M. L. II, p
choisir Mcii tl'autrts toriius tlu la prodigalitc ? C'est qu'en écrivant le nun, il a songé à sa racine latine, lapis, pierre ; et qu'en vertu d'une étymologie fantaisiste, il s'est représenté les constructions comme les formes typiques, /);o/)rM de la dilapidation.
Ce sont là autant de symptômes d'une tendance singulière que nous révélerait également l'étude des parties les plus sérieuses et les plus « littéraires » de l'œuvre de Rabelais. Quel que soit l'intérêt df ridée qu'il expose ou des faits qu'il raconte, toujours une part de son attention se reporte sur la physionomie des mots euxmêmes. Il voit le mot, il l'entend, il le perçoit non seulement dans les rapports qu'il entretient avec le reste de la phrase, avec l'idée, mais en lui-même, dans .son aspect, son étymologie, sa sonorité, ses diverses nuances du sens, sa valeur métaphorique même usée et trivialcvC'est là un des principes de cette vie et de cette couleur qui caractérisent son stvle ; c'est également l'origine de ce comique de mots, si abondant dans toutes les parties de son roman. Rabelais abuse, pour notre passe-temps, d'une faculté supérieure, à laquelle il doit ses plus originales qualités d'écrivain. Préoccupé de nous faire rire, il s'amuse soit à déformer les mots, soit à feindre des distractions de langage, sources d'équivoques plus ou moins plaisantes, soit à altérer une expression métaphorique en lui restituant inopportunément sa valeur pittoresque, soit à insérer dans son discours des « clichés » populaires, dictons, bribes de chansons, rimes ou assonances. Si humble, si médiocre même que soit ce comique populaire de mots, il procède de ce don et de ce goût du verbe, qui sont un des caractères du génie artistique de Rabelais, v
C'est ainsi que la forme la plus élémentaire du comique purement verbal, la déformation du mot, est liée chez lui à un sentiment de la valeur pittoresque du langage, fitculté par où il s'égale nos plus grands poètes, à La Fontaine ou à \'ictor Hugo. — On sait combien il est heureux dans le choix des syllabes sourdes ou claires, qui s'accordent avec le caractère du fait ou de l'idée exposés, et combien il aime et recherche l'harmonie expressive. Il n'en dédaigne pas la forme la plus populaire : l'onomatopée. Les propos des Bien Yvres, les balbutiements du jeune Gargantua, les bredouillements de Panurge pendant la tempête abondent en onomatopées familières et pittoresques. Au chap. xiv du Quart Livre, Rabelais note exactement le « marmonnement d du records, dont
« la mandibule supérieure » est « démanchée ». « Le Records joinijnant les mains semhloit lui en requérir pardon, marmonnant de la langue, mon, mon, mon, vrelon, von, von : comme un marmot '. »
Dans ce même chapitre, nous le vovons s'amuser à déformer les mots, à les étirer, à les tordre, à les farcir de syllabes qui ne sont que de vagues onomatopées. « II lui avait déjà desiiuvniifislihuh' toute l'autre épaule... il en était devenu tout esperruquancluz... rirelu du talon... etc.-. » C'est le procédé, dont usaient les « jargonneurs », que Geoffroy Tory dénonçait dans la Préface de son Chainpfleiiry. « Je trouve... qu'il y a une autre manière d'hommes qui corrompt encore pirement notre langue. Ce sont innovateurs et forgeurs de mots nouveaux... Pensez qu'ils ont une grande gn^e quant ils disent après boire qu'ils ont le cerveau tout encornimatibulé et cnihiireUcoquc à\m tas de mirilitîcques et triquedondaines, d'un tas de gringuenaudes et guilleroches qui les tatrouillent incessamment. » Il se trouve même que plusieurs des mots que Tory rapporte comme exemples de ce genre de déformation de la langue ont été employés par Rabelais: embitrelicoqné entre en composition dans un des mots de ce chapitre xv du Quart Livre ' ; il se rencontre encore dans le Gargantua, 6, « ne oiihurcliicoijiic- jamais vos espritz de ces vaines pensées*»; dans le Pantagruel, 13 ', au Tiers Livre, la*^. Il était naturel que Rabelais,
1. M. L. n, p. 325. — .\iitrcs onomatopées : Quart Livre, 13, p. 517. Les Di.ibles etimyant la « poultre » de Frère Tappecoue : « Hho, hho, hho, hho, brrourrourrs, etc. » — Chap. 7, p. 292. Dindenaut appelant ses moutons : u Mais rr, rrr, rrrr, rrrrr. Ho Robin rr, etc. » — Chap. 56, p. 467. Les « vocables du hourt » parmi les paroles dégelées : « Hin, his, torche, lorgne, brededin, brededac, trr, frrr, etc. » — Chap. 18, 19, 20. Les bredouillements, balbutiements et tremblements de Panurge pendant la tempête : « Bou, bou... Otto, to to to ti, etc. »
2. Mêmes déformations et tiraillements de mots à la fin du chap. 18 du PiDitagrtiel : « Je le laisse à ces marauds sophistes, sorbillans, sorhonagres, sorbonigènes, sorboniformes, sorbonisecques, niborcisans, borsonisans, saniborsans. n .\ddition l'édition de Juste, 1 5 34.
3. .M. L. n, p. 525, ligne 2 et 3 : mordere... anihiireliireiOijiivliir intimpanemens.
5. .M. L. I, p. 281. 11 Emlniretucùcqm'es de guilverdons. » Dans le même chapitre (p. 280), nous rencontrons le mot griiiçuciiaiiJes : « est declairé innocent du cas privilégié des gringuenaudes. » Les gringuenaudes sont des ordures et Rabelais traite de griiigiieiiitudicrs, des commentateurs. Oiinrl Livre, Ane. Prologue. « Par l'opinion de deux gringuenaudiers. a M. L. m, p. 191.