‹ L'œuvre de P. P. Rubens; histoire et description de ses tableaux et dessinsChapitre 73 sur 192 · LE PETIT JUGEMENT DERNIER · texte numérisé non relu

LE PETIT JUGEMENT DERNIER

Munich. Pinacothèque, 738.

Panneau cintré. H. 182, L. 120.

ans cette représentation du Jugement dernier, le peintre ne fait ressortir que la chute des damnés ; la montée au ciel des bienheureux est laissée dans le vague.

En haut de la composition siège Dieu le fils ; à sa droite, Marie est debout ; à sa gauche, se tiennent plusieurs saints. Sous lui, une traînée de bienheureux monte au ciel ; dans le haut du tableau, elle décrit une courbe jusqu’au milieu de la composition, près des pieds du Juge divin ; vers la partie inférieure, elle disparaît dans le cadre. Les figures des bienheureux sont légèrement tracées et semblent se dissoudre dans la chaude lumière qui les inonde.

Au milieu du tableau, St. Michel, armé de la foudre et du bouclier portant le nom de Jéhovah, exécute la sentence prononcée par le Christ ; il est aidé par d’autres anges. Au-dessous de lui, une grappe d’hommes et de femmes descend vers l’enfer dont on voit la bouche béante dans le coin inférieur à droite. Les uns sont précipités par le poing ou la lance des anges et tombent en se renversant ; d’autres, et c’est le plus grand nombre, sont entraînés par les diables ; ils cherchent à leur résister et à retarder leur chute, mais en vain : ils descendent toujours plus bas, l’angoisse empreinte sur la face, les traits déformés par le hurlement du désespoir.

On voit un homme poussé par un des anges et se cramponnant à l’aile de celui-ci, tandis que lui-même est entraîné par un démon qui s’est suspendu à sa jambe ; un second démon a saisi une femme par les cheveux, la tire à la renverse et la fait descendre sur le dos. Un damné tombe la plante des

(1) ABR. GOLNITZIUS : Ulysses Belgico-Gallicus. Lugd. Bat. Elzevir, i63i. P. 71.

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pieds tournée vers le spectateur ; un autre s’accroche à l’ange qui le repousse et s’arcboute contre un second ange ; un démon est suspendu à un fouillis de corps enchevêtrés et les tire à lui avec rage.

Des réprouvés, les uns descendent sur la tête, les autres sur le dos ou sur ' les genoux ; tous cherchent à prévenir la culbute effroyable et déploient des efforts désespérés dans cette minute d’horrible débâcle.

Plus bas, là où les damnés ont touché terre, des démons, en forme de satyres et de monstres, traînent ou portent des hommes et des femmes vers le gouffre infernal. Les uns se débattent, les autres se laissent faire comme des masses inertes.

Dans le coin inférieur à droite, on voit l’orifice de l’enfer peuplé de démons hurlants et suppliants, mêlés à des animaux de formes fantastiques.

Le tableau est éclairé, du côté gauche, par une douce et blanche clarté, qui devient plus éblouissante en s’élevant et atteint sa plus grande intensité près du Christ. De légères bandes de nuages la traversent c à et là. A droite régnent les ténèbres, qui s’épaississent en descendant et aboutissent à la terrible lueur rousse projetée par l’enfer. Entre ces deux pôles de clarté céleste et d’obscurité infernale, se meut, dans une lumière intense, le groupe des anges, des diables et des damnés. Là, au centre de l’œuvre, l’artiste a placé la mêlée furieuse, où les esprits célestes combattent avec une force irrésistible et une beauté que n’altère point leur sévérité, où les démons s’acharnent à leurs victimes avec une joie diabolique et une fureur sauvage, tandis que ceux-ci luttent en désespérés contre la sentence inflexible du juge suprême.

Rubens a su concentrer dans ce groupe central, qui peut compter de trente à quarante figures, tout ce qu’il fallait pour faire saisir la frayeur épouvantable, causée par une chute vertigineuse et la puissance irrésistible mise au service d’une sévérité implacable. Il a fait jouer aux corps isolés et aux masses entremêlées, à la lumière et aux ténèbres, aux anges et aux démons, au ciel et à l’enfer, un rôle saisissant, qui fait contribuer tous ces éléments divers à l’interprétation du drame grandiose et sombre.

Au premier aspect de l’œuvre, nous sentons que nous nous trouvons ici devant une catastrophe immense ; nul détail n’affaiblit cette impression générale, nul personnage n’accapare l’attention au détriment de l’ensemble ; la violence des mouvements ne fait nulle part dégénérer les groupes en masses informes.

Par toutes ces qualités, ce tableau tient le milieu entre la timide symétrie du Grand Jugement dernier et la confusion inextricable de la Chute des réprouvés,

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