‹ L'œuvre de Rabelais; sources, invention et compositionChapitre 142 sur 216 · Panta^nuel, 8, M. L. i, p · texte numérisé non relu

Panta^nuel, 8, M. L. i, p

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dotes ou paroles mémorables. Strabon, Athénée, Pausanias lui ont livré un contingent considérable de singularités et d'anecdotes. — En somme, parmi les ouvrages historiques, il utilise7 surtout les Biographies et les Recueils d'anecdotes. L'histoire proprement dite, les grands événements, la politique des rois et des grands, la fortune des peuples lui sont rarement sujets de/ réflexions ou déconsidérations. Une seule lois peut-être, pour illustrer une idée générale, il prend un exemple dans l'histoire : l'erreur que commit Charlemagne, en transportant les Saxons hors de leur territoire, lui sert d'argument en faveur delà politique pacificatrice des souverains '. Presque toujours, ce qu'il extrait des historiens, c'est une curiosité anecdotique, une sentence, un détail curieux sur les mœurs des anciens, une particularité de la vie privée d'un grand homme. L'histoire est pour lui ce qu'elle était pour un Athénée, un Aulu-Gelle, un \'alcre- Maxime ou un Macrohe : un vaste répertoire de singularités.

La part principale dans la contribution de l'antiquité à son ' œuvre revient d'une part, à ces grammairiens et à leurs imita- V teurs de la Renaissance, les Ca-lius Rhodiginus et les Ravisius 1 Textor, et d'autre part à Pline, à Lucien, à Platon et surtout à Plutarque : c'est-à-dire, à des érudits, à des moralistes et à des philosophes, ^'oilà le caractère principal de l'humanisme de Rabelais : dans la littérature antique, ses auteurs de prédilection sont des philosophes, des moralistes et des érudits. Aux poètes épiques, l3'riques, tragiques, comiques, aux écrivains qui se distinguent par la valeur esthétique de leurs créations, il préfère un naturaliste, Pline, qui fournit un aliment à sa curiosité de sciences physiques et naturelles et l'invite à philosopher sur l'homme et la nature, — des moralistes et philosophes, Platon, Lucien, Plutarque, qui arrêtent sa réflexion sur des questions sociales, politiques et morales, — des érudits dont les collections d'anecdotes, de traits de mœurs, de singularités permettent à son imagination de se représenter le détail précis et concret de la vie antique.

I. Tiers Livre, I. On peut v joindre un petit « essai », Jans la première manière de Montaigne : « Comment certains accueils en armes ont souvent « porté mortel préjudice soubs couleur de churesse et amitié. » Oiiiirt Livre, 36, M. L. II, p. 397-398, qui lui fournit l'occasion de commenter l'histoire de Charles VI et des Maillotins.

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l' Inihiciirc dvs philosophes cl des iiioralLUes.

Il semble, à première vue, que ces deux catégories d'écrivains : philosophes et moralistes d'une part, érudits de l'autre, aient dû exercer sur l'œuvre de Rabelais une influence bien différente. Les premiers lui proposaient des idées générales à examiner, une méthode mèiiic pour l'étude des questions sociales et morales, I parfois, chez Lucien, par exemple, des modèles pour ses fictions I satiriques. Les compilations des grammairiens ne lui offraient, au I contraire, que des commentaires sur certaines particularités de la vie antique, des sentences, des anecdotes, des cas singuliers. En fait, nous allons voir que l'influence des moralistes et des philosophes ne diffère pas beaucoup de celle des érudits : si le vieux Gargantua confond dans une commune admiration Athénée et Platon, Pausanias et Plutarque, c'est que Rabelais goûte, aies lire, les mêmes jouissances d'esprit et en tire pour son roman le même profit.

Quelles sont, en effet, les idées générales qu'il doit à la lecture ' des philosophes et des moralistes ? — Il cite Platon et sa RepiihJiqiic à propos des devoirs des rois et de la politique pacifiste, qui convient aux souverains de la Renaissance. Mais, nous l'avons dit, il ne tient pas ces idées de la lecture de Platon. Il les doit à Erasme, qui les avait exposées dans la Qnerehi pacis et dans Vhisliliilio priiicipis chrisliani, qui les avait répandues et recommandées dans tous les cercles lettrés, par l'autorité de son nom. Rabelais n'a point à recourir à la Réptihliijiit', pour être capable de les exposer. Il est probable, seulement, que la rédaction des chapitres du Gargantua où il les a exprimées, lui a été une occasion de lire ou de relire le Y" livre de la République. Si l'on remarque que l'addition de la référence !ih. V de rep. au chapitre 48 du Gargantua ' est postérieure à la premièi'e édition de ce livre, on peut même se demander si cette lecture .du passage de Platon n'est pas, elle aussi, postérieure à la première édition du Gargantua. Le rôle de la lecture du moraliste ancien aurait donc été uniquement de confirmer ou de préciser dans l'esprit de Rabelais une idée,

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qui était commune à la plupart des Humanistes de son temps.

C'est ce qui ressort de l'examen du chap. i" du Tiers Livre. Rabelais y reprend les idées sur la politique des souverains, exposées incidemment au chap 38 du Gargantua. Mais ces idées sont illustrées à l'aide d'exemples et de sentences, extraits d'un traité de Plutarque qu"il vient d'étudier : le De Iside et Osiride. Le surnom d'Evergète donné à Osiris, en reconnaissance de ses conquêtes pacifiques, l'opinion d'Hésiode surie rôle des « bons D.emons >>, l'exemple d'Hercule, sont de nouveaux arguments tirés de cette lecture récente, pour corroborer une idée générale que Rabelais ne devait ni à la lecture de Plutarque, ni à celle de Platon.

Lucien ne pouvait guère lui fournir d'idées générales. Il avait attaqué les travers de ses contemporains : superstition, ignorance, etc. Ces mêmes travers de l'esprit humain avaient revêtu, à l'époque de Rabelais, des formes différentes et c'est sous ces formes particulières qu'ils sont dépeints et brocardés dans le roman de Rabelais. Lucien a donc exercé son influence sur l'art de Rabelais, plutôt que sur ses idées générales. Le « Lucianisme » est uh tour d'esprit, non une doctrine.

Pline, nous l'avons vu, intéressait Rabelais, non seulement comme naturaliste, mais encore comme moraliste. Montaigne, lui aussi, prisera très haut les considérations philosophiques de Pline. Or, il est manifeste que les idées générales de Pline n'ont exercé aucune influence sur Rabelais. A l'époque où il rédigeait son roman, sa philosophie, c'est-à-dire ses idées sur la vie, était arrêtée et Pline ne l'a pas modifiée. Les considérations de y Histoire Naturelle sur la faiblesse de l'homme, les protestations contre la civilisation, qui ne sait point assigner de bornes à ses raffinements, ne trouvent pas d'écho chez Rabelais : rien n'est plus opposé au pessimisme de Pline, que l'optimisme que trahit son œuvre entière. L'apologie du lin n'était pour Pline qu'une déclamation, dans laquelle il mettait en lumière les services méconnus de cette humble plante ; l'éloge du chanvre Pantagruélion est, en partie, un hvmne au progrès indéfini de l'industrie humaine.

De même la lecture de Plutarque n'a nullement modifié ses idées générales. Les Préceptes matrimoniaux auraient fait ranger Plutarque, dans la Querelle des femmes, parmi les défenseurs du

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sexefilniinin : Rabelais est résolument du parti adverse. Il emprunte à ce traité de Plutarque un précepte et une comparaison (celle de la femme avec la lune), mais il en fait des arguments en faveur de sa thèse, qui est précisément contraire à celle du moraliste ancien Çliers Livre, 32). — Ses idées sur les « emprunts et dettes » concordent avec celles du traité De Vilamla iisnra ; mais eussent-elles été différentes, qu'il aurait peut-être éi^'alemcnt tiré de cet opuscule de Plutarque, des sentences et des images en la\ eur de sa thèse.

Aussi peut-on dire que la lecture des moralistes et des philosophes anciens n'a enrichi son livre d'aucune idée générale qui ne lui fut déjà connue avant qu'il ne se mit à rédiger son roman. Pline, Lucien, Platon, Plutarque ont arrêté .son attention sur quelques idées générales qu'il devait au commerce des Hunianistes de son temps. Surtout, ils lui ont fourni des « faits et dits mémorables », des exemples et des sentences propres à illustrer l'exposiiion de ses idées. Dans l'invention de son roman, leur contribution se confond le plus souvent avec celle des érudits proprement dits, des collectionneurs de sentences, de bons mots, de cas singuliers. Comme eux, ils ont fourni à Rabelais des arguments et des exemples curieux pour la démonstration et l'illustration de lieux communs ou de paradoxes. Le développement de sa fiction principale, ou d'un épisode, l'amènc-t-il à envisager quelque cas de morale pratique : « Il faut s'aider soi-même, sans trop attendre de l'aide du ciel ' », « il ne faut point emprunter à usure- », il exploite un traité moral de Plutarque ou il utilise un recueil d'apophtegmes de la même manière. Les moralistes et philosophes lui fournissent, en somme, moins d'idées et de théories que de sentences et d'exemples ; leur contribution à son œuvre ne diftere point, pour une grande part, de l'érudition qu'il emprunte aux grammairiens anciens et modernes, aux recueils d'adages, de singularités, de « mots dorés » et d'apophtegmes.

L'Erudition proprement dite.

Lorsqu'on se rappelle en quelle catégorie d'ouvrages Rabelais classait lui-même son livre dans le Prologue de Pantagruel, —

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