‹ L'œuvre de Rabelais; sources, invention et compositionChapitre 167 sur 216 · Bergson. I.f Kiiv, p · texte numérisé non relu

Bergson. I.f Kiiv, p

2. Giirsrcuiliid, 5, M. L. I, p. 29. « diiand il firasiuoit demandant à boyrc, à boyre, à bovrc, dont [Grandgoiisier] dist, quu grand tu as, siipplc lu gousicr. Ce que ouvans les assistans, dirent que vra\enient il debvoit avoir par ce le nom Gargantua... »

Chap. 16, .M. L. I, p. 64. Gargantua u dist à ces gens. Je trouve beau ce. Dont tut depuis appelé ce pays la Beauce. "

L ESPRIT Populaire 30/

Certes, ce n'est pas par leur valeur propre que ces jeux de mots 1 mériteraient de nous arrêter; mais leur nombre et leur variété * sont tels qu'on ne saurait les tenir pour des ornements postiches, ajoutés après coup pour l'amusement du lecteur. Ce sont des ténioins d'une habitude d'esprit trop constante et trop profonde, pour que nous n'en cherchions pas le principe dans quelqu'une des facultés essentielles de l'écrivain.

Pour surprendre le procédé ordinaire de Rabelais dans l'invention de ces jeu.x de mots, aucune partie de son œuvre ne nous parait plus intéressante à obsen-er que les prologues. En effet, les idées qu'il y expose sont simples et peu nombreuses. Le conteurj qui présente son livre, assume le rôle du bonisseur, qui doit d'abord attirer la foule autour de ses tréteaux, la retenir et conquérir son attention. Ilremplace par des facéties la gesticulation j comique et les pitreries.

Le début du prologue du Tiers Livre est un exemple typiqj.e de ce genre de caplatio beucvoienliœ. Rabelais n'en prend pas la matière dans l'objet même du « spectacle » affiché (avant de rien annoncer, ne faut-il pas obtenir le silence des auditeurs ?), mais il la tire de plaisanteries qui naissent les unes des autres et dont il n'arrête la série, qu'au moment où il se sent sur de l'attention de son « public. »

Il pose d'abord une question : « Vîtes vous onques Diogène le philosophe cvnic ' ? » A cette interrogation, qui n'est destinée qu'à mettre en relief le nom de ce personnage, et non à provoquer de réponses, le bonisseur répond par une c^mbredaine.

« Si vous l'avez vu, vous n'aviez perdu la veu^^T^'agitation ou l'inattention des auditeurs ne lui permettant pa^'^encore d'aborder la question principale qu'il veut exposer, il développe, dans une parenthèse, des séries de facéties. Elles lui sont suggérées par des associations de mots. Le mot de vue qu'il vient de prononcer amène la remarque : « C'est belle chose voirXa. clarté du... » Ici, il feint une distraction : la langue lui fourche et dans un lapsus, il donne au mot clarté des compléments, qu'il avait alors dans des locutions usuelles : clarté du vin et éais. Puis, il se reprend et achève sa phrase par le mot qu'il voulait donner comme complément à elarle : « C'est belle chose voir la clarté... du soleil. »

3o8 l'esprit populaire

Cette sentence est confirmé-e par l'exemple de l'aveugle-né, tiré de l'Evangile.

Mais le lapsus cIûiU' du vin amène un autre développement : « \'()us item n'estes jtunes. Qui est qualité compétente pour en vin, non en vain, lùns plus qui: pl.micijlcmenl philosopher et désormais estre du conseil bacciiique; pour en lapinant opiner des substances, couleur... du bcnoit et désiré piot. » Peu importe que le développement ne soit rattaché à l'idée précédente que par un lien très lâche : il fallait avant tout amuser le public par des jeux de mots ; et Rabelais a su entasser en quelques lignes des allitérations, des assonances, des à-peu-près, ornements ordinaires de ce genre de discours.

On retrouverait dans les autres prologues, les formes diverses de ce comique de mots qui tait la moitié de l'éloquence du bonisseur.

La plus commune consiste dans de feintes distractions de langage. Tantôt c'est une rime forgée dans un lapsus : « Buveurs... et vous gout/(7/r5... » (Prologue du Quart Livre.) Tantôt ce sont des associations de mots toutes faites, consacrées par des chansons ou des proverbes, que Rabelais défile jusqu'au bout, dès que le premier terme en est appelé par son propos. « Gens de bien, s'écrie-t-il au début du prologue du O/wr/ Z.;V/c, oùestes-vous?... Ha, ha... bien... Je vous voy. » Cependant, bien a entraîné une suite de mots auxquels il se trouvait joint dans quelque chanson, et R.ibelais écrit, sans se soucier de l'incohérence introduite par cette queue-de-mots dans son développement : « Bien... el beau s'en va quaresiue. Je vous voy '. » Il y a là un effet comique dont nous sentirons la valeur si nous en cherchons des équivalents dans la littérature comique contemporaine : ces queues de

I. Autix-s e'xcmplL-s du même procédé. Pantagruel, iîn du chapitre 1";^ : « Avev.-vous bien le tout entendu ? bcuvez donc un bon coup sans eau. Car si ne le croyez, non fais-jc, fil-cllc. »

Gargantua, Prologue, M. L. i, p. 6. « L'odeur du vin, o combien plus est /liant, riant, priant, plus céleste... que d'huille ? u Souvenir d'une chanson de .Marot {Cliiinscn III) :

La blanclie colombelle belle Souvent je vois priant criant ; M.iis dessoubs la cordelle d'elle .Me jecte un œil friant, riant.

Gaiganliui. ii,.\i. L. I, p. 46. «Ce petit paillard tousjours tastonoit ses goiu'ernantes icn tlcssns (tessoiib^, Ci'n dcvanl Jcniîrc, Ijanv b(un iqm-t. »

mots, CCS locutions ou dictions sont analogues aux « clichés » oratoires, qui se présentent infoilliblement à l'esprit et qui s'insèrent comme automatiquement dans les parodies de discours académiques ou politiques.

La faconde du bonisseur est faite aussi de dictons rythmés ou assonances, que Rabelais s'est plu à reproduire ou à imiter. On en trouverait dans le prologue de Panta i;nicl : « lequel j'ai servi à ^^ûges, dès ce que je fus hors de page », dans celui du Quart Livre ■ « courir les ehaiiips, rompre les haiics, grincer des dents ' », dans le A^om'eaii Prologue: « les mules au talon, le petit chancre au men/t)?;, la maie toux au pouhiion, le catarrhe au g3.vion, le gros furoncle au croupion -. »

De tels développements, tissus de calembours, de feintes distractions de langage, de séries de mots assonances ou appelés par l'allitération, s'accordent parfaitement avec la nature du prologue J d'un livre populaire. C'est la matière et le ton du boniment et il est naturel que Rabelais s'y attarde avant d'entrer en propos.

Il }' revient d'ailleurs fréquemment au cours de son récit. Les propos des Bien Yvres et la conversation de Frère Jean à table ' offrent d'autres exemples, et nombreux, de ce genre de développements. Bien plus, même dans les passages où les idées se pressent plus captivantes que les singularités du langage, Rabelais garde son attention toute prête aux eiîets comiques, qui résultent du rapprochement des syllabes ou des mots. On le trouve sans cesse docile à suivre les associations d'idées ou de mots, que lui suggère la physionomie ou l'étymologie des vocables. Il écrira, par exemple, au Tiers Livre, chap. ii, à propos des gaspillages de Panurge : « non proprement (il) dilapiila, comme vous pourriez dire, en fondations de monastères, érections de temples, bastinients de collieges et hospitaulx ou jettant son lard aux chiens ■*. » Pourquoi, sur quatre exemples de dilapidation, trois se rapportent-ils à des constructions et bâtiments, alors que Rabelais pouvait

Gargantua, 4, m. l. i, p. 20. « Tous bons beuveurs, bons compaignons et beaulx joueurs de quille là. »

Quart Livre, 16, M. L. 11, p. 329. « Je vous cite par dav.int rofficial à huvctainc Mirelariitaiue. »

Page 1