de sa qualité (toujours cette qualité qu'on jette à la figure du bonhomme!), qu'il ne sçait pas ce que c'est que d'avoir une femme du sang dont elle sort. Arlequin dit qu'elle sorte du sang qu'elle vou-
droit et qu'il vaudroit mieux pour luy qu'il eût pris quelque
bonne païsanne (c'est " la bonne paysanne „ dont parle Dandin) que d'avoir épousé une fille de qualité. „ Le Père répond " de prendre garde d'offenser sa fille, attendu que sur le point d'honneur elle est délicate... „ Enfin Octave arrive. Le vieillard lui de-
PREMIERES IMITATIONS ITALIENNES
mande des explications, ainsi que Monsieur de Sotenville à Clitandre. Octave se plaint de cette médisance bien étrange, de Taudace d'Ai'lequin, etc. — Nouvelles confidences de Taselet à Arlequin, qui tâche en vain de parer ces coups.
Au troisième acte, Taselet récite un monologue qui n'est pas sans ppeler celui de Hali dans le Sicilien : "' voilà une sotte nuit d'estre si noire, je crois qu'elle s'est trempée dans l'encre ou bien qu' elle a pris l' habit de quelque charbonnier. „ Molière avait parlé de l'habit de Scaramouche. Octave appelle Isabelle, jeu de la fenêtre, Arlequin sort à son tour, écoute et s'aperçoit encore une fois qu'on le trompe. C'est le début du m* acte de George Dandin. Le héros de Molière, s'adressant à son valet Colin : " Je te dis que tu ailles de ce pas trouver mon beau-père et ma belle-mère et leur dire que je les conjure de se rendre ici tout-à-l'heure. „ Le mari du scénario prend lui aussi la résolution d'appeler " un de ses domestiques, il luy dit d'aller vite chercher le Père de sa femme et de luy dire qu'elle est dans la rue. „ En effet Isabelle — la femme d'Arlequin — a eu la malheureuse idée de sortir, et son mari s'est hâté de fermer la porte: " Ha! Madame la Carogne, s'écrie le mari, vous voilà à l'heure qu'il est, à jaser avec votre galant dans la rue... „ et Isabelle: " Mon cher amy, je vous prie d'avoii' la bonté de vouloir m'ouvrir; je vous promets que dorénavant je ne vous donneray aucun sujet de plainte. „ Ce " Madame la Carogne ^ nous l'avons entendu tel quel dans la Jalousie du Barbouillé (1) et Arlequin fait ici la même remarque que son prédécesseur: "je suis présentement votre petit mary, votre cher enfant „ (2).
Le dénouement est aussi le même dans les deux, ou, pour être plus exact, dans les trois pièces. Isabelle " fait signe de se tuer et crie: Ha, je n'en puis plus. Arlequin: La carogne seroit-elle assez
(1) La Jalousie du Barbouillé (se. XI).
Le Barbouillé (à la fenêtre) et d'où venez-vous, Madame la carogne, à
l'heure qu'il est et par le temps qui fait?
Angélique. Hé ! mon pauvre petit mari, je t'en prie, ouvre-moi, mon cher petit cœur.
(2) George Dandin (III, 8).
Angélique. Hé mon pauvre petit mari, je vous en conjure.
George Dandin. Hé ! mon pauvre petit mari ! Je suis votre petit mari maintenant, parce que vous vous sentez prise.
folle de s'être tuée pour me faire pendre? Il sort. „ C'est ce qu'avaient dit et fait Barbouillé et Dandin. Isabelle rentre, ferme la porte, son noble père arrive, voit son gendre dans la rue et sa fille à la fenêtre, montée sur ses grands chevaux, qui proteste au nom de ses ancêtres. Et il oblige, en effet, le malheureux à se mettre à genoux devant sa tendre moitié. C'est là du Molière tout pur (1).
Isabelle (dit) : ... voilà la vie qu'il fait tous les jours.
Le Père : Comment, pendart, vous êtes assez hardy de m'envoyer dire que ma fille est dans la rue avec son galant, et c'est vous qui êtes saoul comme un cochon ; allez, vous n'êtes qu'un marault, et il faut que vous demandiez pardon tout à l'heure à votre femme.
Voyez encore une autre pièce de ce même recueil, portant pour titre Les médecins railles. La scène représente 1' " Ecole de Médecine „, et Arlequin " est dedans la grande chaise „, pour recevoir un nouveau confrère:
Arlequin (dit au reste des médecins): Messieurs, vous voyez que l'heure presse. Monsieur le Doyen ne vient point, je trouverois à propos de commencer.
Tous les médecins : Vous avez raison.
Arlequin (dit à l'étudiant) : Monsieur, vous pouvez commencer.
UÉtîidiant : Messieurs, depuis que l'orviétan a détruit l'usage de la médecine, il est présentement si peu de malades qu'au lieu de les guérir, nous devrions songer à les multiplier : sans les désordres du cabaret, nous n'aurions presque plus de pratiques et toute notre Faculté seroit aux abois.
Au nombre des remèdes qui guérissent toute sorte de maux, l'étudiant rappelle la comédie, et, il va sans dire, la comédie des Italiens. On lui demande pourquoi les médecins parlent latin», dans leurs consultations, et l'étudiant explique que c'est pour " cacher (leur) ignorance au public. C'est pourquoi nous affectons de parler
(l) Jalousie du Barbouillé, se. XIT. Angélique (à son père, indiquant son mari) : " Mais voyez un peu, le voilà qui est soûl... „ et dans George Dandin, III, 12, Angélique se plaint de même que " le vin et la jalousie „ aient troublé " la cervelle de son mari „ ; son père, Monsieur de Sotenville, oblige, lui aussi, le malheureux à s'agenouiller devant sa femme.
George Dandin. A genoux?
M. de Sotenville. Oui; à genoux, et sans tarder.
PREMIERES IMITATIONS ITALIENNES
™ jargon meslé de grec et de latin et d'autres langues, où le diable, tout habile qu'il est, ne pourroit rien comprendre. „ On lui demande mcore :
Monsieur, me diriez-vous combien un habile médecin doit faire durer une laladie ?
L'Etudiant : Cette question, toute difficile qu'elle est, se peut résoudre en :ois paroles ; il faut sçavoir si vous entendez parler d'un jeune ou d'un hâeux médecin, parce qu'un vieux médecin expédie bien plus vite, et qu'un f^ jeune est un peu plus humain.
Mais voilà arriver le Doyen qui s'enrage de ce qu'on a commencé sans lui. Il injurie tout le monde; les autres médecins et Arlequin ripostent de plus belle, et il s'ensuit une scène de confusion, de cris et de horions. Faut-il rappeler encore le troisième intermède du Malade imaginaire et les réponses du BachelieitLS au Praeses?
Clysterium donare, Postea seignare, Ensuita purgare.
Et l'enthousiasme de la Faculté:
Vivat, vivat, vivat, cent fois vivat, Novus doctor qui tam bene parlât !
Mille, mille annis, et manget, et bibet,
IEt seignet et tuât!
Il se peut que nous ayons affaire à une réclame, débitée comme l'ordinaire par des bateleurs, mais n'oublions pas cependant que f olière avait chanté, lui aussi, " la grande bonté de l'orviétan ! „ Outre ces pièces, citons d'autres comédies italiennes, dont les [très seulement sont parvenus jusqu'à nous, mais ces titres sont si xpressifs, qu'ils marquent d'eux-mêmes de quoi il est question. Voici, par exemple, des scenari joués à Paris: Il cornuto per opinione ou Le cocu imaginaire (10 novembre 1716), Lo smemorato o Lelio amante distrait o ou L'étourdi ou Lélie amant distrait (6 juin 1716), Arlecchino garzone geloso ou Arlequin garçon jaloux (6 mars 1747), La moglie gelosa ou La femme
ik.
jalouse^ de Riccoboni père (7 juin 1716), Le furherie di Scappino ou Les fourberies de Scapin, par Romagnesi (15 juillet 1741), Le gelosie dei maritati ou Les jalousies des gens mariés (16 septembre 1717), etc. (1).
Que l'on consulte aussi, non sans quelques précautions, ce Nouveau théâtre italien^ publié par Luigi Riccoboni (2), et l'on y retrouvera bien des pièces portant les mêmes titres que celles de Molière ou indiquant des sujets identiques: '"' Arlequin valet étourdy^ comédie italienne en 3 actes, 8 juin 1716; en italien II servo sciocco (Le serviteur sot). M. Dominique (Biancolelli) l'avoit jouée autrefois à la foire. Arlequin tourmenté par les fourberies de Scapin^ comédie italienne en 3 actes, 28 juin 1716; en italien Le disgrazie d'Arlichino (Les malheurs d'Arlequi?i) „ que Riccoboni compare aux Fourberies. " La Femme jalouse^ comédie italienne en trois actes, 7 juin 1716, en italien La moglie gelosa „ de Riccoboni (Lelio). Le sujet en est indiqué. Il s'agit d'un mari qui aide certaine intrigue galante ; ce qui donne lieu aux soupçons de sa femme, comme dans le Cocu. " Les fourberies d'Arlequin^ comédie italienne en trois actes par Lelio, 25 janvier 1726. „
Jetons un coup d'oeil rapide sur d'autres pièces du même recueil. L'Heureuse trahison ou les Furberie di Scapino est due toujours à la plume de Luigi Riccoboni (Lelio); La force de Tamitié^ est du même auteur et met en action, d'après le Cocu imaginaire^ les équivoques causés par un portrait. Le mariage entre les vivans et les morts, comédie italienne (1722), joue un valet étourdi, de la souche de Lubin de George Dandin, rapportant à Pantalon ce que celui-ci devrait ignorer : et Pantalon, bien qu'il soit sur ses gardes et fasse de son mieux pour parer les coups, arrive toujours en retard, ainsi que le héros moliéresque. Dans le Sincère à contre-temps de Riccoboni, Lelio commet toutes les imprudences qui l'ont rendu célèbre dans V Etourdi de Molière. Enfin dans le Temple de la vérité de R-omagnesi (1726), nous rencontrons la scène comique d'Arlequin, parlant à l'echo et s'étonnant d'entendre répéter sa dernière syllabe; les lecteurs se sou-
(1) Voyez Bartoli, ouvr, cité, Scenari inediti délia commedia delVarte, Florence, 1880, p. XXXIX et sqq.
(2) Paris, 1729. Cfr. Le Catalogue alphabétique des comédies (1716-1729).
PREMIÈRES IMITATIONS ITALIENNES
viennent sans doute du premier intermède (n" se.) de la Princesse d'Élide: Moron et un Echo.
Riccoboni nous indiqjie aussi d'autres comédies italiennes jouées en France et qui, d'après les extraits qu'il nous en donne, ne seraient que des reproductions des scènes le plus célèbres de Molière, mais il a soin de déclarer que ces pièces italiennes ont précédé l'œuvre du poète français, et que c'est celui-ci qui est redevable -de ses inspirations à la comédie de l'art (1). Tout cela est possible, mais lorsque ces comédies portent la signature de Lelio, on peut supposer que Molière ait servi à son tour de modèle, et l'on doit faire la part encore des exagérations de l' amour-propre national, d'autant plus sensible chez un écrivain qui se proposait le but
(1) " Arlequin persécuté par le Basilico (sic) del Bernagasso, comédie italienne -en 3 actes (16 juillet 1716). Pièce très ancienne, ainsi nommée parce que c'est un gueux qui, sous ce nom, s'introduit chez Arlequin, riche marchand, et qui le chasse ensuite de sa maison. Elle fut jouée par les anciens Italiens, sous le titre de Dragon de Moscovie. ,
* Arlequin rival du Docteur pédant scrupuleux, comédie italienne en 3 actes (21 juillet 1716), en italien II Dottor pédante scrupoloso. De cette pièce et d'une autre intitulée II dottor Bachetone (sic) M. Molière a pris entièrement son Tartuffe, qu'il n'a fait que mettre en vers. Dolet et la Place ont représenté aux foires cette pièce, plusieurs fois, sous le titre de L'Écolier ignorant et Le Pédant scrupuleux. „
" Arlequin cocu imaginaire, comédie italienne en 3 actes (10 novembre 1716), en italien II cornuto per opinione. M. Molière a tiré son Cocu i^naginaire de cette comédie italienne. „ C'est évidemment le même Cocu dont nous avons parlé tout à l'heure.
* La fille crue garçon, comédie italienne en 3 actes (30 mai 1716), en italien L'Intéresse o la filia (sic) creduta maschio. Cette pièce est de Secchi, elle a été augmentée par M. Lelio de plusieurs scènes, surtout au dernier acte et au dénouement. C'est de Rette pièce que M. Molière a pris son Dépit amoureux. ,
" L'infortuné mariage d"" Arlequin, comédie italienne en 3 actes (27 novembre 1718), en italien Le nozze sfortunate d'Arlichino, pièce ancienne qui a servi de modèle à M. Molière pour son Pourceaugnac. ,
* Lelio amant étourdi, comédie italienne en 3 actes (17 juin 1716). Cette pièce fut remise au théâtre le 5 mai 1728, sous le titre des Contretems ou Vamant étourdi. C'est de cette source que M. Molière a pris tout le canevas de son Étourdi, qu'il a pourtant augmenté et chargé d'autres scènes. „
" Pantalon amant malheureux ou Arlequin valet étourdi et dévaliseur de maisons, comédie italienne en 3 actes (27 mai 1716), en italien Le case svaligiate. M. Molière en a fait la pièce des Fâcheux ^, etc.
de chanter les gloires de l'art dramatique de la Péninsule. Et quelle gloire plus éclatante que celle de démontrer que Molière lui-même, c'est-à-dire le plus grand poète d'entre les comiques modernes, avait eu recours à des sources italiennes?
J'ai analysé autre part le Basilisco du Berganasso (1) et quant à La fille crue garçon^ il est évident que Lelio, tout en connaissant la pièce de Secchi et l'inspiration que Molière en avait tirée, aurait eu tort de ne pas se souvenir, dans sa reproduction, des scènes originales du Dépit amoureux. D'ailleurs n'y a-t-il pas un certain air de mépris injustifié, sous tous les rapports, dans l'accent de Lelio qui, en parlant à^ Arlequin rival du Docteur pédant scrupuleux et du Dottor Bacchettone^ s'écrie que Molière a tiré de là " entièrement son Tartuffe^ qu'il n'a fait que mettre en vers „ ? N'a-t-il pas l'air ce brave Lelio de traiter Molière de pair à pair lorsqu'il ajoute ensuite que de Vlntérêt (y Intéressé) de Secchi, le poète français " a pris son Dépit amoureux „ et que de la même pièce italienne "il (Lelio) a tiré ^d. Fille crue garçon^ ^ augmentée ''de plusieurs scènes, surtout au dernier acte „ ? Pourquoi n'ajoute-t-il pas que Molière aurait bien pu suivre son exemple au lieu de " copier „ mot à mot le modèle italien? N'est-ce pas un jugement aussi expéditif qu'une cure de M. Purgon, que celui qui se rapporte aux Maisons dévalisées (Case svaligiate) : ^ Molière en a fait la pièce des Fâcheux „ ? On connaît cette comédie qui se lit aussi dans les scenari de Domenico Biancolelli, et qui n'a aucun rapport sensible avec la bluette du poète français. Ces accusations de plagiat, répétées avec tant d'acharnement, témoignent à la fois de la malice des rivaux de Molière et de la vanité des comédiens de l'art, se mettant ainsi, avec lui, sur un pied d'égalité.
La comédie a soggetto depuis la seconde moitié du XVII' siècle s'est bornée en France, le plus souvent, à reproduire ou à parodier les pièces qui étaient à la mode, et Molière surtout devint, pour ainsi dire, le fournisseur attitré de ces troupes. Mais il s'agit d'imi-
(1) Le Basalisco di Bernagasso et le Tartuffe dans le Bulletin italien, avriljuin 1907. Cfr. sur le même sujet, si répandu dans la Péninsule: Le prodigalità d'Arlichino mercante opulentissimo perseguitato dal Basilisco del Bernagasso d'Etiopia, comedia delV eccellentissimo signor D. Domenico Gioanelli, etc., Venise, Lorisa, 1693.
PREMIERES IMITATIONS ITALIENNES
tations dues en général à des plumes françaises, et qui ne rentrent plus dans notre sujet (1).
(1) En effet le théâtre qu'Évariste Gherardi a appelé italien (voyez sur ce recueil, pour les renseignements bibliographiques, l'étude citée de M. Oskar Klinger, Die Comédie italienne in Paris nach der Sammlung von Gherardi, Strasbourg, 1902), est fort peu italien, pour ce qui est des écrivains qui en ont composé les pièces. Ces collaborateurs répondent aux noms de Fatouville, Regnard, Dufresny, Montchesnay, Palaprat, La Motte, Le Noble, Brugière de Barante, Mongin, Boisfran; deux d'entre eux sont italiens: Louis Biancolelli, l'aîné du célèbre Dominique (mais italien d'origine seulement) et Gherardi. Les auteurs de trois de ces comédies, Ulisse et Circé, Les aventures aux Champs-Elysées et le Bel Esprit, ne sont connus que par leurs initiales. Jusqu'à quel point les comédiens de la Péninsule ont-ils collaboré à la formation de ces pièces, en suggérant les sujets et les personnages ? Jusqu'à quel point a-t-on reproduit des pièces de l'ancien répertoire italien en leur faisant subir ces transformations que les temps nouveaux et le public exigeaient?
Je pense que les auteurs français, dont je viens d'indiquer les noms, ont composé le plus souvent de leur tête, sans aucune collaboration directe des auteurs d'au delà des Alpes, qui devenaient, eux aussi, de plus en plus français. Quoi qu'il en soit, voici, d'après mes recherches personnelles, les inspirations que cette comédie pseudo-italienne a tirées de Molière, et que je dispose par ordre de sujets :
Imitations des Précieuses ridicules et des Femmes savantes. Arlequin se déguise en noble, dans L'Homme à bonne fortune de Regnard (1690X et dans les Schies françaises, de la même pièce, il se présente à des dames et entre sur la scène dans un " fiacre , qu'il refuse de payer. Les porteurs se fâchent, menaçant de le battre et Arlequin s'exécute, ainsi que son aïeul Mascarille. Dans Arlequin empereur dans la lune de Fatouville (1684), Isabelle est précieuse de même que l'autre Isabelle du Banqueroutier, du même écrivain (1687). * Et mercy de moy, s'écrie la soubrette Colombine, ne vous déferez-vous jamais de vos jargons de précieuse ? , Et dans la Cause des femmes (1687) nous rencontrons une troisième Isabelle parlant de la sorte à un jeune homme qui la courtise: " Voilà, monsieur, une surérogation d'encens, qui échapperoit à peine à la complaisance la plus prodigue. Venez-vous icy de guet-apens pour assiéger ma simplicité? „ Toutes ces femmes dédaignent l'amour vulgaire et le mariage, et une quatrième Isabelle, dans Mezzetin grand sophy de Perse de Montchesnay (1689), dit à Colombine: " Défais-toi de ces préjugés populaires et cesse de m'opposer à ces impudentes, qui ne rougissent point de borner toute leur félicité à la possession d'un homme. „ Dans la Fille savante de Fatouville (1690) on répète le discours d'Armande à Henriette. Angélique (à sa sœur Isabelle) : * Ah ! c'est donc la noce qui vous gourmande, ma mignonne, et qui vous fait parler avec tant de vigueur ? Allez, n'avez-vous point honte d'asservir si indignement la raison à la nature?... „ Mais Isabelle répète le raisonnement d'Henriette en faveur de cette bonne nature qui peuple la terre. Bélise (le nom même indique l'origine mo-
Il n'en est pas de même lorsqu'il s'agit de certaines pièces de l'art jouées en Italie, où la force de la tradition devait l'emporter
liéresque), dans la Baguette de Regnard et Dufresny (1698), est peinte comme une fausse savante qui loue les auteurs anciens mais qui, d'après l'avis de Roger, dormirait " plus volontiers avec les modernes. „ Et Angélique, dans la Fille savante, répète à son père Tortillon la leçon que Cathos et Madelon voulaient donner à Gorgibus. " Tortillon. Ma chère fille, je te donne le bonjour. Angélique. Ah ciel ! ne vous déferez-vous jamais de vos abords populaires qui choquent l'oreille et qui scandalisent le bon sens? „
Dépit amoureux. Il inspire une pièce d'Évariste Gherardi, Retour de la foire de Bezons (1695) et L'Embarras des richesses de d'Allainval.
Médecins ridicules et Malades imaginaires. C'est une mine qui a été très exploitée par les auteurs de ce théâtre. Dans Arlequin chevalier du Soleil de Fatouville (1685), Pasquariel conseille à Arlequin d'entrer dans la Faculté. * Je ne sais, répond celui-ci, ni lire, ni écrire. „ N'importe, repartit le premier; " ce n'est pas la science qui fait le médecin heureux. C'est l'effronterie et le jargon. „ Et le jeune docteur, l'un des personnages de cette comédie, explique ainsi son habileté:
" Je saigne, je purge, je sonde, je bistourise, je scie, je ventouse, je rogne, je déchique, je romps, je fends, je brise, j'arrache, je déchire... „ Ici et dans Isabelle médecin du même auteur (1685), les membres de la Faculté sa disputent et se donnent même des coups. Ailleurs, dans Les intrigues d'Arlequin aux Champs Éhjsées, on reproduit la consultation de Toinette dans le Malade imaginaire. La feinte malade inspire aussi Les bains de la porte Saint-Bernard de Boisfranc (1696), où Arlequin joue le rôle de Sganarelle: " Je voudrais que vous eussiez la rogne, la gale, la teigne ou la peste, vous connaîtriez la force de mes remèdes. ,
Le Misanthrope et Tartuffe. Les deux pièces sont fondues en Arlequin Misanthrope de Barante (1696). Colombine s'étonne d'entendre le protagoniste parler de certains plaisirs que son austère sagesse devrait dédaigner, mais il riposte qu'il suffît de sauver les apparences.
Monsieur de Pourceaugnac, La Comtesse d' Escarbagnas et Les Marquis ridicules. Les Pourceaugnac peuplent la scène du recueil de Gherardi. Voici tout d'abord Pasquariel de la Lingère du Palais de Fatouville (1682). Il est sur le point, lui aussi, d'épouser une jeune et jolie demoiselle, la fille de Scaramouche, mais Arlequin, qui garde rancune à son camarade, jure de faire échouer ce mariage. Il se déguise partant en nourrice et assaille le malheureux, à la présence de son futur beau-père, par un flot d'injures. Pasquariel a promis de l'épouser et doit tenir sa parole. Arlequin-nourrice tire ensuite d'un panier un bébé gras et rouge, qui crie de toute la force de ses poumons : " papa, papa. , On fait encore passer Pasquariel pour un joueur endetté et on l'enferme dans une maison de fous: bref, il court, une à une, les aventures de son devancier. Dans le Divorce de Regnard (1688) Arlequin arrive, sur la scène, en habit de voyage, poursuivi par tous les badauds de la ville; c'est l'entrée de l'avocat
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PREMIÈRES IMITATIONS ITALIENNES 257
sur rimitation littéraire. C'est ainsi qu'en parcourant les scenari publiés par Adolfo Bartoli (1), si quelques titres, savoir UÉtourdiy
If
limousin; l'on trouve un troisième M. de Pourceaugnac, avec l'intrijçant Sbrigani aux trousses, dans la Foire de Saint-Germain de Regnard et Dufresny (1695).
Quant à la comtesse d'Escarbagnas, nous la voyons reparaître dans la Cause dea femmes de Montchenay (1687), et dans d'autres pièces, son souvenir se mêle à celui de Bélise.
Les marquis sont aussi fort nombreux. Le Banquerotier de Fatouville (1687) est précédé par un prologue, où un soi-disant bel-esprit déclare, ainsi que le marquis de la Critique de V École des Femmes, qu'il se rend au théâtre pour siffler ce qui plaît à tout le monde. Citons encore Arlequin dans le Divorce de Regnard (1688), le marquis du Marchand dupé de Fatouville (1688), le Baron de Plat- Gousset de la Critique de V Homme à bonne fortune, de Regnard, Arlequin dans la Fontaine de sapience, de Barante ou de Biancolelli, etc.
L'aventure arrivée jadis à M. Jourdain, dans Le bourgeois gentilhomme, de marier sa fille à un prince turc, a suggéré sans doute celle à' Arlequin empereur dans la lune de Fatouville (1684), où le docteur Balouard marie Isabelle ce souverain puissant qui donne son nom à la pièce. La cérémonie burlesque de Balouard qui reçoit l'ordre de la lune, est bien connue elle aussi aux lecteurs de Molière.
Dans Colombine avocat pour et contre, du même auteur (1685), Arlequin est riche et veut qu'on le traite en gentilhomme. Il trouve naturellement des gens qui lui empruntent de l'argent et se portent garants qu'il est aussi marquis que possible. Le tailleur, le perruquier, le chapelier se donnent toutes les peines du monde pour le rendre somptueusement ridicule; ils disputent de leurs mérites et en viennent aux mains. Ailleurs, dans le Banqueroutier cité (1687), nous rencontrons un bourgeois enrichi, voulant marier sa fille à un personnage de la première noblesse ; et l'on voit aussi arriver les ambassadeurs d'un prince imaginaire demandant la main de la demoiselle pour leur seigneur. C'est là encore le sujet de Mezzetin grand Sophy de Perse, par Montchenay (1689), et la cérémonie de la réception du bonhomme est tirée évidemment de celle de M. Jourdain.
(1) Adolfo Bartoli, Scenari inediti cités. Ces scenari appartiennent (du moins d'après leur écriture) au XVIII® siècle. Voyez, à la page 90, L'Incauto, ovvero Vinavvertito, où il y a des scènes rappelant à la fois L'Étourdi de Molière et L'Inawertito de Barbieri. B Medico volante (p. 105) n'est, à notre sens, qu'une copie ou un remaniement de la pièce homonyme italienne à laquelle Le Médecin volant de Molière paraît redevable de son inspiration. Voyez aussi le Medico volante de Biancolelli. 11 Dottor Bacchettone (p. 289) n'est pas sans rapport avec Tartuffe. D'ailleurs, nous venons de citer un Ipocrita de Biancolelli, et nous savons que ce titre-là a été donné à bien des pièces populaires et littéraires de l'Italie, depuis VIpocrito de l'Aretin et celui du recueil de Flaminio Scala. D'autres scenari italiens, ceux, par ex., de Basilio Locatelli, qui paraissent composés vers la moitié du XVIP siècle, ont eux aussi des titres
ToLiK), L'Œuvre de Molière, etc. 17
Le Médecin volant^ Le Docteur Bigot (1), peuvent nous faire songer à une inspiration moliéresque, le lieu où ils ont été composés et des traits particuliers nous attestent que nous avons affaire à une simple reproduction, peut-être à des copies des plus anciens scenari. C'est là du moins la conclusion à laquelle je suis arrivé en étudiant certaines comédies de l'art, conservées dans un ms. de la Bibliothèque Nationale de Naples (2), qui ont des ressemblances remarquables avec plusieurs pièces de notre poète. Ce qui nous a frappé le plus, c'est le rapport étroit entre les Rusées simplicités d'Angiola et VEcole des femmes et la reproduction exacte des aventures de Monsieur de Pourceaugnac^ non seulement dans ce scénario napolitain de Polichinelle fou par force (3), mais aussi dans un autre inédit, que j'ai fait connaître récemment au public studieux (4).
et des situations rappelant de près le théâtre de Molière. Il suffit de citer La finta pazza et de rappeler La finta pazza du recueil Scala, en laissant de côté toutes les pièces plus ou moins littéraires qui, depuis celle de Strozzi, ont porté ce nom.
(1) Vlnawertito, Il Medico volante, Il Dottor Bacchettone.
(2) Di alcuni scenari inediti délia commedia delVarte e délie loro relazioni col teatro del Molière (extr. de VAccademia reale di Torino, Turin, 1907), Dans Le astute sempUcità di Angiola, par ex., il s'agit d'une Agnès bien plus malicieuse que celle de L'École des femmes, et il en est de même des valets qui reproduisent Alain et Georgette de la pièce française. Il faut remarquer que si Arnolphe aspire à la main d'Agnès, ici Pascariello, mari d'Auretta, est déjà enrôlé dans la grande famille des Dandin. D'ailleurs Pascariello entre en scène, comme Arnolphe, charmé que sa femme, vivant dans la solitude entre deux domestiques niais et de mœurs simples, ignore toutes les malices du monde. " Auretta doppo lazzi di dentro esce, e si rallegra col Padrone, quale le domanda délie nove di casa, essa sua simplicità di gallina, gallo e cose simili, etc. „ Fabrizio jeune homme fort étourdi, confie à Pascariello ses amours avec Auretta et c'est là le trait caractéristique de l'intrigue de la pièce de Molière. Ajoutons que les autres détails offrent la même ressemblance. Pascariello, ainsi qu'Arnolphe, se tient sur ses gardes et dresse des embûches, mais bien qu'il soit au courant de tous les projets de son rival, il n'aboutit à rien et Auretta finit par le quitter. Comme Pascariello est mari, pour le mettre de côté, il n'y a qu'à faire annuler son mariage, et l'annulation est déterminée par l'impuissance de Pascariello dûment constatée.
(3) Policinella pazzo per forza.
(4) Voyez pour ce scénario appartenant à la fin du XVIP siècle mon article sur le Giorn. stor. délia letter. ital, 1905, vol. XLVI, p. 128 sqq. Il s'agit de rapports bien intimes, qui ne paraissent pas dus au hasard. Il en est de même du scénario napolitain que nous venons de citer.
PREMIEBE8 IMITATIONS ITALIENHES
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Sur ces entrefaites la comédie de Molière s'était déjà révélée à iltalie avant la lin du XVII* siècle. En 1673, nous trouvons cere pièce Triifaldino médecin volant , comédie nouvelle et ridicule (1), qui rappelle plusieurs traits du Médecin volant de Molière, mais qui a été tirée, à notre avis, de la comédie de l'art. En effet, tous les personnages de Trufaldino appartiennent à l'arme; il y a Magnifico, Isabella, le Capitan Coviello, Flautino valet, le dottore, etc. Magnifiée a une fille qui aime Ardelio, mais à laquelle il fera épouser le Capitan Coviello de Naples. Pour empêcher ce mariage, Trufaldino, valet d'Ai'delio, se feint médecin, et Isabella se feint, à son tour, malade. Voici donc Trufaldino empruntant la robe de la Faculté et répétant la consultation bien connue du héros de MoKère. Mais cette consultation est commune aussi à tous les Medici vo-
nti que nous connaissons.
Il y a cependant une scène qui n'est pas sans rappeler la pièce française. Trufaldino se trouve en présence du Dottoj^e^ un véritable médecin qui lui fait subir un interrogatoire en pleine règle :
Dottore : Répondez, quid est medicina ?
Trufaldino (à part) : Je vais le mettre dans l'embarras à mon tour. (Haut) Dites-le vous-même, ce que c'est que la médecine. Dottore : Medicina est salus hominum.
Trufaldino : Je le savais moi aussi, monsieur l'ignorant. Commençons par les principes.
IB Dottore : Comment ! est-ce que je serais devenu, de docteur, un âne ? IH Magnifico (s'adressant au Dottore) : Interrogez-le bien : on dirait qu'il ^Hnnaît son affaire.
Et le Dottore continue son interrogatoire; Trufaldino évite de se compromettre, mais à un certain moment, serré de près, il dé-
(1) Trufaldino tnedico volante, comedia nuova e ridicolosa. La première édition porte la date de 1673. J'ai sous les yeux la réimpression suivante: Trufaldino^ medico volante, comedia nuova e ridicolosa, Bologne, 1703. Pièce en trois actes et en prose, sans nom d'auteur (C'est Francesco Leoni).
Nous avons déjà remarqué comment Paul Lacboix croit que ce Trufaldino est la première traduction italienne de la comédie de Molière.
clare que ^ la physique est la femme du physicien „. Cette réponse aussi bien que certaines plaisanteries de mauvais goût (1), est tout a fait italienne (2). Nous la retrouvons dans un mélodramme, L'amour maître de ruses (1682), rappelant lui aussi, par le titre et le sujet, le théâtre de Molière (3). Pour en finir avec le Médecin volant,, ajoutons que Trufaldino explique à Pantalon comment il a un frère médecin, auquel il ressemble ainsi que deux gouttes d'eau: " J'ai commis une grosse faute, mon frère s'est fâché de ce que j'avais brisé un plat, et comme il est extrêmement avare, il voulait me battre. „ C'est la faute commise par le protagoniste de Molière. Cet Amour maîtî'e de ruses, que nous venons de citer, ne me semble pas non plus d'inspiration moliéresque. Il s'agit, il est vrai, d'une " feinte malade „ ainsi que le sous-titre l'indique, mais les feintes malades et les feintes folles ont une origine bien italienne. En 1641, lorsque Molière était âgé de dix-neuf ans, on avait joué à Venise, sur le Teatro novissimo délia Cavallerissa, une " feinte folle „ (4) et Boccalini, dont les œuvres parurent après sa mort, en 1613, s'était déjà moqué dans son Secrétariat d'Apollon du
(1) Trufaldino boit l'urine de la malade:
Magnifico. Ohibo, che stomachevol cosa. Isdbélla. Che sporchezza ! {sic).
Le Médecin volant de Molière présente la même scène, tirée évidemment, elle aussi, du Medico volante italien auquel l'auteur s'est inspiré.
(2) Bruscolo. Uditeci, per quanto
La fisica ci insegna
Simplicio. E cos'è questa fisica ?
Flora. 0 qui '1 voglio.
Bruscolo. La fisica (son pur nel brutto imbroglio)...
Altro non è la Fisica
Che la moglie del Fisico.
(3) Amore è maestro d'inganni o sia la finta inferma, scherzo drammatico per musica da rappresentarsi nel teatro di Modena, l'anno 1682, Barbieri, Bologne. Cfr. Allacci (col. 70) qui cite seulement une représentation de cette pièce au théâtre public de Bologne, à la date indiquée, et une seconde représentation à Rovigo en 1703, sans aucune indication des auteurs, bien que l'on sache le. nom de celui qui l'a mise en musique, Giovanni Antonio Manara dominicain
Bruscolo, valet jouant le médecin, estropie le latin et change le nom d'Hippocrate en celui d' " Hippocrita „.
(4) La finta pazza. Cfr. V Opéra italien cité, Paris, 1856, p. 64.
PREMIÈRES IMITATIONS ITALIENNES
sujet d'une comédie portant le même titre: "" car comme toutes les femmes sont folles, elles ne pouvaient pas se feindre telles „ (1). Une autre " finta pazza „, si ce n'est pas la même, due à la plume e Giulio Strozzi, parut à la même époque et jouit d'une fortune nsidérable. Elle fut jouée à Paris, au Palais du Petit-Bourbon, e 25 février 1645, par une troupe de chanteurs italiens que le cardinal Mazarin avait fait venir de Florence (2). Le mélodrame. Le comte d'Altamura^ est calqué sur le patron e V École des maris (3). Le poète, d'ailleurs, ne cache pas son emrunt et il ajoute même (" Oh, gran bontà dei cavalieri antiqui! „) "que si son ouvrage paraît tant soit peu faible, ce n'est pas de la faute de son inspirateur (4).
(1) Segreteria d'ApoUo, édit. de 1613, p. 176: " perciocchè ognuno sa che tutte le donne sono pazze, e che non possono fingere di essere quello che sono. „
(2) Voyez le catalogue de M. Wotquenne, 2^ vol., 1901, p. 71, et pour une wtre Finta pazza cfr. aussi T. Wiel, / teatri musicali del Settecento, dans VAr-
iivio veneto, vol. VI, II, p. 239. Quant à la pièce de Strozzi, j'en ai sous les reux la réimpression de Venise, de 1644 {La finta pazza, drama di Giulio trozzi, 5* impressione, Venetia, 1644, tipi Suriau). L'épître dédicatoire à Gio. Paolo ''idurano, comte d'Ortemburgo, porte la date de 1641. Cette pièce n'a aucun ipport direct avec L'Amour médecin et Le Médecin malgré lui de Molière, ir le poète nous transporte en pleine mythologie ( Ulisse re d'Itaca, Giunone, Tinerva, Giove, Venere, etc., Choro degli Dei), et nous fait assister aux amours le Déidamie et d'Achille. Déidamie se feint folle et l'est même tant soit peu: Lchille finit par l'épouser afin de la récompenser de l'enfant qu'elle lui a mné.
(3) La première représentation de ce mélodrame a eu lieu à Camigliano, m 1692, dans le théâtre de la villa de Nicolao Santini. Le nom du composi-
[teur demeure inconnu, mais celui du poète, V. Tomaquinci, est indiqué par îinelli Calvoli, dans sa Bihlioteca volante, continuata dal dottor Dionigi Andréa mcassoni, II* éd., IV* vol. Venise, 1747, chez G. B. Albrizzi, pp. 807-8. On a donné de cette pièce des dates et des indications erronées. Je connais 'deux éditions de ce livret, l'une de Florence (1695), l'autre de Sienne (1702). Salvioli {Bihl. Univ., I, 848) cite une représentation florentine au " Casino di San Marco , (1698), mais il s'agit d'une équivoque. Le nom du poète y paraît changé en Torrequinci. Le Comte d'Altamura fut joué aussi à Modène (1720); cfr. Tardini, I teatri di Modena, III, p. 1081. Gandini (ouvr. cit., I, 56) se trompe, à son tour, et cite II Conte d'Almaviva, méprise répétée par Salvioli (1. c), dont la pensée court, bien entendu, au Barbier de Séville.
(4) Voici ce que le poète dit au " cortese lettore , : " Nella Scuola de mariti dell'illustre Molière si è preso di che raffazzonare il nuovo abito con cui
Le comte d'Altamura, un galant à barbe grise, voudrait épouser certaine jeune fille, qui lui préfère le beau Alidoro. 11 suffit de citer le début de la première scène pour que l'emi)runt fait à Molière, paraisse évident : " (Alidoro rencontre le Comte et lui fait beaucoup de révérences):
Le Comte : Diantre ! il tire son chapeau une fois encore !
Alidoro : Monsieur, j'espère que ma rencontre ne vous dérangera d'aucune manière.
Le Comte : Cela se peut.
Alidoro : Je suis venu vous présenter mes respects.
Le Comte : Faites toujours...
Alidoro : A quoi passez-vous votre temps ?
Le Comte : A mes affaires.
Alidoro : C'est fort bien dit. Est-ce que l'on pourrait parfois vous rendre visite ?
Le Comte : Je suis votre serviteur (Il part).
Alidoro : Le beau caractère (1).
Toujours d'après le modèle moliéresque, la jeune fille met en action une nouvelle de Boccace (2) et charge le comte de défendre au jeune homme de la poursuivre par ses déclarations galantes. Alidoro, qui n'a rien déclaré, ouvre les oreilles d'abord et les yeux ensuite et le seigneur d'Altamura sert ainsi d'intermédiaire malgré
torna a comparir suUe scène il geloso conte d'Altamura... Tutto cib che trovi in tal lavoro di mal adatto, credilo pur colpa délia mano rammendatrice, non délia stoffa, la quale non poteva essere ne di miglior maestro, ne piii alla moda. „ Je regrette de ne pouvoir constater les changements que l'on a fait subir à la première édition.
(1) École des maris (I, 5):
Valère. A quoi donc passez-vous le temps V
Sganarelle. A mes affaires.
Valère. ...Que faites-vous le soir avant qu'on se retire?
Sganarelle. Ce qui me plaît.
Valère. Sans doute ; on ne peut mieux dire...
Si je ne vous croyois l'âme trop occupée, J'irois parfois chez vous passer l'après soupée.
Sganarelle. Serviteur (il part).
Valère. Que dis-tu de ce bizarre fou?
Ergaste. Il a le repart brusque et l'accueil loup-garou.
(2) Décam., III, 3.
PREMIÈRES IMITATIONS ITALIENNES 263
lui. Ce n'est qu'au dernier acte, reproduction de celui de V École des rtiai'is^ que le bonhomme s'aperçoit enfin du rôle de dupe qu'il vient de jouer.
C'est à peu près à la même époque que parut V Hypocondriaque (1) de Cosimo Villifranchi, qui peut nous faire songer au » Malade imaginaire^ bien que l'auteur cite Térence et Ménandre, pans avoir Tair de savoir qu'un poète français avait déjà porté sur la scène le même sujet (2).
Le héros de ce mélodrame, car c'est d'un mélodrame qu'il s'agit, et nous aurons l'occasion ensuite de démontrer largement l'influence remarquable de l'œuvre de Molière sur ce genre littéraire si italien, s'aijpelle ^ Cleone „, est veuf et veut se remarier. Cleone passe sa vie dans des transes continuelles ; il se croit atteint de toutes les maladies dont on lui parle, et sa peur est exploitée par des médecins plus ou moins authentiques et des intrigants de la pire espèce. Une veuve, qui n'est pas sans rappeler la femme d'Argan, entoure le malheureux des soins le plus hypocrites, et pour s'emparer de sa fortune, l'épouse au dernier acte. Ajoutez une consultation de faux médecins et T incident de Cleone qui après s'être couvert la tête, comme Argan, jusqu'aux oreilles, se plaint ensuite d'une chaleur insupportable (3). Bien que l'intrigue du mélodramme de Villifranchi présente des différences remarquables, l'idée sur laquelle cette pièce est fondée est sans contredit celle de Molière.
(1) Vlpocofidriaco, dr anima per musica rappresentato nella villa di Pratolino, Florence, Cecchi, 1695, pièce anonyme, mais de Giovanni Cosimo Villifranchi. (Cfr. Ricci, ouvr. cité, p. 417, et Leto Puliti, Atti delV Accademia del R. IsH-
iuto musicale di Firenze, XII* année, Florence, 1874, p. 165). (2) L'auteur écrit : " Quest'operetta voleva intitolarla HeautontimerumenoSf ►er fare a Terenzio quello ch'egli fece a Menandro, togliendogli il titolo senza occargli il soggetto... Ed in verità, il titolo sopradetto mi pare adeguatissimo kd uno che si crede infermo, cioè (portandolo dal Greco al Toscano) B tornentatore di se stesso. Ho voluto non estante intitolarla V Ipocondriaco per armi intender dal volgo... , Ne le dirait-on pas un grand savant daignant honorer de ses lumières le profaniim vulgus ?
(8) Cleone (à son valet). Dammi un'altra coperta Ch'il diavolo non facesse, Ch'or, ch'io brucio di caldo, e son sudato, lo non ne rimanesse Oltr'a tant'altri mali anco infreddato.
264 SA rOETUNE EN ITALIE
Le soin que Villifranclii a de cacher son emprunt ne signifie d'ailleurs pas grand' chose; nous rencontrerons très souvent des preuves évidentes d'une imitation servile, sans aucune indication de la part de l'auteur de la source directe; ces plagiaires préfèrent indiquer comme modèles les grands classiques, ce qui leur donne un air éi-udit et cache en même temps les calques. Il en était de même, en France, le siècle précédent ; on pillait les auteurs de la Péninsule et l'on citait Horace et Virgile.
On pourrait rattacher au groupe du Dépit amoureux bien des pièces italiennes parues à cette époque: Les équivoques en amour de Gr. B. Lucini (1), les Fausses accusations de V amant jaloux de Lazzero Pareto (2) et ce Conseiller de son propre mal de Carlo Celano (3) qui nous présente un jaloux, de l'engeance de Sganarelle. D' autres jaloux animent Les précautions jalouses d'un anonyme (4), la comédie La jalousie due aux équivoques par Tommaso Piatti di Rossano (5), en arrivant jusqu'aux Erreurs de la jalousie de Giuseppe Vito napolitain (6) et aux Dépits amoureux de Pasquale Valerio (de Naples aussi), mélodramme joué à Bologne au moment où l'influence de Molière était le plus sensible. Mais ce n'est que dans cette dernière comédie que nous retrouvons, sans aucun doute, l'inspiration directe de l'auteur de Tartuffe.
(1) G. B. Lucini, GU equivoci in amore, etc., musique de Scarlatti (1690); cfr. le Catalogue de la Bibliothèque du Conservatoire royal de musique de Bruxelles par Wotquenne cité (p. 57).
(2) Lazzero Pareto, Le false accuse delVamante geloso (voyez la Bibliografîa d'AUacci à la date 1690, coL 877), comédie en prose.
(3) U Consigner del siio proprio maie ovvero la Bosaura, comédie en prose, par Carlo Celano, mieux connu sous le pseudonyme d'Ettore Calcalona. Cette pièce a été publiée à Naples en 1690 (cfr. AUacci, col. 861).
(4) Le gélose cautele, pièce écrite par un anonyme indiqué comme " Accademico ofFuscato „ de Bologne. La pièce porte la date de 1699.
(5) Dagli equivoci la gelosia, di Tommaso Piatti di Bossano, Naples, Benzi, 1692.
(6) Errori délia gelosia, di Giuseppe Vito, Naples, Muzio, 1720. Alessandro Ademollo, qui dans son Histoire des théâtres de Borne au XVIP siècle (Rome, 1888, pp. 110 et 193) nous donne des renseignements intéressants sur L' Jpocondriaco de Villifranchi, mis en musique par Buini et où chantait Bigelli en 1695, parle aussi d'une pièce portant pour titre Le gelosie di Scaramuccia, représentée en 1669. Ce titre peut rappeler lui aussi le Cocu imaginaire, mais l'imitation serait arrivée trop tôt. Ne serait-ce pas le cas d'une comédie de l'art qui aurait précédé celle du poète français ?
PREMIERES IMITATIONS ITALIENNES
Cette inspiration est évidente aussi dans une pièce de Tommaso Stanzani, portant pour titre Zelida ou bien V École des femmes^ publiée à Bologne en 1696 (1). L'héroïne est une jeune fille que son maître Arcontro renferme dans une maisonnette, au milieu des champs. En attendant de l'épouser, il la fait végéter dans rignorance la plus absolue et Tentoure de paysans bêtes. C'est la donnée de Y Ecole des femmes : mais ce n'est pas seulement de la donnée générale qu'il est question. Un jeune homme, Alindo, jouant le rôle d'Horace, découvre la belle prisonnière et lui donne les premières leçons de l'amour. Arcontro arrive, suivi de son ami Grisaldo (voilà le Chrj'salde de Molière), déclamant contre les maris de son temps qui permettent aux femmes les plaisirs de la société, les jeux et les danses. Arcontro est bien sûr de la vertu de sa pupille et de la surveillance de ses domestiques Riosa et Yerduro, dont la simplicité l'emporte même sur celle de Georgette et d'Alain.
I^k. La scène qui suit, où les valets refusent de faire entrer leur maître, est copiée de la 2^ scène du I®' Acte de V École des femmes^ et Stanzani ne fait que résumer les situations les plus caractéri-
[Bstiques de la pièce française. Alindo, par exemple, découvre ses amours à Arcontro et invoque son secours. Le tuteur de Zelida doit être un butor, un avare, un sot. Arcontro se fâche, mais il garde le silence, voulant profiter de l'équivoque. C'est en vain cependant que l'on rechercherait, dans le héros de Stanzani, le cri de passion qui anime celui de Molière ; le tuteur italien n'est que le Pantalon de la vieille comédie, vieux, cassé et malpropre, dont
Itout le monde se moque avec raison. L'intrigue de V Ecole est modifiée en outre par l' introduction d'un autre personnage, de Filaura, fille d' Arcontro, jeune hypocrite rappelant de près le rôle moliéresque d'Armande vis-à-vis d'Henriette. Zelida garde l'ail' innocent d'Agnès et parle de ses chemises et d'autres choses , non moins intimes, sans cacher, de même que son ancêtre, ses rapports avec Alindo : ce qui ne l'empêche pas de se moquer des conseils de Fil aura et d'envoyer un tendre billet à son amoureux, qui vient de la gratifier d'une sérénade. Au troisième et dernier acte (et l'inspiration de la scène se trouvait déjà dans Y Ecole de
(1) Zelida ovvero la Scuola dette mogli, livret pour musique composé par Tomaso Stanzani, le carnaval de 1696, Bologne, Borzaghi, 1696 (cfr. AUacci, col. 832).
Molière), nous écoutons la lecture des devoirs de la femme mariée, lecture que le tuteur fait à sa pupille, après lui avoir annoncé qu'il va l'épouser sur l'instant. Devant cette menace, l'intrigue précipite rapidement. C'est en vain que Filaura protège les amours de son père et c'est en vain que celui-ci fait emprisonner son rival. Zelida, poussée à bout, prend son cœur à deux mains, refuse le vieillard et déclare ouvertement son amour pour Alindo. Mais pourquoi Filaura s'oppose-t-elle au mariage des deux jeunes gens? C'est qu'elle aussi aime Alindo : autre trait puisé à l'Armande des Femmes savantes.
Nous avons donc affaire à un remaniement de la comédie de Molière ; on pourrait même dire à une copie, s'il n'y avait la contamination de Filaura et d'autres éléments empruntés, de même, au théâtre de cet auteur. Remarquons toutefois qu'à un certain moment le mélodrame italien aboutit à une bergerie. Mais est-ce que le poète français n'avait pas peuplé lui aussi plusieurs de ses pièces de bergers et de bergères? Le livret est gai et l'action court rapidement, sans qu'elle renferme cependant la suhstantifique moelle de l'original.
Aucun doute n'est possible non plus lorsqu'on lit Le Malade imaginaire aux soins du docteur Purgon (1), comédie due à la plume d'un certain Cristoforo Boncio libraire, qui cette fois ne cache pas son emprunt. Il ne s'agit pas cependant d'une traduction, ainsi que paraît le croire, en se trompant encore une fois, Paul Lacroix (2). L'auteur s'est donné la peine d'apporter plusieurs changements à la pièce française et d'y ajouter même quelques scènes " pour rendre la copie (modestie à part!) plus agréable que l'original „ (3).
(1) L'Ammalato imaginario sotto la cura del Dottor Ptirgon, comedia traita da quella di monsà Moliera et accomodata ad uso de comici italiani, Vérone, Berno, 1700. Le nom de l'auteur paraît dans la dédicace au capitaine de Vérone, Francesco Vendramin.
(2) Bibl. citée.
(3) " In questi tempi carnevaleschi, écrit-il à Vendramin, non potevo offerirle, ne piii acconcio, ne più salutevole divertimento délia présente comedia ; quale tuttochè sappia poter aver veduta a rappresentare piii volte a Parigi, nientedimeno per le aggiunte, che qui le sono state fatte, spero, che le riuscirà più gustosa dell'Originale la Copia ^. Cristoforo Boncio s'adresse ensuite au lecteur, pour exalter l'importance morale de la scène comique : * La comedia.
PREMIÈRES IMITATIONS ITALIENNES 267
En effet, tandis qu'au premier acte de la pièce de Molière on voit Argan comptant avec des jetons les parties de son apothicaire, nous avons affaire ici au pharmacien Acquacotta (eau bouillie) préparant sa note poui' Pantalone (1), le malade imaginaire, bonne vache à lait qu'on trait à plaisir.
Acquacotta (avec sa note) : H faut avouer que la profession de pharmacien est fort satisfaisante. Avec un bon puits et trois charretées de foin par an, je gagne mille francs contre un franc de dépense. Malheureusement on ne paie pas toujours, car si tout le monde payait, il y a longtemps que je vivrais en gentilhomme (2).
Ce qui le préoccupe sm-tout, c'est de devoir faire bien des cadeaux aux médecins qui lui envoient des clients; ajoutez que:
Aujourd'hui, il y a certains messieurs qui suivent la méthode qu'on appelle moderne et qui consiste à laisser libre essor à la nature,
ce qui ne fait pas du tout son affaire. Après ce monologue, il frappe à la porte de Pantalone et remet la note à Catina. Pantalone nous paraît ensuite, répétant le célèbre monologue de
qnando insegna, è una granMaestra; poichè convertendo le Scène in Catedre, li Teatri in Licei, documenta cogli spassi, erudisce con i passatempi, disinganna colle risate,,, et cette comédie se propose le but de combattre l'art
\^k trompeur de la médecine.
(1) Voici les noms des personnages: " Pantalone, ammalato imaginario, Bellina moglie, Angelica fîglia, Cleante, Dottor Purgon, Dottor Cauterio, Trufaldino nipote e pratico del Dottor Purgon, Berardo fratello di Pantalone, Acquacotta speziale, Scrivilargo notaro, Catina serva di Pantalone. „ Il faut avouer que les noms de monsieur Fleurant et de monsieur Bonnefoi, l'apothicaire et le notaire de la pièce de Molière, ont été traduits avec une certaine finesse.
(2) * Acquacotta (con una polizza di medicina in mano). È pure un bel meetiero quello dello speziale ; con un buon pozzo in casa e due o tre carra di fieno all'anno, io ve ne cavo il mille per uno. Non vi è altro raale, che tutti non pagano; chè del resto a quest'ora potrei ancor io fare il gentiluomo. ,
Après avoir parlé des cadeaux aux médecins, qui l'aident à débiter son eau et son foin, il ajoute : " Quanto poi di alcuni altri, io ne faccio pochissimo caso ; perocchè hanno trovato fuori certo modo di medicare alla modema, che troppo non mi piace ; mercecchè con scrivere poche ricette, e lasciar fare alla Natura, guariscono gli Infermi troppo presto. ,
Cléante : '' Trois et deux font cinq, et cinq font dix, et dix font vingt „ (1); le reste s'abrège, l'intermède se supprime et l'auteur italien nous fait voir ce dont Molière ne s'était guère soucié, le docteur Purgon qui, dans son cabinet, donne à Trufaldino des leçons qui ne sont pas sans nous rappeler celles que le docteur Sagrado donnait, à son tour, à Gril Blas de Santillane. " Apprends, mon neveu, dit-il, à te soucier surtout des apparences. „ " Melius est videri quam esse et mundus vult decipi. „ Les médecins doivent s'habiller en philosoph.es, c'est-à-dire que " leur mise doit être négligée: ils doivent vivre en bon accord avec les pharmaciens et parler surtout un langage incompréhensible. „ Trufaldino répète sa leçon, tirée des aphorismes de l'école salernitaine : " similia simiUhus conservantur ; contrariis contraria curantur ; concocta medicari oportet non cruda „ ; il assure son oncle qu'il a appris, suivant son conseil, à écrire très mal, de sorte qu'une contestation n'est plus possible, dans le cas que ses ordonnances soient fatales à ses malades.
Messer Boncio a supprimé d'autres scènes moliéresques. Suppression presque complète des contrastes d' amour, suppression absolue des intermèdes et de l'épisode de Louison. Enfin la scène finale, celle du doctorat de Pantalon^ modifie encore une fois l'original, car c'est Pantalone, c'est-à-dire le malade imaginaire même, que l'on fait docteur ici, tandis que dans la pièce française, avec plus de logique, c'est le gendre d'Argan qui devient médecin pour soigner son beau-père (2).
L'année suivante la même comédie, avec le même titre et sans autre changement que celui du nom de l'auteur, qui n'est plus messer Boncio, mais " l'eccellentissimo signor Dottor in ambe le leggi, Bonvicin Grioanelli „, paraît imprimée à Venise (3).
(1) Tre e due fanno cinque, e cinque fanno dieci, e dieci fanno venti.
(2) Usciscono {sic) molti, chi vestiti da speziale, chi da chirurgo, chi da medico, con Pantalone in mezzo vestito pure da medico e ultimo il priore.
(3) L'ammalato imaginario sotto la cura del âottor Purgon, comedia tradotta da quella di Monsà Moliera, e accomodata alVuso dei comici italiani per U linguaggi e personaggi che corrono al présente, con il famosissimo dottorato di Pantalone, in medicina, delVeccell. sig. Dottor in ambe le leggi Bonvicin GioanelU, in Venezia, per Domenico Lovisa a Rialto, 1701. Il ne s'agit pas d'une traduction de Molière, et le docteur Gioanelli avec son * accomodata , explique et excuse
PREMIÈRES IMITATIONS ITALIENNES
Les personnages parlent cependant vénitien, et rauteui' a introduit dans la pièce des changements de détail. I^k Un certain Lotto Lotti, bolonais, écrivait, en 1701, Les Remèdes contre T insomnie pour les veillées d'hiver (1), où les critiques ont retrouvé déjà le souvenir du grand maître. En effet, G. B. Ro- B berti, dans son petit poème Le fragole (Les fraises) a rapproché les deux écrivains, et un bon connaisseur du théâtre de Bologne, M. Carlo Gr. Sarti, ne témoigne aucun doute sui' la source française des emprunts de Lotti (2). Prenons le sixième de ses dialogues, portant pour titre L' Ippucondria (L'Hypocondrie). Les interlocuteurs s'appellent: Scannacappon (Egorge-chapons), qui est le malade imaginaii*e, Bunif azia sa femme, Piera servante, Prlimpina son ami, un médecin et un pharmacien, six personnages en tout, nombre d'ailleurs suffisant pour une farce.
De prime abord l'imitation du Malade imaginaire peut paraître incertaine. H est vrai que Scannacappon a les traits d'Argan et se croit en proie à tous les maux qu'il entend nommer, mais on pourrait supposer qu' il s'agissait d'une rencontre due au hasard, de celles qui déroutent si souvent ceux qui recherchent les sources. Cependant, par ci pstr là, l'œuvre de Molière se présente à notre esprit. Voyez le héros de la pièce bolonaise, qui entre en scène en se plaignant de ce que tout le monde le délaisse. Vous vous souvenez du fameux drelin, drelin d'Argan ? '^ Il n'y a personne ?
J'ai beau dire, on me laisse toujom*s seul Ils sont sourds. Toi-
nette Tout comme si je ne sonnais point. Chienne ! Coquine ! „
«a dette envers Boncio. Pour la traduction en vénitien, on peut comparer les passages suivants à ceux que nous venons de citer :
" Acquacotta. Al mondo mi no' credo, che ghe sia el più bel mestier de quelle del spezier de medesine, zà che con un pozzo d'acqua in casa, e dé o tre carri de fen in soffitta, mi ghe cavo all'anno mille per un. , Après, il se plaint de la nouvelle école, qui voudrait se passer des médecines : * i ha' trovà fuora «erta maniera de medegar alla parigina, che a' mi troppo no me piase, perche col scriver poche ricette, e lasar far alla Natura, i' ammalai guarise troppo presto. ,
(1) Rimedi per la sonn da liezz alla banzola, dialoghi del dottor Lotto Lotti, Milan-Modène, Soliani, 1704. La lettrç de l'auteur aux " oneste cittadine mie riveritissime „ porte la date du 29 septembre 1701. Cfr. sur Lotto Lotti, Fan- Tuzzi, Scrittori bolognesi, t. V, p. 82 sqq.
(2) Cfr. Carlo G. Sarti, Il teatro dialettale holognese (1600-1894), Studi e ri- <:erche, Bologne, 1894.
270 SA FORTUÎîE EN ITALIE
Scannacappon s'égosille, à son tour, à appeler sa femme et sa servante: " M""* ma femme, Piera, où êtes-vous? quelle cruauté!
Bunifazia : Il me semble qu'il nous appelle.
Scann. : Où ^tes-vous donc ?
Bunif. et Piera : J'y vais.
Scann. : Voilà l'amour que vous portez à votre maître et à votre mari.
Vous vous souvenez encore qu'Argan tantôt se plaint d'un froid excessif, tantôt d'une chaleur insupportable, qu'il s'emporte, et qu'il craint, en même temps, que ses emportements ne nuisent à sa santé, et l'on n'a pas oublié non plus la tendre affection de sa femme Béline. Tout cela se trouve répété dans le dialogue de Lotti. Scannacappon fourre sa tête dans un grand bonnet de laine, et s'écrie ensuite qu'il étouffe. Il s'emporte et il se fâche de s'être fâché ; on veut sa mort, personne ne comprend sa triste condition. Ce qui rapproche davantage les deux pièces, c'est que Scannacappon considère comme ses amis, de même qu'Argan, seulement ceux qui disent qu'il est bien malade : ^ Je vous remercie, Piera ; vous comprenez ce que c'est que de se trouver dans mon état; tandis que M°^® Bonifazia ne croit rien, ne voit rien... „ et M™® sa femme finit par l'envoyer à tous les diables.
Voici un autre trait moliéresque. Le pharmacien présente sa note:
" Scannacappon. Est-ce un procès ? Comment, vous appelez une bagatelle une liste de ce genre, de sept ans passés? „ Ajoutez le docteur qui arrive : '' Avez-vous dormi cette nuit ? „ et la question des médecins du Malade imaginaire'. " Allez- vous à la selle? „, sans parler de cet examen de " la matière „, qui fait enrager Toinette.
Mais la pièce bolonaise, qui a dû être jouée, du moins d'après l'avis de M. Sarti, offre aussi des traits originaux. Scannacappon est sui'tout superstitieux : il craint la pleine lune, un mort passant sous ses fenêtres, le glas funèbre, les miaulements d'im. chat et le cri de la chouette: '* Ne savez-vous pas que lorsqu'un malade l'entend crier trois fois, c'en est fait de lui? „ (1). Ajoutez le dénouement. Il est vrai que l'ami Prlimpina emprunte le rôle de
(1) . Quand un 'om ammalà
La sent cantar trë volt, Quell'è al segn, ch' l'è sbrigà.
PREMIÈRES IMITATIONS ITALIENNES
Béralde, mais il est vi'ai aussi qu'après s'être moqué de tous les remèdes et de tous les médecins (1), il conseille, à Scannacappon, qui est criblé de dettes (et c'est là la vraie cause de son hypocondrie), de prendre la poudre d'escampette et de se sauver à Venise, avec tout l'argent dont il pomTa disposer.
Dans les comédies d'un autre bolonais, Fabrizio Manni, et surtout dans La finta verità nel medico per amore (La feinte vérité dans le médecin par amom*) (2), dont l'impression porte, la date de 1703, l'imitation de Molière est encore plus évidente. C'est tout d'abord le docteur Gratiano Campanazzo du Mariage en manque (3) et de La chance a soin des fous (4) qui coupe la parole dans la bouche à ceux qui vont lui demander des conseils, et qui soutient, par des discours interminables, la valeur du silence, calque de la scène de Pancrace dans Le Afariage forcé.
Dans La finta verità nous apercevons mieux encore que nous sommes en pays de connaissance. Le docteur Cigalon Battocchio est resté veuf et se plaint de son état, surtout parce qu'il a une fille, Lucrezia, qui lui donne bien des soucis. " Ma femme est morte, ma chère Lianora, les délices de mon cœur... (il pleure) uh, uh, oh, oh ! Il est vi-ai que nous n'allions guère d'accord et qu'il nous arrivait très souvent de nous prendre de paroles, mais la mort a tout ari'angé (5) „. " (Ma femme) est morte „, s'était déjà écrié Sganarelle, dans un morceau cité de L'Amour médecin. " Cette perte m'est très sensible, et je ne puis m'en ressouvenir sans pleurer. Je n'étois pas fort satisfait de sa conduite, et nous avions le plus souvent dispute ensemble ; mais enfin la mort rajuste toutes choses. Elle est morte, je la pleure. Si elle était en vie,
(1) Comment, vous ajoutez foi aux médecins ? s'écrie Prlimpina. Ne savezvous pas qu'ils vont vous faire crever de remèdes? Et il raconte à Scannacappon les cures extraordinaires de cinq médecins appelés pour un seul malade, et lui dit de quelle manière ils l'ont envoyé faire le grand voyage. L'hypocondrie enfin, ajoute l'auteur, n'est que la conséquence des excès du carnaval, des dettes contractées pour s'amuser, et c'est seulement en chassant les soucis, que Scannacappon se tirera d'affaire.
(2) Fabritio Manni, La finta verità nel medico per atncyie, comedia, Bologne, Longhi, 1703. Cfr. Sarti, o. c, pp. 99 et 101.
(3) Matrimonio in maschera.
(4) La fortuna de' pazzi ha cura.
(5) " mo la mort ha aggiustà ogn' cosa. ,
nous nous querellerions. „ Le docteur Cigalon est très chicke et son valet Trapolino et sa servante Lisetta (n'oubliez pas Lisette, servante de Lucinde, dans L^ Amour médecin) font des jeûnes rigoureux.
Sa fille Lucrezia, amante de Ricardo, est malade d'amour. Le père se désespère, la caresse, lui promet tout ce qu'elle peut désirer, des robes à la mode, un beau chapeau; " Es-tu jalouse de quelque autre fille ? Aurais-tu envie d'apprendre à jouer de quelque instrument, à danser ? „ Lisetta, voyant les bonnes dispositions de son maître, s'empresse de lui dire ce dont sa fille aurait besoin ; d'un bon mari, de son goût, tel qu'elle l'a déjà choisi. Mais Cigalon fait alors la sourde oreille et change de discours. Lisetta ne se rebute pas pour cela ; Lucrezia à son tour prend la parole : " Monsieur mon père, puisque vous voulez me permettre... „ Mais le père se fâche tout de bon et ne permet rien:
Docteur : Il faut qu'elle obéisse...
Lisetta : Mais écoutez donc, monsieur le docteur.
Docteur: C'est une minaudière...
Lisetta : Elle vous dira tout...
Docteur : Je ne veux rien entendre...
Lisetta : Elle ne désire que...
Docteur : Elle est entêtée, elle ne veut dire ce qu'elle a ni ce qu'elle veut.
Lisetta : C'est un mari qu'il lui faut.
Docteur : Qu'elle rentre, que l'air ne lui soit point préjudiciable.
Lisetta : C'est un mari qu'elle veut, un mari...
Docteur : Qu'elle rentre, vous dis-je (il s'éloigne pour pai-tir).
Lisetta (lui crie après) : C'est un mari qu'elle veut, un mari... (1).
(1) Cfr. dans L Amour médecin:
Sganarelle (à sa fille). ...Oui, tu n'as qu'à me dire le sujet de ta tristesse... Est-ce que tu es jalouse de quelqu'une de tes compagnes que tu voies plus brave que toi ? et seroit-il quelque étoffe nouvelle dont tu voulusses avoir un habit?... Aurois/tu envie d'apprendre quelque chose? et veux-tu que je te donne un maître pour te montrer à jouer du clavecin ?
Ici encore Lisette et Lucinde tâchent de tirer profit des bonnes dispositions de Sganarelle :
Lucinde. Mon père, puisque vous voulez que je vous dise la chose...
Mais Sganarelle se fâche; c'est une friponne, c'est une coquine, c'est une ingrate.
Lisette. Mais...
PREMIERES IMITATIONS ITALIENNES
La Lisetta de la pièce de Manni fait remarquer à sa jeune maîtresse : " Le proverbe dit la vérité : il n'y a point de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. „
Lucrezia: Tu le vois toi-même, Lisette; tu as vu comment mon père s'empresse à me contenter.
Et dans L'Amour médecin (I, 4):
Lisette : On dit bien vi'ai, qu'il n'y a point de pires sourds que ceux qui ne veulent pas entendre.
Lucinde : Hé bien ! Lisette, j'avois tort de cacher mon déplaisir, et je n'avois qu'à parler pour avoir tout ce que je souhaitois de mon père ! Tu le vois.
Je ne continuerai pas ces rapprochements de détail. Il suffit d'ajouter que Ricardo, aidé par son valet Finocchio, apprenant la feinte de sa belle, s'empresse de venir à son secours, déguisé en médecin. Il y a, il est vrai, un docteur authentique, M. Celindonio, qui tâche en vain de dévoiler lintrigue du jeune homme, d'autant plus qu'il s'est épris lui aussi de Lucrezia et qu'il a même promis au docteur Cigalon Battocchio de l'épouser sans dot. C'est le sans dot d'Harpagon, emportant toutes les résistances des pères. Monsieur Tomes, Monsieur Desfouandrès, Monsieur Macroton, Monsieur Bahis, Monsieur Filerin, tous ces membres de la Faculté qui viennent tourmenter Lucinde dans L'Amour médecin de MoHère, se réduisent donc à un seul dans la pièce italienne. Mais ce représentant de tant d'illustres prédécesseurs est méchant comme tous les diables et veut se venger de ce faux confrère que la malade écoute avec tant
Sganarelle. Une coquine, qui ne me veut pas dire ce qu'elle a.
Lisette. C'est un mari qu'elle veut.
Sganarelle (faisant semblant de ne pas entendre). Je l'abandonne.
Lisette. Un mari.
Sganarelle. Je la déteste.
Lisette. Un mari.
Sganarelle. Et je la renonce pour ma fille.
Lisette. Un mari.
Sganarelle. Non, ne m'en parlez point.
Lisette. Un mari.
Sganarelle. Ne m'en parlez point.
Lisette. Un mari.
Sganarelle. Ne m'en parlez point.
Lisette. Un mari, un mari, un mari (I, 3).
ToLDo, L'Œuvre de Molière^ etc.
de plaisir. Et la maladie de la belle se complique ici encore, comme dans la pièce de Molière :
Lisetta (I, 6) (qui feint de ne pas voir le Dottore): Hélas, moi pauvre femme, malheureux docteur! où pourrai-je le trouver?
Docteur : Qu'a-t-elle donc ?
Lisetta : Que va-t-il dire, monsieur le docteur, lorsqu'il apprendra cette nouvelle ?
Docteur : Qu'est-ce que c'est que ça ?
Lisetta : Ma pauvre petite maîtresse, que j'aime de tout mon cœur !
Le Docteur se désespère lui aussi et pleure avec la servante :
Mais parle donc. Qu'est-ce qu'elle a fait ? a-t-elle rompu une glace ?
Lisetta : Ecoutez donc. Votre fille, après avoir entendu vos mauvaises paroles... à peine entrée dans sa chambre, s'est jetée sur son lit, et après a ouvert la fenêtre qui donne sur le puits et...
Docteur : Hélas !
Lisetta : Et levant les yeux au Ciel, elle s'est écriée : Non, ce n'est pas possible que je vive méprisée par mon père, et puisqu'il ne me veut plus pour fille, je le délivrerai de ma présence et...
Docteur : Elle s'est jetée par la fenêtre ?
Lisetta : Non, Monsieur, elle l'a fermée tout doucement et s'est allée mettre de nouveau sur son lit, en pleurant, et elle est devenue bien pâle^ ses yeux se sont tournés, et elle est morte entre mes bras...
Docteur : Elle est morte ! oh ! uh !
Lisetta : Non, elle n'est pas morte, mais elle le paraissait (1).
Riccardo accourt. Pour guérir Lucrezia, il n'y a, à son sens, de
(1) Amour médecin (I, 6).
" Lisette (courant sur le théâtre, et feignant de ne pas voir Sganarelle). Ah ! malheur ! ah ! disgrâce ! Ah ! pauvre Seigneur Sganarelle, où pourrai-je te rencontrer ?
Sganarelle. Que dit-elle là?
Lisette (courant toujours). Ah ! misérable père, que feras-tu quand tu sauras cette nouvelle ?
Sganarelle. Que sera-ce ?
Lisette. Ma pauvre maîtresse !
Sganarelle. Je suis perdu !
Lisette. Ah!
Sganarelle (courant après Lisette). Lisette.
Lisette. Quelle infortune !
Sganarelle. Lisette!
PREMIÈRES 13IITATI0NS ITALIENÎÎES 275
remède plus sûr que de feindre de la marier, et en répétant l'intrigue de L^ Amour médecin^ c'est lui-même qui se prête, de bonne grâce, à cette farce. Les scènes s'ensuivent, toujours d'après l'original français : Lucrezia se rétablit sur l'instant, le docteur Cigolon rit du tour joué à sa fille, mais il finit par rester bien penaud lorsqu'il s'aperçoit que celle-ci est mariée tout de bon, et ce qui pis est, avec la dot.
n n'y a que le dénouement qui se distingue de la source. Riccardo demande la main de la jeune fille; cependant l'auteur bolonais, dans une variante publiée l'année suivante, nous offre aussi un " altro modo di terminare quest'ultima scena „, où il copie mot à mot son modèle. Le docteur Cigalon, afin que le mariage de sa fille paraisse plus vraisemblable, donne une fête et paie les violons, mais Lucrezia s'enfuit avec Riccardo, et tandis que le père s'empresse de les poursuivre, des danseurs l'entourent et l'obligent de danser avec eux. On se rappelle la dernière scène de L^ Amour médecin,
Sganarelle : Voilà une plaisante façon de guérir ! Où est donc ma fille ? et le médecin ?
Lisette : Ds sont allés achever le reste du mariage.
Sganarelle : Comment le mariage... (D vent aller après Clitendre et Lucinde, mais les danseurs le retiennent) Laissez-moi aller, laissez-moi aller,
Lisette. Quel accident !
Sganarelle. Lisette.
Lisette. Quelle fatalité ! , Enfin elle se décide à parler:
" Lisette. Votre fille toute saisie des paroles que vous lui avez dites, et de la colère effroyable oii elle vous a vu contre elle, est montée vite dans sa chambre, et pleine de désespoir, a ouvert la fenêtre qui regarde sur la rivière.
Sganarelle. Hé bien ?
Lisette. Alors, levant les yeux au ciel: Non, a-t-elle dit, il m'est impossible de vivre avec le courroux de mon père ; et puisqu'il me renonce pour sa fille, je veux mourir.
Sganarelle. Elle s'est jetée ?
Lisette. Non, monsieur. Elle a fermé tout doucement la fenêtre, et s'est allée mettre sur son lit. Là, elle s'est prise à pleurer amèrement: et tout d'un coup son visage a pâli, ses yeux se sont tournés, le cœur lui a manqué, et elle m'est demeurée entre les bras.
Sganarelle. Ah ! ma fille ! Elle est morte ?
Lisette. Non, monsieur. , Et elle est si peu morte qu'elle se marie au troisième acte, ainsi que Lucrezia.
276 SA roRTUNE en Italie
vous dis-je... (Les danseurs le retiennent toujours) Encore ! (Ils veulent faire danser Sganarelle de force).
La comédie bolonaise est gaie, irrtéressante même ; malheureusement les amoureux parlent un langage ampoulé et Riccardo veut se donner la mort, avec son épée, dans une scène si enflée, si rïiétorique, qu'elle fait rire bien plus que celles où l'auteur s'était proposé un but plaisant.
Nous l'avons vu. Bologne a toujours fait bon accueil à l'art de Molière. C'est dans cette ville que l'on joua, en 1708, Le mari confus (1), tiré de George Dandin. Le mari s'appelle Pandolfo, la femme Dirce et l'amoureux Leandro. Le mari s'étant aperçu de la mauvaise conduite de madame, lui ferme la porte au nez. Celle-ci veut rentrer ; Pandolfo, à la fenêtre, se moque d'elle ; Dirce prie, menace, elle va se tuer, elle se tue... et jette une grosse pierre dans le puits. Alors Pandolfo sort... Mais pourquoi ajouter d'autres détails ? Tout le monde voit qu'il s'agit d'une reproduction de La jalousie du Barbouillé ou mieux encore de L'école des femmes^ avec l'intervention des parents, qui ne sont cependant pas de la noble souche de ceux d'Isabelle.
C'est toujours à Bologne qu'en 1717 un anonyme fit jouer un troisième Hypocondriaque (2), mais que l'on ne se trompe pas — ainsi que les critiques, qui n'ont pas même constaté, comme à l' ordinaire, l'inspiration française — , ce n'est qu'une reprise du mélodrame de Villifranchi. Dans la patrie du " dottor Balanzone „ ce genre de maladie et sa cure ^ grassa „ ont toujours joui de la faveur générale.
Venise, qui avait associé depuis longtemps le culte d'Euterpe à celui de Thalie et qui dans ce culte jouait peut-être le premier rôle dans la Péninsule, voyait ses poètes s'inspirer largement, eux aussi, à l'art de Molière. Dès le début du XVIII^ siècle, en 1704, nous y retrouvons une pièce de Francesco Silvani, Le manque levé au vice (3), où il est question d'un philosophe, Alete, qui,
(1) Il Marito conftiso, scherzo drammatico da rappresentarsi a Bologna, dopo la recita delV opéra de* Signori Accademici Costanti, Bologne, 1708.
(2) L'Ipocondriaco, trattenimento per musica da rappresentarsi nel teatro Formagliari, il carnoval delVanno 1718, Bologne, Rossi, 1717. Ms. 3794 de la Bibî. Univ. de Bologne ; voyez l'ouvr. cité de Corrado Ricci, / featri di Bologna nei secoli XVII<> e XVIIP, Bologne, 1888, p. 399.
(3) La Maschera levata al vitio, poesia di Francesco Silvani, Venise, 1704.
PREMIERES IMITATIONS ITALIENNES
devenu gouverneur de la reine de Sicile, Ériphile, l'élève dans le mépris de Tamour ; mais c'est un loup revêtu de la peau d'un agneau, et la Princesse et son fiancé, se cachant derrière une courtine, peuvent entendre les folies malicieuses qu'il débite à Hermione (jeune fille qui lui a donné un rendez-vous justement pour le démasquer) et sa théorie sur l'amour charnel visant " à la vertu „. Eriphile, qui a toujom's défendu son précepteur, doit se rendre enfin à l'évidence, et sortant de sa cachette, elle le chasse pour toujours de sa présence et maudit " ceux qui couvrent leurs vices du manteau de la morale. „ Ajoutons que le philosophe était arrivé à la com' de Sicile dans le dénuement le plus absolu. Un personnage de la pièce a soin d'ajouter que c'est son air hypocrite qui lui a procuré Testime de tout le monde. Alete fait sans doute songer à Tartuffe, mais on pourrait douter de ses origines.
Un mélodrame bolonais qui nous paraît s'inspirer de celui-ci, dont il répète le titre, ne nous laisse plus dans cette incertitude (1). " Zenone, le philosophe hypocrite, dit la veuve Rosilda, s'est introduit chez nous, se cachant sous le manteau de la vertu et de la piété, et c'est ainsi qu'il a surpris la bonne foi de mon père, en flattant ses penchants et en s'emparant de sa volonté „ (2). En effet, " monsù Costanzo „ ne sait plus se passer de Zenone. Personne, si on veut le croire, ne l'égale en mérite, en modestie ; il il n'a qu'une haine, celle du vice, qu'un seul défaut, celui de la franchise. Tout le monde, s'écrie Costanzo, en veut à mon hôte : " tout le monde murmure contre Zenone, que le Ciel chérit „. Zenone, avant de paraître sur la scène, se fait attendre à peu près comme Tartuffe ; puis il entre, les yeux baissés et affectant un langage doucereux : " Que le Ciel vous rende heureux et qu'il vous donne plus encore que ce que je vous souhaite et que ce que vous mé-
(1) La Maschera levata al vizio, divertimento comico per musica da rappresentarsi in Bologne nel teatro Marsiglio Rossi, nel carnevale del 1736, Pisarri, Bologne.
(2) S'introdusse Zenone in casa nostra Con manto di virtute, e di pietate, E seppe C08Î ben del Padre mio Con zelanti manière andare a genio Che a sua voglia dispone d'ogni cosa.
ritez „ (1). Si Monsù Costanzo se plaint des tracasseries qu'on fait à son conseiller, celui-ci regarde le Ciel, soupire et répond d'un ton soumis : " Je mérite pis encore „ (2). Il ajoutera ensuite qu'il est bien disposé à quitter cette maison, parce qu'il s'aperçoit que sa présence ne cause que de l'ennui (3). Costanzo se fâche pour tout de bon et finit par tomber à genoux devant l'intrigant, le suppliant de ne pas le quitter (4). Mais Zenone s'écrie que c'est lui qui doit s'agenouiller devant son bienfaiteur, et il tombe lui aussi à genoux. C'est là un trait comique que nous connaissons depuis longtemps. Alors Costanzo prend la même décision que son devancier français et le rend maître de tous ses biens, lui confiant en surplus la direction de la famille.
Tartuffe était gras et fleuri, le pauvre homme ! Zenone est gras et fleuri lui aussi, bien qu'il refuse de manger du bœuf, parce qu'il pense que le pauvre animal se donne tant de peine à labourer la terre ! (5). Ce sont les animaux inutiles et paresseux, qui sont faits pour sa bouche, tels que les chapons, les veaux et les pigeons (6), vilaines bêtes désœuvrées. Zenone renouvelle avec Eosilda les scènes de Tartuffe avec Elmire. La jeune veuve a accepté de se remarier avecAdraste; Zenone en est jaloux, il voudrait dominer sur son cœur aussi bien que sur la maison de Costanzo, et dans ce but, il la prie de lui accorder une entrevue. ^' En vous regardant, dit-il à Rosilda, je comprends toute la bonté
(1) Il bénéfice Cielo Vi renda più felice, Di quelle ch'io desio, Di quel che meritate.
(2) lo mérite assai peggio.
(3) Eh lasciate ch'io vada, Poichè non son capace Che portarvi disturbo.
(4) Prostrato al suolo non voglio levarmi, Se non mi promettete
Di non abbandonarmi.
(5) Perche sovvienmî
Esser quelle che fa tanta fatica A lavorar la terra.
(6) Capponacci, piccioni e vitelletti.
PBEMIÊRES IMITATIONS ITALIENNES
lu Ciel et votre beau visage et votre sein d'une blancheur si pure me font penser à la splendeur de la Divinité „ (1). ft Rosilda ne partage pas tant d'enthousiasme, et pour cause. Elle ^e prie même de ne pas trop serrer sa main et surtout de ne pas le permettre certaines libertés :
Rosilda : Surveillez vos mains, Zenone.
Zenone : Il me semble que ce drap est de bonne facture (2).
Devrons-nous rappeler à nos lecteurs la scène où Tartuffe " tâte l'habit,, d'Ebnire?
Il faut donc le démasquer, le traître, il faut dessiller les yeux de monsù Costanzo, et pour cela, on invitera celui-ci à se cacher, comme Orgon, sous un tapis, et l'on donnera à l'hypocrite un nouveau rendez-vous. L' imitation est presque littérale : (XXX. X) Zenone, Rosilda et Costanzo (caché).
Zenone : J'ai entendu vos ordres et me voici prêt à vous obéir. Rosilda : J'ai un besoin pressant de vous parler à quatre yeux. Fermez la porte.
Mais Zenone n'est pas moins méfiant que son aïeul: " Je m'étonne que vous ayez envie de me voir, après ce qui s'est passé ^ (3).
n Ciel, che in tutti i tempi
Sa dimostrar la sua beneficenza.
Fa che in mirar quel vostro amato volto,
E il fulgido del seno
Purissimo candor, la mente innalzo
A contempiar de' sommi Dei l'eccelsa
Immortale beltade...
Rosilda. Le mani a voi, Zenone.
Zenone. Questo drappo mi par che sia ben fatto.
Rosilda. Tanto mio padre voglio Pregar, finchè s'asconda Per vedere e sentir.
Monsù Costanzo cède enfin aux prières de sa fille, se cache et Zenone itre :
Zenone. Intesi i vostri cenni, Che comandate ?
Pronto sono a obbedir.
Et Rosilda de l'apaiser et de lui dire que les femmes ne doivent pas céder ainsi au premier assaut et qu'il faut bien en ménager la pudeur (1). Ce qui la trouble surtout, c'est la crainte du péché. Zenone réplique : " Ce n'est pas un mal ce qui ne cause pas le scandale „ (2). Enfin, la veuve sourit: que Zenone regarde seulement si quelqu'un est aux écoutes. L' imposteur, rassuré davantage par cette précaution, ouvre la porte, la referme, revient sur ses pas, tend les bras à E,osilda: celle-ci se tire de côté et c'est Monsù Costanzo qu'il embrasse.
Zenone démasqué n'est pas moins féroce que son ancêtre: il partira, il est vrai, mais Costanzo et E/Osilda devront se repentir de leur audace, car l'on apprend ensuite qu'il a volé le trésor de son liôte et que la police l'a heureusement saisi au collet. Le dénoûment de la pièce est édifiant: Zenone pleure ses péchés, et pleure comme un veau... (3).
Zenone est donc un vulgaire malfaiteur, il a même empoisonné le mari de Rosilda, en se couvrant, pour un certain temps, du manteau de l'hypocrisie. Mais cette hypocrisie est si superficielle, sa théorie sur le péché caché si décousue et si peu persuasive, sa
Rosilda. Ho bisogno (sic) parlarvi in confidenza.
(Elle fait fermer la porte, puis dissimule un tendre embarras).
Zenone : Resto
Meravigliato al sommo neU'udire Parlarvi meco (sic) tanto différente Da' passati discorsi.
(1) Se v'inaspriron le mie ruvidezze, Amico, perdonate, e già sapete Quanto il rossor di noi sia superiore.
(2) Eh non è mal, ne pub chiamarsi taie Quello, che non succède
Del mondo avanti agli occhi.
(3) Zenone, marchant à la prison, est bien différent de Tartuffe. Il paraît repentant et avoue ses crimes:
Andiamo, è tempo
Che de* gravi misfatti
Da me commessi, il Fato
Mi punisca severo, e ognuno apprenda
Che il Ciel sa castigar chi non s'emenda.
PREMIÈRES IMITATIONS ITALIENNES 281
plaisanterie sui* " les vilains chapons „ qu il préfère au bœuf de labour, tellement dans le goût d'Arlequin, sa passion pour la femme si brutale, qu'il est évident qu'il faut avoir les yeux bien fermés pom- ne pas s'apercevoir de sa ruse.
L'auteur italien a ajouté, de son cru, deux scènes qui transforment encore davantage la conception artistique et morale de Molière. Zenone embrasse la servante et dit que c'est pour l'amour de son prochain ; c'est encore une bouffonnerie de zanni ; ensuite, comme il trouve Dorisbe endormie, il veut profiter de l'occasion et c'est grâce à l'intervention d'un certain Armidoro que Dorisbe peut se tirer d'affaire. H s'agit donc d'une sorte de satyre et l'on s'étonne de voir qu'après une telle entreprise, celui-ci puisse parler de religion et de vertu à la présence de cette servante et de toute la famille, bien au courant de ses exploits. A quoi bon cette parade d'imposture? Le héros de cette pièce n'est donc, à tout prendre, qu'un Tartuffe d'opérette, décoloré, ridicule même, et le librettiste italien a eu la prudence de se prémunir contre toute sorte de haine. Zenone n'appartient et n'a jamais appartenu à aucun ordre religieux; il ne visite ni les prisons ni les églises, il n'a pas eu une Pernelle, un Laurent, un M. Loyal formés à son école, et lorsque le rideau tombe, le brave homme paraît décidé à prendre le froc et à gagner son paradis.
Dans V Amphitryon ^ tragi-comédie pom' musique jouée au théâtre Tron de Venise, en 1707, on rappelle le nom de Molière qu'on gratifie de ^ famoso „ et l'on avoue franchement les inspirations dont on lui est redevable (1). La première est, sans doute, celle du
(1) Anfitrione, tragicommedta per musica da rappresentarsi nel teatro Tron di S. Cassano Vautunno delVanno 1707, consac7'ato all'Altezza Serenissima di Ernesto Augusto, duca di Brunsvic (sic), etc. Venise, Possetti, 1707. Musique de Francesco Gasparini. Dans Vargomento l'auteur anonyme (Pietro Pariati, cfr. Wiel, N. 53) rappelle la comédie de Plante et ajoute : * Mercurio e Sosia sono imitati da Plauto, e Cleanta mi è stata somministrata dal famoso Molière, che su le scène franzesi fe pur comparire questo argomento medesimo: e potrei dire, che da lui ho presa altresî l'invenzione del prologo, se non ci ricordasse la nota favola, che per comandamento di Giove si prolungb quella notte in cui Ercole fu concepito da Alcmena ,.
Le prologue de Plante a été modifié lui aussi d'après celui de Molière:
Anfitrione
De la vittoria sua, di sua sainte
Nuncio mi manda a la sua sposa Alcmena.
dialogue entre Mercure et la Nuit. Celle-ci se plaint du " vil „ métier auquel Jupiter l'oblige, et le galant confident l'encourage :
Non è viltà giammai Servire a' grandi,
idée exprimée par le Mercure français, mais avec plus de finesse :
Lorsque dans un haut rang on a Theur de paraître Tout ce qu'on fait est toujours bel et bon ; Et suivant ce qu'on peut être, Les choses changent de nom.
Parfois Pariati préfère Plante à Molière, se donnant ainsi un air savant, mais ce sont de petites infidélités qui ne portent pas à conséquence. Le poète italien ajoute aussi des plaisanteries de son cru. Sosie, par ex., s'écriera, comme un matamore, qu'il a manqué au combat pour épargner la vie de ses ennemis. Le modèle français est abrégé, modifié, pour le rendre mélodramatique. Voyez la scène 8"^ du P'^ Acte ,et comparez-la à la 4'"*. du P'' Acte du modèle français : Cléantbis, dans Molière, arrêtant Mercure, s'était écriée :
Quoi ! c'est ainsi qu'on me quitte !
Mercure : Et, comment donc ? ne veux- tu pas Que de mon devoir je m'acquitte, Et que d'Amphitryon j'aille suivre les pas?
Oh quando mi vedrà !
Già mi par di sentir! a.
Ben venga, Sosia. Anfitrion dov'ë ?
La mia vita, il mio bene, e come sta?
È lontano ? è vicin ? quando verra V
" Signe. . „ Mi conserve sempre la Te?
" Signora, Anfi... „ " De la battaglia io voglio
11 racconto sentir „. Questo è l'imbroglio.
Sosia, non ci aduliam. Come potrai
De' duci e de' guerrieri
La bravura narrar, tu che non c'eri?
Io me l'inventerb. Buon per coloro,
Che Sosia non ci fu :
Quante teste» di piû !
PREMIÈBES IMITATIONS ITALIENNES 283
Et rauteur italien:
Cleanta : Comment peux-tu me quitter ainsi ? Voilà une belle visite ! Mercurio : Je ne peux demeurer davantage. Cleatita : Il ne s'agit que de peu d'instants...
Enfin le Mercure français, à bout de patience, envoie promener Cléanthis :
Et je prendrois pour ma devise:
Moins d'honneur et plus de repos,
ce que le Mercure italien traduit en moins de mots:
Voilà tout ce que je demande, plus de repos et moins d'honneur (1).
La conclusion est à peu près la même (2), seulement la pièce italienne finit, comme de raison, en un tendre duo entre Amphitryon et Alcmène (3).
L'art de Molière ne pénètre aucune de ces imitations ; on se
(1) Cleanta. Cosi dunque mi lasci ?
Bell a visita afiFè Mercurio. Restar non mi è permesso.
Cleanta. Un sol momento.
Mercurio. Eh ! non è tempo adesso.
Per me più di riposo e men d'onore.
(2) Sosia. In materia simil per darsi pace
Un marito, che ha senso, crede e tace.
(3) Anfitrione. Sposa gradita.
Alcmena. Dolce mio ben.
Anfitrione. Con la tua vita.
Alcmena. Con il tuo amore.
- i Tu rendi a questo sen
a due i T 1 n
( La calma e 1 core.
Certain Anfitrione di Plauto, trattenimento per musica da rappresentarsi nel R. Teatro di Torino... l'anno 1695, Turin, typ. Zappata, dû à la plume de Claudio Signoretti, mélodrame où Alcmena est l'amante d' Anfitrione, et Sosia fait des scènes à sa femme Zelta, n'a aucun rapport, à mon sens, avec la pièce de Molière.
Quant au style il suffit de citer ces deux vers d' Alcmena:
Morrb, e nel mio sangue Arrossirà l'indegnoî
borne à reproduire ses canevas et quelques-unes de ses scènes plaisantes, rien que pour amuser le public, mais on demeure d'ailleurs à la surface de l'étude des mœurs, de la satire, des travers, des ridicules et des vices de la société; on dirait que ces écrivains ne saisissent point la valeur des caractères moliéresques dont ils tracent des charges plutôt que des copies. Ces imitations l'emportent cependant peu à peu sur l'ancien répertoire ; on finit par comprendre qu'il y a un comique plus large et plus naturel au delà des bornes étroites de la comédie érudite et de celle de l'art. Si cela ne constitue pas encore un progrès, du moins ça l'annonce de loin.
Fagiuoli.
C'étaient des temps en apparence heureux que ceux de Corne m, et quiconque eût visité Florence et Sienne, à cette époque, aurait non seulement admiré la beauté des villes, Faisance, l'esprit et l'amabilité des habitants, mais aussi les conversations bruyantes et la joie de vivre envahissant toutes les classes de la société. Le théâtre formait surtout la passion à la mode, et les moines et les religieuses ne dédaignaient pas non plus les jeux de Thalie, de Melpomène et d'Euterpe. Terpsichore elle même n'était pas dédaignée.
Pour nous en tenir strictement à notre sujet, rappelons ce qui a été indiqué autre part, le Malade imaginaire avec la servante Tognetta et le Marchand gentilhomme^ c^est-à-dire Monsieur Giordano^ pièces jouées à Sienne par les élèves de l'Institut Tolomei vers 1708, et qui ne sont, d'après le titre, que des traductions ou des imitations probablement abrégées du Malade imaginaire et du Bourgeois gentilhomme de Molière. A Florence, les frères de Santa Croce font représenter de même, pendant le carnaval de 1719, le Bourgeois gentilhomme traduit en italien, et cette comédie forme, quelques années plus tard, les délices des Sanfirenzini. Enfin, en 1707 et en 1719, des comédiens de l'art jouaient II medico volante et V Etourdi. On peut soulever des doutes sur la paternité de la première de ces pièces : quant a la seconde, elle appartient, sans conteste, à Molière (1).
(1) Voyez, pour la vie en Toscane à cette époque, et pour les gouvernements de Côme III et de Jean Gaston : Tivaboni, Storia critica del risorgimento italiano, Turin, 1888 ; la Storia del Granducato di Toscana de Galluzzi ; Ro-
Giovan Battista Fagiuoli, florentin (1660-1742), n'a pas été ce bouffon vulgaire dont la tradition populaire et littéraire a gardé le souvenir, mais il n'était pas non plus de l'étoffe dont on fait les réformateurs et les martyrs. Attaché à la Cour, vivant même de ses libéralités, il pouvait bien, dans son théâtre, tourner en ridicule certaines erreurs qui ne froissaient pas trop les puissants : le sigisbéisme, florissant alors en Toscane, aussi bien que dans toute la Péninsule, et cette sorte d'institution que l'on appelait potesteria^ où l'on vendait effrontément la justice aux enchères. Mais pour rompre en visière aux " vices du siècle „ selon l'expression du grand maître français, il aurait fallu un courage que Fagiuoli, d'un caractère paisible et d'un égoïsme serein, était bien loin de posséder. Car si l'apparence était celle que nous venons d'indiquer, en réalité. Tartuffe dominait à la Cour aussi bien que dans la vie privée.
Un gouvernement soupçonneux veillait sans relâche, étouffant toute libre manifestation de la pensée ; partout des inquisiteurs, partout des mouchards : et ce ne fut que sous Jean Graston, qui osa même lutter contre l'archevêque de Florence, Martelli, que la Toscane put respirer enfin un peu plus à son aise. Grigli, qui ose se révolter contre Don Pilone, portera pour longtemps pelé " il mento e il gozzo „, comme le Cerbère du divin poète.
Si Fagiuoli imite Molière, ainsi que nous allons le constater, cela ne signifie donc pas qu'il en partage les idées et qu'il aille, comme lui, peindre les mœurs des. marquis, des précieuses et des imposteurs, au risque d'offenser des coteries et de voir ses pièces interdites. Fagiuoli avait des filles religieuses; il composait des comédies pour la cour, pour les jésuites et pour les couvents, et sa muse chantait toutes les puissances de la terre et du ciel, aussi bien que les lodi del servire.
BioNY, GU ultimi dei Medici, Florence, 1905, etc. Quant au caractère du théâtre toscan, je renvoie à l'étude du dott. Mariano Bencini, Il vero Giovan Battista Fagiuoli e il teatro in Toscana a' suot tempi, Turin, Bocca, 1884. Vojez aussi pour les auteurs dont nous allons parler ensuite, Temistocle Favilli, Girolamo Gigli senese, nella vita e nelle opère, Rocca S. Casciano, Cappelli, 1907, et Ferruccio Mand6, Il piii prossimo precursore di Carlo Goldoni (Jacopo Angeli Nelli), Arezzo, 1903. Quant aux rapports du Vanesio de Fagiuoli avec Trissotin, cfr. l'article de M. Emilio Re, Molière, Fagiuoli, Goldoni, extrait de la Bivista teatrale italiana, a. VIII, vol. 13", fasc. 6.
Molière était à cette époque considéré corne une sorte d'excommunié qui pouvait faire rire mais auquel il fallait toucher avec prudence, et un ami de Fagiuoli, lui adressant, sur sa demande, les comédies du poète français: '^ je ne voudrais pas cependant, dit-il, que vous prissiez ce théâtre comme un modèle à imiter, et que vous cherchiez là la manière de châtier les vices que vous combattez si bien, parce que, d'après ce que j'en sais, ce théâtre est plutôt fait pour les fomenter „ (1). Tout ce que la plupart des écrivains italiens vont alors demander à Molière, c'est l'art de peindre les ridicules et de faire rire la foule ; c'est la muse du Bourgeois gentilhommey de VEtourdi et du Malade imaginaire que l'on applaudit et que l'on va considérer comme l'inspiratrice de l'art nouveau d'Italie: mais bien peu d'écrivains oseront méditer et attirer l'attention du public sur les scènes immortelles de Tartuffe et de Dom Juan.
Voyez les personnages de Fagiuoli. Son pédant a acquis quelques traits de Métaphraste, de Pancrace et de Marphorius, mais il ne va pour cela causer ni philosophie, ni morale. Son vieillard avare, entêté, qui voudrait écorcher tout le monde et dont tout le monde se moque joyeusement, est bien le descendant du senex latin, et de Pantalon: toutefois il emprunte assez souvent la physionomie de Gréronte et d'Harpagon, ce qui n'empêche pas certaine tendance au type immuable de l'art. Meo, paysan rusé et niais à la fois, sorte d'Arlequin à l'état de laboureur, faisant de temps en temps des remarques judicieuses, mais s'étonnant de tout ce qu'il voit, ignorant sans scrupule, prêt à duper, mais le plus souvent dupé, est une création qui appartient en propre au poète toscan: c'est ainsi que Meo remplace l'ancien masque, mais il finit par devenir lui aussi une sorte de sanni.
C'est du théâtre moliéresque que Fagiuoli a tiré son innocentina, d'une naïveté dont il faut se méfier, et la vieille amoureuse, rappelant, sans contredit, la Bélise des Femmes savantes^ tj^e qu'il étudie et développe considérablement. Ses valets se ressentent de plusieurs influences; cependant Scappino a gardé un air bien français: quant aux nobles du poète toscan, vantards, sans le sou, tel que Favonio Spantaconi de sa Noblesse veut richesse^ (2) ils sont
(1) Cod. Ricc. Lettres à Fagiuoli ; Cfr. Bencini, ouvr. cité, p. 162.
(2) Nobiltà vuol ricchezza.
issus, en partie du moins, de l'observation directe de la vie, de même que ce Vanesio, le héros du Sigishée malheureux (1), croyant, comme le '^ patito d'amore „ de l'Arétin, que toutes les femmes sont éprises de ses charmes. Cependant — souvenir évident de la scène française — Vanesio et les dames qu'il admire, comme il croit en être admiré, parlent le langage affecté et ridicule du marquis de Mascarille et des Cathos.
L'esprit de Molière semble aussi inspirer la réforme du théâtre italien à laquelle Fagiuoli rêve et qu'il essaie même en partie, en bannissant les masques et les comédies à l'impromptu, ce qui d'ailleurs était fait pour lui captiver la bienveillance de son prince, ennemi des sanni " corrupteurs des mcem-s „. Mais ce plan de réforme conçu par Fagiuoli n'était pas fondé sur une connaissance exacte du but que l'art comique devait se proposer. On parlait de la muse comique qui castigat ridendo mores^ mais on n'aurait su dire en quoi consistait cette correction. Fallait-il transformer la scène en chaire religieuse, ainsi que le prétendaient les jésuites, et de là haut prêcher contre les scandales et les mœurs corrompues du siècle? Fallait-il faire voir la lutte de l'homme de bien écrasant, au dernier acte, le méchant, ou la réalité plaisante et douloureuse à la fois? On ne comprenait pas que la comédie doit se proposer, avant tout et surtout, de ^ peindre les hommes tels qu'ils sont „ sans aucune " complaisance „ pour les " lâchetés „, mais aussi sans aucun sermon, parce que la vérité porte en elle-même sa vertu curative.
Tartuffe ne prétend pas corriger les hypocrites, car, nous le savons bien, il ne se corrige point. Cependant on a dévoilé les traits des imposteurs on les connaît maintenant pour ce qu'ils valent et l'on saura setenir sur ses gardes. L' Arnolphe de V Ecole des Femmes ne se corrige et ne corrige pas non plus. Il continuera à aimer en égoïste quelque Agnès, qui continuera de même à le tromper, avant ou après le mariage, malgré sa sm'veillance et malgré ses menaces. G-eorge Dandin, le Bourgeois gentilhomme, les Marquis ridicules et tant d'autres personnages de la galerie merveilleuse du poète français garderont, malgré les leçons reçues, leur ancienne physionomie ; il y am-a, tout au plus, un Monsieur Jourdain se défiant davantage des cajoleries des Dorante et des Dorimène, ou un gen-
(1) n Cicisbeo sconsolato.
tilhomme de la cour de Louis XrV n'osant plus minauder dans r antichambre du Roi. Sous ce rapport aussi la réforme du théâtre italien marchait donc clopin-clopant.
Fagiuoli a cependant quelques mérites positifs. H ne suit pas les imitateurs du théâtre espagnol, et il ne tombe pas non plus dans la ^ commedia ridicolosa „, s'amusant à une peinture de convention et à un ridicule superficiel. Il crée quelques types, il ébauche des caractères, tâche de se soustraire aussi à Tinfluence classique et de comprendre l'art étranger, mais il a le tort de ne pas assez fréquenter les halles et les salons et de rester surtout trop académicien.
Voyez-le lorsqu'il tâche de rendre ses personnages vifs et enjoués, n les force à faire des grimaces, et leurs saillies, leurs jeux de mots am'ont peut-être déridé l'ennui de ses savants confrères les apatisti, mais ils ne sont pas faits, sans doute, pour amuser le public. Il fallait peindre des hommes, on copiait des modèles, et la réforme consistait, au bout du compte, à préférer un patron moderne au patron classique. Il y a des critiques qui ont admiré des passages comme le suivant, du Cicisheo sconsoïato:
Isahella : Sylve, mon bien, n'arrive pas encore.
Lisette : On n'entend pas mon cher Meo.
Isah.'. Que le favorable Cupidon lui prête ses ailes.
Lis. : Que l'amour gracieux le pousse.
Isab. : Afin qu'il puisse me parler.
Lis.: Afin que je puisse bavarder avec lui.
Isab.i Je crains pour mon père.
Lis. : Je redoute ce vieillard (1).
(1) Cicisbeo sconsoïato (III, 11) :
Isàb. Silvio il mio bene non giunge.
Lis. II mio caro Meo non si sente.
Isah. Propizio Cupido, gli presti l'ali. Lis. Amor garbato, gli dia una spinta. Isab. Ond'egli giunga a parlarmi.
Lis. Perch' io gli possa un po' cicalare. Isab. Temo del mio genitore.
Lis. Spirito di quel vecchio.
Ce sont là deux braves filles qui font des exercices linguistiques et, par un hasard singulier, répètent chacune la pensée de l'autre comme des boutsrimés.
ToLDO, L'Œuvre de Molière, etc. 19
Ce sont des échantillons dont on peut multiplier les exemples et qui prouvent les défauts d'une école et de tout un système (1).
(1) Toujours dans la même pièce, voyez ces morceaux aussi ridicules qu'absurdes :
(I, 10) Isabella. Dunque si porgan voti...
Leonora. Pertanto si rendan grazie...
Isabella. Al bel nume d'amore...
■ Leonora. Alla propizia fortuna...
Isabella, Se lungi dalla tempesta...
Leonora. Se dal naufragio risorta...
Isabella. Per gire in porto sicura...
Leonora. Un buon cammino ella prende.
(II, 7) Meo (le valet). Ma questo conto...
Vanesio (qui pense à sa belle). È dlsabella... Meo (qui pense aux créanciers). È dell'ebreo. Vanesio. Ella in questo giorno...
Meo. Egli in questo punto...
Vanesio. Me l'ha rapito...
Meo. Ve l'ha mandato.
(11,18) Anselmo contrastant avec Meo:
Anselmo. Ora non te la vo' dare (le congé de partir).
Meo. 0 io me la pigliero.
Anselmo. Tu sei un impertinente.
Meo. Voi siete un capone.
Anselmo. Che temerità è la tua ?
Meo. Che asinaggine è la vostra?
Anselmo. Elà, dov'è la creanza?
Meo. Ali, dov'è la discrezione ?
Anselmo. Sta a vedere, sta a sentire.
E che si?
Meo. E che no ?
Ce morceau chargé aurait dû persuader M. Bencini que le théâtre de Fagiuoli n'est pas, pour les valets du moins, cette école de respect qu'il imagine» Voyez encore d'autres bouts-rimés de ce genre :
(IIJ, 5) Vanesio. Isabella...
Meo. Spillo...
Vanesio. Co' suoi disprezzi...
Meo. Colle sue funi...
Vanesio. Mi vuol conduire alla tomba...
Meo. Vi vuol menare aile stinche.
On dirait que ces duos et ces trios ont été suggérés à Fagiuoli par les auteurs des mélodrames !
On a blâmé la prolixité excessive de notre toscan et son analyse trop minutieuse des détails: mais Ton n'a pas remarqué aussi combien ses caractères sont outrés et parfois absurdes, combien là même où le modèle moliéresque se présente à ses yeux, la société humaine, qu'il voudrait représenter d'après le grand maître, se transforme en caricature.
Voyez, dans les Tromperies louables (1), ce Tarpano, personnage important auquel tout le monde tire de grandes révérences et qui, sans avoir même l'excuse d'être entre deux vins, raconte à un pédant. Don Fidenzio — homme dont la profession n'est pas celle de garder le silence — comment il a édifié sa fortune sur un meurtre. Don Fidenzio, devenu le possesseur d'un tel secret, se borne à faire làdessus des réflexions morales et se laisse ensuite maltraiter par ce même Tarpano, sans jamais se servir de l'arme qu'il a entre ses mains et sans devenir, pour cela, un modèle de générosité et de délicatesse. Cette confession, d'ailleurs parfaitement inutile à l'action, n'est qu'une blague ne servant même pas à mettre en relief le personnage principal.
H y a dans cette pièce des traces évidentes de Molière. Tout d'abord, la donnée de la jeune fille se feignant malade pour ne pas épouser celui que son père voudrait lui imposer, aventure compliquée, comme dans V Amour médecin et dans le Médecin malgré lui, par deux déguisements qui tournent en ridicule les membres de la Faculté, savoir ceux d'Isabelle, la belle-sœur de la jeune fille, et de la servante Lisette. L'imitation du poète français est prouvée aussi par l'incident de la nourrice avec le médecin (c'est l'aventure de Sganarelle avec Jacqueline) et par les plaisanteries que Ton débite sur le manque de barbe du docteur, plaisanteries tirées du rôle de Toinette. Mais ce travestissement n'est guère réjouissant, et à quoi servent ces moyens comiques si ce n'est pour exciter le rire? Or le rire doit naître du contraste; un paysan, ignorantus^ ignoranta, ignorantum^ selon le latin de Toinette, est chargé d'une cure en apparence difficile. Comment va-t-il se tirer d'affaire? Comment le maître de la maison, ses parents, ses amis ne s'apercevront-ils pas de cette simulation ? On rit tout d'abord de la caricature, puis de l'embarras du paysan, mais à l'épreuve celui-ci n'est pas si sot qu'il en a l'air: et tandis qu'on croit assister à une
(1) Inganni lodevoîi»
simple plaisanterie, l'on voit le tableau s'élargir, et la satire qui commence. Sganarelle et Toinette, issus du médecin volant de la comédie de l'art, sont une caricature, il est vrai, mais une caricature qui peut faire méditer sm' la " pure chimère „ de la science. Au contraire, dans la pièce de Fagiuoli, les prétendus médecins n'ont pas beaucoup de sens, ils ne font ni rire ni penser: la jeune fille est une malade que l'on ne voit presque pas, qui ne se prête point à une consultation ridicule, et sa maladie d'emprunt aboutit à une mort non moins fausse et plus choquante encore. A quoi sert donc ce rôle d'Isabelle qui se feint médecin? Tarpano, le manant enrichi et bavard^ dont nous venons de parler, a un fils presque idiot, Pasquino, qu'il veut transformer en bom-geois gentilhomme, et qu'il confie dans ce but à Fidenzio. Pasquino, à peine dégourdi, devra se marier avec la fille de l'avare Anselmo Taccagni: c'est la jeune fille soi-disant malade et morte dont nous venons de parler, et Isabelle qui la soigne, déguisée en docteur, ne vient sur la scène que pour dire des injures à Pasquino, injures que celui-ci, son père et son futur beau-père prennent pour des compliments. " Le fiancé Pasquino, dit Isabella, fera guérir sa fiancée aussitôt qu'ill'aura épousée.,, "Pourquoi donc? „ s'écrient à la fois Pasquino, Tarpano et Anselmo. " C'est qu'il a un visage de casse et de vertus laxatives. „
Pasquino : Plaît-il, monsieur le médecin ?
Isabella: Vous avez des quaUtés merveilleuses pour donner la diarrhée et la dysenterie.
Anselmo : Les médecins emploient certains mots diaboliques... Tarpano : Moi, je ne les comprends pas. Pasquino : Ni moi non plus.
Mais il faut être idiot pour ne pas comprendre! (1).
Un autre personnage intervient et explique le sens profond et caché de cette casse. D'après ce qu'il me semble avoir compris, s'écrie le savant interprète, le docteur veut signifier que monsieur
(1) Pasquino. Ch'ho io, signor Dottor medico ?
Isabella. Qualità maravigliose da muover la diarrea e la dissenteria. Anselmo. Questi medici hanno certi lor nomi diabolici...
LBS TOSCANS 293
Pasquino a des qualités si douces et si insinuantes qu'il doit remuer les sentiments les plus tendres.
Tarpano: C'est là justement ce que j'avais compris moi aussi.
Je ne sais si le public florentin a ri à cette plaisanterie, mais moi, pour mon compte, je ne saurais partager d'aucune manière l'admiration de M. Bencini pour cette sorte de vis comica. Le rire peut être fou ou raisonnable. Il n'est ici ni l'un ni l'autre, et je me demande comment de trois individus dont l'un, Tarpano, a su se former une fortune en trompant tout le monde, et l'autre est malicieux comme tous les diables, aucun ne soit à même de comprendre que ce n'est nullement un compliment que de dire à un jeune homme: Vous êtes jaune comme de la casse, et auprès de votre belle vous aUez jouer le rôle d'une purge.
Ajoutons que la comédie abonde en saillies de ce genre. Pasquino amuse, par exemple, son auditoire en disant " cotognato „ au lieu de " cognato „, et Tarpano, pour lui faire pendant, parle d' ^ un occidente bisbetico „, au lieu d'un ^ accidente apoplettico „, des équivoques que l'auteur a, par-dessus le marché, la naïveté de faii*e expliquer à ses auditeurs.
C'est de Molière que Tarpano a appris ses ruses de grippe-sou et d'usm-ier (I, 3) qu'il a le tort de vanter (I, 3). H nous dira qu'il prête son argent à un taux énorme et qu'en outre ses débiteurs ne touchent que bien peu d'espèces: pour le reste il leur donne de la camelote qu'ils sont bien forcés ensuite de revendre, et qu'il rachète à un prix dérisoire. Tout cela est de l'Harpagon tout pur; mais Harpagon n'affiche pas de la sorte ses mauvaises qualités, et n'est point du tout un fanfaron du vice. Ce sont ses actions qui le font connaître au public; quant à lui, il se dira aussi malheureux que charitable, il ajoutera qu'il travaille en pure perte, et s'adressant à maître Simon : " La charité, déclare-t-il, nous oblige à faire plaisir aux personnes lorsque nous le pouvons „. Si Tarpano est un usurier, Anselme Taccagni n'est qu'avare ; le personnage français s'est ainsi dédoublé, mais l'avarice de Taccagni perd la vérité humaine pour devenir bouffonne, et nous assistons à des scènes devant lesquelles s'effacent les aventures du maître dérobant nuitamment l'avoine à ses chevaux et ordonnant le banquet que vous connaissez ! Taccagni ferme à double tour de clef son puits : est-ce
que l'eau peut se vendre à Florence? Non, mais comme l'on dit qu'un avare ne prête pas même l'eau de son puits, il faut que cette maxime soit mise en action. Risum teneatîs amici. Nous apprenons ensuite des tours d'avarice encore plus merveilleux. Taccagni ne veut pas qu'on consume le temps " che si consumi il tempo „ et il défend à ses hôtes de s'asseoir, le jour même du contrat nuptial, de peur qu'ils n'usent ses chaises. On se souvient qu'Harpagon défend à ses valets de trop frotter ses meubles de crainte de les abîmer ; mais tout cela est raisonnable, du moins jusqu'à un certain point; les meubles peuvent s'user et se casser de la sorte, mais des chaises..., et un jour de noces!
On pourra rire avec M. Bencini de cette formule de bail dont l'avare se sert pour épargner le notaire et de toutes les équivoques qui s'ensuivent, comme dans la farce de V Epouse et la jument^ mais le jeune critique reconnaîtra avec nous qu'une telle plaisanterie trop prolongée devient fade et sotte. La charge, absurde jusqu'à l'ennui, continue lorsque Tarpano regrette que pour essuyer l'écritm-e, faute d'un buvard, l'on se serve de la poussière de la maison, parce que cette poussière augmente les balayures dont il tire quelque profit.
L'étude des mœurs est donc remplacée par le grotesque, et Fagiuoli, encore une fois, se fie trop à la naïveté de son public. Passe encore que la douleur d'Anselmo, lorsqu'il apprend la mort de sa fille, ne soit que celle d'un égoïste: ^ Elle est morte lorsque je l'avais mariée sans dot! „; mais pourra-t-on admettre de même ce beau raisonnement de l'Avare, qui forme l'éloge funèbre de la défunte? " Elle a vécu à mes dépens pendant presque vingt ans et j'ai dû pom-voir à sa nourriture, à son logement et à son habillement. Voyez comme tout cela est perdu! Combien aurais-je épargné, si elle était morte à peine née? Voilà tout mon bien gaspillé, fille sans amour! „ (1). Et Anselme j)arcouiTa toute la maison, inspectionnera la bière même, de peur que l'on profite de la circonstance pour lui voler quelque chose. Pourquoi Fagiuoli ne nous
(1) 0 ella m'è stata in casa da diciannove in vent'anni; e io le ho avuto a dar da mangiare, bere, dormire e vestire : e adesso, ecco buttata ogni cosa. Ora s'ella moriva subito nata, quanto mi risparmiavo ? Uh, uh, o roba mia perduta, o figliuola disamorata.
fait-il pas voir l'avare vendant le cadavre de sa fille? Tout cela aurait eu, du moins, une certaine grandeui' tragique.
L' inspiration moliéresque est aussi évidente en d'autres pièces du même écrivain. lisez Le sigishée malheureux, le chef-d'œuvre de Fagiuoli, et vous y trouverez ce Vanesio si précieux, dont nous avons déjà parlé, ainsi qu'Isabella, une sainte-nitouche qui médite sur les contes de Boccace et précisément sur celui d'Alibech devenu hermite. Il y a encore l'équivoque d'un portrait perdu, comme dans le Cocu imaginaire^ et un amoureux, Silvio, qui prend pour confident de ses exploits galants, celui auquel il devrait les cacher (1).
M. Bencini a déjà remarqué que la scène où Isabella tombe à genoux devant son père qui, à son tour, tombe à genoux devant elle, est tirée de Molière: il se trompe toutefois lorsqu'il croit qu'elle est empruntée à Tartuffe. Il s'agit plutôt de l'aventure bien connue de Polidore et d'Albert dans le Dépit amoureux (Ht, 4). Dans une autre comédie de Fagiuoli, En amour il ne faut pas se hâter ^ nous assistons à des scènes de brouilles et d'accommodements des deux couples d'amoureux, ce qui nous fait songer au Dépit de l'auteur français: c'est d'après Molière apparemment que le poète florentin y peint les amours des valets servant de repoussoir à ceux de leurs maîtres, et les équivoques d'une lettre ne parvenant pas à son adresse.
U Avare puni nous présente, de nouveau, Anselme Taccagni devenu, dans ce théâtre, un type fixe, une variété nouvelle du senex latin et du Pantalon de l'art. Taccagni veut marier sa fiUe sans dot, et pour cela fait la sourde oreille aux propositions du jeune Orazio. Mais Orazio a un serviteur intrigant et rusé qui s'appelle Meo et qui découvre que le vieillard a caché un trésor. Il s'empare de ce trésor, l'apporte à Orazio, et si l'avare veut le ravoir, il devra céder à l'amour du jeune homme pour sa fille et la lui donner en mariage. On peut songer à Plante de même qu'à Molière, car ils nous offrent tous les deux les mêmes situations : mais dans la pièce toscane il y a une reproduction évidente d'un passage de V Avare du poète français, ce qui prouve comment cette comédie était bien présente à l'esprit de Fagiuoli. Le Docteur et Messer Pancrazio, deux galants à barbe grise, ont décidé d'épouser chacun la fille de
(1) Voyez pour d'autres souvenirs, dans cette pièce, du théâtre de Molière, l'art, cité de M. Re.
l'autre; ils appellent partant Florinda et Isabella pour leur faire part de cette résolution;
Florinda : Que voulez-vous, mon père ?
Isabella : Qu'ordonnez-vous, mon père ?
Dottore (à Florinda) : Pour ne pas faire un trop long discours, je te dirai paucis verbis que j'ai résolu de te marier.
Florinda: Me marier? (S'il s'agissait de mon Orazio !) J'en suis enchantée.
Dottore : Oui, j'ai arrêté ce mariage. (En se tournant vers Pancrace) Vous voyez qu'elle en est bien aise.
Pancrazio (à Isabella) : Moi aussi, je te dirai en peu de mots que je vais te marier.
Isabella : Est-ce possible ? (Si c'était mon Lelio !) Oh, que j'en suis heureuse !
Mais le Docteur et Pancrace expliquent de quoi il est question, et la déception des deux filles est d'autant plus comique que leur assentiment avait été plus enthousiaste. Il en est de même de r Harpagon moliéresque vis-à-vis de Cléante et d'Elise (I, 5, 6). Que l'on ajoute les querelles entre Brandello et Lisette, tirées du Dépit ou de V Ecole des maris et l'accueil du loup garou tiré lui aussi de cette dernière pièce (1).
Outre les types immuables d'Anselmo Taccagni et de Ciapo, Fagiuoli nous présente encore, comme nous venons de le dire, celui de la femme vieille et ridicule, de la souche de Bélise des Femmes savantes. Mais Bélise soupire toujours et ne se marie jamais: la vieille Frasia Tarlati (le poète florentin chérit les noms significatifs, indiquant le caractère de ses personnages) achète, au contraire, un mari à poids d'or et tâche, aux portes de l'hiver, de jouir encore du printemps. Frasia ressort donc des caractères conventionnels de l'ancien répertoire qu'anime le souffle de l'inspiration du grand maître, et bien que l'on trouve un peu monotone la répétition des mêmes données, si l'on peut reprocher à l'auteur le manque de variété, cela n'empêche pas qu'une fois du moins il n'ait creusé
(1) Lisetta. Corne te la passi?
Brandello. I passi gli fo a un per volta.
Lisetta. Dico corne stai ?
Brandello. Non lo vedi corne io sto ? Sto ritto adesso...
assez profondément son ciseau. Goldoni n'oubliera pas la famille Tarlati.
Un personnage, dans cette pièce, sort tout à coup des coulisses pour proclamer bien haut le culte de Fagiuoli pour Molière : ce n'est pas, bien entendu, le Misanthrope se plaignant de la fausseté humaine, ou un Tartuffe cachant ses crimes sous les dehors de la religion, et moins encore, un Dom Juan, affichant son scepticisme de grand seigneur, mais le gai Scapin " Scappino „, que la cour de Côme peut voir sans froncer le sourcil. Scappino, lui-même, sous l'influence de la pruderie toscane, a acquis d'ailleurs un air plus honnête et plus raisonnable. S'il joue quelques tours risqués, c'est bien pour la bonne cause^ et la morale, ainsi que la justice, finissent par trouver en lui un noble champion. Il s'ensuit que le rusé compère, à la fin de la comédie, ne demandera pas de s'asseoir au banquet de la noce et d'avoir sa part à la joie commune, mais en brave valet respectueux et entreprenant, il se contentera des reliefs de la cuisine et d'un coup qu'il boira en cachette. En France, l'engeance des valets devient de plus en plus turbulente et audacieuse jusqu'à prêcher, de la scène, l'égalité des classes ; en Toscane, elle garde encore sa modeste assiette, et pour ce qui est du théâtre, le nouveau Scapin rappellera toujours l'esclave de la scène latine et le zanni de l'art que l'on range à la raison à coups de bâton.
De la comédie de Fagiuoli, (yest u?ie folie que de garder les femmes^ ressoit la double leçon des Adelplii et de V Ecole des maris, Anselme, toujours Taccagni de nom et de fait, garde sa fille comme les dragons de la fable gardaient lem's trésors, car le mariage d'Isabella pouiTait exiger une dot, la malheureuse dot formant le désespoir de tous ces vieillards. Isabella ne peut pas sortir, Isabella ne peut recevoir qui que ce soit, et ne peut pas non plus regarder par la fenêtre les gens qui passent dans la rue. Il va sans dire que, malgré ces précautions — les précautions inutiles avaient déjà vieilli sur la scène avant l'œuvre de Beaumarchais ! — la jeune fille a un amoureux qu'elle paie de retour et avec lequel elle finit par s'enfuir au dernier acte. La vieille Frasia, qui songe à se remarier, pense, au contraire, que la jeunesse doit s'amuser et entraîne
Cintia à toutes les fêtes, péchant par là dans le sens contraire de Taccagni. Toujours par la force des contrastes, Cintia conçoit un tel dégoût pour ce genre de vie qu'au dénouement de l'acte, lorsque sa cousine prend la poudre d'escampette avec le galant, elle entre dans un cloître: résolution excellente, d'après l'avis de Fagiuoli qui avait marié ainsi au Seigneur trois de ses filles.
C'est la leçon des Adélphi^ avons-nous dit, mais c'est aussi la leçon de V Ecole des maris, et c'est évidemment de cette dernière que le poète toscan a tiré quelques scènes de sa pièce. De même que Sganarelle, Anselmo réprimande Frasia pour sa légèreté; elle court le monde avec Cintia, et Cintia va devenir sans doute une coquette. Pourquoi ne suit-elle pas son exemple? Isabelle ne pense qu'à sa maison et a en horreur les distractions mondaines. Toujours d'après le modèle français, Taccagni favorise aussi la fuite de celle qu'il prend pour Cintia et c'est de la sorte qu'il ouvre encore la cage à son oiseau. Ajoutons que l'intrigue se complique par un travestissement, que Fagiuoli avait trouvé tel quel dans V Ecole des maris, mais qu'il aurait pu trouver très bien dans le théâtre de son pays. Il n'avait là que l'embarras du choix.
Scappino, à son tour, emprunte à son devancier des Fourberies, la vanité de son rôle de fourbe: c'est lui le grand maître de la situation: c'est lui qui invente les plus étranges machines, et lorsque les amoureux sont à court d'expédients et se livrent au désespoir, il les regarde d'un air de compassion et de supériorité: " Aimez-vous et ne vous souciez de rien. Scappino veille. „ Scappino magno omnium calidissimo, dit Artilio, et Mascarille, dans V Etourdi, s'était déjà proclamé, de même, Mascarillus fourbum imperator. Ajoutez à ce pot pomTÎ d'autres souvenirs moliéresques tirés des Précieuses (1). Frasia descend de Cathos, mais comme
(1) Pour constater que Fagiuoli a voulu, d'après Molière, se moquer de la préciosité de Frasia, on n'a qu'à lire ce bout de dialogue entre la mère et la fille
" Frasia. A dire, o Cintia, corne si poco ti diletti di questi piacevolissimi romanzi ! Poh, son pur belle cose ! Questo del Calloandro, com'è mai vago per la varietà sempre nuova d'inaspettati iucidenti...
Cintia. ... Una continuata série d'amori, corne sono, non tanto in quello, quanto nella Gardénia del Torretti, nella Stratonica di Luca Assarino, negli amori d'Astiage e Mandane, nella Cassandra, nella Prasimene, e in tanti altri insulsi e perniciosi libri... „ (I, 3).
le poète est imbu lui aussi de préciosité, on ne distingue pas toujours ce qu'il prend pour haut style et ce qu'il présente comme un jargon ridicule.
Examinez au hasard une scène de En amour il ne faut pas se hâter ^ et vous entendrez la quintessence du tendre (1); écoutez, dans le Sigishée malheureux (2), je ne dirai pas ce qu'énonce Vanesio, dont le rôle est chargé tout exprès, mais plutôt les conversations des dames et des messieurs qui l'entourent et auxquels Fauteur croit prêter un langage naturel. Tout le monde, femmes, jeunes gens, Ciapo même, exception faite pour les Taccagni, ont la rage des métaphores et des adjectifs retentissants. Les paysans eux aussi font de belles phrases, et l'on aperçoit l'apatista qui est aux anges de pouvoir étaler les trésors de sa langue, et d'étonner les savants confrères sur ses connaissances lexicologiques.
Et les rapprochements continuent. C'est de L'Avare que Fagiuoli a tiré la scène entre Scappino et Anselmo. Scappino a vendu pour un sou certaine marchandise au vieillard. Celui-ci fouille dans ses poches, en sort à ce qu'il paraît la monnaie, mais Scappino a beau tendre la main :
Scappino : Donnez-moi du moins le sou que vous m'avez offert.
Anselmo : Ne te l'ai-je pas donné ?
Scappino : On ne le dirait pas.
Anselmo (lui donnant le sou) : Je croyais déjà te l'avoir donné (3).
C'est à peu près ce qui était arrivé à l'autre Scapin, celui des Fourberies :
(1) (I, 5) Orazio. Riverisco la signora Florinda amatissima. Lelio. Alla mia riverita Isabella m'inchino.
Orazio. Ma quai nube intempestiva di duolo oscura il sereno cielo del vostro bel volto ?
Lelio. Quai importuna caligine di mestizia toglie la chiara luce, che vi rende si vaga ?
Florinda. Ah, signor Orazio, non è presaga che di tempesta vicina quella nube, che voi scorgete, che il sereno mi toglie.
Isabella. Ah, signor Lelio, non è che indovina di ténèbre, di confusione quell'oscurità, che scorgete adombrarmi.
(2) Il cicisheo sconsolato (I, 7).
Scapin: Où est donc cet argent?
Gérante : Ne te l'ai-je pas donné ?
Scapin : Non vraiment ; vous l'avez remis dans votre poche (1).
Et c'est de THarpagon de Molière qu'Anselmo a appris à fouiller des yeux, lorsqu'il ne le peut des mains, ceux qui sortent de chez lui. On ne lui rend visite que pour le voler. Que cherclient-ils ces regards de la vieille servante et du colporteur suspect? Que veulent-ils ces gens qui rôdent autour de lui et qui s'intéressent à sa santé?
Cependant Scappino, malgré la méfiance du vieillard, parvient à s'introduire dans sa maison en qualité de chevalier français et sous le nom de Gian délie tante sciose^ et il promet de payer une bonne pension, pourvu qu'il ne rencontre jamais de femmes. Si le beau sexe s'approche de lui, il tombe en défaillance. Tout cela est dit, bien entendu, afin que le vieillard soit tranquille sur le compte de sa fille : mais pour gober une telle histoire, plus surprenante encore que la fameuse galère des Fourberies, il faut être plus bonhomme qu'Anselmo n'en a l'air.
ScaiDpino déguisé en gentilhomme, parle un français burlesque qui n'est certainement pas celui de Molière, mais qui témoigne cependant des connaissances que Fagiuoli avait de cette langue (2).
Scappino : Monsu si vu plé, fet mue la grase de m'ansegner, dev' et il logi d'un certe Sgiantilome che s'appelle Ansilme Taccagnin ?
Anselmo : Anselmo Taccagni vuol dire ? (veut-il dire ?)
Scappino : Uhi, uhi, uhi, vus ete quelle putetre ? Vos et assureman.
Anselmo : Chi ve l'ha detto ? (qui vous l'a dit ?)
Scappino : Vus' et somigliant trop bien a un tel ricche marscian de Pari, appelé Monsù Panducrazie... lo son monsù Gian délie tante sciose, coman v'averé antandù par la lettre de votre frère, che gie v'ha portate se mattein de' bon' or mon laccaio.
Mais Scappino reste trop longtemps à parler ce français, et ce qui pis est, Anselmo fait des calembom-s épouvantables. Scappino demande du " fracassé „ (de la fricassée) et Anselmo s'écrie :
Comment, la viande est fracassata ? (gâtée). Scappino : Un poche de rôti.
Anselmo : Che vuol ella fare dell'arrotino ? (que voulez-vous faire du remouleur ?)
Scappino : De rôti, dell'arroste de pigion.
Ansehno : Eh ! l'arrosto qua non si piglia a pigione (ne se loue pas).
Même dans La force de la raison^ l'auteur reproduit peut-être une donnée de son modèle. Le héros de la pièce sauve celui qui le poursuit, attaqué par des brigands ; c'est l'aventure si célèbre de Dom Juan et de Dom Carlos.
Fagiuoli a donc tiré profit de l'œuvre de Molière, et outre le souvenir de certains détails, on s'aperçoit, en lisant ses comédies, que l'art du grand poète lui a donné des inspirations d'ensemble et qu'il lui a indiqué surtout l'étude des mœurs et des caractères. L'avare, les amoureux, Scapin, la vieille folle, les précieux et les précieuses, du théâtre du poète toscan, ont bien des traits communs avec les personnages de la scène française : mais c'est en vain que l'on chercherait, dans ces amusements de la cour de Côme m, l'observation profonde et le rire du philosophe. Nous avons parlé, tout à l'heure, du danger auquel Fagiuoli se serait exposé en risquant certains tableaux, et des entraves qu'un gouvernement soupçonneux aurait mises sans doute au libre essor d'un génie dramatique ; cependant l'on doit reconnaître que rien ne révèle, chez l'écrivain florentin, l'envie de prendre ce libre essor. Sa muse marche terre à terre, elle peut être parfois agréable, mais jamais elle n'est méditative; elle recherche la vérité, mais sa reproduction de la vérité est froide et ennuyeuse (1), elle est surtout bavarde, aime la prolixité et perd de vue, le plus souvent, le sujet qu'elle voudrait développer.
Lisez, par ex., dans la pièce citée : En amour il ne faut pas se hâter ^ les raisonnements de Brandello et de Lisetta. Brandello parle, à un certain moment, de " pigliare „ (prendre et piller). Lisetta ne laisse pas échapper l'occasion de broder ses fantaisies sur ce verbe à double sens et, par une association d'idées, elle
(1) C'est une observation que l'on peut lire dans les " Ragionamenti recitati nelle adunanze degli arcadi , par Gio. Gherardi De Rossi, sous le titre Del moderno teatro italiano, Bassano, 1794, p. 76.
causera des sbires qui prennent^ des sbires elle passera à la description des prisons et des galères de Livourne, des prisons à d'autres considérations plus ou moins morales sur les hommes, et comme l'écuyer de Don Quichotte, elle parera toutes ces divagations, n'ayant rien à voir avec l'intrigue, d'un considérable nombre de proverbes qui ne servent rien moins qu'à l'édification du public (1). On peut sauter des pages et des scènes sans perdre pour cela le fil de l'intrigue; tout le monde babille à perdre haleine, et lorsque le poète a retrouvé une idée comique ou un jeu de mots agréable, il s'amuse, en brave filologue, à l'analyse de cette idée et de ce mot, les tournant et retournant de tous les côtés, sans le moindre souci de la marche logique de l'action. Il se disait probablement que les hommes passent une bonne partie de leur vie en vains discours et qu'un peintre d'après nature devait reproduire aussi cette vérité humaine!
n en est de même des caractères. Fagiuoli ignore l'analyse qui aboutit à la synthèse, les dialogues, les scènes qui donnent à la fin de la pièce l'image nette, tracée à grandes lignes, d'un caractère déterminé. Son héros n'a qu'un but, celui d'être amusant, et il finit par devenir le plus souvent ennuyeux; nous le voyons sous tous ses aspects, mais rien qu'à la surface, sa psyché nous reste inconnue, et ce poète, qui se donne des airs de moraliste, ne nous présente jamais le vice qui fait frémir, V indignatio animant les pages immortelles du comique français. Cependant l'œuvre de Fagiuoli marque un certain progrès et de louables efforts. Dans sa lutte contre les masques, dans ses essais d'une peinture naturelle des hommes et des choses, dans la verve du dialogue et même dans la vigueur de certains raisonnements, l'on s'aperçoit que l'art comique italien est déjà en marche et que les modèles moliéresques viennent de lui faire entrevoir la bonne voie.
(1) (1, 10) " di bene in diritto non s'arricchisce ; chi non ruba non ha roba, etc. ,
Girolamo Gigli.
Girolamo Œgli naquit à Sienne (1660-1722) juste la même année où Fagiuoli voyait le jour à Florence, mais l'air pur et serein de la Toscane n'avait pas forgé deux caractères également paisibles. Fagiuoli vivait en bon courtisan, exploitant médiocrement les muses et ses protecteurs ; Gigli, plus vif, plus orgueilleux, irascible et médisant par-dessus le marché, devait s'attirer bientôt les haines non seulement des Tartuffe, mais aussi des Trissotin et des Vadius, et la haine des gens de lettres, on le sait depuis longtemps, est pétrie de vanité blessée, venimeuse, bavarde et sans pitié.
Un seul point de contact unit* les deux poètes, c'est-à-dire lemimitation de Molière, mais tandis que le Florentin lui demande des situations et des caractères plaisants, le Siénois s'en sert comme d'une arme de guerre et lui emprunte la satire qui cingle la figure et le coup de foudre qui terrasse les ennemis. Facit indignatio versum^ mais malheureusement Gigli faisait surtout des personnalités haïssables et demandait au maître du comique des armes dont il se servait le plus souvent dans un but indigne.
Notre Siénois combat le clergé en général et les jésuites en particulier, mais il avait un fils appartenant à cet ordre, et c'est à cet ordre aussi qu'il demandera un secours et un appui, le jour où la misère frappera à sa porte. Cette misère est bien de sa faute, ainsi que l'abandon de sa femme (du moins, d'après les témoignages de ses contemporains), de cette malheureuse qu'il ne craint pas d'exposer au mépris et à la risée du public. Et ce n'est pas seulement sa femme que Gigli ridiculise et injurie, mais son fils, son père, ses parents, ses amis même, prêt d'ailleurs à livrer des rétractations honteuses à tout le monde (1).
n faut cependant accorder à Gigli des circonstances atténuantes : nous venons de dire comment Côme III gouvernait alors la Toscane avec le concours des congi'égations religieuses ; aux ordres des moines, déjà bien nombreux, il venait d'ajouter ceux des frères de
(1) Voyez Favjxli, ouvr. cité.
la Mission, et il avait chargé le clergé de surveiller la politique et les familles. Il va sans dire que l'instruction leur appartenait de plein droit, et les persécutions auxquelles l'écrivain siénois fut en butte, témoignent de la puissance et de la dureté de ses adversaires.
Jusqu'alors la satire de Soldani, de Michelangelo Buonarotti le jeune, de Dario Varotari, de Lodovico Adimari, de Salvator Rosa, etc., avait été impersonnelle, et personne n'était forcé de s'y reconnaître. Mais à cette époque, l'on voit déjà une vraie réaction des poètes contre la hacchettoneria^ surtout de la Toscane, et Francesco E,uspoli peignait en vers les cafards, J. B. Ricciardi et Antonio Eineschi écrivaient contre eux des capitoli assez acérés et Marco Lamberti ne les épargnait pas non plus (1).
En général, ces attaques ne portent pas à conséquence : cependant Menzini et Sergardi luttent déjà avec une vivacité remarquable, se distinguant ainsi des poètes satiriques incolores de l'époque précédente. Bien des gens avaient assailli la tartufferie, avant Molière: mais Tartuffe ne s'était ému qu'en se trouvant exposé sur les planches, au pilori de l'opinion publique. Tout cela explique le scandale que le Don Pilone de Grigli va soulever, d'autant plus que le poète de Sienne ne se borna point à la mise en scène des hypocrites. Il écrivit aussi des sonnets contre des gens bien connus pour ce vice, faisant des noms et peignant des personnages vivants: l'abbé Gondi, le chanoine Mazzi, le comte Eede, le père Laderchi, Mozzi, etc. H accusait celui-ci de la flatterie la plus honteuse, un autre de toute sorte de corruption, un troisième d'en vouloir à la prospérité du pays et un quatrième de se moquer de la divinité.
Entre l'abstraction froide, prenant parfois l'aspect de l'allégorie, ne causant aucun trouble, mais en même temps ne produisant aucun effet, et le pamphlet personnel, envenimé, agressif et contraire à la bienséance et à l'honnêteté, Grigli n'a pas su trouver la vraie voie de l'artiste, dont la conscience, offensée par le spectacle des vices de son temps, combat ceux-ci au nom de son idéal de vertu et de justice. C'est que Grigli n'avait guère d'idéal, ou du moins cet idéal sommeillait en lui, à l'état embryonnaire.
H regardait partant le triomphe des hypocrites d'un œil d'envie
(1) V. Belloni, Il Seicento, coll. Vallardi, p. 227 sqq.
plutôt qu'avec le dédain du juste, et il en voulait à sa femme parce que l'argent, qu'il aurait voulu dépenser en folies, prenait le chemin de l'église. Ainsi la satire descend à l'envie, à la médisance, à la calomnie même et la vertu du philosophe, contemplant les maux de la société et tâchant de la rappeler à ses devoirs, se change en un misérable bavardage.
Malgré cela et à un autre ijoint de vue, on doit reconnaître que le poète siénois, en suivant l'exemple de Molière et en précédant la réforme de Groldoni, tâchait de changer la comédie de l'art en comédie de caractère, lui donnant une mission qui n'était plus seulement celle de faire rire. Remarquons aussi que l'idée de ce renouvellement de la scène comique italienne n'était pas due uniquement à la lecture des chefs-d'œuvre du grand maître. L'auteur du Dizionai^io cateriniano s'était évidemment formé une culture suffisante, peut-être aussi assez large, de l'art dramatique d'au-delà des Alpes. En 1704, il publia à Venise une traduction libre des Plaideurs de Racine, portant le titre 1 litiganti^ et les Moeurs du temps de Palaprat sont imités par lui dans Les vices courants à la dernière mode (1). C'est cependant Molière qui attire le plus son attention.
Nous pouvons prendre comme point de départ ce Don Pilone en trois actes et en prose, dont nous venons de faire le nom, et que M. Guido Mazzoni considère, dans un article bien intéressant, comme une vraie j)araphrase en prose de Tartuffe^ sans changement de personnages, ni de développement, ni de division de scènes (2). Ce n'est pas là l'avis cependant de Tullio Concari dans
(1) I vizi correnti alVultima moda.
(2) Cfr. Léon Gabriel Pélissier (trad, de Gigli), Scènes originales du Tartuffe, Paris, 1889. Guido Mazzoni, Tartuffe e Don Pilone, dans le vol. B teatro délia Rivoluzione, la vita di Molière e altri brevi scritti di letteratura francese, Bologne, Zanichelli, 1894. — Voyez aussi sur Girolamo Gigli le livre de Man- FREDo Vanni, Florence, 1888, qui le considère surtout dans ses écrits polémiques et satiriques, l'étude de Rubecchi, G. Gigli, dans les Atti e memorie délia sez. letter. e di storia patr. munie, délia R. Accademia dei Rozzi di Siena, N. S., vol. 1* (1870-1871), Sienne, et celle de D. Urbano, E Don Pilone del Gigli e Le Tartuffe del Molière, Naples, 1905. Napoli-Signorelli, dans sa Storia critica de teatri antichi e moderni, etc., Naples, 1813, t. X, p. 11, ne se montre guère enthousiaste de Gigli et en général la critique littéraire n'a point été favorable aux essais dramatiques de l'écrivain siénois.
ToLDo. L'Œuvre de Molière, etc. SJO
son Settecento (1). Il remarque que Don Pilone est la représentation fidèle des mœurs siénoises, peignant exactement l'époque de Côme in et l'empire des prêtres et des moines; il ajoute encore que l'esprit de G-igli y paraît brillant et acéré. Mais Molière, d'après M. Concari, n'y joue pas le rôle dont parle M. Mazzoni. La pièce siénoise rappelle, à son sens, plutôt Fra Timoteo de la Mandragola de Machiavel et L'Ipocrito de l'Arétin. C'est là aussi ce que pense M. Favilli (2). " Tartuffe^ Fra Timoteo de La Mandragola et Vlpocrito de l'Arétin ont tous contribué, dit-il, à la formation de Don Pilone „ ; en outre, l'auteur qui a joué lui-même sa pièce à Sienne, aurait voulu peindre un certain Feliciati, prêtre cafard et connu de tout le monde, dont il singeait parfois, sur la scène, la voix et le maintien.
Il s'agit, par conséquent, d'un grief personnel et d'une vengeance, ce qui explique, toujours d'après l'opinion de M. Favilli, les vives réclamations adressées au Grand Duc et au Pontife, non seulement contre la comédie, mais aussi contre ceux qui l'avaient jouée, c'està-dire contre Grigli et ses amis.
Le même critique déclare que Don Pilone^ malgré certaines vulgarités et un réalisme trop outré, est une pièce spirituelle et fine, " finissima ed arguta. „ Gigli, conclut-il, a reproduit fort fidèlement le milieu où il a vécu et la vie de son époque ; on trouve, dans son œuvre, des portraits de famille, des scènes populaires d'une réalité frappante, " il brio, la festosità, la grazia, la lepidezza, l'arguzia, il frizzo „, c'est-à-dire toutes les qualités d'un esprit enjoué et ouvert et les éléments constitutifs de la vis comica. M. Favilli nous donne enfin une courte analyse de la comédie et un certain tableau schématique pour démontrer comment la pièce de Molière a subi, dans l'œuvre de son poète, une transformation profonde. Au lieu d'un Tartuffe, personnage représentant l'hypocrisie de tous les temps, nous aurions partant, toujours au dire du même critique, un type particulier du siècle de Côme III, celui que Vanni a appelé le prêtre de la maison^ sorte de directeur de conscience et d'ami, plus ou moins avide et intéressé, des familles. . C'est là, à peu près, ce que Gigli lui-même avait dit de sa pièce,
(1) Dans la Storia letter. d'Italia, éd. Vallardi, voyez le III* Chap.: * il Don Pilone è una incamazione paesana, piena di sentenze e di sale... ,.
(2) Ouvr. cité, p. 49.
dans la lettre qui la précède : " Notre sujet est tiré du célèbre Tartuffe de Molière, mais la comédie française a été si transformée dans ce passage, que Don Pilone est devenu tout à fait différent de Tartuffe. Nous avons tout d'abord changé radicalement le dialogue, puis tout ce qui se rapporte au sel et aux sentences. Nous y avons ajouté bien des scènes, des épisodes, des intermèdes, ayant toujours pour but de se moquer de la fausse piété, mais par une action muette, selon la méthode des mimes de l'antiquité. Bref, vous n'avez qu'à lire Tartuffe et Don Pïlone et les comparer entre eux pour en voir ressortir toute la différence. Cependant le sort de Molière n'a pas été différent du mien. Le poète français a été persécuté par les hypocrites de Paris et moi par les cafards de r Italie ; toutefois, un homme d'église fort respectable a trouvé que ma comédie remplissait une noble mission en déjouant tous ceux qui, sous le manteau de la vertu et de la religion, font bon marché des biens et de l'honneur de tout le monde, dominant dans les maisons et dans les cours... „
J'avoue que je ne vois pas cette transformation profonde. L'auteur italien est dans le vrai lorsqu' il assure qu' il a changé du moins en partie le texte français. H a ajouté en effet des scènes bouffonnes, car il se préoccupe du peuple qui veut rire et de sa renommée d'homme à saillies. Mais c'est là le défaut principal de rimitateur, un défaut dont ceux qui ont étudié son œuvre n'ont pas l'air de se douter. Voyez Molière : il rit, lui aussi, quand il le faut, à gorge déployée, dans ses bluettes ne se proposant d'autre but que celui de rider e et laetari^ mais dans les grandes pièces, dans L'Ecole des femmes^ dans Tartuffe et surtout dans le Misanthrope^ il est grave et sobre, et si Molière, dans ces pièces mêmes, sourit, son tour agréable n'est que l'expression naturelle de son caractère d'artiste ; jamais d'effort sensible, jamais la boutade pour la boutade et le bon mot péniblement forgé. Molière a, en outre, le soin de tenir en éveil la curiosité du public et de bannir ces prologues et ces argoinenti de la vieille comédie italienne et française qui refroidissent l'intérêt. Il est vi'ai que Dorine fait deviner certaine vilaine passion de Tartuffe pour Elmire:
* Je crois que de Madame il est, ma foi, jaloux „ [mais tout se borne à une simple indication.
Dorina, la servante de Don Pilone^ est, au contraire, trop renseignée là-dessus, et fait trop part de ses impressions à son auditoire. Dès les premières scènes, on sait déjà ce dont il est question, et comme le dénouement d'une comédie aboutit à la défaite du coupable, on devine aussi ce qui va arriver. " Don Pilone (dit Dorina) se tient à côté de Madame, lorsqu'elle reçoit des visites ; il demande lorsqu'elle rentre, à qui elle a parlé en ville et prétend connaître le contenu des lettres qu'elle lit: il lui défend de baiser son chien et quand quelque mouche se pose sur le visage de Madame, il veut savoir s'il s'agit d'un mâle ou d'une femelle. „ Ce petit passage sert à expliquer l'esprit de l'artiste italien. Comment Madame peut-elle endurer cette surveillance ridicule, sans avoir accordé aucun droit à l'imposteur? Et où est-elle, la saillie qui fait rire, dans cette constatation du sexe de la mouche se posant sur la joue de Madame? En outre, ce Don Pilone qui ne cache pas ses sentiments ou du moins qui les laisse deviner à tout le monde, est-il vraiment si redoutable, est-il vraiment le digne et mystérieux représentant de sa secte? L'altération du caractère de l'impostem-, peint par Molière, n'est pas due, chez Grigli, à une conception différente de l'art. Le poète siénois n'a saisi de la création de Molière que le côté extérieur, celui qui frappe tout le monde, la lutte contre l'hypocrisie en général et contre l'influence du clergé en particulier.
Grigli ne comprend pas non plus le caractère de M.°^® Pernelle, sa ^ signera Pernella „. La belle-mère du poète français enviait la jeunesse de sa bru et craignait " les apparences „ de sa légèreté. La signera Pernella, au contraire, accuse ouvertement Elmira de manquer à ses devoirs : elle parle même de chair à vendre (1). Et l'effet du tableau de la '^ prude à son corps défendant „ est perdu lui aussi, car le langage impudent de la servante italienne donne gain de cause à ceux qui médisent d'elle et de sa maîtresse (2). Il suffit de dire qu'elle parle de concurrence, en femme
(1) Pernella. lo non so ne di canino, ne di mosclie ; so bene di certi cani grossi e mosconi che ronzano qui d'intorno, che danno molto da dire al vicinato. E sai corne dice il proverbio ? che certa sorte d'animali non s'aggirano che dove la carne si vende.
(2) Dorina. Queste che ciarlan tanto non sono altro che certe pinzochere sgangherate che se la pigliano con la came fresca, perche leva lo spaccio al macello degli ossi e délia carne vieta.
effrontée, qui s'y connaît dans ce commerce. Où est-il donc, le contraste entre les vrais gens de bien et les méchants cachant leurs vices sous le manteau de la religion? Et l'esprit de Gigli est lourd même quand il quitte le texte français pour donner libre essor à sa f antasie. Après avoir amusé son public par un galimatias de mouches (il est toujours question des mouches qui se posent sur le visage d'Elmira) engluées dans le fard et dans le blanc, il revient à ses chères vulgarités et à ses plaisanteries grossières et nous décrit la signora Guglielma, veuve âgée de trente ans, couvrant diligemment sa poitrine de peur que sa " carnaccia „ ne soit cause de la tentation et de la perte de son prochain, et prenant pour un amoureux qui l'embrasse certain timon de carrosse qui la frappe en pleine poitrine, souvenir évident et fort déplacé du Distrait de la Bruyère ou de celui de Regnard.
Toujours sans considérer que la conception du grand maître exigeait une famille vertueuse pour l'opposer à la méchanceté du héros de la pièce, Grigli fait berner la vieille Pernella par la servante : " Prenez garde qu'un timon ne vous baise vous aussi. „ La même dégradation inconsciente se présente dans les autres personnages de cette pièce. " Mon su Bonafede „, qui y joue le rôle d'Orgon, n'est plus le brave homme ayant servi son roi et sa patrie, qu'un piedplat pousse à la ruine morale et matérielle. Monsù Bonafede est au contraire un zéro en chiffre : " Il croit tellement à la bigoterie, raconte certain personnage, que l'autre jour, tandis qu'il grêlait, il sortit un vieux et vilain chapeau de Don Pilone pour que l'orage cessât. Il y a trois semaines que Madame Ponzo (vulgarité de nom qui ne dépare pas certaine grossièreté de style propre à Gigli) était en mal d'enfant depuis deux jours. Bonafede lui envoya la pantoufle gauche de Don Pilone afin qu'elle accouchât heureusement. „
Et l'exagération continue. Orgon*aime Tartuffe plus " qu'il ne fait mère, fils, fille et femme „ ; il veut qu'il occupe le haut bout de la table et lui choisit les meilleurs morceaux. C'est un engouement ridicule, mais possible... Bonafede renchérit et partant gâte: il baise Don Pilone, l'embrasse, bassine son lit, gratte ses pieds et l'épuce (1). En outre — quelle pauvre saillie ! — il prétend que le forgeron d'àcôté, pour ne pas déranger le sommeil de son homme, double son
(1) Lo bacia, l'abbraccia, gli scalda il letto, gli gratta i piedi, lo spulcia.
(2) Che il fabbro... foderi i martelli e l'incudine di feltro.
enclume et ses marteaux de feutre (2). Tartuffe s'engraisse doucement, mais DonPilone est devenu un "vrai cochon à l'engrais „ (1), mangeant trois fois par jour " de sorte que la servante se donne toutes les peines du monde pour agrandir ses culottes „. Bonafede se plaint de ce que sa femme, étant malade, ne souffre pas que l'imposteur passe les nuits à son côté (ce qui est pousser les choses au delà de toute vraisemblance) ; il croit aussi que son cher ami a vendu " certain fief pour faire des aumônes et qu'il a cédé le titre d'un marquisat pour donner la dot à deux pauvres filles. „ C'est toujours de l'invention de l'auteur italien que le rôle de Sapino, c'est-à-dire de Damis, envers son père, qu'il appelle " vieux radoteur ne disant que des sottises „ (2), et l'exagération est évidente aussi dans la traduction du discours de Tartuffe à son serviteur (3) :
Pilone : Lave avec soin ma haire qui est tout ensanglantée, et ajoute à ma discipline deux autres pointes de clous. Si par hasard la servante entrait dans ma chambre, tiens les yeux baissés et cache-toi à genoux derrière le lit (4).
La Dorine française pourrait sans doute employer un langage plus honnête, lorsqu'elle s'adresse à Tartuffe qui lui a couvert le sein :
Et je vous verrois nu, du haut jusques en bas, Que toute votre peau ne me tenterait pas,
ce qui signifie qu'elle n'est pas si facile que lui à la tentation. Le traducteur trouve tout cela tant soit peu banal et fade; par conséquent il altère et modifie son modèle et fait dire à Dorina que quand même elle le verrait comme ci-dessus " elle préférerait encore un jambon „ (5), trait d'esprit que nous mettrons avec les
(1) Un porcone.
(2) Vecchio rimbambito, spropositato!
(3) Laurent, serrez ma haire avec ma discipline, Et priez que le Ciel toujours vous illumine.
Si l'on vient pour me voir, je vais aux prisonniers Des aumônes que j'ai partager les deniers.
(4) Piloncino, lava bene quel mio cilizio insanguinato, e metti due altre punte di chiodi alla disciplina. Se la serva entrasse a spazzar la caméra, sovvengati di tenere gli occhi bassi, e nasconditi inginocchiato dietro al letto.
(5) Se vi vedessi nudo da capo a piedi, certo mi fareste meno appetito assai di quelle che me ne facesse un bel coscio di presciutto.
autres. Gigli a, en outre, un vrai faible pour la ^ carnaccia „ et il tire volontiers ses images de la cuisine. Les emportements erotiques de Don Pilone et son dialogue avec Elmira représentent une autre exagération ridicule, et le merveilleux discom-s par lequel le héros de la pièce française tâche de persuader la femme d'Orgon d'accepter " l'amour sans scandale et (le) plaisir sans peur „, perd ici sa force, noyé dans la prolixité.
Les personnages de Gigli veulent encore pousser la pointe quand il serait question d'agir. Ainsi lorsque Sapino dévoile les intrigues du cafard et la passion de celui-ci pour sa belle-mère, au milieu de ses récriminations, il perd son temps à nous raconter certaine histoire d'une jument que l'imposteur veut pudiquement éloigner de rétalon. Puis d'autres charges. La " signera Pernella „, non seulement n'aide pas son petit-fils chassé de la maison, mais trouve encore moyen de lui soutirer de l'argent. C'est là un trait de malignité exagérée, témoignant cependant de l'intérêt que ces questions d'argent avaient pour le poète siénois. Mais ce qui dépasse toutes les bornes du grotesque, c'est le cadeau que la vieille fait à son petit-fils qu'elle vient d'exploiter, de la " chemise qui couvrait Don Pilone la première fois qu'il entra chez nous, et il y a trois ans qu'il la portait „ (1).
Comment le jeune homme peut-il endurer la violence du vol et, pardessus le marché, la raillerie cruelle? Que Ton ajoute que Pernelle subit, de la sorte, une altération et une dégradation conmie les autres personnages de la pièce française ; de bigotte elle devient voleuse.
Le rV« et le V* acte àQ Tartuffe forment le EŒ'' et le dernier de la pièce italienne : mais, malgré cette accumulation de scènes et d'action, Gigli ajoute encore des détails fort inconcluants et bien peu spirituels, et, ce qui pis est, il commet une autre erreur psychologique. Messer Bonafede, plutôt que de " sdiremarsi „ sous la table, préfère n'en rien savoir : " Voyons, ma chère femme, il vaut mieux n'en plus parler „ ; ce qui transforme Orgon en mari fort commode. Enfin le dénouement n'est pas fait pour ajouter au sérieux de ce remaniement. On attribue à Don Pilone cinq femmes légitimes et je ne sais combien d'autres plus ou moins illégitimes, mais au lieu de le faire mahométan tout court, après une preuve
(1) La camicia che si cavb Don Pilone la prima volta che albergb in casa nostra, e l'aveva portata tre anni, senza cavarseîa mai mai.
si frappante de polygamie, Gigli le transforme dans le juif Jevanim, sans s'apercevoir que ce changement nuit à sa thèse et à sa lutte contre le jésuitisme. Don Pilone n'appartient donc pas à l'église, c'est un intrigant, un voleur, un violateur de vierges, et pis encore un faux monnayeur, une sorte de '' stregone „ dont on a brûlé la statue en Allemagne, un criminel recherché par toutes les polices d'Europe (1). La faute en est-elle aux jésuites, si quelqu'un usurpe leur soutane et leur tricorne? Peut-être Grigli voulait-il de la sorte ménager le clergé, mais il n'a pas songé qu'ainsi Tartuffe n'était plus Tartuffe et que la satire de l'imposture religieuse se transformait dans l'aventure d'un filou. Et il y a dans cette pièce l'écho de mœurs féroces; Bonafede et sa famille veulent brûler vif ce criminel et apporter des fagots pour l'échafaud. Grigli a ajouté aussi trois intermèdes. Dans le premier (2) on voit de petits amours endormis, que de vieilles dames fardées tâchent en vain de surprendre. Les amours s'éveillent, et se moquent d'elles et de leurs charmes (3). Alors celles-ci s'habillent en béguines " pinzochere „, mais sans pouvoir pour cela tromper les fils de Vénus. Ici l'hypocrisie ne consiste qu'à se feindre jeunes et ce n'est pas là, au bout du compte, le grand vice qili mine la société humaine. Le second intermède nous présente des amants déguisés en bigots " in bacchettoni „ dans le but d'acquérir les richesses, les honneurs et les grâces des femmes (4). Enfin le troisième inter-
(1) Jevanim ebreo, passato fintamente dalla sua religione alla nostra, affine di approfittarsi in questa di maggiori comodità pe' suoi fini malvagi. Egli ha sposate due mogli in Portogallo e tre altre in Catalogua; e nell'Olanda ha falsificata più volte la moneta d'oro. Nella Borgogna ha violate quattro clausure col rapimento di più zitelle, una délie quali, corne è scritto nell'istruzione di Parigi, si crede certamente che sia quel suo compagne Piloncino
(2) Intermedî délia présente commedia allusivi alla falsa Bacchettoneria con balli e gesti, aU'uso de' mimi antichi.
(3) Giù le gomme e i colori Per le fosse del volto Corron liquidi e strutti'.
(4) Arte che vi darà
E ricchezza ed onore,
Amici e dignità
E pub farvi felici anco in amore.
mède nous offre le spectacle des " pinzocliere „ et des " bacchettoni „ dansant ensemble, réchauffés par les petits amours, jusqu'au moment où la foudre tombe du ciel et les brûle tous : application de la justice divine, d'après la légende de Dom Juan. — Parfaitement inutile de conclure que notre avis sur Don Pilone n'est pas, pour ce qui est de sa valeur artistique, celui des critiques qui nous ont précédés dans cette analyse.
C'est comme une appendice à la pièce que nous venons d'étudier que cette Sorellina di Don Pilone o sia Tavarizia più onorata nella serva cïie nella padrona (La petite sœur de Don Pilone ou l'avarice plus honorée dans la servante que dans la maîtresse), sorte d'exhibition, en cinq actes, de son ménage, où l'auteur se met lui-même en scène, avec sa femme, ainsi que l'avait fait, en 1262, le plus ancien des poètes comiques de la France, Adam de la Halle. Mais le Jeu de la Feuillée est une vive et brillante satire qui fait défiler, sous nos yeux, tout Arras et où nous voyons se renouveler les audaces de la verve d'Aristophane débitant la chronique d'Athènes, relevée par la poésie de la jeunesse et de l'amour:
C'était l'été, beau et serein, Doux et vert, et clair, et joH.
Au contraire, La Sorellina di Don Pilone nous paraît une fort mauvaise action, in primis parce qu'elle met en ridicule, sous le nom de la " signora „ Egidia, M"** Grigli, qui n'a après tout d'autre tort que celui de vieillir et de soustraire à son mari le peu d'argent qu'elle à mis de côté pour ses besoins. La pauvre dame est représentée sous les couleurs les plus noires, digne sœur de Tartuffe, avare, hideuse ; vengeance de mari qui en dégradant sa compagne, se dégrade lui-même. C'est ensuite une preuve d'ingratitude que le poète commet au préjudice d'une certaine servante nommée Credenza qui n'a pas oublié son ancien maître et ose même en plaider la cause. Gigli, qui paraît en scène sous le nom de Gréronio, " gentilhomme siénois „ (il tient beaucoup, on le voit, à sa noblesse!),
s'amuse aux dépens de la malheureuse et lui fait accroire que certain prince romain a fondé des dots pour les prostituées rentrées dans la bonne voie. La pauvre Credenza, bien digne de son nom allégorique, donne dans le piège et pour avoir la dot, accepte que son nom soit inscrit parmi ceux des femmes perdues.
On peut ajouter que la Sorellina de Don Pilone est une mauvaise action même au point de vue artistique. La signera Egidia répète péniblement le rôle d'Harpagon ; pour épargner le sou, elle jeûne et fait jeûner sa servante, mais elle retrouve son appétit à la table de ceux qui la convient. Il y a même une scène tirée directement de la pièce française. La maîtresse prie la servante de lui dire franchement ce que l'on pense d'elle. Credenza lui rapporte les commérages, en tournant en ridicule son avarice, et Egidia récompense cette franchise demandée, exigée même, en la frappant à coups de savate. C'est la scène bien connue entre l'Avare de Molière et Maître Jacques. Mais Harpagon, en changeant de sexe, a perdu aussi cette apparence de luxe, dont il s'entourait dans la pièce de Molière. Point de valets, point de voitures, point de contraste entre la splendeur d'emprunt et l'avarice sordide.
Puis encore une maquette d'hypocrite. Le noir descendant de Tartuffe prend ici le nom de Don Pilogio et entre en scène, lui aussi, comme le héros moliéresque, lorsque l'action s'est développée en partie et que l'on a eu le temps de nous représenter sa noirceur. Cette arrivée tardive fait ressortir davantage la copie décolorée. Tout d'abord Don Pilogio, dans la maison de la signera Egidia, ne convoite certainement pas des trésors; en outre sa fausseté, son imposture sont plus apparentes que réelles. Il dira, par exemple, à la Signera de faire bon accueil à son mari: " Caressez-le, soignez-le; je vais m'occuper de lui faire toutes sortes de tracasseries ; je le ferai même exiler, s'il le faut „ (1), fanfaronnade ridicule que les faits démentent. Don Pilogio ne se souvient de son illustre aïeul que lorsqu'il serre la main d'une jeune servante, Menichina, et la piétine, " le scarpiccia i piedi „, ce qui est plutôt le fait d'un rustre que d'un calotin. Quant au reste, on le dirait un parasite ou tout au plus un intrigant de bas étage. Le beau rôle est
(1) Accarezzate vostro marito, servitelo ; e poi pensaremo a fare i dovuti ricorsi, a fargli dare l'esiglio, quando bisogni.
réservé à Greronio, c'est-à-dire à l'auteur» lui-même, mais est-ce qu'il ne se trouverait pas, par hasard, dans un état d'amoralité, lui empêchant de comprendre la bassesse du personnage qu'il représente ?
Après la séparation, logeant le diable dans sa bourse, il se rend chez sa femme, comme poussé par un renouveau d'amour. S'il peut mettre la main sur le magot, cet amour disparaîtra sur l'instant. Et Gigli a soin d'insister sur la laideur et sur la vieillesse dégoûtantes de la Signera. Il entre chez elle en filou et non pas en mari; la nuit il se hâtera de souffler sur sa bougie et le jour de lui tourner le dos (1). Il est évident que si la signera s'émeut à ses prières et lui promet de l'argent, notre sire se souviendra alors que la fin justifie les moyens et rallumera sa bougie. Or c'est là vraiment le rôle de l'imposteur, rôle joué par cet homme prodigue, aux mœurs faciles, qui revient sous le toit conjugal pour profiter, s'il est possible, de la tendresse de sa femme et rafler sa fortune. Que l'on ajoute que, pour tromper la Signera, Geronio et son secrétaire Tiberino jouent, à un autre point de vue encore, le rôle de Tartuffe. Geronio affecte une pureté de mœurs qui doit bien étonner sa femme; Tiberino semble une vierge, tournant les yeux au Ciel et endossant, la nuit, la " chemise de la modestie „ qui ne permet pas à l'œil profane d'approfondir certains mystères (2). L'autem- dira que cette hypocrisie n'a d'autre but que celui d'en imposer à Madame; mais est-ce que Tartuffe n'avait pas lui aussi le but d'en imposer à Orgon et à la société?
Ainsi la comédie profonde, drapant un vice social, se transforme en une sorte de farce qui n'a pas même le mérite de nous amuser. Tout d'abord c'est la langue toute ^ riboboli „ et parfois incompréhensible (3), ensuite une plaisanterie lourde et vulgaire, qui nous rapjDelle de trop près les entreprises du Médecin volant. C'est encore la servante qui, x:)our ne ])as toucher la peau de son maître, se sert de pincettes dans l'application de certains cataplasmes. C'est
(1) (Si rimedierà col) spegnere il lume la notte, ed il giorno voltarsi in là.
(2) La camicia di modestia (quale) se la mettono i giovani savi e le giovani savie quando si fanno i clisteri.
(3) Qu'est-ce que ça signifie, par ex.: "Se (la padrona) guasta le pianelle, non potrà più mettervi l'arrosto ,, et la réponse de la servante qui parle de certaine * roba (d'una sua arnica) che la canzb a tempo de' quartieri , ?
enfin un certain " bagnuolo „ ou bain intime que l'on apprête, en l'expliquant; et l'on ne discourt que trop souvent de langes d'enfants d'accouchées, d'accouchements, de maladies, de constipations, de " seggetta e seggetteri „, d'une dame pourrie et catarrheuse, en laissant de côté les beaux adjectifs dont tous ces personnages se gratifient réciproquement (1). Je ne trouve pas, malgré l'opinion des critiques cités, où est la vis comica de Gigli, vis comica que l'introduction d^un personnage qui ne parle pas, le chien de Greronio, n'est pas faite pour ranimer. Ce chien demande, lui aussi, un peu d'hospitalité, de sorte que la Signera voit s'augmenter encore davantage le nombre de ses hôtes. Mais c'est là du moins un fâcheux qu'on peut chasser à coups de bâton; Credenza s'^y oppose, Egidia insiste, et pendant ce débat le chien attend dans une coin, vaquant à ses petites affaires. Ce dialogue sublime peut s'intituler celui des '' passa via „ (va-t-en), des '' teh, teh „ (viens ici) et des " tira via „ (2).
Les Fourberies de Scapin du poète français ont inspiré, à leur tour, la muse de Grigli qui en a traduit le titre. Le furherie di Scappino (3), tout en transformant les scènes par de " nouveaux sels „,
(1) " Porco, porca, porchettaccia. „ L'auteur fait porter sur la scène la " seggetta „ (chaise percée) et parle " di una donna soda e fuor di figliuoli „, de combien de temps une femme " possa tener il feto ,, etc.
(2) Egidia. Oh ! questa di più adesso ! Passa via. Ghiottone, via, non c'è da mangiare pel padrone e per lo scrittore ; considéra se ce n'è per te. Passa via.
Credenza. Teh, teh. Un bell'animale ! Non lo mandi via, è un peccato.
Egidia. Governatelo col vostro, dottora. Tera via, cagnaccio. Oh mefichina me.
Credenza. Piccinino, sei digiuno ! teh, teh. Credo d'aver un po' di pane in tasca, ma secco.
Egidia. Se è secco, poteva farsene la zuppa al padrone. Tera via. Datemi quel bastone.
Credenza. Dico il bastone io ! povera bestia. Ah, gnora padrona, sono animali fedeli che guardano la casa, Teh, teh.
Egidia. Che ha da guardar la casa, se non c'è niente?
Credenza. Portano le lepri, le starne... teh, teh.
Egidia. Mangiano ancora dieci libbre di pane al giorno. Tera via. Guarda che fa quella cosa il porcone.
Credenza. Se la farà, toccarà a spazzare a me. Teh, teh.
(3) Le furberie di Scappino, commedia del Sig^ Girolamo Gigli, patrizio senese, in Siena, 1752 (éd. Bonetti).
comme dit son éditeur (1), de sorte à la rendre ** toute nouvelle „. Illusions d'auteur et d'éditeur ! On se souvient que l'action de la comédie française se passe à Naples. Grigli, qui ne fait que traduire les noms des personnages, n'a garde de changer le lieu de la scène et il ajoute même des détails sur le port et sur certains endroits de la ville, sans ajouter toutefois aucune couleur locale. La méthode que Gigli suit, dans ce remaniement du sujet moliéresque, est toujours celle que nous venons de constater. Pour lui, le poète français n'a pas dit tout ce qu'il fallait dire, n'a pas été aussi amusant qu'il fallait l'être, et notre Siénois va se mettre à la besogne, assaisonnant la pièce parisienne de tous les sels de la Toscane. Scapin, dans Les Fourberies^ est déjà un fort mauvais sujet et c'est son esprit qui le sauve, qui lui fait tout pardonner par ses maîtres aussi bien que par le public. Le Scappino des Furherie de Gigli devient plus méchant encore ; on trouve plus marqués en lui les traits qui le rapprochent des valets de l'ancien théâtre d' Italie. Il n'a pas seulement eu " ce petit démêlé avec la justice „ dont parlait son devancier ; il ajoute des détails : la police l'a mis en question, il a été exposé au pilori, bref il a été galérien ou peu s'en faut (2).
Ottavio, à son tour, renchérit sur la préciosité de son prédécesseur. Il fait, par exemple, certaine description des misères de la toilette de sa belle (3), qui nous paraît fort oiseuse, et que Scappino commente avec fort peu de respect, surtout pour la vieille mourante. Dans son dialogue, avec Giacinta, le jeune homme parlera de cette flamme d'amom- qui brille et qui est bien " la flamme d'une étoile fl:xe. „ Le texte français disait : " vos larmes me tuent, „ et Ottavio : " vos larmes, tombant une à une sur mon cœur, excitent
(1) Ecco per la prima volta alla luce la commedia detta Le furherie di Scappino, traita dalla commedia francese dell' istesso titolo di Molière, dal Sig"" Girolamo Gigli, il quale volendola ridurre per la scena italiana, non si è attenuto in tutto all'originale, ma amplificando i sentimenti dell'Autore, ed ora usando col variarne Tidiotismo nuovi sali, e sentenze, l'ha resa quasi nuova, siccome ha fatto in altre traduzioni simili.
(2) La Vicaria — dit Scappino — si porto maie, perche ad un uomo délia mia condizione... Basta furno tre tratti délia carriola sino a terra e io aveva la ciarmatura addosso... Basta in rigore la berlina era di avanzo.
(3) Ella non aveva in dosso che una scolorita e lacera ovatta, la quale non ben copriva una logora camicia da notte, ed in capo non portava che una berretta di color di cedro.
dans mon âme les orages les plus terribles „ (1). C'est de l'AcMllini tout pur. Vis-à-vis de son maître, Scappino affiche son importance; on dirait qu'il va lui donner le fouet. La scène où il apprend à Ottavio comment il doit faire bonne contenance à l'arrivée de son père, est animée par des plaisanteries qui ne sont que des duretés irrespectueuses. Le père supposé menacera son fils d'une volée de coups, et ce fils devra à son tour porter la main sur lui (2). Toujours dominé par l'idée ûxe^ bien plus vive que l'étoile dont parlait Ottavio, de prolonger les situations qui lui paraissent le plus comiques, l'auteur siénois fait que, dans la scène du sac, Silvestro ne finisse plus de frapper et qu'Argante donne même audelà de ce que le faux spadassin lui demandait :
Argante : Vois donc, Scappino, si (le spadassin) avait encore, outre cette ,dette avec son aubergiste, une dette avec la blanchisseuse ; mets tout cela dans la note et paie-la. Je trouve encore, dans ma poche, quinze gros sous.
Scappino : C'est bien, au revoir, mon maître.
Argante : Adieu. (Revenant sur ses pas) Attends, Scappino ; je ne vois pas que mon homme ait mis, dans la note, une paire de souliers et je vois qu'il est fort mal botté. Il faut les lui faire ressemeler le plus tôt possible, avant qu'il ait aucun prétexte pour me rendre visite (3).
Tout cela dément le caractère d' Argante auquel il faut que les menaces arrachent à contre-cœur une pièce après l'autre. Scappino se ^Q d'ailleurs excessivement à son esprit et à la sottise de son maître, lorsqu'en faisant la description de la fameuse galère, il énumère, parmi les autres personnages, des Grands Visirs confits et des Sultanes candites (4).
(1) Ogni vostra lacrima, che mi piove sul cuore, porta le più terribili tempeste nell'anima mia.
(2) (Lui donner) una mano in petto.
(3) Argante. Eh Scappino : se oltre quel debito colla locandiera n'avesse ancora qualche poco colla lavandaja, mettelo nella lista, taralo a dovere, e pagalo : ho quindici bajocchi in più.
Scappino. Signor si : bondi a V. S.
Argante. Addio (vuol partire, e poi torna) : Eh Scappino : le scarpe non l'ho viste in quella nota, e m'è parso, che l'abbia cattive. To faglile risolare presto presto, che non pigli qualche scusa di non se n'andare.
(4) Ci erano de Gran visirri confettati, e délie sultane candite.
L' invraisemblance augmente davantage à la réponse du maître : '* Va prendre dans cette galère la place de mon fils, car je sais bien que tu aimes les sucreries, et tu pourras y manger, à ton aise, les vizirs confits et les sultanes candites „ (1). Notre auteur ne comprend-il pas que c'est ôter à la scène tout son natm^el, que de nous présenter un Geronte qui se laisse tromper, tout en sachant qu'on le trompe, rien que pour le bon plaisir de la pointe ? Cette histoire des vizirs confits et des sultanes candites revient à tous moments sous la plume de notre écrivain. Dieu sait le prix qu'il attachait à une plaisanterie pareille! Ajoutez certaines grossièretés auxquelles se plaît trop souvent la muse de Gigli (2), et ces prolongements n'ajoutant rien et étant fort souvent nuisibles à la clarté et à l'efficacité de son modèle (3).
D'autres altérations d'ordre moral ne nous paraissent pas moins choquantes. Dans le texte français, Scapin dit à Léandre qu'il ne ressemble pas trop à son père, et Léandre invite tout de suite son valet à porter ses plaisanteries sur un autre sujet : " Tout beau, Scapin „. Ici Gigli, qui ignore le sens de la mesure, fait répondre au jeune homme : '* Tu n'as pas tort, je l'admets „ (lo concedo), et Scappino : '^ Bon. Par cette manière de concéder (sur l'instant) on voit aussi que vous tenez de votre mère „.
Il Gorgoleo ovvero il governatore délie isole natanti est une sorte d'imitation de Monsieur de Pourceaugnac^ changée, modifiée, bien entendu, et assaisonnée elle aussi de sels défiant ceux de l'Attique, du moins selon l'avis de l'éditeur toujours bienveillant et pour cause (4). Cette comédie de Gigli est en trois actes,
(1) So che ti piaciono le cose dolci ; mangerai quel buoni Visirri confettati, e quelle sultane candite.
(2) Il nous parlera, par ex., des évacuations (evacuazioni) de Monsieur Geronte et ajoutera des détails non moins poétiques.
(3) Voyez, entre autres, le prolongement du discours de Scapin (I, 2): " E qui vostro Padre fa due passi avanti, e pigliando il bastone con tutte due le mani, entra sotto misura di bastonata ; presto fogatevi al legno con tutte due le mani ancor voi ; levateglielo, etc. , Dans la 2* scène du troisième acte, le faux spadassin de la pièce italienne parle plusieurs langues et dialectes, un certain allemand ridicule, le bolonais, le napolitain, le vénitien, le français^ l'espagnol, le sicilien, etc. On le dirait Panurge et la verve de son dialogue est d'ailleurs assez plaisante.
(4) L'édition que nous avons sous les yeux est celle de Sienne, 1753, et l'éditeur Vincenzo Pazzini Carli apprend à ses lecteurs que " il soggetto délia
ainsi que son modèle français ; l'action se passe à Nettunno, sorte de ville sacrée au dieu Neptune, et les noms des personnages sont eux aussi tout à fait changés :
Grorgoleo, gouverneur des Iles Flottantes.
Panfilo, vieillard.
Dianetta, sa fille.
Mignatta (Sangsue), sa servante, femme d'intrigue.
Alidoro, amant de Dianetta.
Farinello Liparotti, valet intrigant.
Tamburlano, pharmacien.
Dottor Solutivo (Purgon), premier médecin.
Dottor Astringente (Astringent), second médecin.
Deux musiciens, des danseurs et d'autres musiciens.
Lucetta, feinte vénitienne.
Un caporal avec deux sbires.
Ces fameuses Iles flottantes qui forment la gloire du héros de la pièce sont des îlots du Tibre, portant les noms les plus étranges et les plus sales, l'île de la gale, l'île de la teigne, l'île de la lèpre, etc. (1). Comment Grorgoleo, tout sot qu'il est, peut-il prendre au sérieux un tel royaume?
Les premières scènes de l'imitation de Grigli suivent d'assez près la pièce française, mais peu à peu l'auteur siénois donne libre essor à son originalité. Farinello qui, de même que Sbrigani, a l'air de protéger le malheureux provincial contre les injures de la marmaille, ajoute la plaisanterie de lui tirer des trognons de
présente opéra è tirato da una commedia di Molière intitolata Monsieur de Pourceaugnac ; ma egli è cosi cangiato nel passaggio che ha fatto da un idioma all'altro, che il Gorgoleo, ossia II Governatore delV Isole Natanti, è oggidi un'altra cosa, che non è la detta commedia francese. Il dialogismo è tutto variato, l'idiotismo, la sentenza, il sale : sono state abbreviate alcune scène, moite ne sono accresciute, ed altre del tutto mutate, onde si è resa una commedia quasi tutta différente, e ridotta in maniera, che pub dirsi affatto nuova e creata dalla mente del célèbre signer Girolamo Gigli.
(1) L'Isole natanti sono una navigazione curiosa, ed hanno tutte il suo nome, come quelle trovate dal Colombo, cioè l'Isola délia rogna, l'Isola délia tigna, l'Isola délia lebbra, l'Isola de' cancari d'un mese, l'Isola de' cancari d'un anno.
choux (1) ; et se donnant pour un officier, il porte la main à Fépée et répète la scène du capitan. Cette exagération burlesque est poussée au delà de toutes les bornes ; Tintrigant se met à genoux devant Gorgoleo, pour lui demander pardon', au nom de sa très humble ville et de " son très humble, très dévoué et très obligé territoire „ (2). L' exagération, enfin, arrive à l'absurde lorsqu'on fait accroire à Grorgoleo que ce " territoire „ est un personnage qu'il devra inviter à dîner dans ses îles, et lorsqu'on lui fera manger, comme un morceau exquis, une poule morte depuis quinze jours. Si Grorgoleo n'a pas de cervelle, cela ne signifie pas qu'il n'ait pas même im peu de nez!
L'auteur ajoute d'autres plaisanteries marquées au même coin. Son héros racontera à Farinello comment sa grand' mère vient d'accomplir sa quatre-vingt-quatorzième année : " elle a maintenant un cancer dans le nez à votre service „ (3), et il ajoutera, d'après le capitan Spavento , qu' en éternuant il a fait sauter quatorze boutons (4). Alidoro, qui joue le rôle de l'Adraste français, épouvante le pauvre vieillard par le récit de ses duels, et Grorgoleo, amené dans la maison des aliénés, prend les médecins pour des cuisiniers, ce qui donne lieu à des équivoques d'un goût fort douteux. Le poète siénois rapporte textuellement les vers italiens de son devancier, mais il y ajoute une longue note des remèdes et des propriétés des fameuses seringues (5). Le malheureux provin-
(1) Mentre Gorgoleo sta rivoltato da una parte, Fv.rinello gli tiradeitorsi di cavolo, facendo finta, che sieno tirati dai ragazzi.
(2) Farinello. Chiedo perdono a V. Eco. Illustrissima in onore di questa umilissima città e di tutto il suo umilissimo, e divotissimo, ed obbligatissimo territorio.
(3) la poveretta, da un anno in qua ha un cancro nel naso, a i vostri piaceri.
(4) (e con uno starnuto) porto via di netto quattordici bottoni.
(5) Rappelons rapidement la 16® scène de Monsieur de Pourceaugnac. Le héros de cette pièce se voit, tout à coup, entouré de l'apothicaire, des deux médecins grotesques et des deux matassins armés de seringues. Les deux médecins chantent :
WÊ^. Piglialo su
I^K' Signor Monsù ; etc.
■B Monsieur de Pourceaugnac les envoie à tous les diables et s'enfuit tout épouvanté. Dans la scène italienne, on voit Tamburlano armé d'une seringue et suivi d'un garçon qui en porte d'autres. Les deux nymphes (est-ce là le rôle
ToLDo, L'Œuvre de iloUére, etc.
cial est, en outre, victime de bien des persécutions ; on lui soutire ses bagages et on l'accuse d'avoir volé à la synagogue de Livourne, au juif Gamaliel, la lampe précieuse éclairant le Talmud.
que ces déesses doivent jouer ?) s'arment de ces instruments et dansent autour du prétendu malade :
Prima ninfa. Pigliatelo bel bello,
Che non vi farà maie,
Zuccaro, latte e sale,
Che votano il budello ; A due. Pigliatelo bel bello.
Après ce conseil de se purger avec du lait, du sucre et du sel, d'autres danseurs entourent le malheureux, en agitant les fatales seringues :
Seconda ninfa. Zuccaro, e sal, che uccidono
I vermi generati
Dai pollastri bacati,
E che la milza purgano,
E purgano il ventricolo
Da ogni umor tristo, e fello A due. Pigliatelo bel bello.
Prima ninfa. È latte che rinfresca,
E rende il benefizio.
Seconda ninfa. Non è già quel servizio,
Che fanno alla turchesca
Serrando l'orifizio
Col duro chiavistello :
A due. Pigliatelo bel bello.
Prima ninfa. Si piglia passeggiando, Seconda ninfa. Si piglia ragionando.
Prima ninfa. Con canna d'ogni sorte.
Le malheureux fait de son mieux pour se sauver, mais le chœur l'entoure en dansant et continue :
Lunghe, mezzane e corte
Da infermo largo e stretto,
Fatte dall'architetto
Che fece il Coliseo.
Seconda ninfa. Altre dal Galileo,
Prima de' Cannocchiali :
Prima ninfa. Canne da generali, Seconda ninfa. Canne da comandanti, Prima ninfa. Canne dolcificanti, Seconda ninfa. Canne dolcificate
Per genti innamorate.
Gorgoleo nie, mais on ouvre Tune de ses malles et on y trouve le corps du délit.
Le marchand flamand de Monsieur de Pourceaugnac se transforme en marchand napolitain et Dianette, qui devrait représenter la fiancée effrontée, exagère, bien entendu, et sen-e trop souvent entre ses bras le gouverneur des Iles flottantes. Lucetta parle vénitien, Mignatta en " Fraschettana „ remplace la picarde Nérine ; le dialogue qui suit ne manque pas cependant de verve :
Lucetta : Et comment oses-tu refuser de recomiaître tes traits en ceux de mes chers petits, toi qui les as engendrés ?
Mignatta : Voyez le fripon ! Ne te souviens-tu pas que c'est de tes mains que tu as reçu les deux petites, lorsqu'elles naquirent ?
Lucetta : Mon cher petit Antoine, mon beau Meneghetto, venez ici, mes chers cœurs : ce chien renié de votre père va-t-il encore soutenir qu'il ne vous reconnaît pas pour ses enfants?
Mignatta : Ma chère petite âme, Minetta, et toi mon amour, petite Madeleine, le voilà ce fripon de votre père si cruel contre son sang.
Gorgoleo : Ah ! les carognes éhontées ! (1).
Mais l'auteur italien est bavard et affiche toujours son esprit.
Prima ninfa. Canne per ogni stato, Seconda ninfa. Canne da celibato,
Per cui s'opprime il fomite.
Pritna ninfa. Canne da coniugato,
Che fan per arte medica
Clisteri epitalamici
Pel giorno deU'anelio.
A due. Pigliatelo bel bello.
Gorgoleo est entouré par les danseurs, qui font un tapage épouvantable.
(1) Lucetta. E corne, sfazzà, non ti vorrà conoscer le tb fattezze in quei due bei visini di quei miei cari fioli, che ti ha zenerà ?
Mignatta. Oh vedete l'indegno ! E non ti ricordi, che hai ricolte quelle due ragazzine quando nacquero, colle tue mani ?
Lucetta. Tonin caro, Meneghetto bello, vegni zà, c«resini poveretti; veg»î Ka a vedè quel can rinegao del vostro padre che non ve vol conosser per so fioli.
Mignatta. Minetta animuccia mia, Maddelenina amor mio, eccolo quà il furfante di vostro padre, tanto crudele contro il suo sangue.
Gorgoleo. Ah, che carogne disonorate !
Monsieur de Pourceaugnac, de la pièce française, déguisé en dame pour échapper à la justice, se préoccupe d'un " peu de barbe „ qui pourrait faire découvrir sa ruse:
Sbrigani : Votre barbe n'est rien : il y a des femmes qui en ont autant que vous.
Grigli ne se contente pas de si peu de chose. Il ajoutera que les dames avec la barbe sont en général hermaphrodites, et l'hermaphrodisme lui inspirera des plaisanteries saugrenues. Il ne suffit pas non plus que le malheureux provincial change de sexe, et que l'on se moque de lui ; il faudra l'appeler du nom illustre de Lucrèce et l'épouvanter par la description des malfaiteurs qu'on coupe par morceaux, lorsqu'ils sont aussi beaux que lui, parce que leur chair a la, vertu de guérir les écrouelles et je ne sais combien d'autres maladies. C'est le délire de la caricature. On dirait que l'auteur s'écrie: Vous allez rire, vous allez admirer ma verve comique ! (1). Ajoutez que Grigli restreint le nombre de scènes de son modèle et préfère le dialogue à l'action ; il lui semble que Molière met trop de choses sur son métier, et il simplifie ce qui n'est déjà que trop simple (2).
(1) Si Monsieur de Pourceaugnac joue la dame affectée, Gorgoleo poussera les choses à l'exagération et ordonnera aux femmes de chambre, enfantées par sa fantaisie, de lui apporter tout ce qui formait la joie des Précieuses ridicules, savoir le lait virginal, les pommades, etc. Gorgoleo classifiera aussi ses servantes d'une manière qui n'est, à notre sens, rien moins que plaisante: * zittella di caméra, zittella decana, zittella balia. „
(2) Voyez au chap. du Mélodrame une autre inspiration que Gigli a tirée du Bourgeois gentilhomme. Ajoutons qu'une autre pièce du même Auteur, La Vecchia innamorata, nous présente encore Madama Pernella, mais sous les traits de Bélise, et que l'amoureux de cette vieille l'exploite d'après le modèle du Bourgeois gentilhomme :
Polindo. Bella...
Pernella. Quel bella costa
Quest'anellin che sembra fatto a posta.
Polindo. Gara...
Pernella. Quel cara fa di begli effetti ;
Val questa borsa intera di giglietti.
Polindo. Mio ben piii...
Pernella. Che farb?
Al mio ben l'orologio donerb.
Malgré toutes ces réserves, il faut reconnaître que l'étude du théâtre français a développé, dans l'esprit du poète toscan, certaines qualités d'observation et donné de l'aisance à son dialogue. Même dans les pièces qui lui appartiennent en propre, dans la Diriiidîna par exemple, sa plume court gaîment sur le papier ; Molière ne lui a pas seulement appris comment il faut écrire, mais aussi, du moins en partie, comment il faut voir, écouter et reproduire. Ses personnages ne rappellent que fort rarement leur origine exotique ; ce sont des Toscans ou mieux encore des Siénois de son époque, un peu bavards, un peu remuants, s'amusant excessivement à des jeux de mots assez vivants, parlant beaucoup, agissant très peu, d'une moralité douteuse et dont le défaut le plus grave c'est de faire parade de leur esprit.
Jacopo Angelo Nelli.
Jacopo Angelo Nelli naquit lui aussi à Sienne, du moins à ce qu'il paraît, vers 1678 : il était donc compatriote et presque contemporain de Gigli. Précepteur de la maison Strozzi, vivant dans une sorte de demi-domesticité chez les puissants de son temps, notre poète avait eu l'occasion d'étudier de près les hautes classes et de faire trésor de beaucoup d'observations. C'était un homme de bien, fort estimé de tout le monde, ce qui explique la moralité de son théâtre, fort supérieur, sous ce rapport-là, à celui que nous venons d'analyser. Il n'y a qu'une comédie de Nelli, Le serve al forno {Les servantes au four)^ où, à cause du sujet et des personnages, sa muse parle tant soit iieu le langage des poissardes; partout ailleurs elle évite de représenter des situations indécentes ou équivoques (1).
(1) Cfr. Ferruccio Mando, cité, Il pià prossimo preciirsore di Carlo Goldoni {Jacopo Angelo Nelli), Arezzo, 1903. Voyez aussi les comédies de Nelli dans l'édition Moretti, 2 vol., Bologne, Zanichelli, 1889.
CoNCARi, ouvr. cité, dit qu'avec Jacopo Nelli " on fait retour à l'action comique sur la place, aux intrigues absurdes, aux travestissements des noms et des individus. , Ajoutons que son amitié avec Gigli ne le mit pas à l'abri du
I' senese spirito bizzarro „ qui l'attaqua dans sa Scivolata.
Nelli était animé de bonnes intentions et l'idée de réformer la scène italienne lui avait été inspirée par la lecture des pièces de Molière. Depuis les premiers jusqu'à ses derniers essais, il a toujours sous les yeux des comédies du ^rand maître; il étudie, il imite, il copie parfois les précieuses, les marquis ridicules, les Grorgibus, les Argan, les Tartuffe même et croit faire œuvre originale en chargeant les traits de ces personnages ou en fondant ensemble différents sujets moliéresques. Son style est un peu lourd, et si son toscan est très riche, on doit regretter qu'il s'en grise, au point d'arrêter l'action pour que ses héros se livrent, à leur aise, à des exercices lexicologiques.
Le Viluppo {L'intrigué) de Nelli, dit M. Mando, rappelle les Femmes savantes^ George Dandin^ L'Avare^ aussi bien que VAuïuïaria de Plante et La Fille de bon sens de Palaprat (1). Il y a là, cependant, quelque chose de plus qu'un simple souvenir de l'auteur de Tartuffe. Tout d'abord, Messer Arpagone du poète siénois se présente sous les traits du héros de Y Avare, ensuite c'est Lucrezia, noble femme très hautaine, qui reproduit la physionomie orgueilleuse de la femme de Greorge Dandin. Chele di Piacciantéo, descendant en ligne directe de ce dernier, nous dira quelle est la vie qu'il mène, après avoir épousé " une femme qui (le) regarde du haut de sa grandeur et qui (lui) reproche, à tout instant, son origine vulgaire de paysan, car (elle) se croit issue de la côte de Charlemagne „. Comme il se permet d'appeler Lucrezia i^ar un diminutif familier. Madame se fâche et lui répond avec mépris :
Comment, messer Michèle ! Qui est-ce qui vous donne l'autorité de m'appeler ainsi Crezia tout court ? Est-ce que vous croyez que je suis descendue à votre niveau, pour avoir eu le malheur de vous épouser? Il faut que vous appreniez, à la bonne heure, qu'on doit me traiter noblement et avoir toujours égard à ma naissance ; je m'appelle Lucrezia, comprenez-vous ?
Chele : Oui, Madonna.
Lucrezia : Comment, Madonna? C'est là un titre pour Madame votre mère. Moi, je suis noble, et il faut m'appeler Signora, et ce n'est pas la première fois que je vous l'ai dit.
(1) Voyez Le commedie del signov Dottore Jacopo Nelliy senese, Milan, Asrnelli, 1762.
a brave femme continue, en se plaignant de ce que son père a eu la malhem'euse idée de la marier à un rustre. Cependant Nelli n'expose pas son Cliele aux malheurs conjugaux de son devancier, et Lucrezia, sans faire tort à l'honneur de son mari, se borne à commander en maîtresse et à jeter par les fenêtres l'argent que le bourgeois a accumulé avec tant de peine. Enfin // Vilupjw est vraiment un embrouillement de différents sujets moliéresques mêlés à l'inspiration tirée de Palaprat. Harpagon revient sur la scène avec son fameux " sans dot „ et avec le coffret où il renferme le trésor. Il rôde autour de lui, ainsi que les héros de Plante et de Molière, mais d'un air plus embarrassé et plus maussade ; on dirait que cette vieille histoire du pot classique commence à l'ennuyer.
Dans La Dottoressa preziosa {La Doctoresse précieuse)^ et le nom même indique l'emprunt, Nelli imite la pièce bien connue de Molière : seulement on a affaire ici à une précieuse au lieu des deux pecques. L'auteui' italien fait une longue déclaration. Le personnage principal de cette comédie, dit-il, est peint d'après nature, car dans une ville d'Italie j'ai rencontré une dame jeune, jolie, douée médiocrement d'esprit, mais fort riche, dont toutes les belles qualités étaient déparées par l'affectation contractée en lisant des romans. Certain imposteur, s'étant introduit chez elle, jetait de 1' huile sm' le feu, ce qui était fait pour rendre la dame on ne pourrait plus affectée et ridicule. " Ce doit être là une maladie fort répandue, ajoute Nelli, ainsi que le témoignent deux pièces de Molière, Les précieuses et Les femmes savantes^ que je me suis proposées comme modèles. Le but auquel je vise est celui d'éclairer les femmes qui auraient de ces mauvais penchants; elles n'ont qu'à lire ma pièce pour se corriger „ (1). Sainte illusion, qui té-, moigne de la candeur morale du poète !
(1) Il carattere del Personaggio, Idolo di questa commedia, fu da me risoluto metterlo suUe scène, tempo fa, allora quando mi occorse trattare, benchè quasi alla sfuggita (déclaration fort prudente pour ne pas offenser des dames de sa connaissance !), in una città d'Italia, una certa Signora, che mi ha servit© d'originale. Questa era una Donna giovane, bella, e dotata più che a sufficienza di béni di fortuna, e mediocremente di quegli dello spirito; ma che se lo era affatto guastato colla lettura di Romanzi, e più per le istruzioni di un Impostore, fattosi da lei credere per un dottissimo uomo. La preziosità di costei, e la sua affettazione in letteratura, che ciascuna da per se era un ri-
La scène se passe à Rome, dans le Borgo de' Grreci, détermination particulière que rien ne justifie, et la jeune veuve Petronilla veut qu'on l'appelle Saforosa, dottoressa; le pédant intrigant, le Trissotin italien, répond au nom de Terenziano, souvenir classique un peu déplacé.
Rappelons les autres personnages : Petronio, père de Saforosa, Orazio frère de la même et le jeune érudit Cleante, qui sei^ira de repoussoir à Terenziano. Quant à la servante Menica, elle est bien obligée, si elle veut rester au service de la veuve, de se faire nommer Plautina, autre hommage à la Thalie latine. L'inspiration moliéresque est évidente. Et c'est toujours à la même source que Nelli puise lorsque, dans la première scène, Saforosa apprend à Plautina les termes choisis et surtout le respect que l'on doit à la grammaire (1). C'est surtout la concordantia temporum et modum qui donne du fil à retordre à toutes les deux. Le dialogue est lourd et malgré tout ce que l'auteur débite contre les pédants et la pédanterie, il n'y a rien ici qui ne soit pédant, rien qui révèle l'observation des hommes et de la vie. Voici, par ex., Petronio qui entre et qui parle à sa fille :
Petronio : Bon jour, Petronilla, comment vous portez-vous ?
Saforosa : Mon père, s'il m'était permis de vous adresser une prière, je voudrais vous dire que vous m'obligeriez de ne m'appeler plus de ce nom insipide de Petronilla, mais d'accepter celui bien plus noble et savoureux de Saforosa, que je viens d'adopter.
Le père, au lieu d'envoyer à tous les diables, comme le fait Gror-
dicolo, e assai vistoso, facevano un composto, che avea quasi del portentoso; tanto più che accanto a qualche sentimento ragionevole, e giusto, e manière di dire usitate e passabili, scappava a spropositi i più grossolani e raassicci, effetto dell'aver qualche volta capito, e qualche volta no, cib che Jeggeva e ascoltava dal suo grossolano e grottesco Maestro. Che di queste Preziose, e di queste Dottoresse se ne trovino dapertutto, ne fan fede Les Précieuses e Les Femmes savantes di Molière, che mi son servite di lume, e di esemplare per questa mia Dottoressa Preziosa. L'oggetto di comporla è stato di illuminar qualunque Femmina, che se in leggendola, o ascoltandola, ci si trovi in qualche tratto dipinta...
(1) Saforosa. Ti par poco aver dette colle moglie in numéro del piii, quando moglie è del numéro del meno ? Sappi, che quei nomi, che nel singolare fanno in e, nel plurale terminano in t; perb si debbe dire la moglie, le mogli, la hotte, le hotti.
gibus, sa fille et ses fantaisies romanesques, s'amuse à lui démontrer que les noms ne font rien à l'affaire et que Ton pourrait très bien porter celui de César ou d'Alexandre, et s'enfuir, comme un lièvi'e, au moindre bruit (1). D'ailleurs entre les noms de Petronilla et de Saforosa, nous ne retrouvons pas le contraste que l'auteur français a voulu mettre entre ceux de Polixène et d'Aminte et ceux de Madelon et de Cathos.
Ajoutez que Petronio est trop raisonnable pour servir de repoussoir à Petronilla : il ne s'emporte point, comme son devancier Grorgibus, contre les blancs d'œufs et le lait virginal, il ne nie pas non plus les droits de la femme à une certaine culture : bref, c'est un brave homme qu'on a tort de fâcher. Quant à Petronilla, ce n'est pas une précieuse, ainsi que son nom l'indique, mais plutôt une variété féminine de la pédanterie, parlant le langage de l'écolier limousin en de longues scènes d'im ennui mortel (2). Cela n'empêche pas qu'elle ne répète les périphrases de ses ancêtres.
(1) " Petronio. Buon giorno, Petronilla, state voi bene ?
Saforosa. Mio genitore, se lecito mi fosse porgervi una supplica per riceverne una grazia ben distinta, ardirei pregarvi di non più nominarmi aU'avvenire coll'insipido nome di Petronilla, ma col nobile e sugoso di Saforosa, che mi sono adottato.
Petronio. Quanti uomini si trovano col nome di Cesare, di Alessandro e di Annibale, che non hanno mai veduto uno squadrone, e che tremano per la paura al solo nome di guerra ! ,
Et il ajoute que sa fille doit étudier " l'economia délia casa , et ' badare a' (proprî) interessi, e ad una prudente condotta, e non a tante belle lettere, e dottrine, „
(2) En voici un essai:
Cleante. ...e5?sendo cosî, mi si accende maggiormente il desiderio di poter essere ad ammirare le Apollinee qualità di questa Pindarica adottiva sorella di Febo, e percio sono a porgere a voi, ministro fanatico di questo gran Nume, le più umilissime suppliche per l'introduzione.
Terenziano. Voi, a quel che scorgo, non siete affatto digiuno dell'acque del Caballino Fonte d' Ippocrene.
Cleante. Mi è stata non di rado propizia la sorte di poterne bere qualche sorso alla sfuggita.
Terenziano. Atteso cib, sarebbe un far troppo gran pregiudizio al nobil genio délia Signora a contendervi più largamente ad essa l'ingresso. Andate pure, come cervo anelante, a quel perenne fonte di erudizione.
Chante. Ma non voleté onorarmi di servirmi voi di Paraninfo nel nostro primo consorzio letterario? „
Elle dira que les livres sont les " parleurs muets „, que les chaises doivent s' appeler " les soutiens du corps „ (corporel sostegni) ; elle compte par calendes, et se retire " sous les courtines du silence „.
Nelli veut nous amuser encore par les bêtises et les équivoques de Saforosa et de son entourage savant et il a recours à des jeux de mots et à des plaisanteries insipides. Ainsi on appellera Bovo d'Antona le bœuf d'Ancône, on dira " la catastrofole „ au lieu de ^' catastrophe „, '' circonvolution „ (circonvoluzione) pour " circonlocution „... Saforosa se plaindra ensuite de ce que sa mémoire est " lubrique „ (pour labile) et se servira des images les plus pittoresques comme la " dyssenterie de sa mémoire „ (1). Autour d' elle ces poètes de balle iDarleront des " acherontiche „ (pour anacréontiques) et traduiront le latin sur l'exemple de l'aimable veuve : " De Tniiiime {sic) non cura {sic) pretor „ " les poètes curés ne se soucient pas de cela. „
L'esprit comique est donc remplacé par des enfantillages ridicules, et même lorsque Nelli reproduit mot à mot son modèle, il trouve toujours la manière d'y glisser quelque chose qui lui appartient en propre et qui, par conséquent, ne vaut pas grand' chose.
On connaît la fameuse théorie de la carte du Tendre : " Il faut qu'un amant, pour être agréable, sache débiter les beaux sentiments, etc. „ L'auteur italien la répète, mais le dialogue a lieu ici entre Cléante et Saforosa, parce que Cléante , pour arriver à l'aimable ignorante et démasquer l'hypocrite Terenziano, ne trouve pas d' autre moyen plus pratique que de se feindre lui aussi pédant et bel esprit. Ce dialogue où Cléante, qui passe pour un maître de préciosité, se fait enseigner par Saforosa la voie à suivre pour la soumettre à ses désirs, est aussi froid que 13 eu naturel (2).
Ecoutez Cléante qui dit à la femme désirée : Je commencerai
(1) Saforosa. Se non mi trovassi incomodata da una furiosa dissenteria di memoria che ha fatto evacuar...
(2) Saforosa. Gli amanti volgari... appena si trovan percosse le pupille da qualche radiante bellezza, che subito dicono aver un Mongibello nel cuore ; fanno i cascamorti e vorrebbero, per giustizia, l'ultima corrispondenza.
Cléante. Avete ragione. lo opero in cib diversamente ; tosto che mi si présenta un oggetto ainabile, lo ammiro, lo venero:me ne procuro, colFossequio, l'amicizia; coU'amicizia la confidenza ; dalla confidenza ne spero l'amore, dal-
par des marques de respect, je passerai ensuite à vous demander et à vous donner des preuves d'amitié, après ces preuves je vous prierai de m'accorder votre confiance, après la confiance l'amour et après l'amour tout ce qui s'ensuit. On comprend Madelon expliquant à sa cousine et à son père les passages de la mélancolie à la douceur, de la douceur à la tendresse, de la tendresse à la passion: mais elle n'aurait pas dit cela à son galant, elle ne lui aurait pas appris comment il fallait s'y prendre avec elle pour arriver aux dernières tendresses, en ajoutant en plus que c'est là ce que les femmes désirent, aussi bien que les hommes. Le caractère de Saforosa devrait résumer ceux des femmes précieuses et des femmes savantes^ et cette complexité n'a rien d'absurde en elle-même ; cependant Saforosa n'est, à tout prendre, ni précieuse, ni savante, elle n'est qu'une pauvre sotte et l'on s'étonne qu'un jeune homme d'esprit puisse s'éprendre d'amour pour ce serin.
L' imitation du poète français a donné origine à d'autres erreurs. Toinette, dans Le Malade imaginaire^ se déguisant en médecin et Sganarelle revêtant la même robe, restent toujours dans leur
l'amore... Madama, è gran tempo che io vi stimo, vi ammiro, vi ossequio, vi domando la vostra amicizia, ne spero la confidenza, e da questa...
Saforosa (si alza da sedere, lo stesso fa Cieante). Piano, signor Cleante, voi correte un po' troppo. Non si legge che quei degni Cavalieri erranti, de' trascorsi secoli, facessero cosi subito, ne cosi alla scoperta, la loro dichiarazione amorosa ; ma prima di venire a questo punto, stavano de' mesi sospirando, e ricercando oecasione opportuna a cib fare; quale ritrovata in qualche ameno Boschetto, 0 delizioso Giardino, impallidivano, tremavano, e restando senza poter proferir parola... La Dama allora, fingendo temere qualche strano accidente, che sopraggiunto le fosse, con affannosa premura gl'incorraggiva a rompere il silenzio. Essi, preludiando prima con fissi sguardi, e con focosi sospiri, prorompevan dicendo : esser ella la dolce cagione délie loro pêne. Al cio intender la bella Dama, prendendo un affettato sussiego e rigidezza corne se offesa gravemente stata fosse da quella dichiarazione, che non meno di loro desiderava, rispondeva non esser usa la sua modestia ad ascoltar tali discorsi, che perb si maravigliava ch'eglino tanto ardissero, e tanto si prendessero di libertà.
Cleante. Ma corne terminava la Conversazione ? Ella forse si partiva cosi sdegnata ?
Saforosa. Per niente ; perché essi umiliatisi, e dimandato a Lei perdono, protestavansi, che non mai piii l'avrebbero in cio disgustata, ma piuttosto sofferta la morte, tacendo. Allora inteneritasi, la Dama, andava appoco appoco mitigando il suo rigore, che finiva poi in iscambievoli espressioni amorose.
rôle plaisant. Mais ici nous avons une servante, Bita, qui se fait passer pour savantissime : elle est poète, mathématicien, philosophe et médecin aussi, elle parle de toute sorte de systèmes et d'écoles, des stoïciens, des pythagoriciens, des pyrrhoniens, de Descartes et de Ptolémée aussi bien que de Copernic et de Cicéron, et ce qui pis est, elle en parle avec son plus grand sérieux et l'auteur lui prête sa science, qui n'est guère profonde. Le cuistre Terenziano n'a donc pas tort s' il s'en laisse imposer par ce flux d'éloquence. Comment ne pas ajouter foi à Bita qui nous apprend que Tacite est un maître de science politique, que Salluste a de la majesté et que Tite-Live est un peu prolixe? Comment ne pas estimer cet étranger qui connaît les noms et les œuvres de Newton et de Pope?
La comédie n'est déjà que trop compliquée; mais Nelli, se souvenant de l'une des scènes les plus enjouées de la Comtesse d)Escarhagnas^ fait que Saforosa prépare à son monde la surprise d'un drame: et la veuve se sert, pour mesurer les vers de cette pièce, d'un compas, pour qu'ils soient tous de la même longueur. Quelle plaisanterie à faire dormir debout! Le drame porte pour titre BucépJiale et le cheval d'Alexandre le G-rand est entom^é des chevaux célèbres de Roland, de Renaud, de Roger, soupirant tous pour la jument de G-radasse. Etrange aventure qui nous rappelle la partie la moins amusante des Voyages de Gulliver.
Dans cette œuvre chevaline, il n'y a rien d'étonnant si l'on voit paraître deux ânes aussi, celui d' Apulée, tout d' or, comme de raison, et l'âne de Lucien; ce qui nous étonne plutôt, c'est l'érudition soudaine de cette femme qui confondait tout à l' heure l'Achéron avec Anacréon. Enfin Terenziano est une copie pâlie de Trissotin: il lit, comme celui-ci, un sonnet de sa façon, et au dernier acte nous apprenons, more solito^ qu'il est un malfaiteur vulgaire que la justice poursuit. On comprend bien, après cet exemple, le repentir de Saforosa; mais la leçon contre la préciosité est entièrement perdue et Trissotin, Vadius, le marquis de Mascarille et le vicomte de Jodelet sont, à notre sens, bien plus naturels que ce forçat transformé en Achillini (1).
(1) Mascarille aussi a dû étudier quelque part. La Grange nous apprend que son valet " passe, au sentiment de beaucoup de gens, pour une manière de bel esprit... „
La moglie in cdlzoni {La femme en culottes) s'inspire, en partie du moins, et pour ce qui est du sujet général, à L'Opéra de campagne^ joué à V Hôtel de Bourgogne en 1692, mais la donnée est de beaucoup plus ancienne, et il suffit de rappeler à notre esprit ce Bonanno de ser Benizo dont parle Sacchetti, marchand pacifique, '' trapu et lourdaud „, qui s'arme de pied en cap et parcourt sa maison, Tépée à la main, pour conquérir sa culotte et ranger à la raison ce diable de sa femme (1). On dit encore en Italie, de même qu'en France, ^ porter la culotte „ et '' portar calzoni. „ Quelquefois, ainsi que dans l'ancienne farce française du Cousturier, du chaussetier et de maistre Antitus^ les femmes coiffent leurs maris, et c'est là une autre marque de leur triomphe. Mais cette histoire de la conquête de la culotte, n'est guère intéressante pour la scène (2) et je ne sais si le public de Nelli s'amusait à l'aventure du mari armé d'une pertuisane, de pistolets et habillé en soldat ridicule, " vestito da soldato, con molta caricatura „, prétendant par là s'imposer à madame Arcigna et à toute sa maison. Ce qui fait sourire dans une nouvelle où l'on ne cherche qu'une situation plaisante et l'illustration d'un dicton populaire, ne saurait suffire à une longue comédie. On comprend la femme de Sacchetti et de Pogge s'emparant des emblèmes de l'autorité maritale; tout cela ne représente qu'une idée, et le lecteur sait très bien que la culotte n'est qu'un symbole. Mais il n'en est pas de même au théâtre, où le public saisit tout de suite l'absurdité de cette femme qui, la première nuit de ses noces, arrache les " calzoni „ des mains de son mari, tire de dessous sa robe deux gros bâtons et s'écrie: ^ Si tu veux les porter, il faut les conquérir: si tu y renonces, tu m'obéiras pour toujours „.
Le poète toscan a tâché d'animer sa pièce par plusieurs souvenirs de Molière. Il y a tout d'abord Raspa " maestro di casa ,„ homme
(1) Nouv. CXXXVIIP.
(2) (I, 4) " Bonario. La prima sera ch'io la presi, quand' i mi fui cavat' i calzoni per andare a letto, la gli messe nel mezzo délia caméra, serré l'uscio a chiave, si cavb di sotto due pezzi di bastone, me ne fece pigliar uno a me, senza saper cib clie volesse fare, tenendo l'altro in mano lei, e poi mi disse: Ora, marito mio, questi calzoni hanno da esser portati da uno di noi solamente, e quello gli portera che gli vincerà a forza di bastonate, quando non me gli vogliate cedere amichevolmente ,. — Et le mari cède parce qu'il croit que ce n'est pas là le moment " di fare aile bastonate. ,
méchant et faux, qui s'est introduit dans la maison de Bonardo, ainsi que Tartuffe, dans le but de s'emparer de sa fortune, d'en courtiser la femme et d'en épouser la fille (1). Mais Raspa n'a pas été longtemps et avec profit à l'école de l'Imposteur, et ses intrigues ont peu de consistance. C'est encore des Fourberies de Scapin que N"elli tire la scène où le valet Fiuta fait la leçon à son maître, armé comme nous venons de le dire:
Fiuta : Supposez que votre femme arrive et pensez que c'est moi qui suis Madame Ciprigna...
Bonario : J'y suis. (Fiuta imite la voix de Ciprigna) Quelle mascarade est donc celle-ci ? Est-ce que vous êtes fou ? le butor, le sot...
Bonario (en tremblant) : Mais non, ce n' est pas au sérieux, c' est pour rire (il veut s'enfuir).
En effet, lorsque Madame Ciprigna paraît, le brave homme se sauve, ainsi que l'Octave de Molière (I, 4).
C'est enfin de George Dandin^ plutôt que de Boccace, que l'auteur siénois s'est inspiré pour la scène finale. A la suite d'une intrigue de Fiuta, Ciprigna finit par sortir nuitamment de chez elle. Le mari en profite pour fermer la porte à double tour de clef, et lorsque sa femme revient à la maison, il refuse de lui ouvrir. Cependant ici c'est le mari qui finit par l'emporter, et madame ne trouve pas la manière de mettre le bonhomme à sa place:
Ciprigna (tâche en vain d'ouvrir la porte).
Bonario : TJh ! uh !... la porte est fermée et on ne l'ouvre plus.
Ciprigna : Oh ciel ! mon mari qui se moque de moi.
Bonario, protégé par l'épaisseur des parois domestiques et encouragé par ses fils et par son valet, jDrend un air goguenard et rit aux dépens de sa tyranne. Sm- ces entrefaites, Fiuta habillé en capitaine, se présente à Ciprigna et lui ordonne de se déshabiller, sous peine de la vie, ce que Ciprigna exécute sur l'instant, ne gardant plus qu'une casaque et la culotte de son mari. Cette eulotte est évidemment bien usée »i, en poussant, comme il paraît,
(1) Clarice (la fille de Bonario). Eh, io temo più la perversità del maestro di casa, che le tirannie délia matrigna. Sappiate che in molti riscontri mi ha fatto conoscere aver egli deirinclinazione per me.
l'allégorie bien loin, elle l'avait toujours portée depuis la première
uit de son mariage !
La malheureuse, après avoir écouté en silence toute sorte de reproches et essuyé les injures de Bonario, de ses beaux-fils et des domestiques, finit par baisser la tête, et s'agenouillant devant tout le monde, elle récite le confiteor, pleure, se déclare dûment repentie et cède les marques de son pouvoir. Le public aurait pu s'amuser davantage si cette fameuse culotte avait été donnée à Bonario sur la scène, mais Nelli n'a pas voulu pousser si loin le déshabillement de son héroïne. Il prétend à la moralité et oublie que cette femme conspuée par son mari et par ses fils n'offre pas un spectacle fait pour relever la dignité de la famille. Il lui suffit que le coupable se repente au dernier acte et ne comprend point l'absurdité de ce changement si rapide de sentiments. Ciprigna rentrée, est-ce que la possession des " calzoni „ redonnera à son mari le courage que la nature lui a refusé? Est-ce que le caractère impérieux de la femme ne reprendra pas le dessus ? (1).
Raspa, l'imposteur intrigant, est puni lui aussi, mais d'une manière encore plus sévère. Les sbires s'aperçoivent qu'il est un fort mauvais sujet, le saisissent au collet et l'écrouent à la prison avec son valet, fin ordinaire de la plupart de ces liièces.
Quelle différence enfin entre le ménage Bonario et celui de Chry- <ale^ dans les Femmes savantes^ de ce bon bourgeois si fort, si résolu lorsque Philaminte est absente, et qui, malgré l'appui de tout le monde, et bien que des preuves probantes lui donnent gain de cause, n'ose cependant jamais parler en maître!
(1) " Bonario. Oh siete voi, signora consorte? Ben tornata di Livorno! come avete auto buon viaggio? Sarete stracca poverina! ma siete molto vestita alla leggiera ; che avete corso la posta ?
Ciprigna. Il mak.nno che il Ciel vi dia. Aprite la porta, o altrimenti...
Valerio. Pian, piano, signora matrigna; in questa casa, V. S. ha finito di comandare.
Un servo. Se ne dia pace, signora Ciprigna; il signor Bonario vuol egli all'avvenire far da padrone, com'è. ,
Enfin Ciprigna, se voyant bafouée par tout le monde, tombe aux genoux de son mari : " Eccomi, signor Bonario, a' vostri piedi, domandandovi perdono degli strapazzi e disgusti, che vi ho cagionati colla mia alterigia, promettendovi che aU'avvenire dipenderb onninamente délia vostra volontà (piange). ,
Ik
Il tormentator di se stesso {Le tormenteur de soi-même)^ en trois actes, est une autre pièce de Nelli d'inspiration moliéresque. Penedemo a plusieurs bizarreries, entre autres celle de se croire malade. On a beau lui faire remarquer qu'il mange de bon aj)pétit, qu'il est gras et fleuri comme un moine. Pour lui tout cela ne prouve rien. " Il y a bien des gens qu'on dirait la personnification de la santé et qui meurent tout à coup, justement minés par un excès de force „ (1). Pour le guérir de son hypocondrie, l'un de ses valets se feint dominé par les mêmes fantaisies, et c'est en le soignant que Penedemo s'aperçoit de son tort. Mais Penedemo n'est pas seulement atteint " d' ipocondria, che procède da atra bile. „ Il est sm*tout colère, abstrait : il ennuie tout le monde et s'emj)orte pour la moindre cliose. D'ailleurs nous n'avons pas ici le cortège des médecins entourant Argan, et l'intrigue du poète italien peut même prétendre à une certaine originalité.
Le souvenir de Molière est toujours présent dans les autres pièces de Nelli. Voyez la comédie II geloso disinvolto ovvero il geloso in maschera {Le jaloux dégagé ou le jaloux masqué)^ où le poète a essayé de nous présenter une variété de jaloux, celui qui cache .sa passion et affiche la plus grande indifférence vis-à-vis de ceux qui courtisent sa femme. Groldoni, dans son Avare fastueux^ appli-
(1) Penedemo. Vogliono che io sia felice, perche sono sano. Primieramente -chi dice loro che io goda sanità?
Critone. Il buon colore del vostro volto, signor Penedemo, la vostra robustezza, il vostro mangiar con appetito, dormir con riposo, camminar con lestezza.
Penedemo. E da questo pretendon dunque giudicar, che io son sano?
Critone. Questi ne son tutti segni manifestissimi.
Penedemo. Ditemi, Critone mio, quanti scirri, quanti tumori, quante putrefazioni si generano insensibilmente nel nostro corpo, che poi ci danno la morte? E il troppo bene stare non ci è cagione aile volte di una morte repentina ?
Quanto spesso ho inteso dire : Il taie è morto ail' improvviso, che era si grasso e fresco, che pareva dovesse campar cent'anni ; ma il troppo sanguinare gli ha fatto rompere una vena nella testa, e nel petto, ed è morto senza avvedersene. Chi mi assicura che non si preparino anche a me queste mede- ^ime cose ?
Critone. Eh, non vi mette te in testa queste ubbie.
quera le même procédé à un autre caractère. N'oublions pas que Nelli a eu d'autres heureuses intuitions. Il faccendone {Le faiseur â! embarras) reproduit, dans un tableau populaire et vif, un caractère étudié d'après nature, Thomme qui se donne toutes les peines du monde pour obliger ses amis et qui finit par tout embrouiller et par se faire maudire. Et comme pour nous faire voir que le grand maître n'est jamais oublié, même dans cette pièce où le Siénois tâche de se frayer un chemin nouveau, voici Monsieur de la Franchise, qui nous rappelle trois chefs-d'œuvre de Molière, illustrant cette passion à la fois ridicule et terrible de la jalousie, George Dandin, le Cocu imaginaire et V Ecole des femmes^ savoir: le mari bafoué, le jaloux qui fait rire et celui qui nous intéresse et passionne.
Nelli a recoui's aussi aux mêmes sources que le grand maître. Vous souvenez- vous de l'histoire d'Egano raconté dans le Décaméron (1) ? Egano prend la place de sa femme dans un rendez-vous galant; celle-ci, qui est au courant de la ruse, le fait battre à plate couture et le bonhomme est aux anges de recevoir ces coups qui sont pour lui le témoignage le plus évident de la fidélité de sa douce moitié. Il arrive quelque chose d'approchant à Anfibio, le mari de la pièce siénoise. Le bonhomme, dans une mascarade, s'approche de Madame Dianira, sa femme, et à l'aide d'un déguisement, il lui fait sa cour en pleine règle. Dianira l'écoute d'abord assez tranquillement : puis, s'étant aperçue à qui elle a affaire, elle le gifle sans miséricorde, ce qui réjouit on ne pourrait plus le rusé compère.
La serva padrona {La servante maîtresse) du poète siénois est assez indépendante du théâtre de MoKère, mais il y a cependant une rencontre de deux valets, Dragoncello, de profession intrigant, et Ciancica, homme niais et sot, qui reproduisent l'une des aventures caractéristiques de Monsieur de Pourceaugnac:
Dragoncello : Oh mon cher ami, que je suis enchanté de te revoir ! que tu as grandi...
Ciancica : Mais pardon, voyons un peu : qui es-tu ?
Dragoncello : Comment ! ne reconnais-tu pas ton voisin ? On dirait qu'il y a cent ans que tu ne m'as vu.