LE JUGEMENT DERNIER
Gênes. Galerie du marquis Cesare Durazzo, Palais Balbi, via Balbi.
e Christ siège dans le haut du tableau, ayant à sa droite sa mère et des apôtres, à sa gauche Moïse, St. Jean-Baptiste et d’autres saints. Des deux côtés, les anges portent la croix et la colonne.
Au-dessous du Sauveur, un ange sonne de la trompette pour convoquer
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l’humanité au Jugement dernier. A sa droite et au milieu, les bienheureux montent au ciel, soulevés ou soutenus par des anges. A sa gauche, St. Michel et d’autres anges armés de la foudre précipitent les réprouvés que des démons à tête de monstres, attirent vers l’abîme infernal. Dans le bas, quelques morts ressuscitent.
C’est une composition à figures innombrables couvrant l’espace du tableau, qui manque absolument d’unité et, par là même, d’effet. L’ordonnance rappelle celle du Jugement dernier de Michel-Ange, mais les personnages et les groupes diffèrent entièrement.
Nous n’avons pas vu le tableau, et ne pouvons juger ni de sa valeur, ni de son authenticité d’après la gravure de Rosaspina, le seul document que nous ayons à notre disposition.
Nous ferons observer toutefois que l’esquisse de l 'Assomption des Justes, qui se trouve à la Pinacothèque de Munich et qui est attribuée à Rubens, reproduit deux des principaux groupes de la présente composition.
Si le tableau était réellement de la main de Rubens, il serait permis de le faire dater de son séjour en Italie. Cette circonstance expliquerait la faiblesse de l’ordonnance.
Gravure : V. S. 455 et 456, Francesco Rosaspina. Le tableau se trouvait dans la galerie du marquis Luigi Grimaldi délia Pietra lorsqu’il fut gravé.
Voir planche 25.
g3. LA CHUTE DES RÉPROUVÉS.
Munich. Pinacothèque, 737.
Panneau. H. 286, L. 224.
e Jugement dernier vient de se terminer ; la sentence finale est prononcée contre les pécheurs, et les messagers de Dieu ont commencé à l’exécuter. St. Michel apparaît dans le haut des deux, entouré d’une gloire resplendissante, armé de son bouclier étincelant et de son épée flamboyante. A côté de lui, à gauche du tableau, on voit un groupe d’anges armés de flammes ou d’épées. Ils ont atteint les damnés et la culbute dans l’espace commence. La plupart tombent, la tête en avant, quelques-uns tournoient dans l’espace ou descendent sur le dos ou sur le ventre.
Les démons se mêlent à l’avalanche humaine ; ils chassent les condamnés devant eux, les saisissent par les cheveux et les attirent vers l’abîme avec un
acharnement frénétique ; ils les fouettent de vipères, les emportent sur le dos et, en touchant la terre, ils les entraînent par les cheveux et les précipitent dans les flammes.
Ces démons ont conservé la forme humaine ou à peu près ; une tête de singe, des ailes de chauve-souris indiquent seules leur nature satanique. Mais d’autres habitants de l’enfer sont engagés dans l’horrible mêlée : ce sont des monstres à figure plus ou moins fantastique, aussi cruellement acharnés à
leur proie que les singes diaboliques. Une tête de bouc, une tête de chien se
montrent dans la masse, des serpents mordent les damnés ou les étreignent dans leurs spirales ; une immense bête légendaire, le dragon à sept têtes, occupe une large place ; ses gueules vont saisir dans toutes les directions ses victimes ou les cherchent furieusement, avec des rictus démesurés.
Dans le bas, on voit une scène infernale ; les monstres s’acharnent sur leurs victimes ou se battent entre eux. Lions, dragons, tigres, serpents bondissent les uns sur les autres, s’enlacent, se déchirent à coups d’ongles et
de dents et dans cette horrible mêlée quelques pécheurs sont broyés, se
tordent et hurlent de douleur.
Rubens s’est peint lui-même dans le coin du bas, à droite, sous la figure d’un pauvre diable, qui joint les mains, avec un geste suppliant, tandis que les flots des flammes de l’enfer montent vers lui.
Voilà la conception grandiose de Rubens. C’est plus qu’un drame effroyable, c’est un cauchemar.
La lumière qui éclaire cette chute épouvantable s’harmonise parfaitement avec le sujet et ajoute à l’horreur de la scène. En haut, au milieu des ténèbres, éclate la gloire dans laquelle descend le St. Michel ; à droite, le demi crépuscule montre la lutte entre la nuit et le jour, entre l’obscurité et le reflet du feu infernal ; au milieu, trois traînées de flammes jettent leurs sinistres lueurs ; dans le bas, la lutte des monstres se passe dans les ténèbres.
Tout le morceau nous fait l’impression d’un combat sauvage entre des anges, des hommes, des animaux et des démons, furieusement lancés dans l’espace et illuminés d’une clarté fantastique. Mais cette idée n’est pas exprimée d’une manière saisissante ; la confusion, le morcellement dominent et détruisent l’effet général. Les détails sont trop peu achevés pour racheter ce que l’ensemble a de défectueux, et, d’un autre côté, la peinture est trop soignée pour nous permettre d’appeler le tableau une esquisse. Cependant, pour certaines figures, la couleur des chairs est trop lourde et n’a pas assez de transparence pour être considérée comme une œuvre achevée du maître.
Rubens a évidemment voulu nous montrer par certains corps de damnés comment le vice déforme et enlaidit ; mais il a, tout aussi évidemment, dépassé les bornes du bon goût dans mainte figure, monstrueusement épaisse et ignoble. D’autres, par contre, avec leurs chairs roses et bleuâtres, nous font songer à des sybarites ou des voluptueux, mais non à des êtres complètement dégradés.
L’œuvre est entièrement de la main de Rubens. La peinture est mince, avec quelques empâtements, les contours nets, les statures herculéennes. Dans une lettre à de Piles, Philippe Rubens lui assigne la date de 1621 (1). Je la crois antérieure et la placerais vers 1614. C’est probablement une répétition agrandie d’une représentation du même sujet que possède M. Suermondt, d’Aix-la-Chapelle. Dans l’un et l’autre travail, Rubens essaya une première fois d’exprimer sa conception du Jugement dernier, essai que bientôt il devait tenter de nouveau et avec plus de succès.
Avant 1677, le tableau se trouvait à Gand ; en cette année il fut acquis par le duc de Richelieu. De Piles écrivit à Philippe Rubens, sous la date du 26 février 1677 : « M. le duc de Richelieu a fait venir un tableau de la Chute des Damnez de la main de nostre brave Rubens, qui estonne tout Paris et qui donne tout une autre idée encore de son mérite ». En marge de cette lettre se trouvaient les mots : « Venoit de Gand » (2).
Suivant Félibien (3), le duc de Richelieu lui-même a rédigé la description de ce tableau qui se trouve dans les ouvrages de de Piles. Il est à remarquer que dans cette description les dimensions diffèrent sensiblement de celles du tableau actuel. Mais nous savons que, pour d’autres œuvres encore de la même galerie, des mesures de fantaisie sont données. De Piles lui attribue onze pieds de hauteur, sur six de largeur.
Le tableau fut vendu 1110 florins dans la collection Adriaan Bout, La Haye, n août 1733.
Il passa dans la collection de l’électeur palatin à Dusseldorf et fut transféré avec cette galerie à Munich.
Gravures : V. S. 457, Richard van Orley, d’après un dessin de Jean van Orlëy ; 458, P. Soutman, 1642. Cette dernière estampe ne représente que la
(1) CH. RUELENS : La vie de Rubens par Roger de Piles (Bulletin Rubens. II, 166.)
(2) CH. RüELENS: Ibid. P. 170.
(3) Entretiens sur les vies et sur les ouvrages des plus excellens peintres. Paris, 1696. II, 21 5.