‹ L'œuvre de Rabelais; sources, invention et compositionChapitre 166 sur 216 · Tiers Livre · texte numérisé non relu

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l'esprit populaire 305

Dans l'invention première, comme dans l'enrichissement du texte d'édition en édition, éléments savants et éléments populaires se confondent et s'entretiennent. Telle critique de la méthode d'Accurse et de Bartole ', qui pourrait s'autoriser de Budé ou d'Alciat, aboutit à une bouffonnerie ; les pages les plus judicieuses du Gargantua, celles qui exposent le programme de l'éducation nouvelle, sont égayées de plaisanteries -. Ce n'est pas que Rabelais ait introduit ces éléments populaires dans son roman, pour qu'ils tassent contre-poids aux éléments savants : une telle harmonie dans la composition lui est étrangère. Mais bouffonneries, farces, facéties et calembours se développent dans son œuvre parce que spontanément ils naissent et se pressent dans son esprit.

C'est ce goût pour le comique populaire qui a dicté à Rabelais le choix du genre littéraire qu'il a cultivé. La légende des géants l'a attiré parce qu'elle lui paraissait féconde en développements plaisants. Dans le prologue du Pantagruel et dans celui de Gargantua, il annonce que ces livres possèdent les mêmes « propriétés occultes » que Fesscpinthc, La dignité des braguettes, les Pois au lard cuni eoiiiuwiito, ouvrages imaginaires, dont les titres ont une saveur de comique populaire. Le roman de Rabelais est, lui aussi, un « refuge de réconfort » et un remède à la mélancolie : son objet est d'amuser. L'auteur y admet donc tout ce qui peut provoquer le rire. Aucune forme de l'esprit comique ne lui paraît indigne d'y figurer. Il n'a nul dédain pour les espèces de plaisanteries les plus vulgaires et il a conscience de rester fidèle aux origines de son œuvre, en l'égayant d'ornements propres aux seules productions populaires. Aussi trouve-t-on dans son roman des jeux d'esprit qui n'ont jamais eu accès dans la littérature proprement dite et qui appartiennent à la tradition orale du peuple. Ce sont ceux qui constituent le fonds éternel et inépuisable des facéties d'almanachs forains, des « attrapes » rustiques, des farces, des « scies » et des « charges » .

1, PaiUiii;niet, 10.

2. Gargantua, 2^, HL L. I, p. 86. « Puis iiUoit es litux secrets faire excrétion des digestions naturelles. Là son précepteur repétait ce que avait été leu... » Chap. 24. M. L. I, p. 9j, un trait à l'adresse des bateleurs de « Chaunvs en Picardie... de nature grands jaseurs et beaulx bailleurs de baillivemes en matière de cinges verds. »

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Il n'est pns toujours facile de reconnaître ces divers genres d'effets comiques et il est délicat de désigner leurs équivalents dans les productions populaires de nos jours. Quelques-uns se présentent sous des formes tombées en désuétude, connne les coqà-l'àne et les énigmes. Pour en sentir le sel et en apprécier la valeur, il est nécessaire de les rapprocher d'autres spécimens des mêmes genres, empruntés à la littérature du XV ou du xvi'-' siècle. Il en est iieureusement d'autres qui ont des caractères artistiques plus évidents, connne les nouvelles. Mais calembours et nouvelles, farces et « scies » doivent être également examinés, comme des monuments du génie de Rabelais dans l'invention et la composition.

Sans tenter d'établir une hiérarcliie entre toutes ces formes de l'esprit populaire, nous adopterons pour la commodité de l'exposition la division suivie et autorisée par un ouvrage consacré à l'étude du <i rire » ; nous étudierons d'abord le comique de mots, « celui que le langage crée », puis le comique de situation, « celui que le langage exprime '. »

1° Le coiniqui' de mois.

A. Jeux d'esprit sur (es mois.

Les jeux de mots abondent dans Rabelais. Le conteur les prodigue au cours de sa causerie. Ils égaient les propos de Frère Jean et ceux des Bien-Ivres. Ils fournissent d'arguments les discours de Panurge et de Bridoye. Ils figurent à des places d'honneur dans la narration de la Geste des Géants : l'origine du nom imposé à Gargantua et l'étymologic de celui de la Reauce sont des « à peu près » de l'invention de Rabelais -. La simple mention de ces deux jeux de mots nous dispense d'insister sur le caractère singulièrement naît de ces facéties ; elles représentent les jeux les plus faciles de l'esprit populaire sur la forme ou le sens d'un mot.

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