BACCHUS ENFANT
(/e’ c^c/nuicc\
L’OEUVllE DE P.-y. GALLAND.
Les écoles forment simplement les élèves et produisent des lauréats, c’està-dire, qu’elles arment pour la lutte un certain nombre de jeunes gens, qu’elles leur inculquent un nombre considérable de connaissances, destinées à leur devenir plus ou moins indispensables par la suite, qu’elles leur mettent en main d’excellents outils avec la façon de s’en servir. Mais le jour où ces mêmes jeunes gens se trouvent livrés à eux-mêmes, ils s’aperçoivent vite qu’il leur reste à apprendre une chose singulièrement importante, c’est à mettre en œuvre tout ce qu’ils ont acquis.
Cela est si vrai, qu’au sortir de nos plus brillantes écoles, les lauréats, c’est-
à-dire les élèves reconnus les plus distingués et les plus capables, passent dans
d’autres écoles dites d’application. Sous ce rapport, dans l’enseignement des Beaux-
Arts, il n’en va pas autrement qu’à l’École polytechnique. Qu’est-ce que la villa
Médicis, sinon une école de perfectionnement et d’application? On peut donc
conclure de là que Galland avait commis une regrettable erreur, en acceptant de professer à l’école de la rue Bonaparte un cours qui, réclamant pour être compris et apprécié des élèves une éducation assez forte, eut été mieux à sa place dans un atelier séparé, servant de prolongement, si l’on peut dire ainsi, à l’enseignement déjà donné.
En agissant de la sorte, il avait quelque peu cessé d’être conséquent avec luimême. Il reconnaissait volontiers que la profession de Peintre Décorateur réclame une énergie et une puissance de travail toutes spéciales, une exactitude de labeur qui, par plus d’un point, rapproche l’artiste de l’artisan. Or ce n’est pas dans les écoles de l’État qu’on peut former de pareils sujets. La ville de Paris en fait une assez grave constatation avec ses écoles d’Ébcnisterie, de la Céramique et du Livre. Toutes les belles démonstrations qui ne sont pas suivies d’applications vraiment pratiques ont grande chance de se perdre dans le vide. Pour façonner les hommes, rien ne vaut l’Atelier.
Galland eut une autre preuve de cette vérité à l’école des Gobelins, instituée exclusivement pour former des tapissiers, et dans laquelle il se plaignait de produire surtout des professeurs de dessin, et des élèves pour l’école de la rue Bonaparte ; mais nous aurons occasion de parler bientôt de nos Manufactures nationales, achevons ce qui regarde l’École des Beaux-Arts.
Un autre motif qui dut éloigner de son cours un certain nombre de jeunes gens, c’est la très haute idée que Galland avait de son art et des dilTicultés sans nombre qu’il faut vaincre, pour le pratiquer avec succès. « Je suis de ceux, disait-il, dans un discours prononcé en 1887 à Aubusson, qui, formés de bonne heure, par une méthode sage, à l’école de la subordination, n’admettent pas, dans l’application de l’Art aux différentes branches de l’industrie somptuaire, l’indépendance absolue qui règne souverainement dans la peinture de tableaux. Là, cette indépendance a sa raison d’être, parce que le sujet, isolé par les limites du cadre, n’est pas lié à un ensemble dont tous les éléments sont en association pour constituer un tout.
L’ŒUVHE DE G ALLAN D
Le peintre de tableaux est libre ; le Décorateur, l’artiste industriel, ne le sont pas. En elTet, l’Art Décoratif, celui qui embellit nos monuments par la noblesse de son ornementation peinte et sculptée, celui qui égaye et meuble nos demeures, celui qui ennoblit tous les objets dont l’usage nous est familier, en charmant nos yeux par leur grâce, leur élégance, la finesse et l’intelligence de leur invention; cet art-là, qui n’est ni moins grand, ni moins inspiré, ni plus facile (jue l’art prétendu supérieur, cet art-là, dis-je, réunit sans exception aucune (je souligne avec intention aucune) tous les talents, toutes les intelligences et met à contribution toutes les forces productives. 11 comporte la plus vaste étendue d’éléments et de connaissances, et dans son but nulle partie, si petite fùt-elle, ne peut être considérée comme infime, son rôle étant déterminé dans les harmonies de l’Ensemble. »
Certes, il serait difiicile de mieux dire. Le rôle de l’Art Décoratif se trouve défini là avec une élévation d’idées voisine de l’éloquence. IMais mettons-nous à la place de tous ces jeunes gens, qu’une grande hâte talonne de quitter l’école et de prendre rang dans la société. Est-ce bien le moyen de les attirer à soi que de les initier, avec un pareil retentissement, à toutes les difilcultés qu’ils vont avoir à vaincre pour embrasser une nouvelle branche d’art, dont la pratique ne confère, somme toute, aucune prérogative spéciale, et qui, par suite des préjugés fâcheux, se trouve même, dans les hautes sphères, tenue en quelque discrédit ?
Est-ce le moyen de les retenir, que de signifier à des peintres et à des sculpteurs persuadés chacun, dans leur for intérieur, de la supériorité de leur art sur tous les autres, et, du reste, l’ayant embrassé uniquement pour cela, que pour en tirer certaines applications il leur faut subordonner cet art aux convenances d’un ou deux autres arts?
Enfin, dernière considération et non la moindre, celui qui venait leur prêcher cette abnégation était assurément un homme de premier mérite, d’un talent magistral, d’un esprit élevé, mais dont la réputation n’avait pas franchi un cercle restreint et qui, évitant le Salon et sa tapageuse publicité, n’avait jamais remporté de ces succès retentissants qui hypnotisent la jeunesse.
On le voit, la question était mal posée. Elle était fertile en malentendus. Ceux que nous venons d’indiquer ne sont pas les seuls dont Galland et son enseignement eurent à souffrir. Certes, nous sommes bien d’accord que la subordination est un des principes fondamentaux sur lesquels repose l’ap[)lication des Arts Décoratifs. Sans subordination, point d’ensemble, point d’harmonie ; mais il est des mots qui sonnent mal aux oreilles des jeunes gens, et celui-là est du nombre.
Beaucoup se trompèrent sur sa signification. Beaucoup crurent qu’on voulait attenter à leur originalité, ce bien souverain plus préeieux que tous les autres. Plusieurs anciens élèves de Galland, adroitement questionnés, et dans le nombre il s’en trouvait qui tenaient au maître par les liens les plus étroits, m’ont déclaré que la nature de Galland était si absorbante, qu’à travailler avec lui on risquait de perdre sa personnalité. Aucun n’avait compris qu’en voulant les réduire au rôle
inri '\ iimlnriiiiliriTliSiÉffrïiiiii
îl