‹ L'œuvre de Rabelais; sources, invention et compositionChapitre 115 sur 216 · Les cuisses, comme un crenec · texte numérisé non relu

Les cuisses, comme un crenec

Les anches, comme un vibrei/H/'i/. » M. L. il, p. 578.

la moitié de cette série de comparaisons. Les autres doivent être rapportées à des principes et à des iiabitudes artistiques de Rabelais, d'ordres fort différents.

L'anomalie de Quaresme-Prenant pouvait être décrite autrement que par ces comparaisons. — Ainsi dans la peinture des « contenances », il suffisait de nous le montrer agissant au rebours de l'usage commun et rationnel: « Se baignait dessus les hauts clochers, se séchait dedans les étangs ei rivières ». Le langage populaire abonde en dictons et proverbes qui caractérisent la sottise, expriment les modes divers de l'absurdité, donnent l'idée d'actions hors de notre portée et contraires à nos instincts. Rabelais a mis toutes ces absurdités sur le compte de son monstrueux personnage : « S'il se souciait, c'était des rez et des tondus ; si rien donnait, autant en avait le brodeur.. De toutes corneilles prises en tapinois ordinairement pochait lesœils... Battait certains jours le pavé. Se jouait es cordes des ceints, etc. » Sur le tvpe de ces locutions populaires du xvi'^ siècle, Rabelais en. a torgé luimême : « Coi'}^bantiait dormant, dormait corybantiant ', etc. » Sa fantaisie s'amuse donc à représenter ce personnage monstrueux comme faisant, naturellement et ordinairement, ce que la sagesse des nations, fixée dans les proverbes et dictons, regarde comme extraordinaire -.

Dans r « anatomie proprement dite » de cette « étrange membreure dhomme », beaucoup de comparaisons sont également empruntées à des locutions populaires dont quelques-unes subsistent encore. « Comme une charrette », « comme une pantoufle», comme une savate, comme un panier, sont encore des termes de comparaison exprimant une vague idée péjorative. Mais qui s'aviserait de les prendre à la lettre? ce sont des expressions luétaphoriques usées et qui n'évoquent plus une détermination précise du caractère des objets comparés >. Il en est de même de beau-

1 . Les jeux de s.i fantaisie l'amènent à faire un " rat » : « Rien ne mangeait jeûnant — La langue lui faut — c'est le contraire qu'il veut dire : Mangeant, jeûnait. » m. l. n, p. 382.

2. On n'a pas remarqué que Rabelais, décrivant les enfantillages de Gargantua, pour caractériser ses lautaisies puériles, s'est servi des mêmes expressions « mordait en riant, riait en mordant, etc. ». Comme tous les enfants, le .eune Gargantua fait le contraire de ce qu'il doit faire.

3. Qui songe au grincement particulier de l'essieu d'une voiture, en entendant cette phrase populaire : « Il chante comme une charrette. »

coup de comparaisons de cette anatomie. « Le jugement, comme un cliausscpicd. La disciviion, comme une nioullle. La raison, comme un taboiu'et. » Une première métaphore en a appelé deux autres, comme il arrive à plusieurs reprises dans cette énumération : « Les esprits animaux, comme grands coups de poing. Les esprits vitaux, comme longues chiquenaudes. Le sang bouillant, comme nazardes multipliées '. »

Sur le modèle de ces comparaisons populaires, propres à donner une fâcheuse idée de Quaresme-Prenant, Rabelais s'est amusé à inventer d'autres rapprochements tendant tous à laisser cette même impression générale d'exilité, d'atrophie, de faiblesse. « Les vases spermatiques comme un gâteau feuilleté. Les muscles comme un soufflet. Les genoux comme un escabeau, etc. « Qu'il ait aperçu une ressemblance extérieure entre les formes de ces divers objets et les « parties » de l'anatomie de Quaresme-Prenant, c'est peu probable : il lui surtit qu'il y ait dans ces comparaisons un élément capable de donner cette impression de misère physiologique, ou de dispositions anormales ^ Ainsi, il est téméraire de tirer de la nature de ces comparaisons, des conclusions sur les connaissances de Rabelais en anatomie et en physiologie. — Nous savons par ailleurs que ces sciences lui étaient familières ; la simple énumération des parties externes et internes de Quaresme-Prenant (sans les comparaisons) nous en est une preuve de plus. — Ces comparaisons ne nous renseignent que sur les habitudes de sa fantaisie. Elles nous le montrent alliant — selon certaines associations d'idées ou de sons — à une science technique, précise et étendue, des éléments d'une vulgarité et d'une bouffonnerie déconcertantes ; et cette fois, nous avouons qu'avec une connaissance moins minu tieuse du détail de l'anatomie, Rabelais nous eût donné sans doute un développement moins long, partant moins fastidieux.

Il reste que toujours, dans ces emprunts aux sciences médi- ,, cales, il laisse l'impression d'être à l'aise dans un domaine qui 5

1. Il sembla; que la comparaison-miTe tst la seconde, dans les deux cas. L'expression « comme une nioufBe » se rencontre tVéquennnent chez Rabelais. Et une chiquenaude équivaut probablement au néant, comme le geste populaire qui accompagne le « pas çà » (l'ongle du pouce se détachant des dents avec un bruit sec'.

2. Les orteils avait comme une espinette organisée. Les pieds comme une guitare.

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lui apparticin. Si l'on excepte 1' « imposition «du nom de l'antagruélion, dans tous les autres passages, il semble recourir à sa seule mémoire ; l'érudition « pure livresque », transcrite de quelque ouvrage médical au cours du travail de rédaction, est absenic des développements que nous avons examinés. On y sent partout la pleine liberté de l'imagination, utilisant selon ses habitudes propres, les matériaux qu'elle emprunte aux souvenirs. La tradition épique n'a l'ail que lui suggérer l'idée de décrire les blessures des combattants : les effets plaisants qui naissent de ces descriptions anatomiques lui sont personnels et portent l'empreinte originale de son génie comique. De même, l'anatomie et la physiologie ne sont point exposées pour elles-mêmes dans la description du « microcosme », elles n'y figurent que comme arguments du paradoxe de Panurge. Comme Rabelais possède et domine I sa matière, il n'est point asservi à suivre docilement le traité de physiologie, par la crainte de rien omettre d'essentiel ou par le désir de faire un tableau d'une irréprochable exactitude. Il quitte la physiologie, pour se laisser emporter par un élan de Ivrisme, puis V revient poiu' poursuivre son raisonnement, v mêle des considérations étrangères aux sciences médicales ; le tout, avec cette liberté d'allure et cette souplesse dans l'argumentation qui le caractérisent, lorsqu'il tire sa matière de son propre fonds.

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