III
S'injurient, rien que pour le plaisir de s'injurier. Et c'est du Misanthrope que découlentles scènes de médisance, G-ertrudes'emportant lorsqu'on lui annonce la visite de Sofronia, et lui faisant ensuite un accueil empressé.
Brofferio ne voyait, dans la littérature comique moderne, que deux modèles, Molière et Groldoni (1): c'est " sur leurs traces „ qu'il se propose de marcher, et le poète français était, pour lui aussi bien que pour ses contemporains, le non plus ultra en cette matière. Cependant il demandait à l'art l'originalité des tableaux, il voulait que l'on suivît la forme de ces grands maîtres, tout en peignant les temps nouveaux et les caractères de son époque. Excellente idée; malbeureusement il ne prêchait pas d'exemple.
n en est de même du comte romain Griovanni Griraud, qui dans ses Innamorati al tormento (Les amoureux au tourment) mêle les souvenirs de Dom Garde à ceux du Dépit. Il se souvient aussi de la première de ces pièces, dans son Don Desiderio disperato per eccesso di buon cuore, ses Gelosi fortunati et sa Capricciosa confusa (2). Ce poète ne cache pas, dans la préface à ses Gelosie per equivoco^ l'inspiration qu'il tire et qu'il a tirée de Paris et de Venise: " J'ai écrit, dit-il, ma comédie après la lecture des grands maîtres Goldoni et Molière (3) „. Et il ajoute: " Ce fut alors que tomba sous mes yeux Le cocu imaginaire^ pièce de ce dernier auteur classique, qui n'est guère prisée. Ayant lu plusieurs fois cette comédie et ayant surmonté la répugnance du titre peu modeste, il me sembla apercevoir en elle un trait magistral digne de l'auteur qui l'avait écrite, et malgré les critiques, me voilà épris de cette équivoque du portrait excitant le soupçon du mari jaloux „; bref, je pensai de m' emparer de cette donnée, et cela sans trop de scrupule " car le théâtre de Molière est une mine inépuisable „. J'ai pourtant changé " l'aspect de la pièce pour que l'on ne pût reconnaître mon emprunt et pour que l'on ne m' accusât pas
(1) Ouvr. cité, p. 323 et 326.
(2) Don Desiderio désespéré par excès de bon cœur. Les jaloux heureux. La capricieuse confuse.
(3) Allorquando, invaso daU'entusiasmo di scriver commedie, di nuUa più occupavami, che di leggere gli inimitabili maestri, Goldoni e Molière.
de vol „ (1). Voilà une déclaration très explicite, mais qui a bien Tair d'avoir été causée par l'indiscrétion de quelque adversaire, et voilà aussi un procédé assez curieux, celui de modifier la pièce à laquelle on s'inspire, dans le seul but de cacher le plagiat.
Les changements apportés par Giraud ne modifient guère la donnée du poète français (2). Un souvenir de l'Agnès de V École des femmes anime le type d'ingénue de V Ingénue trompée (Uingenua ingannata) du même écrivain, qui nous présente aussi un Malade imaginaire dans ses Conversasioni al buio (Les conversations dans r obscurité). Cet hypocondriaque a l'imagination tellement excitée qu'il suffit de lui dii^e qu'il a changé de couleur pour le f ake tomber en défaillance. Cependant chez Griraud, comme chez les autres écrivains que nous connaissons, les souvenirs du Medico olandese adoucissent les traits des Diafoirus (3).
(1) Caddemi sott'occhio Le cocu imaginaire, opéra non molto stimata di quest'ultimo classico autore. Lessi io replicate volte questa commediola, e superato l'urto spiacevole del suo poco modesto titolo, parvemi scorgere in essa il tratto magistrale degno dell'autore che scritta l'aveva e ad onta di quante critiche sieno state scagliate contro questa brève commedia in un atto, m'innamorai dell'equivoco del ritratto, che suscita il sospetto nel marito geloso... Invaghitomi dunque di questa scenica situazione, non mi feei un grande scnipolo di fare un furto si tenue in un tesoro inesauribile qual'è il teatro di Molière, e fatto mio questo suo pensiero (che di buon grade or lo confesse) mi diedi tosto cura di svolgerlo, e mutargli tinta e ferma, par non renderlo si facilmente riconoscibile, e per allontanarmi la taccia di rapitore.
(2) Deux époux, Matilde et Petronio, d'un âge assez respectable et d'une condition aisée, à peu près comme Sganarelle et sa femme, ont loué une maison de campagne chez M. Urbano, un avare de la souche d'Harpagon. Cet avare a une nièce, Albina, fiancée à un officier que des raisons de service ont forcé de partir.
L'officier arrive tout à coup pour voir Albina, à laquelle il donne son portrait, gage d'un amour éternel. Le portrait perdu est retrouvé par Matilde, qui l'admire sans songer à mal: le mari survient, jaloux comme un tigre, et la vue de ce portrait le fait sortir de son assiette. Jusqu'ici c'est l'histoire de Sganarelle, mais Giraud y introduit un nouvel élément. Urbano tâche d'exploiter la situation et persuade Petronio qu'il est vraiment malheureux. Celui-ci alors jure de se venger, rencontre l'officier, le menace (tout en tremblant de peur) et le dénouement est donné par un coup de pistolet. Giraud n'oublie pas non plus l'incident moliéresque de la jeune fille évanouie entre les bras du mari, ce qui devient la source des soupçons de la femme.
(3) Je ne retrouve pas Molière dans GU amanti disgustati (Les amants dégoûtésj du même écrivain, où il est question de trois amoureux qui se croient trompés et jurent de ne plus revoir leurs belles.
Deux comédies napolitaines de 1852 et de 1857 s'inspirent non moins franchement des modèles du grand maître. C'est une piécette bien enjouée que celle de Polichinelle médecin à force de coups de hâton (1). Polichinelle est bûcheron, comme Sganarelle, et d'ai^rès son exemple, il frappe sa femme Viola, qui a d'ailleurs la langue bien pendue:
Viola : Mari méchant et vaurien, qui m'a enlevé même les draps du Ht !
Pulcineïla : Je l'ai fait pour que tu te lèves plus matin.
Viola : Qui m'a vendu même les pendants d'oreille que j'ai apportés en dot.
Pulcineïla : C'est qu'ils étaient démodés, et tu peux y remédier en en achetant de pareils à la porte de Constantinople.
Viola : Qui ne m'a laissé que la seule chemise que j'ai sur moi !
Pulcineïla : Tant mieux, car tu épargneras le savon.
Polichinelle fait, ainsi que son aïeul, de grandes révérences à la " paternelle paternité „ d'Anselmo, le père de la jeune fille malade et muette, et lui emprunte la réponse célèbre: ^' Vous serez malade, tant que vous continuerez à vous porter mal „ (2).
L'autre comédie napolitaine. L'équivoque du portrait avec Polichinelle mari jaloux (3), tâche de renouveler les aventm-es du Cocu imaginaire^ en y mêlant d'autres souvenirs moliéresques. Le héros de la pièce a épousé la noble Eleonora, dont il est on ne pomTait plus jaloux. Eleonora ayant trouvé le portrait du fiancé de sa sœur Diana, s'écrie : '' Qu'il est beau ! qu'il a l'ailnoble! „ et l'admire. Polichinelle s'approche, le lui arrache, et ses soupçons redoublent d'intensité lorsque Florindo paraît en
(1) Pulcineïla medico a forza di hastonate, farsa nuova di un atto in prosa, Naples, typ. Criscuolo, 1852.
(2) Polichinelle se déclare médecin et bûcheron à la fois, ce qui n'est pas sans surprendre Anselmo
" Sganarelle. Sissignore, cosi si chiama Aristotile nelle sue pustole, e maniscalco ci chiamano tutt'i cavalli délia cavalleria. „ Ce n'^st pas toujours, cet exemple en est témoin, de l'esprit de bon aloi, mais le dialogue est rapide et vif.
(3) L'equivoco del ritratto con Pulcineïla marito geloso, commedia nuovissima seconda il huon gusto moderno, III Actes, Naples, typ. Criscuolo, 1857. Polichinelle parle napolitain.
tpersoiine, rôdant autour de sa maison. Florindo, à son toui', voyant son portrait entre les mains de Polichinelle, se fâche et conçoit des doutes sur la fidélité de celle qu'il aime. Est-ce que Diana lui aurait fait le tort de se marier à ce butor? Le jeune homme, à cette pensée, se sent défaillir ; Eleonora vient à son secours et l'emmène : Polichinelle voit et s'enrage de plus belle.
Mais les aventures du Cocu se compliquent avec celle de George Dandin^ et nous retrouvons, dans la même farce, les illustres parents d'Angélique ainsi que la scène fameuse de la femme laissée hors de la maison. " Eleonora. Homme barbare, sans cœur, si tu ne m'ouvres, je me tue. (Elle jette une pierre dans le puits) „. Polichinelle sort pom^ voir si Madame s'est réellement tuée ; Eleonora profite de la porte ouverte, rentre à la hâte; le mari reste avec un pied de nez, et endm'e, par-dessus le marché, les re^Droches des parents de sa femme.
A la même date, on publie à Milan une comédie, portant le titre très significatif de Nuovo Pourceaugnac (1). Emesto Pourceaugnac est un provincial aussi ridicule que son devancier, mais il appartient à l'armée, et Griulio, qui se moque du bonhomme et qui joue auprès de lui, pour les beaux yeux de Mna, le rôle de Sbrigani, est à son tour un officier authentique. Remarquons cependant que l'action se passe à Paris, que les personnages portent des noms français, que l'auteur est anonyme, et qu'il se peut qu'on n'ait là qu'une simple traduction.
Grherardi del Testa a peut-être songé à la fois aux Précieuses ridicules et aux Femmes savantes dans ses Fausses lettrées (False letterate) (2), savoir la comtesse Luisa, la baronne Carolina, la Marquise, etc. Un comte français, répondant au nom de Doublé (or doublé, bien entendu), joue, au milieu de ce beau monde féminin, le rôle de Trissotin.
La lettera perduta de Ploner est une jolie bluette, où les souvenirs du Cocu imaginaire ont été remaniés et transformés avec beaucoup de gaieté (3), mais non sans quelques souvenirs des
(1) Il nuovo Pourceaugnac : cfr. Collection Placido Maria Visais Milan, 1853, 1 acte.
(2) Cfr. l'édition de Naples, 1858.
(3) Enrico, mari de Résina, y joue le rôle de mari jaloux, bien qu'il soit jeune et que sa femme soit au-dessus de tout soupçon. Or il arrive qu'Enrico
Gelosie per equivoco de Giovanni Giraud dont nous venons de parler.
Ippolito Nievo médite nn Don Giovanni (1) resté à l'état embryonnaire, et sur la scène piémontaise, si redevable d'inspirations à Molière et au théâtre français en général, Luigi Pietracqua tâchera de reproduire le type de Tartuffe en Don Temporal (1860), prêtre hypocrite, débauché et ladre; le même personnage est exploité, à ce qu'il paraît, dans La plaie sociale de Luigi Suner (2). Après les guerres pour l'indépendance nationale, plusieurs partis se livraient bataille dans la Péninsule, les cléricaux, les royalistes, les républicains. On comprend, par conséquent, que Tartuffe pouvait bien paraître modernisé aux feux de la rampe, comme il paraissait, avec un autre masque, aux assemblées et aux comices (3).
prend un logis dans la maison d'une veuve, Virginia, amante d'un certain Paolo. La veuve lit une lettre passionnée que Paolo, alors absent, vient de lui adresser ; cette lettre se perd, Rosina la retrouve et la lit elle aussi ; Enrico, voyant cela, conçoit des doutes. C'est peut-être une lettre de son amoureux. La traîtresse ! Enrico, appelé par la veuve qui a besoin de son secours pour une malade, entre chez elle : c'est alors au tour de Rosina de surveiller la fidélité de son mari. En attendant, Enrico frémit; où est-il ce Paolo, ce séducteur dont il va tirer une terrible vengeance? Et Paolo arrive, bien étonné de voir ce monsieur lisant sa propre lettre. Comment s'en est-il emparé? Ne serait-il pas l'amant de Virginia? Ah! la malheureuse! Enrico et Paolo se regardent frémissants, dans les yeux : le premier voudrait bien punir son rival, mais Paolo n'a pas Tair de Don Abbondio, et les deux sentiments, la jalousie et la peur, se livrent bataille dans l'âme du mari. Les équivoques continuent; Rosina rencontre Paolo; Enrico a un tête-à-tête avec Virginia ; des trois côtés on est jaloux, des trois côtés on menace, on frémit. Enrico enfin s'arme d'un pistolet dont il tuera son rival. Le pistolet tombe de peur, le coup part, Enrico est au désespoir, car il a sans doute tué Paolo, mais en même temps il est fier de la preuve de courage qu'il vient de donner; on accourt, on s'explique et les deux couples finissent par sourire et par se réconcilier.
(1) Au nombre des œuvres inédites d'Ippolito Nievo, M. Dino Mantovani cite un Don Giovanni, sans pourtant ajouter de quoi il s'agit (voyez Dino Mantovani, Il poeta soldato, Ippolito Nievo, 1831-1861), Milan, Trêves, 1904, p. 401.
(2) La Piaga sociale de Suner, né à Cuba, mais naturalisé italien, a été jouée en 1865. Cfr. la Rivista teatrale italiana (mars-avril, 1910, p. 109). Dans cette pièce, lit-on dans cette Revue, on introduit sur la scène un certain Dottor Manica " specie di TartufFo, senza aver perb il grande rilievo del carattere molieriano. „
(8) Tartuffo trasformato, commedia in 5 atti di Giovanni Sabbatini, sulle traccie del Tartuffo di Molière, Florence, Galletti, 1869.
C'est ainsi que s'explique le Tartuffo trasformato (1869) de Giovanni Sabbatini, comédie où l'amoureux d'Elmire, habillé à la moderne, emprunte le nom équivoque de Tarquinio Norcini (35 ans). La transformation au dehors est on ne pourrait plus complète. On cause des principes de 1821, des martyrs de la patrie, de Témancipation de la femme, du socialisme, etc., et Tarquinio, moine qui a jeté son froc aux orties, se donne des airs de libéral et de bon [.vivant, fume, fait la cour aux dames et soutire l'argent des vieilles pour le denier de Saint-Pierre. Tarquinio en veut lui aussi à l'honneur de son hôte et tâche d'en séduii'e la femme, la signera Marianna, dont il tâte la robe, mais qnil n'assaille pas en brute comme son devancier. " Notre Tartuffe, dit Alfredo (IV, 6), Tun des personnages de cette pièce, est tout à fait l'opposé de celui de l'époque de Louis XIV; en ce temps-là, le libre penseur se masquait en jésuite, tandis que de nos jours où la constitution triomphe, le jésuite se masque en libre penseur „.
Molière anime aussi de son souffle puissant le théâtre de Teobaldo Cicconi, qui, dans sa Figlia unica^ reproduit les personnages de George Dandin (1), et l'on ne sam-ait nier non plus l'influence du grand maître dans la comédie de Paolo Ferrari (2). La scuola degli innamorati (L'école des amoureux) se ressent, par exemple, à la fois, de l'imitation de Molière et de Goldoni. Il s'agit d'une intrigue fondée, comme celle du Dépit^ sur des quiproquos, des soupçons, des querelles d'amoureux, et dans la Medicina d!una ragazza malata (La médecine W une jeune fille malade) (1859), du même écrivain, on peut apercevoh' aussi cette double influence. Voyez encore La donna e lo scettico (La femme et le sceptique) et les Cause ed effetti où l'on rencontre un certain Ermanno en proie à des accès de " misanthropie contrariante, quinteuse „ et déclarant que " la vie lui a appris qu' il ne faut jamais se fier à
(1) Voyez ce qu'en dit A. R. Levi, Nel regno del ieatro, Milan, Dumolard, 1885.
(2) Cfr. Rivista d'Italia (XII, 2, 1909), De Valeri, Vefficacia del teatro francese sul teatro di Paolo Ferrari) et Giovanni Canevazzi, Paolo Ferrari (Lettere e appunti), dans la Rivista teatrale italiana, VIII, vol. 14, janvier-février, 1910. Je ne trouve rien qui intéresse notre sujet dans le livre de Luigi Capdana, Il teatro italiano contemporaneo, Palerme, 1872, ni dans les études sur la Comédie piémontaise de Tancredi Milone, Memorie e documenti per servire alla storia del teatro piemontese, Turin, 1887.
la vertu et à l'innocence „ (II, 2). Et dans ces Cause ed effetti nous retrouvons une femme misanthrope, M.*^® Anna : " La société où elle vit est si différente de ses rêves de jeune fille! Partout la médisance et la corruption, partout 1' hypocrisie qui triomphe et la fausseté transformée en vertu sociale „.
Rosalie, l'une de ses amies, sorte de Tartuffe en jupon, déclare qu'il suffit de sauver les apparences (1) ; son beau-frère Filippo se moque de tout le monde, personne ne s'offre à ses yeux qui relève le triste tableau, et Anna finit par se convaincre qu'elle ne trouvera de repos que dans l'anéantissement de sa personnalité, dans le sacrifice d'elle-même et dans Tindulgence pour les autres (IV, 4). Et cet aimable type de femme a, à son côté, ainsi que l'Alceste moliéresque, celui qui prêche la tolérance. C'est son cousin Arturo lui conseillant de prendre la société telle qu'elle est, de se souvenir que l' homme juste pèche sept fois par jour et que même les gens vicieux ont parfois de bonnes qualités. Le mari d'Anna doit savoir bon gré à ce jeune homme qui se borne à donner à sa cousine de ces leçons si morales !
Rappelons encore que la Prose de Ferrari avait, tout d'abord, en 1852, reçu le titre de Tartufo nioderno^ titre que rien ne justifie (2).
Vers la fin du XIX* siècle, on voit paraître une variété particulière de traductions ou mieux d'adaptations des pièces de notre poète. Molière est très amusant, tout le monde veut s'en réjouir, et la jeunesse la première. Mais comment la jeunesse, et surtout celle renfermée dans les collèges, pourra-t-elle écouter les scènes
(1) Si ami, non si ami, si abbiano passioni, capricci, sono casi di coscienza ! Quello che il mondo non vuole, sono le esteriorità imprudenti e impudenti.
(2) A la date du P"" février 1901, je trouve dans plusieurs journaux (voyez, par ex., la Stampa de Turin) des comptes-rendus de La figlia di Tartufo de l'avocat Core d'Acqui, connu sous le pseudonyme de Bartolomeo diSanfront, comédie couronnée à je ne sais quel concours du Ministère de F Instruction publique d'Italie! Le titre de la pièce est trompeur, car il y est question d'Octavien, de sa fille et de la corruption de l'empire romain, mais il a été inspiré par ce que l'auteur appelle la Tartufferie de son héros.
LES CONTERIPORAINS
du Dépit^ de L'école des fe
de Dont Juan et de
a amour au uepiT^ ae uecoie aes femmes^ TaHuffe^ sans concevoir des obsessions dangereuses? Heureusement, pour le salut de cette jeunesse corruptible, veillent le clergé en général et les directeurs des collèges ecclésiastiques en particulier, qui vont arranger Molière ainsi que les rmtsici de la Chapelle Sixtine.
Voici Battista Zerbini qui, dans son Malade imaginaire (Vammalato per iinmaginaisione) ^ supprime toutes les femmes de la pièce française et modifie les tours de Béline à Tusage des innocents ! Le comte Alfonso, le héros de cette farce, est entretenu, dans ses fantaisies noires, par son agent Raimondo et par le comte Aurelio Merli, auquel reviendrait un héritage considérable, dans le cas où le jeune homme ne fixerait pas sa demeure à Rome. Il faut donc le persuader que l'air de la ville éternelle lui sera nuisible, et les deux fripons sont en cela aidés par les docteurs Crisalidi et Castoreo. Heureusement, et c'est là un contraste tiré encore une fois du théâtre de Groldoni, un médecin d'esprit et de cœur, le docteur Fulgido, s'oppose à ses confrères et parvient à guérir, avec le secom-s de l'oncle Maurizio, 1' hj^pocondrie de son client, n ne suffit cependant pas de mettre au ban le beau sexe pour que la comédie puisse atteindre le but d'édifier les collégiens. H faut aussi que la conclusion soit morale : " L' hypocondrie, dit l'auteur, n'est que la conséquence d'une vie oisive et désœuvrée ; que le comte Alfonso travaille, et le travail lui redonnera la santé „ (1). Voilà pom- les collégiens paresseux!
Le malade imaginaire (2) a tenté encore une fois l'art d'un écrivain non moins moral que Zerbini et qui se cache modestement sous les initiales A. S. Un certain Damide, agent d'Argante, remplace Béline, Tonio joue le rôle de Toinette, et même la petite et innocente Louison doit se masculiniser en Gigetto.
Un autre autem*, empruntant le pseudonyme de Zêta (quelle modestie d' initiales dans ces écrivains pieux !), chasse lui aussi les femmes de Tune des pièces de Molière où elles se trouvaient le
(1) La pièce déjà citée porte la date de 1841, Raccolta di sceniche rappresentazioni inédite e di alcune altre ridotte per le case di educazione e pegli atnatori délia lettura istriittiva e piacevole, vol. VI, Udine, Vendrame, 1841.
'2) Pièce citée dans la Collana di letture drammatiche, Rome, librairie Salésienne, 1903.
540 SA rOBTUNB EN ITALIE
mieux, c'est-à-dire du Médecin malgré lui (1). Sganarelle emprunte le nom de Scannapane, et comme Zêta ne lui permet pas de se quereller avec la compagne de ses jours, il doit accabler d'injures son frère Martino, pour des affaires de ménage qui ne sont guère amusantes. De même, les amours de Lucinde et sa maladie si comique sont remplacées par l'aventure d'un jeune homme, Lucindo, qui feint d'avoir perdu l'usage de la parole afin que son tuteur lui permette d'aller à New-York visiter sa mère ! C'est ainsi que ce brave garçon donne aux collégiens un exemple d'amour filial, et Martino finit la pièce en disant à Scannapane, qu'il sauve des paysans voulant lui faire un mauvais parti : " Tu apprendras par là que ce n'est que le vrai mérite qui triomphe! „, conclusion aussi sotte pour la pièce que fausse pour la vie (2).
(1) Pièce imprimée dans le Piccolo teatro délie case di educazione {fàsc. 6, 8): Il medico per forza, commedia in tre atti, ridotta dal " Médecin malgré lui „ di Molière, per soli uomini, da Zêta, Modène, typ. de FImmacolata Concezione, 3 actes en prose.
(2) Je n^ai rien trouvé qui se rapporte à notre sujet, excepté ce Libéral per forza dont nous avons parlé ailleurs, dans le théâtre des collèges où les jésuites dominaient. Voyez : Frangesco Colagrosso, Saverio Bettinelli e il teatro gesiiitico, Firenze, Sansoni, 1901, dans la Bihliot. critica délia letteratura italiana diretta da Francesco Torraca.
Gaetano Capasso, Il Collegio dei Nohilî di Par ma, Parme, Battei, 1901.
L. Ferrari, Appunti sul teatro tragico dei gesuiti in Italia, dans la Rassegna bibliogr. délia letter. ital., VII, p. 124 sqq.
Attilio Simioni, Per la storia dei teatro gesiiitico in Italia, dans la Rassegna critica délia letter. ital., XII, p. 153 sqq.
G. Gnerchi, Il teatro gesiiitico ne' suoi primordi a Roma, dans Vltalia moderna, septembre, 1907.
Benedetto Soldati, Il collegio Mamertino e le origini dei teatro gesuitico, etc., Torino, Loescher, 1908.
Rien que dans les collèges de la confrérie des Salésiens et d'autres congrégations religieuses, Molière a été joué, dans ces dernières années, un nombre remarquable de fois. Voici une note qui m'a été transmise par Tun des professeurs les plus distingués de cette confrérie, M. Puppo:
Furberie di Scappino.
Milan. Istituto S. Ambrogio, 1903.
Schio. Istituto S. Luigi.
Lanusei (Sardaigne). Collegio S. Eusebio.
Mogliano (Veneto). Collegio Bellaviti Astori, 1903.
Même dans le théâtre des marionnettes, Molière a eu des disciples assez nombreux. En effet, Tavocat Ferrigni, dans son étude
Fossano. Collegio civico ; Collegio D. Bosco. Brescia. Collegio Arici (en français).
Turin. Oratorio festivo S. Giuseppe.
, Oratorio Salesiano.
„ Seminario délie Missioni, Valsalice. Perosa-Argentina (Pignerol). Istituto S. Filippo. Novare. Istituto S. Lorenzo, 1905-06.
S. Gregorio (Catane). Istituto del Sacro Cuore, 1904. Ivrée. Casa délia Natività, 1904.
Lombriasco (Turin). Casa S. Gioachino, 1906. Macerata. Istituto S. Giuseppe, 1904.
Messine. Istituto S. Luigi, 1900.
Catane. Istituto S. Francesco, 1898.
Broute (Sicile). Real Collegio Capizzi, 1900. Lorette. Casa délia Madonna, 1896.
Parme. Collegio S. Benedetto, 1900.
Rome. Ospizio S. Cuore, 1904.
Asti. Oratorio festivo, 1902.
S. Benigno Canavese. Scuole professionali, 1902. Acqui. Seminario, 1905.
Faïence. Istituto S. Francesco, 1902.
Este. Collegio Manfredini, 1890.
San Pier d'Arena. Ospizio S. Vincenzo, 1907. Varazze. Collegio Civico.
Frascati. Collegio Villa Sora.
Medico per forza.
Milan. Istituto S. Ambrogio, 1903.
Lanusei. Convitto S. Eusebio.
Este. Collegio Civico et Collegio Manfredini, 1890.
Messine. Istituto S. Luigi, 1899.
Turin, Valsalice. Seminario délie Missioni, 1907.
„ Oratorio festivo di S. Giuseppe.
, Scuola professionale Martinetto, 1907. Genzano. Istituto S. Giovanni, 1908.
Rome. Istituto S. Cuore, 1904.
Varazze. Collegio Civico.
Frascati. Villa Sora.
Colle Salvetti. Collegio S. Quirico.
Il malato immaginario.
Borgo S. Martino (Casale). Collegio S. Carlo.
sur les Burattini^ cite Eularia muette par amour ^ Le grand festin de Pierre, La muette par amour ou Arlequin bûcheron (1), pièces ayant des rapports plus ou moins directs avec l'œuvre de Molière. La Muette par amour entre autres n'est qu'une adaptation du Médecin malgré lui (2).
A mon tour, dans certaines recherches se rapportant au même sujet, j'ai eu l'occasion de relever des emprunts évidents que les répertoires de ces théâtres ont faits à la scène française (3). Giletto médecin malgré lui n'est qu'une copie de ce Médecin malgré lui que nous venons de citer, et Pulcineïla feint médecin pour les " fantocci „ découle de la même source. Tartaglia père de famille^ piécette publiée par Gussoni de Milan, reproduit, en partie du moins, la donnée du Malade imaginaire.
Le héros de cette farce s'appelle Tartaglia. Il s'est marié en secondes noces avec Béatrice, veuve elle aussi, et ayant elle aussi un iils. En vraie marâtre, elle persécute l'aîné de son mari, riorindo, le fait chasser de la maison et persuade le bonhomme de dicter un testament en sa faveur. Mais il y a Corallina, l'adroite servante^ qui veille et qui a recours à la ruse de Toinette. On voit Tartaglia étendu sur son lit et sa femme qui s'en console:
Béatrice : Un vieillard puant que je n' avais épousé que pour son argent !
Lelio : Il faudra le pleurer.
Rome. Istituto del S. Cuore.
San Pier d'Arena. Oratorio festivo.
Frascati. .Villa Sora.
Turin, Valsalice. Seminario délie Missioni, 1907.
Foglizzo Canavese. Casa S. Michèle, 1904.
(1) Eularia muta per amore. Il gran convitato di pietra. La muta per amore ovvero ArleccJiino taglialegna.
(2) Cfr. Yorick, figlio di Yorick (avocat P. C. Ferrigni), La storia dei burattini, Florence, 1884, p. 225 e 245.
(3) Voyez ce que j'en die dans mon étude Nella baracca dei burattini, dans le Giorn. stor. délia lett. ital., vol. LT, 1908, p. 1-93, et surtout p. 10 et sqq.
Il n'y a rien qui se rapporte à notre sujet dans l'article de Vittorio Malamani, paru dans la Nuova Antologia, 16 février et P mars 1897, // teatro drammatico, le marionette e i burattini a Venezia nel secolo XVIII, et dans celui de M. A. SoRBELLi, Angelo CuccoU e le sue commedie, dans V Archiginnasio (nov.-déc. 1909), où l'on fait cependant mention de Don Giovanni.
LBS CONTEMPORAINS 543
Béatrice : Comment, le pleurer ? Un ladre, un ivi'Ogne...
Tartaglia (à part) : Si je me lève debout, je veux te tordre le cou.
Béatrice : Un homme vicieux, un idiot.
Lelio : Mais, maman, on dirait que le cadavre bouge.
Il bouge en effet, et Béatrice n'aura rien à envier à Béline. Ce qui manque à la comédie, pom- la rendre tout à fait moliéresque, ■p c'est justement la maladie imaginaire du héros.
L'équivoque des deux portraits (L'equivoco dei due ritratti) que j'ai retrouvé dans le même répertoire, n'est, à son tour, qu'une reproduction de Sganarelle ou le cocu iînaginaire ; la Feinte malade rappelle à la fois la comédie homonyme de Goldoni et L'amour médecin de Molière. La farce Les contrats faits et défaits par la sagacité de Brighella^ avec Arlequin dans V embarras parce qu'il ne peut encaisser (Li contratti fatti e disfatti dalla sagacità di Brighella^ con Arleccliino imbrogliato per non poter riscuotere) descend en ligne droite des Fourberies de Scapin. Le vol des ânes (Il volo degli asinij n'est qu'un calque du Bourgeois gentilhomme; les Quatre-vingt dix-neuf malheui^s d"* Arlequin et Arlequin indécis entre le bien et le mal^ sont issus eux aussi de Monsieur de Pourceaugnac. Cependant ce n'est pas sur ces tréteaux qu'on retrouvera le Dont Juan du poète français. Les Don Giovanni y abondent, mais ils gardent les traits du héros de la vieille légende, se proposant le but de toucher l'âme endurcie des spectateurs et de contribuer par là au triomphe de la foi.
Nous serions satisfaits si nos modestes fatigues contribuaient à détruire une erreur répandue même parmi les critiques de nos jours, que Molière a été médiocrement connu, apprécié et imité en Italie (1), et si elles démontraient en même temps le rôle joué par
(1) Je n'ai que l'embarras du choix et pour m'en tenir aux dernières études, voyez ce que disent M. Vézinet sur " l'Italie... moins moliérophile que l'Allemagne „ (ouvr. cité, p. 23), et M. Wolff à propos de la diffusion en Europe de l'œuvre de notre écrivain (ouvr. cité, p. 595 sqq.). Depuis Lacroix et Despois jusqu'aujourd'hui, on n'a connu que quelques traductions ou quelques imitations, celles, par exemple, de Gigli, de Goldoni, et de quelques rares librettisti et Francisque Sarcey, dans ses Études sur le théâtre, se bornera à attirer l'attention de ses lecteurs sur la seule imitation qu'il connaît (et comme il la connaît !) : '^ Le Tartuffe, réduit en trois actes, par un obscur imitateur (Gigli) sous le titre de 11 don Pilona {sic). ,
le grand poète dans la résurrection du théâtre comique de la Péninsule. Si l'Italie, célèbre en tant de créations artistiques, n'a ]pas brillé, ainsi que sa sœur latine, dans l'art de Thalie, ce n'est pas certainement de la faute du poète français.
Depuis la fin du XVIP siècle jusqu'à nos jours, l'œavre de Molière court victorieuse d'un bout à l'autre de l'Italie, traduite, critiquée, imitée et plagiée. C'est le modèle parfois incompris et décevant des auteurs médiocres à court de fantaisie créatrice, pâlissant sur son œuvre, lui dérobant, en cachette, une plaisanterie que la traduction rend fade et la scène déplacée, et s' appropriant, sans scrupule, des fleurs aussitôt fanées que cueillies, mais c'est parfois aussi la source féconde d'un art nouveau et vivificateur, la source de ceux qui sont à même de comprendre la grande leçon ressortant de son œuvre. Bien des poètes comiques de tous les pays de l'Europe, romantiques, réalistes, impressionnistes, psychologues, ont franchi les Alpes et révélé leur esprit au public italien, mais aucun d'entre eux n'a eu, dans la Péninsule, autant de succès que Molière; son écho ne s'est pas éteint ni ne s'éteindra de si tôt.
Molière a paru quelquefois aussi sur les planches du théâtre italien et c'est Goldoni qui, le premier, Fa évoqué à l' honneur de la rampe (1). Mais est-ce de Molière ou de Groldoni qu'il est question dans cette pièce jouée pour la première fois à Turin en 1751, hommage rendu au culte que les Piémontais professaient pour l'auteur de TaHuffel " Les comédiens donnaient mes pièces à Tmin, dit Goldoni dans ses Mémoires (2); elles étaient suivies, elles étaient même applaudies ; mais il y avait des êtres singuliers, qui disaient à chacune de mes nouveautés: " C'est bon, mais ce n'est pas du Molière „; on me faisait plus d'honneur que je ne méritais. „ n fallait donc témoigner à ce public que Goldoni partageait bien cette admiration: " Je connaissais Molière, et je savais respecter ce maître de l'art aussi bien que les Turinois, et l'envie me prit de leur en donner une preuve qui les aurait convaincus. „
On ne saurait mettre en doute la bonne foi de l'artiste vénitien, mais il est évident qu'en peignant la vie du grand maître, d'après
(1) Voyez Paul Peisebt, Molières Lében in BUhnenbearheitung Inaugural-Dissertation, Halle a. S., 1905. M. Peisert analyse 32 pièces dédiées à Molière, et pour ce qui est de l'Italie, il ne fait mention que de celles de Goldoni et de Chiari. Le docteur Cesare Levi élargit le tableau. Voyez Saggio sulla hibliografia italiana di Molière, extrait de la Rivista délie Biblioteche, 1906, pp. 31-33. Dans l'édition vénitienne des Opère complète de Goldoni, qu'on est en train d'achever, je lis une note historique très intéressante de M. Maddalena, sur le Molière de Goldoni (vol. VII, 1910). Cfr. sur le même sujet un article de M. Achille Neri, Preludio d'Ancône, n. 22, inséré ensuite dans ses Aneddoti Goldoniani, Ancône, Morelli, 1883.
(2) Éd. de Paris, 1787, II, p. 95; voyez réimpr. Mazzoni.
ToLDo, L'Œuvre de Molière^ etc.
la lecture de Grimarest, il a dû songer à la sienne, et il a représenté les tracasseries et les déceptions de poète auxquelles Molière était en butte, ignorant peut-être que la fortune avait souri à son devancier bien plus qu'à lui et qu'elle l'avait entouré, du moins, des aisances de la vie. Quant à la partie biographique, c'est Groldoni encore qui se donne la peine de nous renseigner : ^ Deux anecdotes de sa vie privée m'en fournirent l'argument. L'une est son mariage projeté avec Isabelle, qui était la iille de la Béjart; et l'autre la défense de son Tartuffe „ (1). La femme de Molière était destinée à jouer toujorn^s un grand rôle dans toutes les pièces se rapportant à son mari, et Tartuffe allait devenir, à son tour, la personnification des adversaires du poète.
Dans le Molière de l'écrivain des Rusteghi^ il faut donc faire une part considérable — la plus vivante de toutes — à la représentation des luttes, des misères et des triomphes de la vie de l'artiste. Sous les traits de celui-ci travaillant à bâtons rompus à ses chefs-d'œuvre, au milieu du bruit et des querelles des comédiens, des visites des fâcheux, des ennuis et des misères prosaïques de tous les jours, on découvre sans peine, bien que le tableau de V Impromptu de Vei^sailles soit présent à notre souvenir, les pérégrinations et les malheurs de notre vénitien, consolé cependant par l'enthousiasme de son œuvre.
Voyez-le, le poète, forgeant ses créatures immortelles et regardant, du haut de la supériorité de son esprit, les vices, les ridicules et les lâchetés des hommes en général et de son siècle en particulier, les marquis ridicules, les pecques provinciales, les hypocrites des deux sexes, les libertins corrompus et corrupteurs, tout ce monde que Molière avait peint, mais que Goldoni connaissait et peignait lui aussi. Ce n'est donc plus le Molière que la critique nous a fait connaître, l'amant de Madeleine Béjart, dont il épouse la sœur ou la fille, le courtisan adroit, à la religion douteuse et à la morale tant soit peu facile, l'homme vrai tel qu'il l'était réellement tel qu'il peignait les autres, avec ses rayons et ses ombres. Le héros de la pièce de Groldoni se transforme en symbole ; c'est un Alceste, sans aucune trace de ridicule, parlant et agissant en philosophe. Et de ce monde des coulisses, si différent du désert de Timon, on
(1) Mémoires, II, 96.
voit sortir une njanphe pure et ingénue, Isabelle (1 ), la femme de Molière, que Fauteur de La fameuse comédienne et les historiens même assez indulgents ont peinte comme vous le savez.
Que de tendre passion dans cette jeune comédienne, et que le grand poète va être heureux avec elle ! Sa sœur M.°^® Béjai-t (Madeleine) elle-même est, après tout, un cœur excellent. Elle adore Molière, en admire le génie et voudrait contribuer à son bonhem\ Sa jalousie, qui pourrait lui suggérer des idées de vengeance et de haine, se transforme et s'ennoblit dans les dernières scènes. Son amour sera étouffé, quand même cela devrait la rendre malheureuse pour toujorn-s. Enfin l'hypocrite Pirlone, souvenir de Grimarest et de Grigli à la fois, est bon diable lui aussi. Tout d'abord, il n'y a rien dans la peinture de ce type qui puisse froisser le sentiment religieux de qui que ce soit. La soutane et le tricorne ont disparu pour faire place à la mise d'un marchand au ton doucereux, il est vrai, mais qui n'invoque à témoin de son innocence ni le Ciel ni les saints. Pirlone a appris que Molière va l'exposer sur la scène, ce qui n'est pas pour lui faire plaisir. Il tâche pourtant de Fempêcher et de gagner à sa cause la servante Foresta, qui se moque de lui et donne à son maître le manteau et le chapeau du malheureux, afin qu'il puisse le représenter tout à fait au naturel.
Au bout du compte, c'est Pirlone qui a raison de se plaindre du tour que tous ces comédiens lui ont joué, et les spectateurs n'éprouvent point en sa présence le sentiment de répulsion qu'inspirent Tartuffe et sa lignée. Tout s'adoucit donc sous la plume de Fauteur des Rusteghi^ qui, malgré les haines des Chiari et des Gozzi et les misères de son art, a la vision, comme nous avons dit, d'une humanité bonne en soi, ayant plutôt des travers que des vices. Outre ces changements qui ne donnent point une valeur historique ou psychologique à la pièce, ce Molière est écrit en certains vers — martelliens bien entendu — si négligés, si débraillés, que Fon s'étonne que son auteur n'ait pas éprouvé le besoin de les corriger par respect envers le grand maître. Même en laissant de côté la manière barbare dont on loue les soins de
(1) Goldoni lui a donné tout d'abord le nom de Guerrina qui était celui de son second mari, anachronisme étrange, inspiré peut-être par les souvenirs de la Fameuse comédienne.
548 SA rOKTUNE EN ITALIE
M."^® Béjart (1), le Molière du poète vénitien se permettra des rapprochements entre les belles, les veaux et les bœufs, qu'Isabella complétera librement (2), et le dialogue entre la fille et la mère donnera lieu même à une équivoque obscène (3).
L'étude superficielle des caractères paraît encore davantage si l'on écoute Pirlone se vanter de son hypocrisie (4) ou M.°^® Béjart oublier tout à coup ses déceptions amères pour embrasser son beaufils. Il en est de même des imitations puisées directement au théâtre moliéresque: quandoque bonus dormitat Homerus. Le comte Lasca, par exemple, est chargé de représenter le marquis de la Critique:
Le Comte : U École des femmes est tout à fait sans sel.
Valerio : Il est vrai qu'elle n'a pas eu de succès^ mais cela ne signifie rien.
Le Comte : Est-ce que l'on peut dire une plus grosse sottise que cette tarte à la crème ?
Valerio : Voulez-vous pour une expression mal choisie condamner une comédie ?
Le Comte : Une tarte à la crème ! Quel butor ! quel animal !
Or, cette tarte à la crème^ pour le public italien qui n'a pas sous les yeux L'école des femmes^ ne signifie rien du tout, et semble un détail insignifiant. Ailleurs, Pirlone ôte à Tartuffe sa noirceur et le rend ridicule. Le voilà rendant visite à la servante Foresta :
(1) " Molière. Son anni che viviamo in buona compagnia,
Ed ella gentilmente mi fa l'economia. , Et après:
" E quando lei rimiro sua vista mi consola „.
(2) " Molière. Eh pub la madré vostra cangiar le voglie sue,
E lasciar sarei pazzo il vitello pel bue. ,,
Et Isabelle, avec beaucoup de respect pour sa mère, réplique: " Il vitello pel bue ? È femmina mia madré. „
(3) Béjart (à sa fille):
E a voi chi diè licenza venire in questi quarti, A farvi da Molière veder le vostre parti ?
Molière. Via, la vostra figliuola è una fanciuUa onesta.
Isabella. Egli non mi ha veduta, signora, altro che questa.
(4) Pirlone. Poichè viviam, meschini, di dolce ipocrisia,
Come quest'uomo vile vive di poesia.
Foresta : Puisque nous sommes seuls, veuillez vous donner la peine de vous asseoir (elle indique une chaise à Pirlone). Ptrlone: Que le Ciel vous console! Asseyez-vous aussi. Foresta : Je ne peux me prendre une telle liberté. Pirlone : Faites-le par obéissance.
Foresta : J'obéirai (elle s'assied).
Pirlone ; Tout près de moi.
Foresta (elle s'approche davantage) : Voilà qui est fait. Pirlone : Ouf ! qu'il fait chaud !
Foresta : Donnez-moi votre chapeau.
Et c'est ainsi que l'adroite soubrette s'empare du chapeau et du manteau du bonhomme, dont Molière se servira pour faire rire le Palais-E/Oyal à ses dépens. Mais Pirlone, le lecteur s'en aperçoit sur l'instant, n'a rien de redoutable ; de la maîtresse étant descendu à la servante, il est la dupe de celle-ci, et c'est Foresta même qui l'invite à s'asseoir et à se déshabiller. Ce n'est donc plus un séducteur et un corrupteur des consciences mais presque un séduit, un collégien, dont on va rire à gorge déployée et qui ne saurait répéter la théorie du " plaisir sans peur „ et des accommodements avec le Ciel. S'il était prêtre, au lieu de tendre des pièges à ses pénitentes, il tenterait tout au plus les nymphes faciles de la cuisine. Mais Molière entre, parle de son œuvre, et la scène s'anime tout à coup sous un flot de nobles pensées. C'est qu'il y a un cri de l'âme humaine dans cette histoire qu'il retrace de ses débuts, de ses luttes, de ses haines et de ses amours : c'est que le cri qui part de la foule: "Courage, Molière, voilà la vraie comédie! „, notre vénitien devait se l'appliquer, et il en avait le droit (1).
(1) " Tratto dal genio innato, e dal desio d'onore,
Al comico teatro died* io la mano, e il cuore ; A riformar m'accinsi il pessimo costume, E fur Plauto e Terenzio la mia guida, il mio lume. L'applauso rammentate dell'opera mia prima; Merito lo Stordito d'ogn'ordine la stima; E il Dispetto amoroso e le Preziose vane M'acquistarono a un tratto l'onor, la gloria, il pane, E si senti alla terza voce gridar sincera : Molier, Molier, coraggio ; questa è commedia vera. „
Il faut avouer d'ailleurs que ces vers ne valent pas grand' chose.
M."^® Béjart a i^arfois, elle aussi, des accents de vérité. Son âme est agitée, elle voudrait éclater en larmes et en reproches contre Molière, contre sa fille, contre elle-même, mais le régisseur frappe les trois coups, et il faut bien qu'elle se présente à la rampe, le sourire sur les lèvres : " Vilain métier ! Je dois, quelques chagrins qui m'accablent, montrer un visage souriant, et lorsque je voudrais punir celui qui me trompe, je suis forcée de l'embrasser sur la scène „ (1).
Et Groldoni peint avec finesse l'égoïsme de l'amour : " On aime pour soi, on aime pour son propre plaisir; les fils même on les aime parce qu'ils sont, pour ainsi dire, une partie de nous, parce que nous voyons en eux nos traits „ (2). Mais qu'il est faible, ce dénouement que l'on pourrait appeler la scène du repentir général! Pirlone déclare, une main sur son cœur, qu'il va renoncer pour toujours à l'usure et à l'imposture ; et l'on peut se fier à sa parole. Madame Béjart paraît plus résistante, mais enfin l'émotion la gagne et en mère noble, elle bénit sa fille et son gendre. Quant à Molière, il embrasse tout le monde, sa femme, sa belle-mère et Pirlone aussi, auquel il demande pardon du tour joué. Je ne dirai pas même que Groldoni ait suivi G-rimarest. Tout ce qu'il y a d'historique, dans la pièce, c'est l'irritabilité nerveuse du héros, conséquence du travail, des agitations, des luttes dont notre écrivain se plaignait lui aussi, et dont sa brave Nicoletta savait le consoler. Et c'est en pensant à sa compagne que Groldoni a adouci, peut-être, les traits d' Armande. La femme d'un artiste, quelques torts qu'elle ait, est toujours une victime dont on doit plaider du moins les circonstances atténuantes (3).
(1) Béjart. Mestiere maledetto !
Dover mostrar il viso ridente a suo dispetto ! E quando tra le flamme arde di sdegno il core, Dover coll'inimico in scena far l'amore.
(2) E si ama quel che piace, e si ama quel che giova E fuor dell'amor proprio, altro amor non si trova. Lo provo : ama colui l'amico, ovver la moglie,
Ma sol per render paghe sue tristi, o caste voglie. S'amano i proprî figli, perche troviamo in essi L'immagine, la specie, la gloria di noi stessi...
(3) Sur cette comédie de Goldoni, on peut consulter un article de Valentiko Carrera, Carlo Goldoni. a Torino, Loescher, 1886. Achille Neri, dans son livre
Le Molière mari jaloux de Chiari a longtemps partagé avec le Molière de Goldoni la faveur du pubKc. Du moins, je constate que dans les chi'oniques des théâtres, au XVIII" siècle. Tune des pièces suit l'autre, avec le même succès. Dans la préface de sa comédie, CMari avoue que c'est l'exemple de son rival qui Ta poussé à l'écrire : mais là où l'autem- vénitien avait exagéré les teintes claires et riantes, le poète de Brescia prendra le contrepied en jetant sur sa palette les couleui's les plus noires. C'est que Goldoni avait un culte bien sincère pour le gi'and Maître et que Chiari le jalousait même en le plagiant. Rappelons cette préface, déjà citée, où il accuse le poète français d'avoir copié les latins : car " il n'y a en lui aucune plaisanterie, aucun sel dont il ne soit redevable à Plante. „
La comédie Molière mari jaloux fut jouée, pom- la première fois, à Vérone, en 1753, et la même année à Venise; et elle eut partout un accueil — au dire de son auteur — on ne pourrait plus favorable. Cependant les envieux, il y en a toujours aux trousses des gens de bien et de mérite, accusaient Chiari d'imiter Goldoni, bien " qu'il n'y eût aucun rapport entre les deux comédies ; car la mienne, ajoute l'artiste de Brescia, commence justement où l'autre finit. D'aillem's c'est une vraie gloire, un véritable tour de force que de puiser de l'eau à une source que les autres ont presque épuisée (1) , d'autant plus lorsque ceux-ci ont modifié, altéré, falsifié même le véritable caractère des personnages. Si j'avais été le premier à mettre Molière sur la scène, je n'aurais pas représenté le caractère de Guerrina si contraire au portrait que l'histoire nous a transmis d'elle et je n'aurais pas introduit, dans ma pièce, un ivrogne... je n'aurais surtout pas peint ce héros si épris d'une jeune fille sans expérience, à faire dépendre du caprice de celle-ci les applications de Fart du poète „, mais il lui fallait travailler " une étoffe déjà usée. „ Et pourquoi ne changeait-il pas de voie? Pourquoi ne nous
très méritoire et déjà cité, Aneddoti goldoniani, loue le Molière de Goldoni; Carrera, au contraire, trouve que la beauté de quelques passages est déparée par de graves défauts. C'est surtout le caractère de Leandro (La Chapelle) qui lui paraît contraire à la vérité.
(1) Ce qu'il exprime fort joliment: * Far seguace la mia fantasia délie pedate (!) d^un*altra. „
a-t-il donc pas représenté le véritable Molière et la véritable Armande " d'après l'histoire „ que Groldoni venait, à son dire, de falsifier?
Voyez le héros de Chiari dès les premières scènes. Valerio vient l'avertir que la soupe est trempée, mais le poète ne bouge pas de son pupitre : son art est une galère qui le force à travailler du matin au soir, sans relâche. Est-ce que l'artiste appelle * une galère „ son œuvre, au moment où il la forge, dans l'ivresse de la création? Mais quelle est donc cette œuvre à laquelle Molière travaille d' arrache-pied? Est-ce L' école des femmes'^ Est-ce Tartuffe ou Le 7nisanthrope? Loin de là, il écrit son Médecin malgré lui^ et l'écrit non pas pour donner libre essor à sa verve bouffonne, mais pour se venger du maître de la maison où il demeure, un vilain médecin qui a mis à la porte un homme de génie, tel que lui, pour gagner je ne sais combien de livres! (1).
(1) (1, 1) Molière al tavolino che studia, poi Valerio.
Valerio (entrando). Molière.
Molière. Non ci sono (senza alzar la testa dal tavolino).
Valerio. Di voi cerca più d'uno.
Molière. Vadano alla malora : non vo' veder nessuno.
Valerio. È tardi.
Molière. Non importa.
Valerio. È pronto il desinare.
Molière. Mangi chi vuole.
Valerio. E voi?
Molière. Lasciatemi studiare (toma a scrivere).
Valerio. Questo è un po' troppo, amico, scriver mattina e sera.
Molière. Sera e mattino al remo chi nacque alla galera.
Valerio. Ma che scrivete mai con taie, e tanta fretta?
Molière. Mi diverto da comico, facendo una vendetta.
Valerio. Qualche commedia?
Molière. Andate : che l'estro in me s'ammorza.
Valerio. Délia commedia il titolo ?
Molière. Il medico per forza.
Valerio. Ora capisco tutto : quel vostro albergatore
Che vi caccib di casa, vi sta tuttor sul cuore. Molière. Medico da sassate (gettando la penna): dottor senza dottrina;
Vo' dargli in sulle scène la laurea in medicina.
Sapendo chi è Molière, perché mi die molestia?
Un poeta irritato è sempre una gran bestia {sic).
D'alloggiarmi in sua casa era un onor per lui :
Voyez donc la belle invention! Au moment où Chiari nous présente son illustre devancier, celui-ci vivait en grand seigneur et ne s'embarrassait guère ainsi que l'abbé italien, pour de misérables questions d'argent. D'ailleurs c'est ne pas saisir la portée de l'esprit de Molière que de croire qu'il écrivait ses pièces pour des vengeances personnelles. Est-ce que Chiari le jugeait donc d'après son propre caractère? Le héros du poète de Brescia paraît sur la scène jaloux comme un tigre et aussi sot que Sganarelle. La femme Guerrina est un ange de vertu, endurant patiemment les tracasseries de ce mari cassé, vieux et tyran. Tout cela au nom de cette vérité historique foulée au pied i)ar Goldoni!
On dirait que Chiari prend à tâche de se venger de la supériorité intellectuelle de Molière. D'après notre abbé, l'auteur de Tartuffe radote. C'est lui qui a composé la Princesse d'Élide et qui a chargé sa femme d'y jouer un rôle faisant admirer les grâces de sa personne: et il se désespère de ce que celle-ci ait joué à la perfection, et qu'elle se soit exposée sur la scène comme quelque chose " que l'on vend aux enchères „. D faut donc que Guerrina, alias Armande, renonce à la Princesse d^Élide ! Toute la comédie n'est qu'une scène de jalousie et d'injures que Molière lance à sa femme : " Vous êtes en train, madame, de dépasser les débordements de votre mère (est-ce qu'on peut parler ainsi à une femme que l'on respecte?). Si je vous envoie sm- la scène, c'est pour que vous m'aidiez à gagner un morceau de pain (encore la conception erronée d'un Molière misérable) et non pas pour que vous y cherchiez des amoureux. Je veux bien me moquer des autres, mais je ne veux pas que l'on dise: Molière, regarde ta chemise „. Enfin on ne saurait être plus vulgaire. Madame réplique, elle aussi par des scènes du même genre (1), et l'on s'étonne qu'après avoir déclaré que son
A pagar la pigione tardo giammai non fui
E per un vil guadagno di poche lire al mese,
Che gli offre la Du Parc, mi fa cangiar paese ?
Ad ella dà ricetto il medico villano ;
E me dal mio teatro obbliga andar lontano !
Non son Molière, se taccio. Voglio finchè avrb vita
Che desso, e i pari suoi ai mordano le dita.
(1) e stupisco non poco
Che sotto un crin di neve ancor vi scaldi il fuoco.
554 SA FOKTUNE KN ITALIE
mari est " couvert de neige „, elle puisse lui supposer encore assez de jeunesse pour la traliir avec M."^® La Brie.
Chiari fait défiler, sous nos yeux, les membres de la troupe de Port-Royal, M.*"^ La Brie, Baron et Chapelle (Leandro), celui-ci toujours dans les vignes du seigneur, et conseillant de dompter les femmes à coups de bâton. ^' Il n'y a d'autre remède, cher ami, que de battre Gruerrina à plate coutm'e „. Mais Molière préfère une autre méthode non moins déraisonnable. Il écrit à sa femme une lettre anonyme, une déclaration d'amoui-, à laquelle elle répondra, sans doute; comme si Madame devait s'abandonner à un inconnu, à un premier venu! Ainsi Molière, le grand connaisseur des hommes, est aux anges, lorsqu'il reçoit une réponse où Gruerrina prône sa vertu et sa fidélité; et il ne lui vient pas même à l'esprit, à lui qui a exposé sur les planches tant de ruses du beau-sexe, qu'il peut s'agir d'une sorte de farce, qu'elle peut avoir deviné de quoi il est question, et qu'après tout c'est comme ça que même les femmes légères répondraient à des anonymes ! Les femmes de bien n'y répondent point.
Puis, de bêtise en bêtise, Molière prie le trop complaisant Valerio de faire la cour à sa femme. " Pousse les choses aussi loin que possible, s'écrie le brave homme; je veux être assuré du caractère de Madame. „ Et Valerio ne manque pas de pousser : mais il reçoit de madame un soufflet qu'il porte en triomphe au mari, comme une marque certaine de fidélité conjugale.
Molière (à Valerio) : Qu'y a-t-il de nouveau ? as-tu parlé à ma femme ? Est-ce qu'elle t'a donné une réponse?
Valerio : Oui, et elle la fit faire tout exprès. Molière : Une réponse tendre ?
Valerio : Non, un peu dure.
et il veut rendre à Molière cette rose à cinq feuilles qui lui appartient en propre.
Avant et après ces essais, le poète continue à méditer le grand problème: " suis-je ou ne suis-je pas George Dandin? „. On se moque de lui, on rit à ses dépens, on l'appelle " merlotto „ (serin) : il a même peur que sa femme ne lui donne des horions... Ah! l'illustre poète, qu'il est tombé bas sous la plume de Chiari ! Enfin, Gruerrina ou Armande se transforme en une sorte de Grisélidis; sa patience est aussi excessive que les soupçons de son
mari sont absurdes; elle endure les injures, les offenses non seulement de Molière, mais de M."" La Brie aussi: sa conscience et son devoir avant tout, et si son mari va la jeter sm- le pavé, elle continuera à lui som'ii'e doucement. Tout cela toujours d'après l'histoii-e ! (1).
Enfin la brave femme, pour guérir son mari de la jalousie, feint de vouloir se retirer dans un couvent, et Leandro, toujours entre deux vins, se charge de l'y accompagner. Le marquis d'Estramb, tâche de tirer profit de la circonstance, et ordonne à ses gens d'enlever Guerrina. Leandro la défend; il mettent d'abord la main à son épée, puis pom* ne pas sortir de son rôle, il a recours à sa • fidèle bouteille, dont il se sert, ainsi que d'une massue, et frappe les assaillants. Gruerrina sauvée fait retour à son mari, ^qui l'embrasse en lui jurant un éternel amour, sans aucun mélange jaloux (2). Hem-euse " seray se marché tient „ peut s'écrier la brave femme, comme certain personnage de l'ancienne farce du Cuvier.
En 1755, un admirateur de Chiari, un certain Stef ano Sciugliaga, dalmate, à ce qu'il paraît, fit imprimer à Fen^are une pièce fort sin-
(1) Voici un essai de l'amabilité de Molière (A. II, se. 6*);
" Guei-rina. Siam soli, signor mio.
Molière. Cosi lo fossi ognora,
Ne moglie presa avessi giammai per mia malora! Guerrina. Tutto vi lice adesso ; tutto da voi sopporto ;
Ma in presenza degli altri ogni rimbrotto è un torto. ,
Et tout cela parce qu'un certain marquis d'Estramb (le marquis ridicule, qui ne pouvait pas manquer à cette peinture de Molière et de son époque!) baise la main de Guerrina, comme si le baise-main n'était pas, en ce temps-là, la chose la plus innocente du monde! Et M.™* Guerrina est toujours résignée, toujours vertueuse et patiente : lorsque son mari jure de la quitter, elle s'écrie :
L'alternativa è ingiusta; è barbara la legge,
Pur moglie io sono, e ad essa questo mio cor non regge,
Mi maltratta il marito, ma veda, a sua vergogna,
Che se ingrata mi dice, ei dice una menzogna.
(2) " Da questo di cominciano i giorni miei felicî „,
vers dont le sens est fait pour tromper ceux qui ne connaîtraient pas la vie du poète.
gulière (1). On y voit la Comédie italienne à bout de forces, que le médecin Buongenio tâche de rétablir en bonne santé. La malheureuse est en butte aux tracasseries de son frère le marquis Bizzarro, prétendant la marier au comte Popolo, un monsieur aussi mal élevé que volage. Sur ces entrefaites, seul personnage vivant au milieu de toutes ces personnifications dignes de la scène du moyen-âge, Molière paraît, bras dessus bras dessous, avec sa fille la Comédie française, dont le comte Popolo s'éprend sur l'instant. La brave fille a quitté sa douce France avec beaucoup de peine : on est bien en Italie, mais cela n'empêche pas qu'elle ne désire franchir bientôt les Alpes, ce qu'elle fait au dernier acte, après avoir essuyé patiemment les galanteries et les menaces du marquis et du comte. Quant à la Comédie italienne, elle finit par épouser le Popolo, ce qui va rendre son état encore plus désespéré.
Cette allégorie, dépourvue de tout mérite littéraire, fourmille d'allusions aux luttes et aux diatribes de l'époque. On a recours pour la malade aux remèdes les plus étranges, qu'on est allé quérir en Perse même (allusion évidente à Ooldoni), et aux coups de marteau (autre allusion aux vers Martelliens) (2). Mais ce qui nous intéresse le plus c'est le rôle joué par Molière. Celui-ci est salué comme le maître des maîtres " dont les ouvrages ont la gloire de servir de modèle à l'Italie „, et Buongenio voudrait même lui baiser la main, cérémonie que le poète refuse (3). Et Molière parle de " nature „ et de " morale „, de la nécessité de
(1) Le nozze involontarie délia signora Commedia italiana col signor conte Popolo, signor del Basso Piano, commedia parte in versi sciolti, che non son ver si, e parte in versi detti Martelliani, che non son Martelliani, etc., Ferrare, 1755.
D'après le Dizionario di opère anonime, 1852, T. II, p. 254 (cfr. Spinelli, Fogli, etc., p. 67) l'auteur de cette pièce Stefano Sciugliaga serait de Raguse.
(2) La pièce renferme aussi des allusions aux masques et aux " fiabe „ de Carlo Gozzi qui place:
" Il Sole in terra, i fiori in Mare,
Le Case in aria e le montagne in Cielo. »
Buongenio. Monsieur Molière?
Oh quale è il mio contento nel vedere Un soggetto, che al monde è cosi noto; E le di cui fatiche hanno la gloria Di servire di esempio anche aU'Italia.
" redonner une vie nouvelle „ au théâtre italien, mais à un certain moment il se sauve, ennuyé peut-être d'une compagnie si extraordinaire et déraisonnable et nous nous demandons à quoi bon ce rôle qu'on lui fait jouer, puisque tout cela n'aboutit à aucune conclusion. L'auteui' italien s'est souvenu du poète français aussi, lorsqu'il empninte aux Précieuses la théorie de l'amour galant (1) et au Misanthrope l'incident d'Alceste avec son valet Dubois (2). Antonio Belotti, poète de Bergame, enlevé jeune encore à l'art u'il honorait, avait écrit à l'âge de vingt ans deux comédies, Molière et la Jeunesse de Shakespeare. La première, en quatre actes, porte la date de 1857, et l'auteur, en la dédiant à son ami Lodovico Tarenghi, s'excuse d'avoir trahi parfois l'histoire du poète français, et d'avoir travaillé avec une hâte qui lui a empêché de donner plus de relief à l'action et à ses personnages. " Le temps ne fait rien à l'affaire,,, lui aurait répondu celui qu'il voulait fake revivre sur la scène (3).
Monsieur, mi permettete, ch'io vi dia Segno del mio dover, del mio rispetto Col baciarvi la mano ?
Molière. No signor, non conviene :
Voi siete un bravo medico, ed un uomo dabbene, Che avete procurato di sbandir tanti mostri Giunti dal secol rozzo infino a' giorni nostri; Studiando di estirpare il radicato maie Per le vie di natura e con vera morale...
(1)" Écoutez la leçon que la Comédie française donne au Comte Popolo, sur la manière de courtiser les dames :
" A principio si mira soltanto alla lontana;
Ed indi a poco, a poco, quando si vede umana
E compiacente, appresso, se le va avvicinando... „ (II, 7).
(2) " Vagantiglio (valet). Signor, grande accidente !
Marchese Bizzarro. E cos'è stato ?
Vagantiglio. Lasciatemi di grazia, che prenda un po' di fiato...
Marchese Bizzarro. Ti sbriga.
Vagantiglio. Adesso, adesso.
Marchese Bizzarro. Non mi lasciar in pena... ,
Mais Vagantiglio bat longtemps encore la campagne, avant d'expliquer le malheur arrivé.
(3) Voyez cette comédie dans les Poésie e prose di Antonio Belotti, Bergame, Pagnoncelli, 1879.
En effet, l'histoire n'est guère respectée, et si Goldoni et Chiari ont flatté le portrait de la femme de Molière, il faut reconnaître que Belatti a exagéré dans le sens contraire. Armande Besart (sic) trahit le poète avec le duc de Vermandier, avec lequel elle se promène librement, et dont elle est tutoyée en présence de tous les courtisans. Cette intrigue n'est pas faite pour réjouir Molière, qui s'en plaint avec Armande, mais madame lui riposte qu'elle l'a épousé sans amour et que par conséquent elle se moque de ses soupçons et du reste.
Toutefois, comme le Duc, à un certain moment, paraît ennuyé de cette aventure, Armande se fâche, réfléchit sur l'instabilité de la passion des ducs et des marquis et finit par reconnaître ses torts. Ainsi elle revient à son mari, qui la reçoit, les bras ouverts, disposé désormais à la considérer plutôt comme une fille que comme sa femme. Malheureusement cette réconciliation arrive trop tard ; la santé de Molière est ébranlée et juste au moment où Armande va le rendre heureux, la mort inexorable le frappe, après la représentation du Malade imaginaire. Le poète mourant est transporté sur la scène, où il fait un long discours — trop long, dirait l'écuyer de Don Quichotte, pour un homme dont la vie ne tient plus qu'à un fil — discours qui finit par la bénédiction générale de tous ceux qui l'ont offensé, depuis Racine jusqu'à sa femme. Et le héros expire en serrant la main de Chapelle, le seul ami qu'il ait eu, le seul qui l'ait vraiment compris, et en embrassant le manuscrit de ce Tartuffe^ qui le fera revivre dans les siècles futurs.
La comédie est écrite avec entrain, dans ce goût romantique, que les drames de Victor Hugo avaient mis à la mode : des rendez vous nocturnes, des mains qui se portent fièrement à la garde des épées, le parc de Versailles avec ses mystères et ses fêtes, des fenêtres escaladées et des amoureux enveloppés dans des manteaux. Mais, malgré la verve du dialogue et certaines données assez plaisantes, il faut reconnaître que Belotti a poussé la liberté de l'artiste au delà des bornes du raisonnable. Molière est transformé par lui en un clubiste déclamant contre la noblesse et contre le Roi même. On le dirait un héros d'Alfieri, prêt à se lancer sur le tyran et à venger la patrie opprimée. Colbert qui, pour l'histoire de Fouquet, a maille à partir avec le poète, reçoit de celui-ci une verte réprimande, bien qu'il ait été de la plus grande amabilité à son égard, jusqu'à lui dire : " Vous êtes le premier et peut-être le
seul qui ait su me comprendre (II, 10) „. Molière regarde du haut de sa grandeur " cette pépinière de courtisans (1) „ et ces gros bonnets du royaume ^* fiers de leurs aïeux et de la croix qui brille sur leur poitrine, mais acquise qui sait comment „ (2), et dans sa modestie, il voudi'ait demander au ministre s'il serait disposé à renoncer au domaine de la France pour la gloire d'avoir écrit Tartuffe (3). Belotti se permet aussi d'inventer de son chef l'histoire extraordinaire du dernier acte: Molière, banni de sa patrie, est menacé de la Bastille, tandis qu'un agent de Louis XTV, de peur que le peuple ne s'émeute en faveur de son poète, fait nuitamment une descente dans la maison de celui-ci, et veut s'emparer de ses papiers. Chapelle, transformé en héros, veille et repousse le courtisan, qu'il terrasserait sans doute de sa main de fils du peuple, si l'on n'annonçait que Molière va mourii\
Laissons de côté l'apologie du buveur illustre, que l'écrivain de Bergame rapproche du grand maître: mais malgré ses gesta du dernier acte, Chapelle est un vulgaire rapporteur des bavardages de la Cour sm^ la femme de son ami. Quant à Louis XIV, si notre poète d'après la légende rendue immortelle par les pinceaux de Ingres, de Jérôme et de Vetter, le fait dîner avec Molière, ce n'est pas pour qu'il rende hommage au plus grand génie de son siècle, mais pour que le roi joue un tour à ses courtisans. Histoire pom^ rire!
Je me souviens avoir entendu jouer par Ermete No velK, àTmin, en 1902^ certaines " scènes comiques „ portant pour titre II precettore di Molière^ dues à Lodovico Muratori (4). Il s'agissait
(1) Semenzaio di cortigiani (I, 3).
(2) Trionfi d'una vecchia nobiltà e d'una croce sul petto, acquistata non si sa dove (II, 1).
(4) Cette comédie, jouée à Rome, pour la première fois, le 24 mars 1902, n'a pas été imprimée. Les rôles étaient distribués ainsi: Rosa (Molière); Novelli, admirable surtout lorsqu'il jouait ' Scapin , et le " docteur „ selon la méthode des comédiens de l'art: les autres comédiens étaient Messieurs Cantinelli, Piamonti et M.™** De Sanctis, Berardini et Bruno. La comédie a été fort applaudie, mais, que je sache, elle n'a pas été jouée longtemps, et n'est en tous cas pas sortie du répertoire de Novelli. M. Muratori avait gardé tout d'abord l'incognito, mais l'accueil favorable du public fit force à sa modestie. C'est à peu près le même sujet que le Prêcheur converti de Léo Claretie et Henri Potez, à-propos pour l'anniversaire de Molière, en un acte, Paris, 1896.
d'mie bluette sans prétentions, d'ailleurs assez gaie, surtout pour la valeur des comédiens, et de Novelli en particulier, qui jouait à merveille les rôles de Scapin et du docteur de la Comédie de l'art. Ce " precettore „ est un maître d'école que le père de Molière, d'après la tradition bien connue de Pinel, aurait envoyé à son fils pour lui faire quitter le métier méprisable d'histrion, ^ lo spregevole mestiere d'istrione „. Le précepteur arrive sur la scène juste au moment où le jeune Poquelin est entouré de tous ses camarades, et nous assistons ainsi à une peinture du milieu ambiant, cette peinture que Molière lui-même nous avait fait admirer dans son Impromptu. Le précepteur a^Daise tout d'abord sa faim, ensuite il commence son sermon ; on s'étonne, on s'écrie, et le brave homme va s'embarrasser, lorsqu'un messager entre, un envoyé du Roi Louis XIV, qui offre à Molière une place dans le corps diplomatique ! J'avoue que cette offre m'a surpris encore plus qu'elle n'a l'air de surprendre le grand comédien. Mais Molière peut-il quitter son art, ses amis et ses amours?
C'est une bataille qui se livre dans son âme: ses camarades, Mad.""^ Béjart surtout, regardent, craignent une décision qui leur soit défavorable, et finissent par entourer le précepteur, le priant de se joindre à eux dans le but de détourner le poète de la diplomatie. Et le maître remplit bien mieux cette mission que la précédente. C'est qu'il a, lui aussi, un vif amour pour la scène comique, et qu'il a même joué dans les troupes des comédiens de l'art: " vive donc la comédie et les cabotins „ ! s'écrie le bonhomme. Ainsi, quel que soit l'avis du père de Molière, le magister accompagnera la troupe dans son pèlerinage en province. // precettore se propose surtout le but de faire valoir les talents des acteurs chargés de représenter l'ancienne comédie de l'art, dont on célèbre l'influence exercée sur l'esprit de l'artiste français.
En 1907, si je ne me trompe, on a joué, au théâtre Carignano à Turin, La fine di Molière (La fin de Molièi^e) de M. Janelli. Tout ce que les comptes-rendus des journaux turinois nous apprennent là-dessus, c'est que l'acteur Carini, de la troupe Reiter-Pasta, remplissait le rôle du grand écrivain et qu'il s'en tirait à merveille. La pièce, que je sache, n'est plus au répertoire. Vit a hrevis.
Enfin, de nos jours, au mois de mai 1909, Grirolamo Rovetta a fait paraître au théâtre Valle de Eome, Molière et sa femme. Molière est vieux, malade, jaloux et trompé; les richesses et les
honneurs qui Tentourent sont pour lui d'une bien maigre satisfaction; il voudrait qu'Armande comprît son génie et rendît heureux son couchant, mais la belle écoute les soupirs du marquis de Monteroy, comme elle avait déjà écouté ceux du comédien Baron. Il y a un abbé, Laval, porteur de "" poulets galants „, et il y a surtout le spectacle du Roi soleil et de sa Cour, de ce roi dont un coup d'œil ouvre les cœui's ou les plonge dans le désespoir, et qui en veut à Tauteur de George Dandin^ parce que ses comédies ont ouvert les yeux des maris trompés et ceux surtout du marquis de Montespan !
Et Molière, au troisième et dernier acte, essuie les injures de Baron, qui lui avoue sa liaison avec Armande, et de celle-ci, qui veut quitter le poète pour courir à d'autres amours et pour jouer, dans une troupe rivale, ce Palais royal de Pahnire,, qui va l'emporter sur son Malade imaginaire. Mais le poète, désormais au seuil de la mort, après avoir vidé la coupe de fiel jusqu'à la lie, se conforte dans le culte de l'art qui l'a baisé au front, en le soulevant bien haut, au-dessus de la grande misère de l'humanité qui l'environne. Rovetta a été applaudi, mais sa pièce ne restera pas longtemps au répertoire.
Molière n'a pas porté fortune à ceux qui ont voulu le faire revivre sm- la scène. Pourquoi donc la représentation des hommes illustres échoue-t-elle, en général, à la lumière de la rampe? Peut-être a-t-on le tort de se laisser éblouir par la grandeur de ces personnages et de leur prêter un langage, qu'on voudrait rendre sublime et qui aboutit à un galimatias entortillé, enflé, frisant parfois la parodie. J'ai vu Dante sur les planches et le grand florentin m'a fait une impression pénible. Une dame, un gentilhomme lui adressaient-ils la parole? Le voilà débitant sur l'instant des iercets mal cousus de son poème, ou gratifiant son auditoire d'un long discom's ennuyeux. Can délia Scala l'invitait à dîner, et Dante lui répondait, en personne malapprise, que son pain " sapea di sale „ et qu'il regrettait ^ il scendere eil salir per le altrui scale „. L'artiste avait oublié que l'auteur de la Divine Comédie devait lui aussi, à ses moments, respecter les convenances et faire de la prose, de même que M. Jourdain. D'autres écrivains dramatiques suivent une méthode opposée et présentent leurs héros en bras de chemise, souvent en butte aux misères de leur ménage, sans s'apercevoir que ces héros deviennent par là vulgaires, ridicules même. C'est
ToLDO, L'Œuvre d* Molière, etc. 88
ce que nous venons de voir dans tontes ces pièces en Tlionneur de Molière. Ne vant-il pas mieux suivre l'exemple de Bovio, qui devant représenter Jésus-Christ sur la scène, s'est borné à faire entendre, de loin, sa voix?
Laissez donc ces grands personnages en paix, car ils parlent euxmêmes, dans leurs œuvres et dans leur histoire à tout âge et en tout lieu, à ceux qui savent les comprendre!