‹ L'œuvre de Rabelais; sources, invention et compositionChapitre 104 sur 216 · Epistre à Mgr Odet, M. L. Il, p · texte numérisé non relu

Epistre à Mgr Odet, M. L. Il, p

prodigieuses qu'elles n'ont pas besoin d'être ménagées et réglées dans leur exercice. Mais Rabelais tient à nous tracer l'économie d'une éducation idéale, sans doute, et pourtant humaine : cette œuvre où collaboraient la fantaisie du conteur et la foi de l'humaniste dans la science, était contrôlée par la science et la prudence du médecin.

III. — Dcvcloppcmeiits dont T invention principale se rallachc aux sciences médicales.

Quelque important que soit le rôle de la science médicale dans tous les passages que nous avons examinés, il y reste pourtaiU accessoire. Ce n'est pas l'anatomie, ni l'hygiène, ni la pathologie qui ont été les principes d'invention, la matière principale de ces développements. Au contraire, dans les Tiers et Quart Livres, nous trouvons quatre épisodes ou tableaux d'étendue et de valeur considérables, qui sont tirés presque entièrement des connaissances médicales de l'auteur. Ce sont : la double description du « microcosme », c'est à dire de l'organisme humain, dans le paradoxe de Panurge à la louange des « debteurs et emprunteurs » {Tiers Livre, chap. m et iv) ;

la Consultation de Rondibilis {Tiers Livre, chap. xxxi-xxxiv) ;

la Description de Pantagruélion (Tiers Livre, chap. xlix-lii) ;

l'Anatomie de Caresme-Prenant {Quart Livre, chap. xxx-xxxii).

La double description du «microcosme».

Tien Livre, m et iv.

Panurge louant les « debteurs et emprunteurs » s'efforce de montrer qu'il n'y a en ce monde qu'emprunts et dettes, que les dettes sont l'àme de l'univers. Il invoque à l'appui de sa thèse d'abord le cosmos, le monde ; puis « ce petit monde », qui est l'homme '.

I. La philosophie médiévale opposait le macrocosme, l'univers, au microcosme, l'homme. Rabelais se sert rarement de ces ternies savants. Il traduit le second par « petit monde », « l'autre monde ». Cf. la lettre de Gargantua à Pantagruel : « et par fréquentes anatomies, acquiers toi parfaite cognois-sance de Viiutie monde, qui est l'homme ». Pourtant au chap. iv du Tiers Livre, il

Dans deux développements symétriques, il oppose le désarroi de notre microcosme, chaque organe « cessant de prêter, d'emprunter, de devoir » à l'harmonie de « ce petit monde en son naturel », « en tous ses membres, prestans, empruntans, doibvans. »

Le premier tableau (chap. m) est plus court et moins pittoresque que le second. On dirait que la verve de Panurge s'est fatiguée à montrer les effets du désordre produit dans le monde par la suppression de l'échange des dettes et des emprunts. Lorsqu'il arrive, après la peinture du cosmos ainsi « desrayé », à celle du microcosme, il se borne à une simple esquisse, à peine plus détaillée que l'apologue d'Esope qu'il mentionne '. Comme il n'indique pas les rapports des « membres », c'est-à-dire des organes -, entre eux, les conséquences de leur sédition sur la vie du corps ne sont pas précises : « Le cœur se fitschera de tant se mouvoir pour le pouls des membres, et ne leur prestera plus... La vessie ne voudra être débitrice aux roignons, l'urine sera supprimée. » Quelles révolutions produiront dans l'économie de l'organisme ces séditions partielles, c'est ce que Rabelais ne montre pas par des arguments tirés de l'anatomie ou de la phvsiologie.

Dans le second tableau, au contraire, dés les premières lignes, l'écrivain nous montre, dans sa réalité physiologique, et non plus allégoriquement, le travail auquel coopèrent tous nos organes en une solidarité faite d'emprunts, de dettes et de prêts. « L'intention du fondateur de ce microcosme est y entretenir l'àme (laquelle y est mise connne hoste) et la vie. La vie consiste en sang. Sang est le siège de l'àme. Pourtant un seul labeur peine le monde, c'est forger sang continuellement. » Dès lors, cette fin, aveuglément poursuivie par tous les membres : « forger sang », Panurge ne 4a perdra jamais de vue dans son argumentation. Il décrira « l'office propre » de chaque organe et, simultanément, prouvera que leur « hiérarchie est telle que sans cesse

emploie ce mot de microcosme, M. L. ii, p. 52. « A ce patron figurc/î notre microcosme, id est, petit monde, c'est l'iiome... »

1. Il Vous verrez une conspiration plus pernicieuse que n'a figuré Esope eu son apologue. » (Les Membres et l'Estomac).

2. Membre s'emploie dans le langage médical du xvie siècle, au sens général d'organe. Cf. Tiers Livre, 45 fin « érection des oreilles (qui est selon la doctrine des sages Egyptiens, membre consacré à mémoire »)...

l'un lie l'autre cnipruiitc, l'un à l'autre preste, l'un à l'autre est debteur. »

Ses descriptions sont conlonnes à celles de l'anatoniic et de la physiologie de son temps ^ Toutefois Rabelais ne vise point à faire une exposition d'une rigueur didactique. S'il lui plaît d'indiquer le nom des veines (emulgentes) par lesquelles « les roignons tirent l'aiguosité du sang » et celui des vaisseaux « qui la découlent en bas » (uretères), en revanche il ne se croit pas tenu de nous rapporter scrupuleusement le nom, par exemple, du canal qui porte le sang du « love au cœur». - Il semble jilutoi qu'il s'efforce dans sa description de rapprocher le microcosme du cosmos et de nous donner l'impression de l'activité multiple et diverse d'un monde. De là cette application à distinguer les diverses phases des opérations de chaque organe. « La langue en fait l'essay, les dents la maschent, l'estoiuac la reçoit, digère et chvlifie... Les veines mésaraïques en sugcent ce qu'est bon et idoine ; délaissent les excremens (lesquels, par vertu expulsive, sont vuidés hors par exprès conduits) ; puis la portent au fove. »

2. Voici quelques rapprochenicnts du texte de Rabelais, avec celui des Tahh-s de Lovs V'assée, qui montreront le caractère technique de l'exposition de Panurge, M. L. 11, p. 33. « L'ii/J/v'/// en l'orifice de l'estoniach niovenant un peu de tnclatichclif aii^relle, qui luv est transmis de la iateUi\ admoneste de eniburncr viande... »

UAiialomie du Corps hmiiaiii ridiiilc i« Tables, par iiiaistre Loys Fassi'e, p. 1 3 fo, Du ventricule autrement estoniach. « Outreplus il y a un vais.seau veneux, lequel vient de la miellé, jusques à Vorifice du ventricule. Ce vaisseau apporte VJniiiieiir im'htiicolique , par laquelle humeur, d'autant qu'elle est froide et ttiirre, l'appelil est excité. En manchette, (jal[cn], lib. IV. De usu partium. )>

— Rtibehiis. et L'estomac le reçoit, digère et ch\lifie... »

L'Aiiiitoiiiie, p. 12. " Le Pvlorus ne laisse passer que ce qui est mué en Chvliis... Il ne donne passage par l.i à aucune chose, devant qu'être cuite et réduite en Chyliis... »

— Raheltiis. « Les veines mt'saraiques en sugcent ce qu'est bon et idoine. L'Aiialomie, p. lO \°. " Mesenterion environne et embrasse toutes les

veines descendantes du fove en lui (dont elles sont appellées mes.ire.v: ou mesaraicd'). ))

— Rahehiis. « Lesquels. . . la portent au fo\e. Il la transmue derechef et en fait san^^. »

VAualomie, p. 13. ci Le fove est la première officine ou boutique de i.iHguijicolion, c'est-à-dire de génération de sang. »

— Rabelais. « Les roignons par les venes emulgeiiles en tirent l'aiguosité, que vous nommez urine et par les uretères la découllent en bas. »

L'Atiatoiiiie, p. 18. « La veine cave tout incontinent qu'elle .sort du foyc... envoie un grand rameau à ch.icun des rognons, situés au-dessous... lesquels

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De là ces expressions redoublées, de là ces synonymes qui semblent multiplier cette activité. « Adonc chascun membre se prépare et s'esverliie de nouveau 'à purifier et affiner cestuy trésor. » « A ceste fin, chascun membre du plus précieux de son nouvrissement décide et rogne une portion et la renvoie en bas ; nature y a préparé vases et réceptacles opportuns, par lesquels descendent es génitoires en longs ambages et flexuosités. »

Plus sensible encore est chez Rabelais le souci de démontrer la « hiérarchie » de tous les membres et de peindre leur allègre collaboration à l'œuvre collective. En quelques mots, il dit le rôle des organes et décrit leurs opérations, en les rattachant toujours à la fin commune : « forger sang ». Dès lors, nous apercevons les conséquences qu'aurait pour l'organisme entier l'interruption des fonctions d'un seul organe ; ce n'est plus une allégorie, ce sont des réalités physiologiques que nous avons sous les yeux.

Naturellement, le « finalisme » particulier dont Panurge poursuit la démonstration, marque de son empreinte l'expression de ces réalités. L'esprit préoccupé par son système, notre « topiqueur » exprime tous rapports ou dépendances mutuelles par les

commuuément s'appellent àimlgents. Car par iccUes les rognons séparent l'urine d'avec le sang... »

— Rabelais. « La râtelle en tire le terrestre et la lie que vous nommez tiirluiicholie. »

L'Anatomie, p. 16 v°. i< La râtelle purge les humeurs Ivmonneuses, grosses et mi'Lincoliqiies, engendrées au fove. [lîn marge : Gai., lib. iv. De usu partium]. »

— Rtihelais. << La bouteille du fiel en soustrait la cholère superflue. » L'Anatomie, p. 16. c< En cette partie cave du Foye, v ha une vessie ou un

follicule du fiel que les Grecs appellent Cvstis choledoches, c'est-à-dire vessie recevant la cholère. JEn marge : Gai., lib. IV. De usu part.J »

— Rabelais. « [Le Cœur] par ses mouvements diastolicques et svstoliques le subtilie et enflanibe, tellement que par le veiiti iciile dextre le mect à perfection et par les venes l'envove à tous les membres... Par le veutiiciile i^aiiehe il le fait tant subtil, qu'on le dit spirituel et l'envove à tous les membres pour l'autre saug des venes eschauffer et esveiiter. »

L'Anatomie, p. 46. « Dedans le cœur, il y a seulement i/i'h.v sinus ou ventricules... En chacun de ces deux ventricules il y a deux vaisseaux :

l" La veine cave entre dedans le dextre ventricnle...

2° Au senestre ventricule, lequel est la fontaine de la chaleur naturelle et est appelle spiritueux, est insérée l'artère veineuse... P. 52. La plus grande de toutes les artères (laquelle Aristote appelle Aorta) naist du senestre ventricule du cœur et doit être distribuée par tout le corps : portant l'esprit vital et tempérant la chaleur naturelle par iliastole et systole, c'est-à-dire par dilatation et compression. »

mêmes métaphores : prêts, emprunts et dettes. « Cliascun membre l'attire à soi... dès lors sont faits debteurs qui paravant cauicnt presleins. » « En reconnaissance de ce bien, le cœur lui en départ le meilleur. » « Cette alimentation parachevée, il pense dé]k prcster h ceux qui ne sont pas encore nés, et par prest, se perpétuer s'il peut. » Suivant son habitude, Panurge joue sur les mots pour enrichir son argumentation : la locution « le devoir de mariage » prise non dans son sens moral, mais dans l'acception littérale, lui fournit une preuve de plus à l'appui de sa thèse. « Se lait le tout par prests et debtes de l'un à l'autre; dont est dit le debvoir de mariage. »

Mais tout n'est pas dialectique dans ce développement. L'ardeur du dialecticien, poursuivant victorieusement sa démonstration, n'y étouffe pas la joie de l'artiste, contemplant le spectacle pittoresque qu'il décrit. L'activité allègre et sereine de cette « officine » conuiiunique à ces pages une vibration de joie. Par moment, Rabelais semble oublier sa démonstration, il décrit pour le plaisir de décrire, de montrer à l'œuvre tous ces organes, occupés « à forger sang ». Son imagination intervient non pour les représenter comme débiteurs et prêteurs, ainsi que le voudrait sa dialectique, mais comme « officiers » peinant et se dévouant pour une tâche heureuse. II suit avec émotion leurs opérations, à la foçon de Virgile décrivant les travaux de ses abeilles ; il leur prête des sentiments et des passions humaines. « Lors quelle joye pensez-vous estre entre ces officiers, quand ils ont veu ce ruisseau d'or qui est leur seul restaurant ? Plus grande n'est la joye des alchymistes quand, après longs travaux, grand soing et despense, ils voyent les métaulx transmués dedans leurs fourneaux. .Adonc chascun membre se prépare et s'esvertue de nouveau à purifier et affiner cestuy trésor '. » Ce n'est qu'à la fin du développement que la ratiocination reprend la première place, qu'elle avait laissée momentanément à la pure description pittoi'esque '.

I. M. L. II, p. 55 et plus loin p. 34. « Vertus "uoy ! je nie naxe, je nie perds, je ni'esgarc, quand je entre au profond abisnie de ce monde, ainsi prèstant, ainsi debvant. Cro\-cz que chose divine est prester ; debvoir est vertu héroïque. »

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La Coiisiillalioii Je Roiiilihilis.

Tiers Lhrc, ch;\p. xxxi-xxxiv.

On sait quelle est l'importance de cette consultation de Rondihilis, médecin, dans l'enquête qu'a entreprise Panurge, sur la question de savoir s'il doit se marier. Après avoir « exploré le sort fatal » de son mariage par diverses formes de divination, sans obtenir de réponse satisfaisante, il se décide, sur les conseils de Pantagruel, à exposer sa perplexité à un théologien, à un médecin et à un jurisconsulte. Le P. Hippothadée ne l'ayant point « dépéché » de son embarras, il s'adresse au médecin Rondibilis. Celui-ci lui répond par une dissertation qui peut se diviser en deux parties : i" Pour éteindre cette concupiscence dont Panurge sent les « poignans aiguillons », la faculté de médecine connaît cinq moj'ens, qu'il expose successivement ; le cinquième seul, le mariage, est du goût de Panurge : qu'il se marie donc 1 — 2° La seconde phase de la consultation est une réponse à l'objection de Panurge : une fois marié, seroy-je point coqu ? — C'est, affirme Rondibilis, le risque que doivent courir tous les hommes mariés : le naturel des femmes, leur physiologie même, les expose à des désordres et à des caprices toujours menaçants pour le mari. Il n'j'a qu'un remède : ne s'en point soucier, car la jalousie du mari ne fait qu'irriter le goût naturel des femmes pour les choses défendues.

Toute l'argumentation repose sur des considérations de physiologie. Dans la première partie, il fallait décrire l'effet des quatre premiers movens reconnus propres à refréner la concupiscence ; le cinquième n'a pas besoin d'être développé et l'empressement de Panurge à le choisir arrête la dissertation de Rondibilis.

Nous n'avons rien à ajouter aux études qui ont été faites de ces exposés de physiologie ' ; Rabelais empruntait sa doctrine à la tradition médicale antique, à Hippocrate, à Galien, à Pline, aux philosophes, médecins et naturalistes qui étaient en faveur parmi les médecins humanistes de la Renaissance. Mais nous devons remarquer, dans ce domaine proprement médical, l'abondance de son invention.

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