C. supr. Act. Ravisius Textor
3. Gargiiiitihi, 10. — Le Blason des couleurs en armes, livrées et dn'ises. Livre Iris utile et subtil [mur s^avoiret congnoisire d'une et cijacune couleur la vertu et propriété. El la manière de blasonner et Jaiie livrées, devises et leur blason. L'auteur donne son nom dans le « Prologue de l'acteur « : <■ Je Sicille IiOrault de très puissant roy .\lphonse d'.\rranon... » Paris, s. d.
vinj;t ouvrat^cs sont allégués, dont seize avec mention de la rétérence pour réfuter un livret de colportage, de « bisouars et de porteballes ' » ! C'est ainsi encore, qu'au chapitre ni du même livre, quatorze auteurs témoignent en faveur de la légitimité de l'enfant « né de femme onze mois après la mort du mari ».
Il est évident que l'etî'et comique visé par Rabelais est précisément dans le contraste entre cette science, si copieuse et si précise, et le rôle dérisoire ou la fin ridicule que l'écrivain lui assigne. Il s'amuse lui-même de l'éblouissementque produit sur le lecteur cet étalage intempestif d'éiudition. Peut-être même obtient-il parfois un résultat sur lequel il n'avait pas compté. Dans le souvenir que nous gardons d'une lecture d'un chapitre ou d'un livre de son roman, ces références paraissent plus nombreuses qu'elles ne le sont en réalité, et cette illusion de la mémoire ajoute encore au prestige de cet étalage d'érudition. C'est que, le plus souvent, nous nous sommes hâtés de les parcourir, pour arriver au vif du récit ou aux grâces véritables de la causerie. Les références ont alors subi le sort de ces citations que les conférenciers inexpérimentés dépêchent d'une voix monotone et pressée : elle ont paru nombreuses et longues, parce qu'elles ont été lues avec trop de hâte.
I^^abelais a donc attendu de la plupart de ces références, soit un contraste comique avec l'insignifiance ou la futilité des idées qu'elles servent à accréditer, soit un effet de prestige, dont il lui arrive lui-même de s'amuser, en affectant de se désintéresser de cette science qu'il possède avec tant de précision '. Il reste à examiner la valeur de ces références. Sont-elles exactes ? et comme elles ne sont pas tirées de la mémoire, sont-elles des indices d'une préparation et d'une élaboration personnelles de cette érudition si copieuse ?
Toutes ces références ne sont pas exactes : ainsi, au chap. 8 du Gargantua, c'est à tort que Rabelais cite « Pline, litro ultimo », à propos de la vertu des émeraudes ; au Oiiart Livre, 12, il allègue, sur la flagellaiion, le rapport de Cl. Galien qui n'en parle pas; la
1. M. L. I, p. 36. « Bisouars » était, en pays Lvoiinais, un svnonvme de colporteurs. Cf. Dr Dorveaux, Kev. Et. Rat'., 1907, p. 84.
2. Cf. N. Prologue du Oiiitrl Livre. Rabelais énumére toutes les opinions émises par les auteurs anciens sur la nationalité d'Esope : " Maxime Planude affirme qu'il était Plirygian et Trojan ; Elian qu'il fut Tliracian ; .\gathias après Hérodote, qu'il estoit Samien >>, et il ajoute : « ce m'est tout un. n
sentence qu'il prête à Galien (X. Prologue ') « difficilement sera creu le médecin avoir soing de la santé d'autriu', qui de la sienne propre est néuli^ent », ne se trouve pas sous cette forme dans le ///'. ). De Sciiiildlc tiuitda, auquel il renvoie. On en conclura légitimement, ou qu'il cite de mémoire, ou qu'il cite d'après un intermédiaire, sans recourir au texte original.
Mais on ne conçoit guère comment Rabelais aurait pu demander à sa mémoire des listes de références, comme celle du cliap. 10 du Gargantua. D'autre part, il est aisé de constater que les références se rencontrent généralement dans les séries de citations, tandis qu'elles manquent lorsque Ilabelais cite une seule sentence, ou un seul cas singulier. N'est-ce pas un indice que la citation unique vient directement de la mémoire, tandis que l'énumération ou la série de citations a été préparée par des notes, ou transcrite de quelque ouvrage d'érudition ? Les erreurs dans les références accusent donc l'usage de recueils d'érudition, mal transcrits ou fautifs, et elles sont un premier document sur cette question de l'inveiuion de l'érudition que nous allons étudier.
L'hivciUioii de Feniililioii.
Au cours de notre enquête sur les sources de l'érudition antique de Rabelais, nous avons constaté maintes fois des coïncidences frappantes entre ses énumérations de cas singuliers et celles que nous trou\-ions dans les Recueils de Sabellicus, de Câlins Calcagninus, de I-"ulgose, de Cœlius Rhodiginus, de Ravisius Textor. Faute d'indices d'origine, nous avons parfois hésité à décider auquel de ces érudits il empruntait une matière qui leur était commune. Mais il n'y a pas de doute qu'il ait fait des emprunts à cette littérature d'érudition. Il ne s'agit que de déterminer comment il l'utilisait. Se contentait-il de transcrire un catalogue d'un seul Recueil ? Prenait-il la peine de compiler plusieurs Recueils ? à l'exemple de ces érudits, a-t-il lui-même dressé des catalogues de cas singuliers ou de dits notables? bref, dans la rédaction de son roman, en quoi consistait l'invention de l'érudition proprement dite?