‹ L'œuvre de Rabelais; sources, invention et compositionChapitre 126 sur 216 · Adages, I · texte numérisé non relu

Adages, I

4. J. Ccsar Scaliger désigne Rabelais sous le nom de Modviiie Lua'ei: , dans

2o6 l'humakismë

C'est sans doute par le caractère satirique de son esprit que Lucien se recommanda à l'attention de Rabelais, du jour oii celui-ci lut enrôlé dans les rangs des Humanistes. I:n outre, lorsqu'il entreprit d'écrire un roman d'aventures merveilleuses, il lut ou relut ces récits de voyages imaginaires où s'était jouée la fantaisie de Lucien : Vhawmcnippe, VHisloire vraie. La Panlagiuéline Pnmosliciilioii (1553) lait une allusion aux voyages « hypernépliéliens » d'Icaroménippe, à sa rencontre avec Empcdoclcs '. Dans le Pmilaijnicl, chap. i, l'entretien d'Icaroménippe avec jLipiter est mentionné «selon le rapport de Lucian'. « Au chap. XIV, la mention d'Empcdocles semble être une autre réminiscence de y Icaromcvippe ' .

De ses lectures de Lucien, Rabelais a gardé ime foule de détails .sur l'hi.stoire et la mythologie, de citations de poètes, de sentences, d'anecdotes, de thèmes descriptifs et comiques.

C'est ainsi qu'on peut rapporter à la lecture de VHcniioliniiis deux citations d'Hésiode :

'J'iers Livre, 3. « La niontnigm; de veitu Hcrokque dcscriptc p.ir Hésiode. » Cf. Heniiotiiiius, 2.

Quart Livre, 3. <( Selon le dict d'Hésiode, « d'une chacune chose, le commencement est la moitié du tout. " Hennoliiiiiis, 3. Vù.x T'r.v \-i iy/X' '• ïûto;

une citation d'Homère:

'l'iers Livre, 2. « La chaîne homéricque » est mentionnée dans Heriiwliiiius, 5. (Ij-/Ci'jv 6 ôiôJTxaVJ^ 50'. -vj-'i Ur/6; -oif.Ti'. îvw'Jev il. toO ïxpo'j n-xHi-.iç, 0 to3 'U;iy,pQ'j 'Lz'j^ yyjTT^--> ir'.vx jEipiv xaO'.zi; to-j; a'JTrjO Àôyo'j;.

ion Exolericiinim cxerciliitioinini lilvr..., }^. 400 (Paris, Vasco.san, 1557). Cf. \y de Santi, KuMtiis et J. C. Sealiger. Rev. El. Kiib., iv, p. 28.

Henri Kstienne. Apologie pour Hi'rodote, cliap. xiv. !• N'otre siècle a fait revivre un Lucien en un François Rabelais en matière d'écrits brocardants toute sorte de religion... i>

Jacques Doremet. De raiiliijKili' de la ville et cité d'Alelh... (1628). m Rabelais vint apprendre de ce (!!artier les termes de la marine et du pilotage à S'-Malo pour en chamarrer ses bouffonnesques Lucianismes... »

1. M. L. m, p. 232. (I Tout ce que jamais pensèrent tous les... Hvpernephelistes... et conféré du tout avccque Empedocles. » Icaroniénippe est appelé -j-sovéïe').')? dans le dialogue de ce nom, où il confère avec Empedocles.

3. M. L. I, p. 285. " O compaing si je montasse aussi bien comme je avalle, je l'eusse desja au dessus la sphère de la lune, avecques Empedocles. »

Autre allusion à V Icaroniénippe. Quart Livre, N. Prologue. » Mercure regarde par la trappe des cieulx... » (Icaroniénippe disait qu'elle semble à la gueule d'un puits).

et l'anecdote de Monius {Tiers Livre, i j, m. l. ii, p. 72), est racontée dans VHcriiiotiiiiiis (20).

Le Dinloi;nc de la Danse lui a fourni l'anecdote de « T\'ridates, roy de Arménie », demandant à Néron, comme unique présent, « un joueur de farces. » Tiers Livre, 19, m. l. ii, p. 96-97. Lucien raconte cette anecdote (64) pour montrer quelle peut être l'utilité d'un bon danseur. A vrai dire, il ne nomme pas Tiridate, mais Rabelais savait par Pline (H. X. xxx, 2) quel roi d'Arménie était venu rendre visite à Xéron. « Magiius ad eitm Tiridates venerat, Anneuiacuin de se triitinphiim afferens et ideo provineiis gravis. »

L'Eloge de Deiiiosllvne rapporte le reproche qui fut fait « par un chagrin » à Déinosthène, « que ses oraisons sentoient comme la serpillière d'un ord et sale huillier. » (Garg. Prologue, .m. l. i, p. 7.) Deiiiostbeuis Eiicoinion, 15. nJlh. oè. 6 xpoTo; twv Av,|jio3-5tv'.xojv //j-'0)v à-o!^£'.v î'iaîvîTo toj vjxtîo'.vo'j Xjyvo'j. Rabelais, comme on le voit, paraphrase en termes familiers.

Quart Livre, 6^, m. l. ii, p. 501 . « Athlas et Hercules » « haulsant le temps » sont une réminiscence d'un passage du dialogue intitulé Carou ou les Couleiiiplaletirs, 4. 'Evjir^ç. 'Axo-Jî'.ç os v£ I.'TtiK... -îc': Toj H--axA£OJC, toi o'.aosca'.TO tt-j-î ij-'v îxîIvov Tiv \-'l.T/-y., y.-)}, ■i.-iy-i.jit'.t -po.; o).:-'OV toO àyOojç •jrco'iî'.ç

Tiers Livre, 16, M. L. Il, p. 83. L'anecdote du marchand de Sidoine dont les propositions furent repoussées par Alexandre le Grand est rapportée par Lucien. PyiTOîwv o'.oaTxaXoç, 5.

Gargaiiliia, 33. Les projets de Picrochole et de ses gouverneurs ont une double origine : la première est, on l'a remarqué depuis longtemps, l'entretien de Cinéas et de P^-rrhus rapporté dans la Vie de Pyrrhus de Plutarque. — La seconde est un dialogue de Lucien intitulé Xavigiiiin seit Vola. Samippe, un des personnages du dialogue, invité à formuler un vœu, souhaite d'être roi. Et il suit son rêve, répond aux objections que l'on tait à ses entreprises, brise les obstacles qu'on élève devant lui, exactement comme Picrochole et ses gouverneurs.

2o8 1. Humanisme

Il sera roi |i;ir usurpation. I! aura d'abord cinquante partisans, puis 300, puis i.ooo, 10.000, 50.000 iionimcs d'armes, 5.000 cavaliers. Déjà il distribue des charges à ses compagnons qui l'écoutent, et qui jouant leurs rôles de vassaux, le remercient. On fait voter les soldats, qui sont censés l'acclamer. Alors il conquiert la Grèce, s'embarque, trouve à Cenchréa des vivres suffisants pour i'expt'iiiliou, gagne l'Ionie. Là, après avoir sacrifié à Diane, il conquiert la Carie, la Lyeie, la Paiuph\lie, les Pisidiens, la Cilicie maritime et montagneuse et parvient à VEupl)rnte. Une année, détachée, .soumet la Phénicie, la Palestine et l'Fgypte.

En Mésopotamie, pas d'obstacle : les guerriers se rendent d'eux-mêmes. On prend Rabylone par surprise ; on la met en état de défense. On attaque les Perses. Samippe a un combat singulier avec le roi des Penses; il est légèrement bles.sé, pas assez pour être défiguré : il est adoré comme le Grand Roi.

J'ai souligné les circonstances du souhait de Samippe qui se retrouvent dans le rêve de Picrochole et de ses gouverneurs : les vivres prêts, l'identité de certains noms de pays à conquérir, la halte à l'Euphrate, l'armée détachée pour des opérations parallèles, les obstacles pré\ us et la mention de quelques contrariétés, qui rapprochent le rêve de la vie par une apparence de vraisemblance et n'arrêtent point cependant l'essor de l'imagination.

Au dialogue intitulé Menippus seu Necyomantia (un de ceux dont Erasme doimait une traduction latine en 1506, chez Josse Bade) est empruntée l'idée de la description des Enicrs (Pantagruel, 30). Epistémon raconte que chez les Diables, les situations humaines sont diamétralement renversées, les pauvres deviennent riches, et les riches, pauvres. Cette conception de la vie future assurant aux pauvres une revanche sur les heureux de ce monde est de tous les temps et n'a rien de topique. Mais il y a dans la. description de Rabelais un détail qui trahit l'origine de ce chapitre : deviennent « gros seigneurs » aux Enfers, ceux qui étaient en ce monde « philosophes et indigents. >> Or, c'est précisément la revanche des philosophes, Socrate et Diogène, sur Xerxès et Philippe que Lucien nous montre dans le Meuippuy.

Philippe est représenté « rapetassant de vieilles chausses » dans un coin (et Rabelais a repris ce détail, m. l. 1, p. 364), pendant

que Xerxès, Darius et Polycrate mendient aux carrefours. Au tableau de la déchéance des grands, devenus gueux, Lucien oppose celui du bonheur des philosophes, qui continuent à philosopher, en toute liberté désormais. Socrate se promène en brocardant tout le monde et en bavardant à son aise avec les plus diserts parmi les morts : Palamède, Ulysse et Nestor. Diogène se gausse des regrets de Sardanapale et de Midas. Il s'amuse à couvrir de ses cris aigus leurs puériles lamentations.

La description de Lucien est brève; le contraste entre la condition des rois et celle des philosophes est simple et nettement accusée. — Rabelais l'a imitée librement. Il a développé le premier thème avec abondance. Il a passé en re\ue tous les rois de l'antiquité, tous les héros de l'histoire et de la légende, les rois de Rome comme les pairs de France, les empereurs romains comme les papes, et à tous il a donné quelque humble métier de coquin ou de gueux. — Quant aux philosophes, ils ne l'ont guère inspiré : la première rédaction ' ne contient que quelques lignes sur Diogène se prélassant en magnificence dans une robe de pourpre et faisant enrager Alexandre. — I! lui a adjoint, dans les éditions postérieures : Epictète « se rigollant, dansant et beuvant. » — Les philo.sophes de Lucien conservaient aux enfers le caractère et les moeurs qu'on leur avait connus sur terre : chez Rabelais, ils se démentent ; ils semblent avoir échangé leur philosophie contre une « vita beata », plus propre à séduire des « indigents » que des « philosophes ».

C'est qu'en réalité, ce paradis est destiné à combler de jouissances non les philosophes, mais les vrais favoris d'Alcofribas : les bohèmes-, comme \'illon, ou les fous comme Caillette et Triboulet. — L'humiliation des papes et des rois : Jules second, crieur de petits pâtés, volé et battu, Cyrus mendiant, les héros de romans bernés par le Franc archer de Bagnolet, — c'est la rémunération des biens et des maux et le règne de la justice, tels que pouvait les rêver Panurge. Le thème emprunté à Lucien est donc transformé .selon l'esprit de satire bouffonne et « goliarde », qui inspire la plus grande partie de ce livre.

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