‹ L'œuvre de P.-V. GallandChapitre 14 sur 54 · L’ŒUVIÎK DE P.-V. G A EL A ND · texte numérisé non relu

L’ŒUVIÎK DE P.-V. G A EL A ND

ESQUISSE I)’UN TRUMEAU Pour l’hôtel de Grandval, à Marseille.

de l’Élysée, toute une suite de plafonds,

privée. Du premier coup il sut faire acte de maîtrise. 11 fit preuve de cette science si rare, et qu’il posséda plus tard cl un si haut point, d’unir l’architecture et la peinture en un tout qui charme l’œil, et fait également honneur aux deux principaux artistes, le peintre et l’architecte, chargés de mener à bien l’œuvre entreprise.

Avant de lui confier la décoration du ministère des Finances, M. Fould, sur la recommandation de Labrouste, qui était son architecte, lui avait demandé un plafond pour son hôtel de la rue de Ferry, et il s’était tiré de cette autre épreuve avec un bonheur indiscuté. Puis, conjointement avec ses tiw vaux de Saint-Eustache, du ministère des Finances, du palais de Saint-Cloud, il avait été chargé de peindre d’importantes décorations pour l’hotel de ]\1. Garfunkel, à Auteuil (LSôG); pour les salons de ]M. Lebœuf (1858) et de Presles (1859), à, Paris; pour l’hotel de M. de Scherer, à Lille (18G0).

Ces commandes étaient comme le prélude d’ouvrages de décoration plus importants, qu’il allait être appelé bientôt à entreprendre. En 18G3, M. d’Erlanger lui demandait deux vastes plafonds pour son hôtel, et j\l. Cail sept plafonds, une douzaine de dessus de porte et de panneaux décoratifs. L’année suivante (18G4), il livrait encore pour l’hôtel Parent, place Vendôme, trois plafonds, un grand panneau, traduit plus tard en tapisserie, et des dessus de porte nombreux.

Enfin, en cette même année, il avait à exécuter pour l’hotel Aguado, rue d’ornements et de tentures.

L’OIiUVUK DE P.-V. GA ELAN 1).

On est à la fois heureux et surpris de voir avec quelle aisance — résultat d’une laborieuse fécondité — l’artiste se meut au milieu de ce débordement de commandes, et la facilité relative avec laquelle il arrive à résoudre les multiples problèmes qu’elles comportent. Bientôt ce n’est plus seulement à Paris et à Lille qu’il jouit auprès des vrais amateurs d’une réputation justement méritée. Sa renommée, sans cesser de rester confinée dans un certain milieu rairmc et aristocratique, s’étend au dehors. En 18G5, il est appelé au delà des Pyrénées par M. Calderon, qui lui confie l’exécution d’un plafond important. Et cette première décoration, exécutée en Espagne, lui vaut des commandes considérables de IM. Lassala et du marquis de Guadalcazar.

Quatre plafonds et huit dessus de porte lui sont demandés par le premier, alors qu’il peint pour le second des panneaux décoratifs, des plafonds et aussi des dessus de porte. Les négociations qui précédèrent la conclusion de cet important marché sont amusantes à suivre dans le journal du IMaître, dont les indiscrétions sont parfois piquantes. Si l’enthousiasme des seigneurs espagnols était grand, il ne paraît pas, à l’en croire, que leur générosité fût égale. C’est presque le seul passage de ces notes où l’on trouve la trace d’un marchandage sérieux, et de prix vivement contestés et longuement débattus. Et le fait est d’autant plus à retenir, que Galland lui-même, au déclin de sa carrière, faisait, dans une occasion solennelle, cet aveu bon à noter :

« J’ai pour principe d’exécuter mes

ESQUISSE d’un trumeau Pour l’hôtel de M. Grandval, à Marseille.

commandes sans m’inquiéter du prix.

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L'OEUMIK DE P.-V. GAELAND.

Je ne le dis pas aux clients, car il y en a qui marchanderaient. Dans l’atelier de tout artiste qui se respecte, les sacrifices doivent être journaliers, et jamais la question commerciale ne doit prévaloir. »

Une large compensation, toutefois, était réservée à Galland, compensation qu’il ne prévoyait pas en concluant ces affaires transpyrénéennes. D’un séjour de trois mois qu’il dut faire à iMadrid, il rapporta une connaissance précieuse, celle de A'elasquez, qui du premier coup le conquit, relégua au second plan ses maîtres jusque-là préférés, et balança ses chers Vénitiens eux-mêmes.

« Les peintures de Velasquez sont d’une admirable facilité et faites toutes de premier jet... ; les Ribera, les Murillo ne se soutiennent pas à côté de ce maître, plus hardi et plus vrai que Van Dyck et tous les Flamands. »

Telle est l’impression qu’il s’empresse de consigner en sortant de sa première visite au musée de Madrid, et (juelques jours avant son départ, étant retourné pour considérer une dernière fois les œuvres admirables de ce maître surprenant, il note au bas de son carnet les lignes qui suivent :

« Rien de tout ce qui entoure les tableaux de Velasquez ne peut résister à la comparaison. Comme vérité et simplicité d’exécution, ]\lurillo à côté de ce grand homme semble tout de convention; Ribera est sec, dur et noir; les maîtres italiens, les Romains surtout, sont faux de couleur et maniérés de formes. J’en excepte, toutefois, l’École vénitienne... »

Mais l’Espagne n’était pas seule à le réclamer. 11 est appelé à Londres pour y exécuter, dans l’hôtel du baron de Rothschild, un plafond magistral représentant Apollon et les Muses. Un riche Marseillais, M. Grandval, le charge de décorer son habitation du Prado, et la villa qu’il vient de faire construire à Sainte-Marguerite; et il trouve moyen d’embellir ces deux habitations des compositions exquises que nous reproduisons. Séduit par leur délicieuse fraîcheur, un compatriote deM. Grandval, IM. Darier, lui demande de grandes tentures décoratives avec figures et ornements. En cette même année 18(îG, il est encore chargé d’exécuter huit dessus de porte représentant les Saisons et les Éléments^ pour le Palais royal de Stuttgart. Puis ce sont l’hotel de M. Mathiews (18G8); la villa des Roses, à Nice, appartenant au comte Derwis; l’hôtel de M”“ de Gassin; celui de M. llerter, à New- York (18G9); l’hôtel de Marjoribink, à Paris, qu’il enrichit successivement de décorations charmantes; et aussi l’hôtel Garfunkel, pour lequel il exécute de nouveau deux plafonds.

Telles furent, rapidement énumérées, les principales œuvres qui posèrent les assises de sa réputation. Ces assises étaient à la fois solides et durables.

Je n’aurais garde d’essayer de décrire, môme sommairement, ces ouvrages d’importance diverse. Outre que les illustrations répandues à profusion dans ce volume peuvent me dispenser de ce soin, il faut bien reconnaître que si rien n’est plus facile que d’essayer cette description, par contre, rien ne serait plus monotone.

Galland, en effet, n’était pas maître du choix de ses sujets. S’il était contraint, par la nature et la disposition des surfaces que l’architecte lui livrait, de varier à

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l’infini la forme et rélendue de ses compositions, en outre, par la destination

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même des pièces qu’il était chargé d’embellir, il était obligé de se mouvoir, au

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L’ORLVRK DK P.-V. GALLAM).

point de vue des motifs, dans un cercle singulièrement restreint. Limité à un petit nombre de transparentes allégories ou de représentations emblématiques, toujours les mêmes ; Musca ou Saisons, suivant l’importance de l’emplacement et le nombre des figures permises; Sciences, Lettres, Arts, Eléments ou Jeu.v d’enfants, suivant

le plus ou moins de solennité du Salon à orner, il ne pouvait arriver à rajeunir ces « lieux communs » de la Peinture Décorative que grâce â une infatigable ingéniosité et à un charme subtil d’exécution, qui forcément échappent à l’analyse, et dont les phrases les plus expressives ne sauraient donner qu’une idée incertaine et confuse.

Nul artiste, en effet, n’eut, en notre, temps, l’inspiration plus féconde et la conception plus rapide. La merveilleuse exposition du Palais de l’Industrie, qui suivit sa mort, fut à ce point de vue un objet d’étonnement pour tous, même pour ceux qui croyaient le connaître le mieux; et je ne puis résister au plaisir de consigner ici une anecdote qui montrera combien cette admirable faculté était chez lui primesautière et se manifestait avec une singulière intensité.

En 1868, on l’avait prié d’exécuter, pour le cercle des IMirlitons, une décoration de théâtre comprenant l’encadrer ment de la scène, le rideau et une toile de fond pouvant servir un peu pour toutes sortes d’exhibitions. Comme motif de cette toile de fond, il avait résolu de représenter une manière de vue de Venise, avec palais, ponts, gondoles, etc. Un jour, il était occupé à peindre cette toile, causant avec un de ses élèves, Géraldy; il commença de lui expliquer qu’on pourrait, dans le cadre qu’il venait de tracer, trouver la matière

ETUDE D ENFANT Pour le plafond de M. Garfunkel.

L’OEUVRE DE l*.-V. ^;ALLA^D.

d’un charmant tableau de genre, et, s’animant peu à- peu, sans se rendre compte au juste de ce qu’il faisait, il se mit à peindre au milieu de son décor le tableau qu’il décrivait, c’est-à-dire « la belle esquisse » (le mot est de lui) d’une Grande fêle vénitienne. Mais il faut le laisser raconter lui-même celte étrange séance.

« Cette esquisse, écrit-il dans son journal, m’est venue singulièrement; je disais à Géraldy, en lui montrant sur ma grande toile du Cercle qu’on pouvait faire quelque chose dans le même genre, avec amélioration ; et tout en parlant je me suis laissé entraîner, si bien que le soir j’avais fait cette importante composition que Géraldy découpa, et qu’il a remplacée par une pièce remise à ma grande toile. »

ftlais l’imagination, chez Galland, ne se bornait pas à jouer son rôle traditionnel de « folle du logis » uniquement quand il tenait le pinceau à la main. Enchanté de son improvisation et persuadé qu’il en tirera quekiue jour un tableau remarquable, il prend soin, dès le soir même, d’indiquer tout ce que l’on devait découvrir dans son esquisse assurément fort bellQ, mais, somme toute, un peu rudimentaire et confuse. Voici cette description curieuse, qu’on croirait tracée par un peintre romantique, bien plus que par un élève de Drolling et de Cicéri.

« Sur une terrasse qui joint les deux corps de bâtiment d’un palais, des femmes et des hommes, jeunes et vieux, se livrent à tous les plaisirs de l’orgie. Au milieu d’eux, un troubadour, s’accompagnant sur une guitare, chante de joyeuses chansons. Les serviteurs vont et viennent. Des baisers sont échangés. Au bas, sous le pont qui porte la terrasse,

sont amarrées des gondoles. Auprès des gondoliers, des gueux, des mendiants

KTUDE I) ENFANT Pour le plafond de M. Garfunkcl.

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L’ŒLVr.E DE l'.-V. GALE AND.

auxquels on jette du balcon les restes du festin. Un bravo, au service de qui veut l’employer, semble attendre à, la porte qu’on réclame son office. Il aura, dans son accoutrement, la coloration d’un papillon de nuit. Une bonne partie des gondoliers dormiront dans leurs gondoles, ou du moins y seront couchés nonchalamment. Au delà du pont, sur le quai, on distinguera une foule de gens en tenue de carnaval et, dans le lointain, quantité de gondoles. En face de la porte d’entrée, surmontée d’un écusson armorié, on verra une niche dans laquelle je représenterai sans doute Yénus et l’Amour. La bordure portera dans le bas un cartouche avec le lion ailé de Saint-Marc, soutenu par deux tritons. J’aurai à représenter, en camaïeu de même ton, des figures de tritons, trilonnes et enfants, dans le genre des anciennes tapisseries, etc. »

Ce morceau de toile, si étrangement découpé dans un décor de théâtre, nous a été conservé. Nous en donnons ici la reproduction. 11 n’y a pas d’apparence que la composition si pittoresque, si. pompeuse, si touffue, que Galland espérait en faire sortir ait jamais vu le jour. Dans un autre passage de son journal, i\ est de nouveau question de cette Fêle vémlienne, et peut-être cette nouvelle mention se rapportet-elle à une seconde esquisse, répétition de cette même scène, qui, à sa vente après décès, fut acquise par l’Etat. Cette répétition, plus éclatante de couleur que la première, moins attrayante par cela même, était aussi peu achevée et laissait à l’imagination un champ tout aussi libre.

Sans doute, c’est tout ce qui naquit de cette improvisation brillante, éclose dans un instant d’enthousiasme, et que d’incessantes préoccupations ne permirent pas de reprendre; à moins qu’on n’y découvre, et la chose est possible, la première idée des décorations de l’hôtel Narischkine, qui représentent également une grande fête vénitienne, plus réservée toutefois que celle dont Galland avait d’abord entrevu les capiteuses et pittoresques folles.

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