TOUT EST POUR LE MIEUX
E 24 décembre 1881, le Ministre de l’Instruction publique et des Boau.x-Arts avait fait signer au Président de la République un ^ décret instituant une Commission d’em/uéle sur la silualion des ouvriers et des indusli'ies d'art. Le 11 janvier 1882, cette Commission, qui devait une fois de plus démontrer l’inutilité des réunions de ce genre, se mit à l’œuvre et commença de recevoir des dépositions. Elle appela devant elle toutes les personnes : législateurs, industriels, artistes, professeurs, qui semblaient en état de lui fournir des renseignements utiles, de lui donner des indications précieuses ou des conseils autorisés.
Galland naturellement fut mandé. 11 comparut le 14 février et s’expliqua avec son habituelle franchise. La sténographie se chargea de recueillir sa déposition; mais le procès-verbal de ces loyales explications ne parvint pas jusqu’au public dans sa forme intégrale. On eut soin de l’édulcorer, de le tronquer à certains endroits, d’en faire disparaître toutes les allusions présentant un caractère trop personnel, tous les passages revêtant les allures d’un réquisitoire. Aussi ne fallut-il rien moins
I/OEUVHE DE P.-V. (lALLAND.
qu’un heureux hasard, pour que la copie du sténographe nous fût conservée. C’est elle que nous allons mettre h, contribution. Elle nous permettra de placer sous les yeux du lecteur les plaintes justifiées que Galland pouvait porter non seulement contre la routine, mais aussi contre l’esprit étroit et le parti pris de certains de ses collègues. Nous lui laissons la parole; le lecteur trouvera certainement à ses explications une saveur que ne sauraient avoir toutes les paraphrases et tous les commentaires.
« Il arriva donc, disait Galland à M. Corhon, qui présidait la séance, il arriva, lorsque AI. Guillaume voulut organiser l’enseignement de la Composition décorative à l’Ecole des Beaux-Arts et faire une place à l’ornementation, à la partie décorative de l’architecture, que les professeurs de l’École se montrèrent hostiles à cette innovation. Elait-ce par la crainte naturelle qu’excite toute nouveauté? Etait-ce que, ne connaissant que l’étude du torse, des extrémités et surtout de la figure, de V académie en un mot, ils ne sentaient réellement pas la véritable portée de l’enseignement de cette autre partie de l’Art qui, depuis le commencement de notre siècle, était presque tombée en désuétude? Toujours est-il que l’opposition se manifesta ouvertement.
« AI. Guillaume voulut vainement forcer les élèves à faire de rornementation d’après la bosse, et de la figure appliquée aune destination, en attribuant ce qu’on appelle à l’École une valeur h. chaque nature de travail, pour additionner h la fin de l’année ces valeurs et en déduire la note générale du dessinateur ; les professeurs s’y opposèrent. L’un (Al. Pils) menaça de s’en aller. Un autre (AI. Aluller) déclara qu’on n’avait que faire de prendre souci des menus détails de l’ornementation, et que, lorsque besoin en était, l’artiste n’avait qu’à recourir à une main spéciale pour cette sorte de besogne. Je rappelai à ce dernier que, jadis, à cause de l’impuissance où il s’était trouvé de les exécuter lui-même, il avait, en effet, eu recours à moi, alors que j’étais élève d’architecture et élève décorateur ornemaniste, pour exécuter certains ornements dans la salle des Etats, où la partie architecturale devait prendre une grande part. Evidemment, si, à cette époque, AI. Aluller avait possédé cette éducation spéciale, qu’aujourd’hui encore il dédaigne, il aurait pu, avec sa grande intelligence, tirer de moi, en me guidant, des résultats bien meilleurs que ceux qu’il a obtenus.. ..
« En dépit de ces difficultés, ma chaire fut maintenue. D’ailleurs, j’avais dans la place quekjues alliés comme AlAI. Gérome, A’ von, Lehmann, etc. Un jour. Al. Gérome, en pleine séance de l’Institut, prononça ces paroles : « Si j’avais eu « le bonheur de connaître les éléments de l’architecture et de rornementation, « lors de mon premier voyage en Italie, j’en eusse retiré beaucoup plus de fruit. « Aujourd’hui je réclame cet enseignement pour les jeunes gens. » Je dois rendre hommage à AI. Gérome de cette déclaration, je suis heureux de le faire ici.
« Pour montrer, du reste, à quel point j’avais à lutter contre les préventions, je citerai un fait bien caractéristique. Un jour, on jugeait un concours à l’École. AI. Robert Fleury présidait. J’arrivai en retard et précisément au moment où mes collègues étaient en train de voter. En passant devant un de ces messieurs, je lui
L’OKUVUK DE P.-V. GALLAND.
serre la main et je vote. Lorsqu’on dépouilla le scrutin, on s’aperçut qu’il manquait un bulletin. M. le président fit remarquer qu’un des professeurs n’avait pas volé : M. X. (je ne veux pas le nommer, car il existe encore) venait, en eflet, de quitter brusquement la salle, et j’eus le lendemain la surprise d’apprendre que c’était îi cause de moi. 11 vint effectivement chez moi et me dit : « Je tiens à « établir votre situation très nettement, et je « viens vous dire que vous ne devez pas prendre « pour une insulte personnelle ce qui arrivera.
« Je n’admets pas votre enseignement à l’Ecole,
« je le trouve déplacé, on n’enseigne pas le « Goût, et chaque fois que je vous rencontrerai « dans une Commission, je me retirerai. <>
« Encore un exemple. J’aborde un jour un sculpteur, membre de l’Institut (M. Cavelier), dans une des salles de l’Ecole, et je lui dis :
« Monsieur, je suis en retard avec vous, excu- « sez-moi ; j’ai eu beaucoup d’occupations,
« mais mon intention est de vous faire la visite « que je vous dois. — Et pourquoi, monsieur?
« — Parce que je viens d’être chargé d'un « enseignement à l'Ecole. — Ah ! oui, je sais. ..
« Mais qu’enseignez-vous donc? »
« Ici, messieurs, je ne suis pas embarrassé pour parler, parce que je ne suis pas devant la Commission d’enquête, comme un homme qui se défend, mais comme un homme qui s’explique. Au moment où cette question m’était faite, je me trouvais devant un artiste haut placé et d’une réputation établie. Néanmoins je répondis : « Je suis chargé, ù l’École,
« d’enseigner aux sculpteurs , pour ne citer « que ceux-là, les éléments de l’architecture,
« afin que, lorsqu’un sculpteur est api)elé à « décorer une architecture, il ne se croie pas (' absolument indépendant de toute entrave ;
« afin qu’il ne croie pas non plus qu’il suffit « d’avoir du tempérament pour faire de belles choses; afin de lui apprendre, en un « mot, qu’il y a souvent un plus rare mérite à conformer son œuvre aux exigences « du cadre pour lequel elle est faite, qu’à s’accorder à soi-même une liberté illimitée.
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Djeoration d’im trumeau.
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« aux dépens de riiarmonie et du goût. » J’ajoutai que je pensais donner aux jeunes gens qui voudraient bien venir m’entendre quelques notions d’architecture.
« — Oh ! monsieur, dit-il, nous n’avons pas besoin de vous.
« — Voulez-vous, monsieur, répliquai-je, me permettre une observation?
« — Parlez, monsieur.
« — Vous est-il arrivé, dis-je, de donner, comme sujet du programme dans vos ateliers, une cariatide? Une cariatide est un composé de sculpture et d’architecture, qui se termine par une base et dont le couronnement est un chapiteau. Sur la base d’une forme déterminée, les pieds du sujet sculpté doivent prendre place, et cette position oblige h donner à la figure une certaine rigidité architecturale. Quant au chapiteau, il est un lien, un intermédiaire entre la partie animée et le reste de l’édifice. La partie animée, placée entre ces deux extrémités, qui font corps avec l’édifice, est donc tenue de remplir certaines conditions, d’observer des lois d’harmonie générale, de se soumettre à la discipline architecturale. Il est bien certain que là où une figure d’après nature ne conviendrait nullement, placée entre la base et le chapiteau, une figure égyptienne, par exemple, irait à merveille. Il y a, par conséquent, interprétation. Cette interprétation se fait-elle chez vous, et tient-on compte dans votre atelier des données architecturales ?
« — Permettez-moi de vous dire, monsieur, que je n’ai pas à traiter cette question-là avec vous.
« 11 n’y avait plus rien à répondre,, et il était manifeste pour moi que ma situation à l’École des Beaux-Arts, comme professeur d’Art Décoratif, était très sincèrement considérée par la plupart de mes collègues comme une superfluité. Comment démontrer la nécessité, devenue de plus en plus impérieuse dans notre pays, d’un enseignement nouveau, à des hommes qui n’en avaient pas la moindre notion? Car, il faut bien le dire, presque tous les professeurs, et non seulement les professeurs, mais les artistes les plus en renom, (|uand ils ont à établir une architecture, ne peuvent le faire : ils appellent un perspecteur. Celui-ci naturellement demande à quelle hauteur l’artiste désire placer l’horizon. L’artiste répond qu’il n’y a pas pensé, (t II faut pourtant y penser, dit 1e perspecteur. — Est-ce bien nécessaire? riposte « l’artiste. — Sans doute, réplique le perspecteur, autrement, où placerai-je mon « point central sur la ligne? » C’est ainsi que sont méconnues les règles les plus élémentaires de l’Art !
« Je vous assure que, si vous parliez même à de très grands peintres, ayant obtenu les plus glorieux succès au Salon, de la manière dont doit être établie dans un tableau la ligne d’horizon et le point de perspective sur une surface déterminée, ils vous répondraient qu’ils n’ont pas besoin de savoir cela ! Si ce sont là des connaissances utiles, encore faut-il les apprendre. Or l’insouciance, pour ne pas dire plus, qu’on affectait à cet égard n’était pas faite pour rendre les rapports confraternels commodes, même à une personne sans prétention, et je ne crois pas être prétentieux.
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« La conclusion de tout ceci, c’est que les élèves, pas du tout encouragés, ne
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DÉCORATION MURALE EXÉCUTÉE A u’ilOTEL DE VILLE,
vinrent plus à mon cours. D’abord parce qu’il n’était pas consacré, ensuite parce
qu’aucune récompense n’y était accordée. Les rapports faisaient supposer, il est vrai, que tout allait bien, et que le cours était en voie de progrès. Je réclamai en vain. En réalité, je n’avais que trois élèves, deux parents et mon fds, — qui ont remporté le prix de Sèvres.
(( Dans ces conditions, je crus devoir déclarer au directeur de l’Ecole, IM. Guillaume, que je voulais me retirer, en lui faisant remarquer que je ne tenais nullement à rester dans cette fonction, qui était un honneur pour moi, bien certainement, mais qui, en définitive, m’était rendue trop difficile et m’empêchait d’exécuter dans mon atelier certains travaux autrement lucratifs. « Ne vous retirez pas, me dit (I M . Guillaume, toujours bienveillant pour moi. Faites comme vous pourrez, mais vous « avez été placé là comme une sentinelle avancée, et vous ne devez pas abandonner « votre poste. »
« Je cédai donc à scs instances. Mais les choses continuèrent à aller de même. Dernièrement, j’ai eu l’occasion de dire à M. Dubois qu’il fallait absolument accorder des récompenses à l’enseignement de l’Art Décoratif, si on voulait avoir des élèves. Je me suis encore expliqué à ce sujet en plein Conseil supérieur. On m’a objecté que je ne faisais ([u’un cours supplémentaire. J’ai fait remarquer que mon cours répondait à « l’Enseignement simullané des trois arts » , actuellement à l’ordre du jour, et qu’ayant fait de l’architecture, de l’ornementation comme Décorateur, et de la figure, j’étais naturellement indiqué pour la réunion de ce triple enseignement, en me présentant, non pas certes comme une personnalité qui s’impose et (jui veut éclipser les autres, mais comme un homme désireux simplement de créer un lien qui n’existe pas encore entre ces arts dilférents de la peinture, de la sculpture et de l’architecture, lesquels ont besoin les uns des autres. On n’a pas tenu compte encore de ces observations. 11 a bien été créé à l’Ecole un cours d’ornement; mais, pour le mien, il n’est pas consacré, et aucune récompense ne lui est attribuée... 11 y a (luehjue temps, j’ai demandé de nouveau à AI. Paul Dubois, très bien disposé pour moi, de vouloir bien consacrer mon cours. « Attendez la réunion du Conseil supérieur », m’a répondu M. Dubois. J’attends encore. Et voilà comment les résultats que j’ai obtenus à rÉcole des Beaux-Arts sont nuis. Je devais vous en expliquer les causes. Vous me pardonnerez, messieurs, de l’avoir fait un peu longuement. »
On comprend (jue tant de netteté, de franchise et de précision dans l’indication des responsabilités ait (pielque peu effarouché le vénérable AI. Corbon, et qu’il ait invité les secrétaires-rédacteurs à prati(|uer de larges amputations dans cette déposition, dont les révélations pouvaient contrarier ([uekiues personnalités très en vue. — Elle n’en était pas moins utile à connaître dans ses lignes essentielles. Elle explique bien des choses et surtout une résolution singulière, qui sans cela ne pourrait guère être comprise des profanes.
On aura remarqué, en effet, dans le dernier paragraphe de cette instructive déposition, une allusion à un cours nouveau comprenant V Enseignement simullané des trois arts. Depuis 1870, le Conseil supérieur de l’École des Beaux-Arts avait,
en effet, modifié ces règlements auxquels il paraissait attacher une importance si capitale et transformé scs programmes en obligeant les élèves peintres à suivre des cours sommaires d’architecture et de modelage, les sculpteurs des cours d’architecture et de peinture, les architectes enfin, des cours de peinture et de sculpture. Non pas avec l’intention de former des artistes capables d’être à la fois peintres, architectes et sculpteurs, mais pour éviter cette cacophonie dont nous avons maintes fois parlé, et ces désaccords qui paralysent si souvent des talents éprouvés, mais d’ordre différent, chargés de collaborer à une même œuvre.