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1. Cf. Mignc. l'ut i\)to<^ix cursus coniptdus, i. XIX. Il compte dix éditions de cette traduction jusqu'à 15.(8.
2. Voici le texte de Guillaume Bigot : «Meminis.se te velim ejusquod cum.ib aliis tum a Plutarcho autore gravissimo scrihitur Epithensem suum olim pr.eceptorem ipsi bona fide narrasse, cum in Italiam navigaret, propeque insulam nomine Paxon, aiicluva mnew fixissct, nocte jam incubante, aliisque eorumqui perniulti in navi ernnt, adhuc vigilantibiis et compotantibus aliis vero jam doiiiiictilihiis vocem sibi et vigilantibus auditam : qua ex ipsa iusula scmel atque iterum proclamatus sit : 'l'iianius; id fuit naucleri navis illius nomen ; qui ad acclamationem tertiam postquam respondisset, statim reddita illi vox hxc est : cum juxta Palodes fueris (a quo loco non longe di.stat Corcvra) denuntia quod Pan niagnus est mortuus, id quod Thamus illuc appulsus cum fecissct, nemo facile credat, quot et quam lanient.ibiles quxstus inibi terra et aère niox niox excitatos ipse cum reliquis secum navigantibus audierit, neque vero minus est
Rabelais a ajouté quelques incidentes pour rendre lanecdotc plus intelligible et plus claire. D'un mot il donne la direction suivie- par le vaisseau: naviguant lic Gnre en Italie. Il lîxe la situation des iles Echinades: lesquelles sont entre In Morée ei Tunis. Il ajoute au détail des occupations des passagers : aucuns voyagiers dorumus. Il précise les divers moments de l'épisode : estant là ahourdée.
En second lieu, après avoir dégagé et annoncé le caractère étrange du récit, il le renforce en insistant sur les détails pathétiques. Il ménage la progression de l'intérêt dramatique, il distingue chacune des péripéties. On en pourra juger par la traduction du fragment où Plutarque rapporte comment, à trois reprises, retentit la voix qui appelait Thamous :
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Fut .secondement ouïe ceste voix :
laquelle appellait Thamoun en cris horrifiques. Personne ne repondant, mais tous restaus en silence et trépidation, en tierce fois ceste voix fut ouïe plus terrible que davant. Dont advint que Thamous respondit : Je suis ic\, que me demande-tu 1 que veulx-tu que je face? Lors fut icelle voix plus hautement ouïe, lui disant et commandant, quand il serait en Palodes publier et dire que Pan le grand dieu estait mort. Cette parole entendue, disait Epitherses, tous les uauchiers et voyagiers s'estre ébahis et grandement effrayés.
L'effroi causé par cette clameur insolite, le trouble des passagers, les hésitations de Thamous sont des circonstances que Plutarque n'avait point détaillées, et que Rabelais au contraire s'est plu à développer. Elles ont pour effet de piquer notre curiosité et de suspendre notre attention, c'est-à-dire de renforcer l'im-
adniiranduni quod eodem pêne instanti rumor idem de Pane mortuo deque Thamo qui lioc ita (ut visum est) rescisset, Romam ad aures Tiborii perveuit, qui tamcn aniplius accito Thunio, voluit se certiorem fieri. » Chiiititinx pljitosoptiiir prxtiutiiiiH, pars iv*, p. 442. — J'indique, en italiques, deux détails communs aux récits de Bigot et de Rabelais, et étrangers à Plutarque.
La traduction de G. Trapezuntius donne les formes : Tliaimiiis, Ttiaumi, Ttkiiinium.
pression de mystère que Plutarque avait voulu produire par son récit. Kabclais n'a donc point visé à être un miroir fidèle du texte original ; il a cru le rendre plus exactement en se conformant à son
esprit, qu'en s'nstreignnnt à la traduire littéralement.
Dans ses traductions de Lucien, Rabelais a suivi naturellement les mêmes tendances à l'interprétation et à la paraphrase. Le prologue du Tien Livre nous le montrera par deux exemples : l'anecdote de Diogène au siège de Corinthe (.m. l. ii, p. 6-8) et celle de « Ptolémé » présentant aux Egyptiens un « chameau Bactrian » et un esclave bigarré (m. l. ii, p. 11-12).
La première est tirée de l'introduction au traité Sur lu manière d'e'erire l'Hisloire. Lucien \ explique pourquoi il s'est décidé à dire son opinion sur l'Histoire : puisque tous ses contemporains cultivent le genre historique, il ne resterapasseuloisifetmuet.il suivra l'exemple de Diogène à Corinthe, dont il raconte
brièvement l'anecdote. Pareillement, si Rabelais s'apprête à
donner au public un « galant tiercin de Sentences pantagruéliques », c'e.st qu'au milieu de l'actixité de ses compatriotes s'apprêtant à guerroyer, il ne veut pas rester « cessateur et inutile. » Il imitera Diogène à Corinthe.
Ainsi, dans les deux ouvrages, cette anecdote est amenée à la même place, par le même raisonnement, pour jouer le même rôle. Rabelais l'a-t-il traduite directement de Lucien ? Il en connais.sait certainement au moins une traduction latine : celle de Guillaume Budé, qui, dans la Dédicace de ses Auiiolaticiies iii Paiidectas au chancelier Jean de Ganay, présentait modestement cet ouvrage comme le truit d'une émulation inspirée par l'activité de ses contemporains : « Hoc in loco cum ha:rerem, subiit illud de Diogène memorix' proditum a gr;vcis auctoribus... » ; et il rapportait l'anecdote de Lucien, en suivant fidèlement le texte grec. Rabelais s'est souvenu peut-être de cette traduction de Budé ; il y a dans la réponse de Diogène (.m. l. 11, p. 8) un mot qui rappelle le texte latin : « pour... n'estreveu seul (r«.Jrt/c/(r et ocieux » correspond exactement à « ne... cessator e.sse videar '. » — En tout cas, il ne s'est guère soucié de suivre exactement ni le texte grec, ni le texte latin qui en était la traduction p.'ile, mais fidèle.
1. le.xtc grec : .. û- \>A, jj.ovo; ip-'îTvôoxoiT.v sv totoOto'.; Èpya^oaÉvoi;. •
L'anecdote lui otlniit Jeux thèmes propices à ces développements par énumération de circonstances, qui lui étaient chers. Il s'agissait de peindre d'abord l'activité des Corinthiens, mettant leur ville en état de défense. Lucien n'avait qu'esquisse ce tableau: « ol Ko;//'i'.o'. -y.-j-iz îTasàTTfr/TO. zxl iv î3''w r^av • 6 'jlÈv. o-Aa i—>.y/.îJyXi.>y/ , ô
Oî XiOoj; — aoa3io;ov, ô ok 6— o'.xooou.(Jjv toj 7tLyyj;. ô ok s— a/.ç'.v •j—'yTT/.pirtijv. ô o£ aAAo; àAAo t'. tojv yoY.ïiu.o)/ ^roj^^tôv. » Rabelais nous décrit toutes les formes de l'activité d'une place forte qui s'apprête à soutenir un siège. « Les uns des champs es forteresses retiroient meubles, bestail, grains, vins, fruits, victuailles et munitions nécessaires. Les autres remparoient murailles, dressoient bastions, etc. » Le tableau occupe une grande page. Tous les termes techniques de la « fortification », tous les noms des armes et des armures ont pris place dans cette longue énumération, qui laisse l'impression du pullulement d'une multitude afîiiirée.
Lucien, de même, n'avait qu'une phrase pour dépeindre l'agitation de Diogène autour de son tonneau : « o'.al^(i)Ti'j.£vo; to t;'.- Sojv'.ov, T—O'jor. u^Xa y.y.'. ajTOc sxJA'.s TjV ~<.Hv/, ïv w t-'j^r i ■xwv^ o'.xdJv, avio xal xaTio toj Kpavî'lo'j. » — L'imagination de Rabelais développe chacun de ses détails : Diogène ne se contente pas de « ceindre son palle en escharpe », il « recourse ses manches jusques es couldes, se trousse en cueilleur de pommes, baille à un sien compagnon vieux sa besasse, ses livres et opistographes. » — Puis après nous l'avoir montré abordant allègrement sa tache, Rabelais décrit les multiples manières dont le philosophe « tourmentait » son tonneau, dans une phrase unique, haletante de accumulation de ces mots, qui tous expriment une idée d'activité ou d'agitation : « le tournoit, viroit, brouilloit, barbouilloit, hersoit, versoit, renversoit, etc. »
Ainsi l'imagination de Rabelais intervient pour développer par une énumération de circonstances pittoresques certaines parties de l'anecdote, à laquelle elle donne une vie qui manque aux modèles grec et latin, à Lucien et à Budé. Dans le développement de ces thèmes, Rabelais met indifféremment en œuvre tous les matériaux que lui fournit sa mémoire. Il ne se soucie pas de choisir, il prend tout, à pleines mains. Il connaissait suffisamment l'antiquité pour pouvoir distinguer, entre toutes les opérations de la défense d'une ville forte, celles qui convenaient au décor et au costume antiques.
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l'oLirtaiu il nous montre les Corinthiens « asserant mâchicoulis, renouant herses sarrazinesques »; et il leur prête toutes les armes et armures en usage au xvi"' siècle. Il fait appel à tous les souvenirs lie son expérience ou de ses lectures. Comme « excité d'esprit martial, » il semble qu'il ne vise qu'à nous communiquer cette sensation d'activité guerrière qui s'accroît et se multiplie par cette accumulation prodigieuse de détails techniques et de circonstances pittoresques.
L'anecdote du chameau de Bactriane et de l'esclave bigarré est également tirée de Lucien et elle joue le même rôle dialectique dans le prologue du Tiers /.nvr que dans l'introduction du Traité Ilpô; Tov îl-ov:-/. lloo|xy','j:'jç £'. :v Xoyoï.;. llabelais comme Lucien se demande si tous ses efforts pour plaire aux lecteurs ne seront pas déçus, si même il ne lui arrivera pas « d'offenser » au lieu « d'esbaudir ». Ht il raconte à ce propos le mécompte de Ptolémée, qui ne réussit qu'à effrayer et dégoûter les Eg^'ptiens, au lieu de les charmer, par l'exhibition d'un chameau noir et d'un esclave bigarré.
Là encore, nous ne pouvons décider si Rabelais a puisé son anecdote dans Lucien ou dans une version latine du'xvi' siècle. Nous en avons découvert une dans un recueil que Rabelais avait beaucoup pratiqué : les Auliqna: Icctioncs de Ca'Iiiis Rlkiciiginiis. Toute l'anecdote y est traduite pour expliquer le proverbe Camelus Bactriana. Oiiaiii habeat ratioiicm Adagio, Camelus Bactriaiia.
Le récit chez Rabelais est traduit librement '. Il s'est altéré sous l'influence de trois préoccupations que nous sentons toujours présentes à l'esprit de Rabelais, pendant qu'il conte cette anecdote. Tout d'abord, il songe au rôle dialectique qu'elle doit avoir dans ce prologue. Ses propres craintes et ses appréhensions, jus-
I. Voici le texte de Lucien : « IkoXE.aiïrj; yoûv ô .Vàyo^ vJo -/iwj é; 'X'.yj-i'j-/ ayuv, xâ;jLT,Xov xs Jiay.Tp'.av-f,v '7ra;j.[X£Xa'.vav X3ti ôt/pwjjLûv xvOfxu^ov, wç to ij,£v T, |jl'!t:o txov aÙTOÛ àxoi^Sw^ |iiXav slva:, too' STSpov È; -jzspfîoX'f.v A£'jy.ôv, £t' Tst,; oè a£;jL£p'.7jjL£vov. £; T^j fJiaTpov ^•j'z-xyuyùiw xoù; ^\'.fj'Z'Z'.o\i^ £-£0£:y.v'jTO aÙTot; iÀAa T£ T.o')\\i fj£Î;jiaTi xïl t6 ■:£>,£utïïûv xi: tiCti, tt,v xâu.T,Aov ax'. tov -f.ii'.Xî'jxov
ivOpOJ-CJV xai W£TO £X-À/;;£'.V TÛ 0£i]J.2T'.- 01 Ô£ r.prji \l.i'l TT,V xijiT,).OV £SoflT,' OT,!rav
xiî oXiyou OEÏv lo'jyov àv2'JopdvT£;. xi'T&i /pujw "ïia £xsx'JT;rr.TO xï; iXvjpy'.',: ZTziztpono xii ô /ïXwrJî -iy XiOoxoWa.to;... — tlfôî 'jé t6v âvOpwzov oi |i£v — oXÀol jyiXwv, ol G£ Ttvs; (ûî £7:: Ts'pa-: £[j:-j7iTT0VT0. wïT£ 6 ri-o).£}jLaîo; ff'jv£;; ot; o'jx EÙOGxij-tst iir'auTOÏ;, oioi 6au|j:âÇ£Ta'. Otô twv 'Alyu-Ttwv r, xxivtÎTr,^, iWi r.yj
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iœfjaiv£v i|j.£Àou(i£Vï|, tov ïvOpwTOv Ô£... 6étt:i5'. tw lûVr.-f, £Owp/,TaTo... » IIp'j; x'/v
sTzOVTa, IlpOtXT/JS'j; £Î £V Xùvoiî. ^(.
tifices par l'exemple de cette exhibition malencontreuse du chameau de Ptolémée, il ne les exprime qu'après avoir narré ce rccit; mais, à vrai dire, au moment où il commence à le conter, nous ne savons pas pourquoi il l'introduit dans sa causerie. « Me souvient tonicsfois avoir leu, » etc. Ce « toutcsfois » est le seul mot qui indique le rôle que va jouer l'anecdote dans l'argumentation. Il est donc naturel que Rabelais tende à rattacher à son raisonnement cette anecdote. De là ce souci d'interpréter et d'expliquer les sentiments de Ptolomée pour montrer combien sa situation ressemblait à la sienne. « Il espéroit par offre de ses nouveautés, l'amour du peuple envers soi augmenter. » « Somme, l'espérance qu'il avait de complaire à ses Egj-ptiens, et, par ce moyen, extendre l'affection qu'ils lui portoient naturellement, luy découlla des mains. » Nous devinons dès lors le rapport du récit aux propos du prologue : Rabelais est conduit par cet exemple « à varier entre espoir et crainte. »
En second lieu, il ajoute au texte original pour être plus clair. Il a des incidentes qui précisent les circonstances du récit original ; les unes naissent d'elles-mêmes de celui-ci ; on conjecture naturellement que chameau et esclave faisaient partie « des despouilles et butins des conquestes » de Ptolémée : Rabelais le dit expressément. Plus loin, il explique le mode de bigarrure de l'esclave par une comparaison qu'il tire de ses souvenirs : « (non en compartiment de latitude par le diaphragme, comme fut celle femme sacrée à Venus Indicque, etc.) ». Il insiste sur la nouveauté du spectacle : « (choses non encore vues en Eg}-pte) ».
Enfin à ce besoin de clarté, se joint une tendance à rendre la narration plus dramatique qui se manifeste, par exemple, par ce « Qu'en advint-il ? » formule dont Rabelais se sert communément dans la narration, pour appeler l'attention sur une péripétie.
Les caractères, que nous reiuarquons dans ces traductions d'auteurs grecs, se retrouvent dans un fragment traduit d'un auteur latin de la Renaissance. Au Quart Livre, xxxii, l'anatomie de Quaresme Prenant rappelle à Pantagruel la « forme et contenance de Amodunt et Discordant, » qu'il a lue « parmi les apologues antiques. » En réalité, l'apologue de Physis et Antiphysie est de l'invention de '"-H^it^ '"nlrn^ninu''i qui l'^^-p-^P sous le titre
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de : Àpoh\^iis ciii liliiliis gigaittes ', et qui en fait un apologue mornl. Rabelais n'en retient que la description des monstres, prœler natiiram genita, dont il fait les symboles de tous les individus et de toutes les sectes qui contrarient la nature : Cagots et Papelars, « Dénioiiiacles Calvins et enragés Putiierbes ». Il suit son modèle latin d'assez prés; il intervient néanmoins, à son ordinaire, pour expliquer, ou pour compléter la description. Calcagninus dans 1" « anatomie » de ses monstres, disait à propos des dents : « Priora dentibus satis munita existimabat [Antiphysia], qui facile absque maiiuum ministerio sibi mordicus possint cibum arripere ». Rabelais développe le mot muiiita : « le devant était competentement muny par les dents, desquelles la personne peut non seulement user en maschant, sans l'aide des mains : mais aussy so\ défendre eoulre les choses nuisantes. >> La même tendance à expliquer et à interpréter se marque dans les réduplications de substantifs et d'adjectifs, que nous indiquons en italiques, dans les phrases suivantes:
comme de soy-mêmes est gmii- [natura] ut est per se fcrax.
dément féconde et fertile..
l^tète spheriqne et ronde entiè- capite circumrotato.;.
rement...
C'estoit la forme compétente et eonini incessnni halere qnid di-
perfaicte allure retirante à vinis...
quelque portion de divinité...
par le témoignage et astipiilation fera m ni lestinionio...
des bêtes brutes...
Cestuy tant beauc/ honorahlecn- tani pnhbrnni fa'tnni...
fantement...
Rabelais ajoute ensuite, de son propre cru, tout ce qui souligne le caractère comique de l'apologue. « Si formam indicaro, avait dit Calcagninus, excitabo risum legentibus. » Et il avait donné les traits essentiels de cette description. Rabelais les reprend un à un, mais en accusant ce qu'ils ont de plaisant, par une comparaison triviale ou une facétie populaire.
I . Le sous-titre en indique le caractère moralisateur : Arguim-nliDii, l'ilia pnrtcr natiirani genita, boiiitate primipiim i:\piigiiari, virliitesqiie allici.
Auribus proniiiuilis devient : les orc'iWes (;riindcs roiiiiiic oreilles
d'ânes.
rotundis pedibus : les pieds ronds coiuiiic f^elole.
c.ipitecircumrotato incedebant : et cheminaient sur leurs têtes,
continuellement faisant la roue, cul sus tête.
Ainsi le procédé de traduction de Rabelais est identique, que le modèle soit Plutarque, Lucien ou Calcagninus ; il consiste, d'abord et avant tout, à expliquer le texte original par des additions parenthétiques et ensuite à en rendre plus frappant le caractère essentiel par des interprétations, qui modifient le style de l'original, ici brisant et coupant les phrases pour suspendre le sens et le rendre plus pathétique, là achevant des comparaisons à peine indiquées et développant ce qui n'était qu'ébauché.
Ces libertés n'étaient point pour déplaire à ses contemporains et Du Bellay, dans la Défense et Illustration de la laui^ue française, au chapitre de la rra(/»r//oH, désignera comme un modèle, « celui qui a si bien feint le nez de Lucien «, c'est-à-dire Rabelais luimême. Mais il faut reconnaître que cette imitation de Lucien, et des autres auteurs anciens, est une paraphrase, non une traduction. Rabelais leur emprunte des idées, des thèmes descriptifs, narratifs, satiriques, c'est-à-dire la matière même de ses développe-, ments. Le cadre et la forme qu'avaient ces idées dans l'écrivain original éclatent sous la poussée de l'imagination ou de la verve oratoire de Rabelais. Une anecdote, comme celle de Cicéron au camp de Pompée, qui tient quelques lignes dans Plutarque, devient une scène comique où les personnages agissent et parlent selon leur caractère et leur situation". Le voyage imaginaire d'Alcofribas dans la bouche de Pantagruel -, inspiré de l'Histoire Vraie de Lucien, s'enrichit d'un dialogue d'une saveur rustique, qui est proprement la création de Rabelais. La valeur artistique de ces épisodes traduits du grec ou du latin est donc le mérite, non de l'original, mais du traducteur. Dans ces fragments, que Rabelais composait sans doute les yeux fixés sur un texte latin ou grec, il n'a pas essayé de rendre les qualités du style ou de l'art de ses modèles.