‹ L'œuvre de P.P. Rubens (volume 3)Chapitre 67 sur 161 · EVE CUEILLANT LE FRUIT DÉFENDU · texte numérisé non relu

EVE CUEILLANT LE FRUIT DÉFENDU

Madrid. Musée du Prado, i6i3.

Toile. H. 237, L. 184.

|dam est assis, au pied d'un gros pommier, sur un bloc de rocher qu'entourent les racines de l'arbre. Il appuie une main sur ce siège et porte l'autre à l'épaule d'Eve, pour la dissuader du péché qu'elle va commettre. Il est entièrement nu ; son beau corps, vigoureux et sain, est vu de trois quarts dans une lumière chaude, aux ombres moelleuses. De l'autre côté du pommier se tient Eve, la droite appuyée sur un rejeton de l'arbre qu'elle fait ployer et dont une des branches inférieures cache sa nudité. Elle étend la main gauche pour accepter une pomme que lui présente un serpent à tête d'enfant et à queue bifurquée, enroulé autour du tronc. C'est une forte et belle femme aux attaches puissantes, aux membres onduleux, à la chair plus ferme que les figures de Rubens, au cou plus fort que les femmes flamandes. Elle est inondée d'une blanche lumière. Sa belle tête, où se lit un désir irrésistible, est dans une ombre transparente. A gauche, dans un second arbre, on remarque un perroquet.

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Les figures se détachent sur un ciel couvert de nuages blancs et brillants. Contre la terre courent des lueurs plus intenses ; dans le lointain, on voit une colline d'un bel azur.

Nos premiers parents ont toute la beauté de l'homme parfait et innocent. Leurs premières passions, le désir et la crainte, sont marquées sur leurs traits ; leur corps n'a subi aucune atteinte, leur esprit n'a pas connu d'angoisse : ce sont de belles plantes vigoureuses et saines poussées dans un sol fertile. Autour d'eux, le feuillage forme un cadre aussi naturel que gracieux.

Rubens copia ce tableau d'après celui du Titien, qui se voit également au musée du Prado, en modifiant quelque peu les accessoires. C'est de son second voyage en Espagne, en 1628-29, que date cette œuvre. Elle est intéressante, parce qu'elle nous permet de constater sur le fait la manière dont Rubens traduisait ses originaux.

La différence avec le tableau du Titien est énorme. Dans l'œuvre originale, le fond est beaucoup plus mat et moins transparent ; la figure d'Adam, aux contours noirs et épais, n'a pas la belle vigueur, le lumineux éclat de la peinture flamande. L'Eve seule du Titien peut rivaliser avec celle de Rubens ; ■ ses contours sont plus nettement tracés ; ses chairs moins blanches, mais plus fermes et plus chaudes, ressemblent au marbre doré ; les ombres sur sa tête sont également plus chaudes. Toute la figure de la première femme a quelque chose de vaporeux et, néanmoins, on reconnaît dans cette forme idéalisée un bel animal humain, grand, fort, jeune, bien proportionné et bâti pour être la souche de toute la race humaine.

Mais si la brune italienne l'emporte sur la blanche flamande, le tableau du maître vénitien dans son ensemble, est certainement inférieur à celui de Rubens. Les poses sont plus gracieuses, les lumières sont plus éclatantes, les figures ressortent mieux, l'œuvre est plus animée dans la copie que dans l'original.

Le tableau est mentionné dans le catalogue des œuvres d'art délaissées par Rubens, sous le n° 42 et dans la rubrique : Peintures de feu P. -P. Rube7is faites en Espagne, en Italie et autre part, tant après Titien qu'autres maîtres. Le texte français du catalogue de vente l'intitule : ^ Adam et Eve y. Le texte anglais de ce catalogue dit: '^ A great Adam and Eve r,. Il n'est guère permis de douter que le tableau de Madrid ne soit le même que celui de la mortuaire de Rubens. Toutefois, il n'est pas mentionné dans la liste des 32 tableaux achetés par Philippe IV des héritiers de Rubens, pour la somme de 27,100 florins.

Une tradition rapportée par le catalogue du musée du Prado veut que la copie de Rubens ait été exécutée pour le prince de Galles. Quand le peintre flamand arriva en Espagne, cinq ans s'étaient écoulés depuis la visite que l'héritier de la Couronne d'Angleterre avait faite à la cour de Madrid. Charles I était monté sur le trône depuis trois ans et Charles II n'était pas né. Il n'y avait donc pas de prince de Galles en 1628-29.

Photographie : J. Laurent.

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