‹ L'œuvre de Rabelais; sources, invention et compositionChapitre 133 sur 216 · Cf. chap. v. Les Sciences iiiùlicales · texte numérisé non relu

Cf. chap. v. Les Sciences iiiùlicales

2. Cf. Choulant. 'Bi'icherl;uiulejûr die Altère Meiliciii. 5. Félix Baligauh Paris, 1495.

tenues dans VHisloire Naliireilc. Tel est, par exemple, le livre de Pierre de Changy : Les singiihirili\ des sci-c premiers livres de Pline, historien naturel. L'auteur s'est borné à suivre l'ordre des livres de Pline et à relever toutes les bizarreries, tous les cas étranges qu'il y a rencontrés. Cette simple énumération de singularités plut au public : nous en connaissons trois éditions de 1542 a 15)1'.

Rabelais, à son tour, a puisé largemeat, pour amuser la curiosité de ses lecteurs, dans ce vaste magasin d'anecdotes, de singularités, d'observations qu'est l'Histoire Naturelle. Il serait long d'énumérer tout ce que son œuvre doit à Pline. Il n'y a peut-être pas vingt chapitres dans son roman qui ne comportent aucun emprunt à l'Histoire Naturelle. On aura une idée de l'importance de cette contribution de Pline, si l'on considère que, dans les listes de singularités où Rabelais lait parade de son érudition, les huit dixièmes des cas cités viennent directement ou indirectement de Pline.

Ainsi dans Gargantua, 10, m. l. 1, p. 43, il cite les noms de neuf personnes qui moururent de joie. Quatre de ces noms : Chilon, Sophocle, Denys, M. Juventius Talva sont cités dans l'Histoire naturelle, vu, 32 et 53.

Au Tiers Livre, nous avons vu que presque toute l'érudition botanique qu'étale Rabelais, à propos de l'Eloge de Pantagruélion, est empruntée à Pline.

Au Ouiirt Livre, 62, M. L. n, p. 488-491, à propos des inventions de Gaster, Rabelais cite neuf «cas», non moins singuliers que les effets de l'aimant, arrêtant les plombs et « dragées » de fer, lancés par un « taulconneau de bronze. » — Sur ces neuf cas, Pline lui en fournit huit : l'Ethiopis, H. N., xxvii, 4, et XXVI, 4; l'Echineis, H.N., ix, 23, et xxxii, i; l'herbe qui arrache les coins de fer enfoncés dans les arbres, H. N., x, 18, et xxii, 2; le dictame, H. N., viii, 27, et xxv, 8 ; le « flair issant des Lauriers, Figuiers et Veaulx marins» par lequel «est la Fouldre détournée», H. N.,ii,55 ; les « figuiers sauvaiges, dicts Caprifices » apprivoisant les « Taureaux furieux etforcenez », H. N., xxiii, 7 ; les propriétés du suzeau, H. X., x\i, 37 ; les efl"ets du chant du coq sur le lion, H. N., X, 21.

7. Cf. Choul.un. Op. cil. (P,u-ls, 1)42. Lvon, 1346 it ijii).

228 l'humanisme

Ilabclais a si souvent lu et étudié VHistoire Naturelle qui\ se fie à sa mémoire pour rc-nvoyer au texte de Pline. Ainsi au chap. \ m de Gargaiiliiii, M. L. i, p. 32, à propos de certaine vertu « confortativc » de Témeraude, il renvoie « à Orplieus libro de lapidibus et Pline libro ultimo. » Or, il confond ici Orpheus et Pline : ce dernier ne dit rien de cette vertu singulière de l'émeraude '.

Plus sûrement que cette référence inexacte, l'abondance des réminiscences de Pline, dans son roman, atteste combien il avait pratiqué Yllhloire Nainrellc. 11 en a retenu non seulement des faits d'ordre scientifique ou des particularités curieuses, mais une foule de sentences, de remarques, de considérations morales et philosophiques.

Gorgantiia, 16, M. L. i, p. 62. « Comme assez sçavez que Africquc aporte toujours quelque chose de nouveau. >■ H. N. viii, 16. « Unde etiam vulgare gra;cia; dictum : semper aliquid novi Al'ricam atlerre. »

Giirg., 20, M. L. I, p. 76. « Ce que faisans, ont donné lieu et vérifié le dict de Chilon Lacédémonicn, consacré en Delphes, disant misère estre compaigiie de procès et gens plavdoiens misérables. « H. K. vu, 32. « Rursus mortales oraculorum societatem dedere Chiloni Lacedxmonio, tria pnvcepta cjus Delphis consecrando aureis litteris, qu.v sunt haec : Nosse se quemque, et nihil nimiuni cupere, coniitemque itris alieni atque litis esse miseriam. «

Tiers Livre, 8, .M. L. n, p. 45. La comparaison que Panurgc établit entre le dénùnient de l'homme à sa naissance et la constitution plus viable des végétaux est inspirée par les considérations de l'homme, qui ouvrent le VII' livre de V Histoire Niiliirelle.

Rabelais modifie les termes et le sens de la comparaison : au lieu de comparer l'homme aux animaux et aux végétaux, comme le l'ait Pline, il borne sa comparaison aux seuls végétaux : et cette différence qu'il constate entre la constitution de l'homme et celle des végétaux, il l'interprète comme une preuve non de la faiblesse, mais de l'excellence de l'homme : s'il est né désarmé, c'est qu'il était destiné à jouir pacifiquement de la création. Il a été contraint parles rigueurs de l'âge de fer à maintenir, par la force, sa royauté sur la nature.

Tiers Livre, 48, .M. L, II, p. 225. Une des plus belles expressions du discours de Gargantua contre les « taulpetiers pastophores » nous semble être une réminiscence de Pline. Celui-ci au chap. LXUI du livre II deVHisloire XiUiirelle. expose comment la Terre est vraiment digne du nom de mère, elle qui nous reçoit à notre naissance, nous nourrit, nous sert d'appui et de soutien. F.lle se montre surtout maternelle, lorsqu'à notre mort, tout le reste de la nature nous repoussant, elle nous embrasse et nous reçoit dans son sein. « Natos alit... iwvissime ccwplexii greiiiîo jaiii a reliqua natura abdicatos, tiim maxime ut m^iter

I. Garg. 6. .\i. L. I, p. 28, la référence qui termine le chapitre est exacte. « Lisez le septiesme [livre] de sa naturelle histoire cap. iij et ne m'en tabustez plus l'entendement. »

ojvn'nis. » N'est-ce pas là l'idcc et l'expression de Gargantua : « le doux, le désiré, /(• dcniii-r einl'iiissfiiwtU de l\i})nc el i;i\imlc iiùic la Terre, lequel nous nommons sépulture » ?

Tiera LiiTe, 4y-)2. Nous avons vu que l'éloge de Pantagruélion est imité de l'éloge du lin qui ouvre le XIX>: livre deVHistoire Katiirelle.

Quart Livre, 57, m.l. Il, p. 471. Une partie de l'apologie de Messer Gaster : « Pour le servir tout est empesché, tout le monde labeure, etc.. » pourcoit bien être une réminiscence de Pline, H. N. xxvi, 8. a Plurimum tamen negotii alvus exhihet, cujus causa major pars mortalium vivit... Hujus gratia pritcipue avaritia expetitur : huic luxuria conditur : huic navigatur ad Phasin : huic prol'iinda vada exquirantur. »

ÛKtirl Livre, 58, M. L. 11, p. 474. « Vous dicte/, et est escript par plusieurs saiges et antiques philosophes que l'industrie de nature appert merveilleusement en l'esbatement qu'elle semble avoir prins formant les coquilles de mer. » C'est une réminiscence de Pline, ix, 33... « Concharuni gênera, in quibus iiiiH^na luilenlis nature' varietas. » Pline décrit la diversité des coquillages : « tôt coloruni differentis, tôt figur*, planis, concavis, longis, lunatis, in orbem circumactis, dimidio orbe csesis, in dorsum elatis, la;vibus, rugatis, denti;ulatis, etc.. » Rabelais, qui cite de mémoire, n'essave pas de rendre le détail de cette description : « tant y veoid on de variété, tant de figures, tant de couleurs, tant de traictz et formes non imitables par art. »

En somme, Rabelais ne dédaignait pas les remarques, réflexions et considcrations morales que Pline a mêlées à son Hisloirc NatnrcUc. Il ne les acceptait pas toujours : il était trop loin du pessimisme de Pline pour prendre à son compte les réflexions attristées qu'inspirent au naturaliste latin le spectacle de la faiblesse de l'homme à sa naissance ou l'extrême raflînement de la civilisation. Mais il les a méditées et il s'en est souvenu : son roman doit à Pline naturaliste une foule de singularités et de cas étranges, et à Pline moraliste des sentences, des considérations, qui ont pris souvent une forme oratoire, qui sont devenues l'Eloge du Chanvre ou celui de Messer Gaster.

Phttayqiic.

« Et voluntiers me délecte à lire les Moraulx de Plutarche », écrit Gargantua à son fils, étudiant à Paris '. On a pu interpréter cette déclaration de Gargantua, comme une confidence de Rabelais. A en juger par le nombre et l'importance des contributions de

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