‹ L'œuvre de P.P. RubensChapitre 39 sur 213 · Panneau central · texte numérisé non relu

Panneau central

|a scène se passe sur un rebord incliné du roc, formant le sommet du Golgotha, et contre le massif qui surplombe cette terrasse naturelle. La pierre sombre, garnie de quelques buissons au feuillage dur, au bois noueux, forme le fond du tableau ; à droite, par une échappée de vue, on aperçoit un coin du ciel bleu, coupé de légers nuages blancs.

Contre ce fond sévère travaille le groupe puissant des bourreaux dressant la croix du Christ. Deux d'entre eux tirent au pied de l'instrument du supplice, un troisième s'arc-boute pour le pousser du dos, quatre autres sont debout et s'attaquent à une partie plus élevée ; un huitième tire à une corde passée autour du point d'intersection du tronc et des bras ; le dernier travaille aux

traverses. Dans le bas, à gauche, se trouve un grand terre-neuve tacheté de brun et de blanc.

La croix monte lentement et coupe le tableau par une ligne diagonale. Le Christ a les yeux levés vers le ciel avec une expression de souffrance résignée. Une étroite draperie blanche est enroulée autour de ses reins. Le nu domine également dans les figures des bourreaux. Le plus jeune des deux qui tirent au pied de la croix est un homme dans toute la force de l'âge et montre son dos herculéen tout nu, l'autre est un vieillard ; tous deux portent une draperie jaune et bleue. L'homme qui s'arc-boute sous la croix a les bras et les jambes nues et le buste couvert d'un vêtement sombre. Des c|uatre qui travaillent au tronc, l'un porte un turban et un habit rouge ; le second, un géant à tête chauve, est nu à l'exception d'une draperie sombre autour des reins ; le troisième est un chevalier cuirassé, dans lequel le peintre s'est représenté lui-même ; le dernier a le torse nu, . une draperie de couleur clair jaunâtre lui entoure les reins. L'homme qui se trouve au sommet de la pyramide humaine a les bras nus, son vêtement est couleur d'ardoise.

Une tonalité sombre règne sur tout le tableau. Le Christ d'un blanc légèrement bruni s'en détache énergiquement. Sur les corps et sur le fond, les ombres sont fortement accentuées, mais transparentes. Les bourreaux ont des formes gigantesques, des muscles noueux ; leur action est impétueuse, violente. A l'exception du soldat en cuirasse, aucun de ces hommes n'a pour le Christ un regard de pitié ; son beau corps n'est pour eux qu'une masse lourde à soulever. D'autant plus saisissant est le contraste entre les bourreaux et la victime. Au-dessus de leur groupe violemment tordu et déjeté par le travail, au-dessus de leurs muscles raidis et gonflés par des efforts surhumains, le Christ s'élève sur son gibet, dominant ses meurtriers par sa blancheur, par sa beauté, par sa douceur. Son corps a conservé les formes d'une santé robuste, et n'est point celui d'un martyr. Ses bras sont tendus sur la croix, comme s'il implorait la pitié de son père. Dans les yeux et dans toute la pâle figure, le peintre a mis une expression de plainte contenue, si attendrissante, si profonde et si noble que jamais lui-même ni aucun artiste au monde n'a atteint pareille hauteur dramatique.

La couleur ne joue qu'un rôle secondaire dans le tableau. La tâche rouge écarlate du vêtement d'un des bourreaux, les draperies bleues et jaunes de deux autres, les reflets sur la cuirasse du chevalier forment trois points gais et coloriés, mais d'importance minime. Le principal effet se trouve dans le jeu de la clarté et de l'ombre. La lumière tombe en plein sur les

hommes qui travaillent au pied de la croix ; de là, elle s'affaiblit lentement en montant ; les pieds et les jambes du Christ en sont encore fortement éclairés, mais les ombres gagnent en importance sur la poitrine et envahissent à moitié le visage. Cette traînée de clarté fait reluire les torses et les bras puissants des travailleurs qui entourent la croix et relie ainsi les points saillants du tableau en une seule masse lumineuse.

Malgré la part importante accordée aux ombres, le tableau n'est ni noir ni lourd, parce que la lumière, une lumière chaude et embrasée de coucher du soleil, s'infiltre partout et pénètre les parties les moins éclairées de ses réverbérations rougeâtres. Ce jeu de demi-teintes et d'ombres transparentes est merveilleux et rappelle les clartés moitié naturelles, moitié artificielles dont plus tard Jordaens usa fréquemment.

L'unité de l'action n'est pas moins frappante que celle de la lumière. Tous les personnages, du premier au dernier, sont occupés du Christ, se pressant autour de lui avec un acharnement sauvage, travaillant de tout leur corps et de toute leur âme, ne formant qu'un groupe unique lié par le sentiment et par l'action. Le Christ forme le centre de ces efforts, de cette haine ; il souffre, mais il domine comme la grandeur d'âme domine la brutalité.

On voit la masse des bourreaux s'évertuer à lever la croix et la ligne diagonale, traversant le tableau, indique d'une manière claire et saisissante le résultat de leurs efforts.

Rubens n'a rien produit de plus puissant comme modelé que ces dos, ces épaules et ces bras de cyclopes chaudement éclairés, se pliant et se tordant dans toutes les attitudes que prend l'homme, en tendant ses muscles â l'excès. L'action la plus violente, exécutée par les corps les plus puissants, n'a jamais été rendue avec une pareille audace et un si grand bonheur.

Les volets, sur leurs côtés antérieurs, font partie intégrante de la composition.

Celui de gauche nous montre les spectateurs sympathiques au Christ; celui de droite, les soldats qui l'ont conduit au supplice.

Voir planche 98.

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