‹ L'œuvre de P.-V. GallandChapitre 18 sur 54 · RUBENS ET LES VASES ÉTRUSQUES. — UNE REMARQUE DE MEISSONIER · texte numérisé non relu

RUBENS ET LES VASES ÉTRUSQUES. — UNE REMARQUE DE MEISSONIER

ST- IL nécessaire de constater que l’extrême sévérité dont Galland faisait preuve en face de lui-même n’était nullement partagée par ceux que leurs études spéciales ou des commandes faites à l’artiste mettaient à même de voir et de juger ses travaux?

Qu’au cours- d’une exécution toujours délicate et fertile en surprises, son imagination se soit souvent refroidie; rien d’étonnant à cela. Qu’aux prises avec les exigences si complexes de sa tâche, ses compositions aient perdu de leur originalité et de leur éclat; qui pourrait le trouver étrange? surtout si l’on tient compte de son application à subordonner ses travaux aux indications de l’architecture et à l’harmonie de l’ensemble. Que plus tard, comparant la conception première avec l’exécution définitive, il ait constaté que celle-ci ne tenait qu’imparfaitement les prom.esses de celle-là; rien encore là que de fort naturel.

i;œuvhe de l’.-v. galland.

Chardin n’a-t-il pas dit que la plus grande diiïiculté pour le peintre, c’est « de savoir conserver son esquisse »; et ne voyons-nous pas tous les ans, au Salon, des peintres, désireux d’esquiver la difficulté signalée par Chardin, nous servir leurs esquisses au lieu et place de tableaux?

Ce qui pourrait surprendre toutefois, et ce qu’on doit admirer sans réserve chez Galland, c’est sa parfaite modestie, c’est la vaillante franchise présidant à ses explications avec lui-même, c’est cette rare clairvoyance qui lui permet de signaler des défaillances dont lui seul est en état de constater l’existence, et le soin journalier qu’il prend de faire sa propre critique. Car ce n’est pas seulement en des notes, hâtivement tracées sur un feuillet de papier ou sur la page d’un livre, qu’il s’inflige ces admonestations personnelles.

C’était sa coutume, en effet, une fois l’œuvre achevée et mise en sa place définitive, de rechercher en sa contemplation le sentiment, la sensation qu’elle aurait pu donner, et, rentrant chez lui, devant son chevalet, de reprendre sur une toile blanche le motif qu’il venait de livrer et, dans une brillante improvisation, de le* refaire tel qu’à ses yeux il aurait dû être.

Mais combien même parmi les plus connaisseurs, même parmi ses confrères les plus expérimentés, eussent été capables. Je ne dis pas d’en faire, mais d’en voir autant! Aussi, s’en tenant à la façon dont il se tirait d’affaire, les amateurs goûtaient fort son talent. Les commandes à la fois nombreuses et variées, dont nous venons de rappeler quelques-unes des plus importantes, sont la meilleure preuve et la moins discutable de ses succès répétés. Elles attestent assez que la généralité de ses contemporains ne partageait pas son étrange et décourageant pessimisme. Lui-même, du reste, n’était pas sans se rendre compte, parfois, de l’exagération de sa sévérité.

Un jour, à Londres, perdu dans le brouillard, il écrivait :

« Ce qui me manque surtout, c’est, avec le calme, la force de tirer le meilleur parti possible des situations où je me trouve. Je m’exagère mes défauts et je doute de mes qualités, à tel point que par moment je ne me vois plus aucune de ces dernières. »

Hâtons-nous d’ajouter que la faveur indiscutée dont un public d’élite lui donnait de si nombreux témoignages, Galland la méritait par l’élégance éminemment chaste de ses figures, par la science surprenante de ses arrangements, par la distinction avec laquelle il coordonnait ses compositions, et par un je ne sais quoi fait d’émotion et d’attendrissement, qui était comme le fond de sa nature et de son caractère; car ce travailleur infatigable, cet ouvrier opiniâtre, qui, depuis le matin jusqu’au soir et quelquefois fort avant dans la nuit, s’acharnait à la tâche qu’il s’était tracée, avait un cœur pétri d’une sensibilité exquise, et débordant de tendresse pour tous ceux qui lui paraissaient mériter son affection.

Selon l’expression qu’il employa lui-même dans une circonstance mémorable, il était dans toute la force du terme un « sentimental ». Jamais il ne put supporter

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