‹ L'œuvre de Rabelais; sources, invention et compositionChapitre 127 sur 216 · Cf. Ed. Juste, 1533, p · texte numérisé non relu

Cf. Ed. Juste, 1533, p

2. Les philosophes y mènent la vie que le conteur rêve pour lui-même : « Faire grand chère, pas ne travailler, point ne me .soucier. » Gargantua, I. M. L. I. p. 10.

Le cliapitre xxxii de Paulagruel — Ce qu'Alcofribas vit dans la bouclic de l'ama^rucl — a probablement son origine dans un épisode de VHisloiic Vraie. — Lucien, s'ingéniant à varier les voyages imaginaires de ses héros, après les avoir montrés explorant le monde lunaire, puis errant sur l'océan, les précipite dans la gueule d'un cétacé monstrueux. — Ils y découvrent un monde nouveau : des forets, des montagnes, des nations en guerre, un temple de Neptune, des oiseaux qui arrivent de la mer à chaque bâillement du monstre, mi vieillard et son fils, fouissant et irriguant leur jardin.

C'est là le thème de la découverte du pays des Gorgias par Maitre Alcofribas. — Rabelais ne s'est pas astreint à serrer de près son modèle : dans ses descriptions géographiques, il a suivi naturellement la configuration de la bouche du géant. Il distingue le pays d'Outre-Dents, des contrées de par deçà les Dents. L'estomac de Pantagruel, friand d'aillade, lui suggère l'idée de cette puante haleine qui amène la peste dans une ville. Enfin Ce pavs imaginaire a quelques traits communs avec le traditionnel pavs de Cocagne : les gens y gagnent leur vie à dormir. Mais deux détails restent comme les indices d'origine du développement : les pigeons qui prenant la bouche de Pantagruel pour un colombier, y entrent à pleine volée, à chaque bâillement, comme les mouettes et les alc\'ons dans la gueule du cétacé, et la rencontre du vieillard qui plante ses choux.

Il est vrai que Rabelais ne doit à Lucien que l'idée seule de cette rencontre. Le dialogue de Maitre Alcofribas et du planteur de choux a une saveur de réalité qu'on chercherait en vain dans tout l'épisode de Lucien. L'explorateur, « tout esbahi », demande d'abord à l'indigène ce qu'il fait. « Je plante, dit-il, des choux. Et à quov ni comment ? dis-je. Ha, monsieur, dit-il... nous ne pouvons être tous riches. Je gaigne ainsi ma vie et les porte vendre au marché en la cité qui est icv derrière... » L'étonnement d'Alcofribas, l'ingénuité de l'indigène, qui se méprend sur le sens de la seconde question et y croit apercevoir un reproche sur l'humilité de sa condition, la surprise croissante du voyageur à qui ces réponses découvrent un monde nouveau, — tout a un air de vérité familière que Rabelais tire de son propre génie et non de son modèle. Aucun des détails multipliés par Lucien (aboiements du chien, etc.) ne donne aussi bien que ce dialogue l'impres-

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sion de ridcntitc des mœurs de ce monde imaginaire avec les nôtres.

Dans le chap. xxiv du Tiers Livre, Rabelais fait une allusion au traité de Lucien Sur la manière if écrire l'histoire, à propos de la prolixité du chroniqueur Enguerrant de Monstrelet. Il connaissait bien cet ouvrage de Lucien. Il lui a emprunté l'anecdote de Diogène roulant son tonneau, pendant que les Corinthiens mettent leur ville en état de défense (7";V/j L/ivr. Prologue)'.

Au OiKVt Livre, 54, on peut voir dans la phrase : « Nous appel- Ions les figues figues » un souvenir du chap. XLi du même traité : -aooY.o-iac xal aAr/kiac '^0,0: toc ô Koa'.xoc 'jy.t'., ■:■}. l'jv.y. T'jxa ovo'J.aTiov.

Dans le Prologue du Tiers Livre, l'anecdote du chameau de Bactriane et de l'esclave bigarré est empruntée au traité de Lucien : Floo; -v/ v.-m-.i., llî'j.jLyi'iî'j; î'. jv Ao-'c.;.

Le chap. xxxi du Tiers Livre contient un emprunt à l'un des Dialogues des Dieux : Aphrodite et F Amour.

Lucien ne donnait à Rabelais que l'idée de son développement : Eros respecte les Muses, parce qu'elles sont augustes et toujours occupées à chanter ; il avoue que bien souvent il se laisse charmer par leurs chants. — Soit, dit Aphrodite, passe pour les Muses, puisqu'elles sont augustes, mais Artémis... — Rabelais a développé ce passage pour les besoins de son argumentation. Il est en train de démontrer que le désir amoureux peut être éteint « par fervente estude » ; il n'insiste donc pas tant sur le caractère auguste des Muses que sur leur activité intellectuelle. Si elles sont à l'abri des traits de l'amour, c'est d'abord parce qu'elles sont « belles «, « nettes », « honnêtes », « pudiques », et surtout parce qu'elles sont « continuellement occupées, l'une à contemplation des astres, l'autre à supputation des nombres, l'autre à dimension des corps géométriques, l'autre à invention rhétorique, l'autre à composition poétique, l'autre à disposition de musique... » Et Rabelais complète le tableau en nous montrant comment opère le charme des Muses sur Eros : « il desbendait

I. Pour l'initiation de cette .mccdote, voir iiifra. Deiixihiic piUiic, L'iiitliicncc de t'Hiiiiiiiiiisiiic sur l'tiii de Riilk'luis. l" J'iadiicticits.

son arc, fermait sa trousse, et extcignait son flambeau, par honte et crainte de leur nuire. Puis ostait le bandeau de ses yeux pour plus apertement les voir en face et ouir leurs plaisants ciiants et odes poétiques. Là prenoit le plus grand plaisir du monde. Tellement que souvent il se sentait tout ravy en leurs beautés et bonnes grâces et s'endormait à l'harmonie. » - Ainsi s'est enrichi ce thème emprunté à Lucien : d'ahord des nécessités de dialectique ont amené Rabelais à taire un tableau circonstancié des occupations des Muses ; puis son imagination a franchi les bornes que les besoins de l'argumentation assignaient au développement et elle a complété ce premier tableau )iar celui d'F.ros charmé, désarmé et endormi par les Muses.

C'est encore à Lucien que nous rapporterons l'idée de la scène bouffonne de l'interrogatoire de Trouillogan par Panurge. (L. III, chap. xxxv.) Le thème en est très simple et quoique Trouillogan soit décoré du titre de philosophe, la science philosophique ne joue presque aucun rôle dans cette scène. Seules les premières réponses : «Tous les deux... Ne l'un ne piultre » sont proprement « pyrrhoniennes ». Dans tout le reste de la scène, Trouillogan se contente de faire la sourde oreille aux questions de Panurge, pour n'avoir pas à donner de réponse ferme : « Je n'en peux mais... Je y pensais. — P. Mettons le cas que je sois marié. - - T. Où le mettrons-nous? — P. Je dis, prenez le cas que marié je sois. — T. Je suis d'aillcui's enipesché. Etc. »

Or, on ne voit pas dans quel philosophe, ni dans quel ouvrage de son temps, Rabelais pouvait trouver le modèle de cette méthode « éphectique ». — Mais il rencontrait dans Lucien le personnage même de Pyrrhon, appliquant sa méthode dans des circonstances particulièrement plaisantes : c'est dans les Sirlcs à l'encau. jjÙov -z'j.'j'.i'. Jupiter vend à l'encan des philosophes de toutes les sectes : le dernier à vendre est Pyrrhon, muni d'une balance dans laquelle il pèse toutes les opinions, avant de toutes les rejeter comme semblables et égales de poids. — Il essaie d'éluder par des réponses brèves les questions de l'acheteur. Il n'est bon à rien, puisqu'il ne sait rien ; il ignore même qui il est ; il est incapable

1. Ci: di.iloguc avait été traduit en l.itin par Nicolas BOraud, en ijij. On le trouve dans un recueil comprenant, en outre, le De Vittunla iisiiiti de Plutarque, traduit par Hilibaldus.

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d'arrêter un esclave fugitif, puisqu'il ne peut rien saisir. Enfin

comme il est <i incertain « qu'il soit vendu, il refuse de marcher, jusqu'au moment où son nouveau maître le menace de l'envoyer au moulin.

Rabelais a développé ce thème avec sa fécondité ordinaire ; mais tous les éléments comiques de son dialogue : flegme et laconisme du philosophe, impatience et irritation croissantes de l'interlocuteur, il les trouvait dans ce pamphlet où Lucien mettait en scène Pyrrhon lui-même pratiquant son système aporrhétique et éphectique.

Tels sont les principaux passages dans lesquels Rabelais s'est manifestement inspiré de Lucien. Mais l'influence du « philosophe Samosatoys » sur son œuvre s'est étendue au delà de ces emprunts, réminiscences et traductions. Par une fiction qui pouvait passer pour un simple jeu de lettré, Rabelais, lorsqu'il veut narguer ses ennemis, la « cahuaille ' » des cagots et « calomniateurs », assume lui-même parfois le personnage du Cynique, de Diogène, si souvent mis en scène par Lucien. De même que les « fous » et les « sots » du moyen-àge profitaient de l'immunité du chaperon de folie pour attaquer tout ce qui dans la vie sociale ordinaire était universellement respecté; ainsi Rabelais, sous couleur d'imiter la manière de Lucien, se moque à son aise de tous les abus qui tentaient de s'abriter sous le manteau de la religion ou de l'intérêt d'Etat.

Cette analogie de sa satire avec celle de Lucien a été sentie par les contemporains : pour tous, amis ou détracteurs, il est le Lucien français. Ses ennemis Henri Estienne, Doremet, Scaliger, Scevole de S"'-Marthe lui reprochent de brocarder à la manière de Lucien « toute sorte de religion », ou « d'allier de bouff'onnesques Lucianismes à d'impies épicuréismes. » Ses admirateurs lui font un mérite d'avoir si bien imité son modèle : le plus fameux ouvrage de critique du siècle, la Dcffence et lUiislraiion de la langue française le loue d'avoir « feint si bien le nez de Lucian ». A vrai dire, ce dernier éloge manque de précision. Feindre le nez, c'est imiter la finesse^. Or, c'est l'audace dans la bouffonnerie et l'assurance dans l'irrespect que Rabelais

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