LE SERPENT D'AIRAIN
Londres. National Gallery, 59.
Toile. H. 188, L. 267.
gauche, contre le cadre, se tient Éléazar, fils d'Aaron, montrant aux Israélites mordus le serpent d'airain qui les guérira. Il porte une robe rouge sur une tunique de toile blanche ; sa tête et ses épaules sont couvertes d'une draperie d'un ton chaud et clair. A côté de lui, Moïse est debout, le bâton noueux à la main droite, la gauche levée, haranguant le peuple ; les rayons lumineux lui jaillissent de la tête et l'entourent d'une vive lumière. Sur le devant, par terre, est couché un homme nu, se tordant douloureusement sous les étreintes et les morsures d'un énorme serpent ; un second, mort déjà, gît à côté de lui. Auprès de ce dernier, une femme, pleurant et appuyant la tête sur la main, s'est affaissée.
Derrière ces trois personnages est agenouillée une mère, tenant deux enfants et implorant Moïse. Elle est richement vêtue de velours noir. Une jeune femme, nue jusqu'à la ceinture, dont les bras plies au-dessus de la tête sont entourés et mordus par un serpent, est portée par sa vieille mère ; toutes deux implorent Moïse.
Plus à droite, une jeune mère éplorée lève son enfant pour lui faire voir le serpent d'airain ; un homme en cuirasse tord ses bras et cherche à se débarrasser de l'étreinte des serpents. Contre le cadre, à droite, on voit un vieillard, la souffrance peinte sur les traits, essayant de desserrer les anneaux d'un reptile. Une figure esquissée se voit encore au milieu des groupes de droite.
A l'arriëre-plan, un groupe d'Israélites lutte contre les serpents. Le fond est couvert d'épais nuages d'où pleuvent les bêtes venimeuses. Sur ce fond lugubre, les chairs, d'une coloration extrêmement chaude, se détachent vivement.
La peinture est croustillante, pétrie dans la pâte ; le travail de la brosse n'est guère sensible ; le peintre a visé à l'effet général et négligé le détail.
La composition est dramatique, mais quelque peu théâtrale ; les groupes particuliers sont composés avec beaucoup d'art. Cependant l'effet obtenu est médiocre, à cause de l'artifice trop apparent. La femme agenouillée vêtue de velours, forme le centre qu'entourent des figures couchées, agenouillées ou debout.
Le tableau est de la main de Rubens et date de son dernier temps, vers 1637.
Gravures: V. S. 33, S. a Bolswert (dédicace: Nobili ac generoso Domino Dno Francisco Goubau, toparchse de Triest, Mespelaer, etc. D. C. Q. ^gidius Henrici) ; 33"^ A. Gobert ; 34, F. Ragot ; 35, C. Galle ; 36, M. Aubert ; 37, Anon. ; 38, Anon. La première de ces gravures est en sens centraire, les six dernières dans le sens du tableau.
Celui-ci se trouvait dans le palais Marano, à Gênes, avant 1806 ; à cette date, il fut apporté en Angleterre par M"" A. Wilson. Il fut vendu dans la collection de ce dernier, en 1807, au prix de 1200 £ ; en 1810, dans celle de Champion, 1000 £. Il fut acheté par la National Galery, en 1837, de M"" T. B. Balkeley Owen, au prix de 3ooo £.
Il existe de cette composition plus d'une répétition ancienne. La « Description des tableaux de la galerie royale et du cabinet de Sans Souci » en mentionne une sous le n° ig (Toile. H. 5 pieds 9 pouces, L. 7 pieds). Il en existe une autre de dimension moindre dans la collection de Madame Xavier de Prêt, à Anvers. Il en parut une dans la vente Jac. Meijers (n° 74) à Rotterdam, le g septembre 1722 (H. 5 pieds i pouce, L. 4 pieds 8 pouces), vendue 246 florins. Le musée de l'académie des Beaux-Arts, à Vienne, possède une petite copie sur toile : H. 52, L. 47. Voir planche 3i.
ii2«^ LE SERPENT D'AIRAIN.
NE esquisse du même sujet fut vendue à Amsterdam, le i3 avril lôgS, au prix de 70 florins. Suivant Smith (II, 76g) l'esquisse originale fut vendue à la Haye, en 1749, au prix de 5oo florins.
Rubens doit avoir peint le même sujet, longtemps avant le tableau de la National Gallery. En effet, dans l'inventaire de la succession de François Francken I, fait le 17 février 161 7, on trouve mentionné une « Morsure de serpents (Serpentbijtinge) d'après Rubens ^ (i). A moins qu'il ne s'agisse ici d'une répétition du tableau suivant, attribué à Rubens, mais appartenant, d'après nous, à Van Dyck.
(i) F. Jos. Van DEN Branden : Geschiedenis der AnWerpsche schilderschool. Anvers, i883, p. 35i.
Le serpent d'airain.
Madrid. Musée du Prado, i558.
Toile. H.. 205, L. 235.
C'est une toute autre composition que celle du numéro précédent.
A gauche du tableau se trouvent Moïse et Éléazar. Moïse tient de la main un jeune arbre garni de petites branches, qui ne forment pas croix. Le serpent d'airain s'enlace autour du tronc. Sur la droite, se tient la multitude qui implore la guérison : un homme entièrement enlacé dans les replis d'un serpent s'est jeté par terre, s'appuyant sur les genoux et les coudes ; un autre, également mordu, tend vivement les bras vers le simulacre d'airain ; derrière lui, un vieillard joint les mains ; d'un quatrième personnage on ne voit que la tête. Sur la droite se trouve un groupe de quatre personnes : la figure principale est une jeune femme mordue au pied et tout entortillée de serpents. Les trois autres s'occupent d'elle : un homme à draperies rouges, à barbe et à cheveux noirs, exprime son horreur en voyant ces cruelles morsures ; une femme dénoue les reptiles ; un homme au torse nu soutient la souffrante. A l'extrême droite, sortant du cadre, on voit un bras qui se tord sous la morsure d'un serpent. Le fond est formé par un ciel gris bleu couvert de nuages en partie opaques, en partie chaudement éclairés par le soleil.
Le tableau est d'un coloris sombre : Moïse et Éléazar portent des vêtements d'un vert gris presque noirs et couverts d'ombres épaisses ; ils ont le dos tourné vers les spectateurs et forment la partie obscure du tableau, servant de repoussoir à la partie opposée qui est plus claire. Mais encore dans celle-ci, le ton est plus foncé que le coloris ordinaire de Rubens. Les chairs sont, en général, brunes ou grises, excepté celles des deux femmes à l'extrême droite, qui ressortent vivement sur la tonalité générale du tableau, et même, de ces deux figures, celle qui délie les serpents ne fait nullement songer à Rubens. Tous ces contours sombres et fermes se détachent vivement sur le ciel clair ou ardent.
Non seulement la lumière et le coloris sont essentiellement différents de ceux de notre maître, mais toute la composition et chacune des figures présentent des qualités peu rubéniennes. Le groupement des personnages est fait avec une extrême simplicité ; ils ont, dans leurs traits affinés, dans leur pose théâtrale, dans leur chevelure ébouriffée ou crépue, des allures romanesques contraires aux habitudes de Rubens.
Tous ces caractères font penser bien plutôt à Antoine Van Dyck qu'à son maître et nous n'hésitons pas à attribuer à l'illustre élève le tableau, pourvu cependant d'une énorme, mais fausse signature de Rubens.
Un fait important vient à l'appui de cette attribution. Dans la collection de M. le marquis de Chennevières, il existe un dessin de Van Dyck, représentant un groupe d'Israélites devant le serpent d'airain. Les personnages sont autrement disposés ; mais les principaux d'entre eux, la femme malade, l'homme qui lui porte secours et celui qui lève le bras vers le serpent d'airain, présentent des concordances frappantes avec ceux du tableau et permettent d'affirmer que le dessin est un premier projet de la peinture. M. Jules Guiffrey, qui le publia, fut déjà frappé de cette analogie et y appela l'attention (i).
Nous croyons que l'œuvre de Van Dyck date de l'époque où il fréquentait l'atelier du maître. Par la manière, elle se rapproche, en effet, très sensiblement des tableaux de son premier temps, VArrestation du Christ et le Couronnement d'épines, tous deux au musée de Madrid.
ii3. SAMSON DÉCHIRE LA GUEULE DU LION.
Stockholm. Musée, 606.
Esquisse. Panneau. H. 35, L. 46.
E lion est couché à terre, les pattes de devant relevées. Samson met le pied sur le corps de l'animal, lui renverse la tête, et, ouvrant des deux mains les mâchoires de la bête, il lui déchire la gueule. Le fond est formé par un paysage rocheux.
Peinture de la main du maître.
Dans une collection anonyme, vendue, à Amsterdam, le 29 avril 1732, cette esquisse fut adjugée à 3oo florins.
Elle faisait partie de la collection de Gustave III.
Gravure, V. S. 3g. Il existe de cette composition une eau-forte de François Van den Wyngaerde, où les figures de Samson et du lion sont identiques, mais où le paysage diffère. La gravure est en hauteur, tandis que l'esquisse est en largeur.
Photographie : Johannes Jaeger.
(i) Jules Guiffrey: Antoine Van Dyck, sa vie et son œuvre. Paris, 1882. P. 3y.
Dans la vente de Thomas Lawrence, se trouvait un dessin de Rubens conforme à la gravure de Van den Wyngaerde.