Giiit;., II
2. E. Faguet. Sei-iiiiie n'iile, Riil'ci,iis. p. SS. 5. Gai!;., 12, M. L. I, p. ^9.
le nom. Plus les détails de la description sont abondants, plus la curiosité est piquée, — en même temps qu'elle est déroutée par leur diversité. L'énigme florissait au xvi" siècle dans la littérature des ulmanachs et prnnostications. — La Préiwslicalion de l-'ière Tyhaiill ' prédit dans un style ingénieusement métaphorique une foule d'événements communs et quotidiens : « Premièrement, je trouve qu'en cette année, il y aura plusieurs princes, comme rois, reines et leurs serviteurs, qni s'allieront ensemble,... mais à la fin, auront si grand dissension ensemble qu'ils trébucheront, etc.. »
« Item,... à la voix du coq, s'élèveront plusieurs corps sans âmes, faisant bruit à merveille... alors plusieurs gens... courront sur le dos d'un Evangéli.ste... etc. »
A la prénostication de F. Tvbault est jointe une Déclaration (éclaircissement), qui nous apprend que les rois, reines et valets sont les personnages des jeux de cartes ; les corps .sans âmes, sont des cloches; les gens qui courront sur le dos d'un Evangéliste, sont les moines chaussés de sandales en cuir de bœuf, animal figurant S' Luc. — Ainsi tout l'esprit de cet almanach consiste à déguiser les faits les plus communs de la vie quotidienne sous les périphrases de ce style oraculaire.
Rabelais s'est diverti volontiers à des jeux analogues. Il y a dans son livre maintes énigmes, en prose ou en vers. — Dans le Pantagnie], chap. 23, la lettre énigmatique, envoyée par une dame de Paris au plus « aimé des belles et moins lovai des ■^ preux : P. X. T. C R. L. », avec un anneau d'or orné d'un diamant en table, est une énigme proposée au lecteur. Panurge finit par en trouver la clef-.
Il en est d'autres indéchiffrables. Telle est celle qui remplit tout le chap. 2 du Gargantua. « Les fanfreluches antichtees, trouvées en un monument antique. » Maître Alcofribas rapporte qu'il a découvert ce document, à la suite de la généalogie de Gargantua, dans un tombeau de bronze. C'est un poème de quatorze strophes de huit vers décasvllabiques. Les premiers vers de la première
1. Piùwslication âe frtre Tybaull, 1)14. — Anciennes [loèsies françaises, recueillies fiir Monltiiglon, tome XIII.
2. Rabelais l'emprunte sans doute à .\maulJ de \'illeneuve, médecin du xive siècle, dont les œuvres furent encore rééditées du temps de Rabelais. Cf. .■\. Germain. De lii médecine et îles sciences occnlles à Montpellier, p. 16.
Strophe sont mutiles : « Les rats et blattes, ou (alin que je ne mente) autres malignes bestes ayant brouté le commencement. » Le dommage n'est pas grand : pour être incomplète, la première strophe n'en est pas plus inintelligible que les autres". Le poème entier n'est qu'un chaos de coq-à-l'àne, où se détachent les noms de Minos, Junon, Proserpine, Até, Penthasilée, « cil qui jadis annihila Carthage. » Des commentateurs ont cru v découvrir des allusions aux affaires de religion, au pape, au protestantisme. Il est plus probable que Rabelais n'y a caché aucun sens, pas plus que Mellin de S'-Gelays, à qui il a emprunté, pour ces Fanfreluches, quelques strophes d'une « Enigme - ». Cette composition incohérente se rapproche des fatrasies et aussi des coq-à-l'âne des plaidoyers Baisecul-Hunievesne : la rime a suggéré les mots et les sentences..
Le Gargantua se clôt sur une autre énigme, qui, par une fiction analogue à celle des Fanfreluches antidotées, est censée avoir été trouvée « ès-fondements de l'abbaye des Thélémites, en une grande lame de bronze ». Ce poème n'est pas de Rabelais, mais de Mellin de S'-Gelays ', que notre auteur désigne sous le nom de Merlin le prophète, affectant de le confondre avec le fameux enchanteur breton. C'est une prédiction, dans laquelle Mellin, simulant l'inspiration, prophétise en termes obscurs la venue prochaine d'esprits brouillons, qui mettront la discorde dans le monde. Ils flagorneront la multitude ; un déluge sera nécessaire pour purifier la terre. La « machine ronde n'aura recours qu'à celui qui l'a faite ». — Gargantua interprète sérieusement cette énigme. Il soupire et s'afflige de ces tristes prédictions « sur le décours et maintien de vérité divine ». — Frère Jean, lui, déve-
1 . Les lettres effacées sont d'.iilleurs faciles à restituer :
[Voicji [v]euu le grand dompteur des Cinibres. [Pasjsant par l'air, de peur de la rousée [A] sa venue on a remplv les Timbres [De] beurre fraiz, tombant par une honsée, [DJuquel quand fut la grand mère arrousée...
2. Prosper Blanchemain, dans son édition des Œirrres de Mcliii ,1c S'-Gvhixs (Bibl. Elzév., t. î, p. 70), prétend que S'-Gelays a emprunté les strophes de son énigme, parue en 1547, à Rabelais, ou qu'il a collaboré avec f^abelais à la composition des Faiifn'liicbi-s aiilidotées. Il n'y a pas de documents ni d'indice qui permette de trancher cette question d'attribution.
3. Eiiii;mf en J'iiçcii Je pivphétif (Ed. Prosper Blanchemain, Bibl. Elzév., t. II, p. 202). Elle parut dans les Œii:res de Mellin de S'-Gelays en 1)74.
522 I, ESPRIT l'Ol'ULAIKE
loppc l'iiiti-rprctatioii plaisanlf, que Mclliii de S" Gclays indique lui-mcmc : « Je n"v pense autre sens encl()> qu'une description du jeu de l'aunie sous obscures paroles... La machine ronde est la pelotte ou l'esteut, etc. »
Ainsi, ni l'invention de cette énigme, ni son interprétation ne sont de Rabelais ; mais cet emprunt à S'-Gclays témoigne de .son goût pour ce genre, qui tient de 1' « attrape » et du coq-à-l'inc. Seule la seconde de ces énigmes a la valeur comique de ces descriptions déguisées, dont la Prénosticaiion de Frère Tybault peut être prise comme type. Rabelais s'était amusé à ce genre de description énigmatique dans la Panliu^nicliiie Pnviosticatioii ; il y a\ail prédit « sous paroles obscures » des événements qui ne pouvaient manquer de se produire au.ssi fatalement que le renouvellement des saisons, le carnaval, par exemple : « l'une partie du monde se déguisera pour tromper l'autre et courront parmi les rues comme fols et hors de sens : l'on ne vit onques tel désordre en nature. » Ce procédé de description énigmatique est simple; mais il exige une grande ingéniosité pour éviter de donner le nom de l'objet décrit, en même temps qu'une précision suffisante dans la description, pour suggérer à l'esprit du lecteur l'idée de cet objet.
Rabelais y a recours dans l'éloge de Pantagruélionet parfois dans celui de Messer Gaster '. Dans ces glorifications symboliques du chanvre et du ventre, il y a beaucoup d'autres éléments plus intéressants que l'énigme. Toutefois il faut reconnaître que la description doit à ce caractère énigmatique quelques-unes de ses qualités. Contrainte d'être particulièrement précise, l'imagination de Rabelais a trouvé des ressources inattendues pour décrire une plante commune, comme s'il s'agissait d'une plante rare et étrange. L'aspect général, la forme des feuilles et de la tige, la disposition des divers organes sont déterminés avec ime abondance de comparaisons pittoresques.
Dans l'énumération des différents instruments qui servent à préparer le chanvre, dans celle de ses nombreux usages, Rabelais apporte le même scrupule à ne point définir, ni nommer, et la
I . La Bn'cfic Dàhiraticii donne le mot de l'énigme : l'Estomach ; mais la description alléj^orique a été conçue comme « énigmatique. >i Cf. « Il ne oyt point, etc. Hn quelques compaignies qu'il soit, disccpter ne laut de supériorité et priuleience, tousjours va davant, etc. « M. L. II., p. 470.
nicmc ingéniosité à décrire '. Il en résulte que cet éioLje du chanvre, cette i;lorihc;tti(in de la plante d'une utilité universelle, perd ce caractère de lieu commun et d'amplification oratoire, que l'on pourrait s'attendre à trouver dans un «éloge», variété du geiire dciuoustratif. La nécessité de déguiser la description, d'exercer la curiosité du lecteur, de l'amuser par une série d'énigmes partielles, a transformé ce morceau en une peinture ingénieuse et pittoresque.
2° Le comique de situation.
A. Mystifications et farces.
Au cours de notre étude, nous avons sans cesse été amenés à constater la part de bouffonneries, de farces, de mystifications, qui entre dans les parties même les plus élevées de l'œuvre de Rabelais. On était en droit d'attendre quelques bons tours de ce bohème de Panurge, qui est de la lignée de Cingar et de Til Ulespiègle. De (ait, le chapitre consacré à ses mœurs et conditions est un recueil de farces d'escholiers, de « tours de Villon ». La mystification, cette forme élémentaire du comique de situation, se rencontre d'ailleurs à chaque chapitre du Paiita^^nicl. Il est berné, l'écolier limousin qui pensait imposer à Pantagruel ; berné, le grandissime clerc Thaumastc, que Panurge tait quinault; cruellement bernée, la grande dame de Paris qui refusa ses faveurs à Panurge ; dupés par la ruse de Panurge, les 660 chevaliers pris au cerne de la corde ; dupé encore, le roi Anarche, qui mange de la confiture d'euphorbe et de coccognide apprêtée par Panurge et envoyée par Pantagruel ; bafoués enfin, les rois et les grands devenus aux Enfers la risée des philosophes et des gueux : dérision et mvstification sont les premières formes du comique de situation auxquelles Rabelais ait songé pour amuser son lecteur.
Il ne les a d'ailleurs jauTais oubliées; toujours il^^T^gardé le goût. On signalerait encore dans le Gaiganliia de nombreuses mvstifications : celle des fourriers de Painensac par le jeune
I. Chap. 50. M Quelques Pantagruelistes modernes evitans le labeur des mains qui serait à taire tel départ, etc.. En cette seule pr;\;par.ition acquiescent ceulx qui contre l'opinion de tout le monde et en manière paradoxe à tous Philosophes, guaignent leur vie .1 reculions [les cordiers,, etc. » M. L. 11.. p. 250.
Gargantua, celle de Tripet par Gymnaste, celle de Janotus par Gargantua qui laisse le « bel orateur » prononcer sa harangue, bien qu'il ait déjà décidé de rendre les cloches aux Parisiens. De même au Tiers Livre, on peut dire que presque à chaque nouvelle exploration du sort de son mariage, Panurge est mystilié : par Pantagruel, par Nazdecabre, par la Sibylle de Panzoust, par Trouillogan, par Triboulet. Au Quart Livre, nous trouvons d'autres mystifications dans la vengeance que Panurge tire de Dindenaut, dans les Chicanous daubés, dans l'anecdote de Villon et de F. Tappecoue, dans 1' « attrape » que le conteur tend aux lecteurs à propos de la mort de Bringuenarilles.
L'invention de toutes ces scènes de mystifications a pour premier caractère d'être fort simple. Elle se borne aux éléments fondamentaux : un piège tendu, dans lequel tombe une victime. Très rarement nous assistons au .spectacle, plus divertissant, du my.stificateur pris à son propre piège. C'était le thème comique d'une farce que Rabelais connaissait bien, qu'il a cirée .souvent, à laquelle il a fait de nombreux emprunts, et qu'il ne semble pas s'être soucié d'imiter: Maistre Pierre Patheliti'.
I. Il fait Jl'S allusions .1 la iarcL- du Maistre Pierre Patlicliii et en cite des fragments :
— GargiuUtui, 20. <( .\insi l'enipone en tapinois, comme feist Patelin son drap. » M. L. I, p. 74.
— Piinlagnicl , 50. Pathelin ligure aux enfers comme trésorier de Rhadamantlie et dérobe les petits pâtés du pape Jules. M. L. i, p. 368.
— Tiers Livre, 4. « Considérez comment le noble Patlielin, voulant déifier et par divines louanges mettre jusques au tiers ciel le père de Guillaume Jous- .seaulnie, rien plus ne dist sinon
Ht si prestoit Ses denrées à qui en vouloit. »
Cf. Miiisire Pierre Piiihcliii, v. 172-173.
— Oiuirt Livre. A Mgr Odet, M. L. n, p. 249. i< .V un aultre voulent entendre Testât de maladie et l'interrogeant à la mode du noble Patelin
Et mon urine Vous dict-elle point que je meure ? « Miiislrc Pit'rn- Pall>eliii, v. 656-657.
— Qimrt Livre, N. Prologue, .m. l. ii, p. 265. c< Leurs disant le petit mot de Patelin. En ay-je ? »
Patelin répète ce mot, en montrant triomphalement à Guillemette le drap, qu'il rapporte de chez Guillaume Jousseaulnie, v. 352 et 356.
— Quart Livre, 56, .M. !.. 11, p. 466. « Eu pareille mode que se repentit G. Jousseaulnie vendant à son mot sur sa parolej le drap au noble Patelin. »
Voici, en outre, un certain nombre de passages, dans lesquels Patelin n'e.st pas nommé, mais qui sont néanmoins des réminiscences de cette farce.
De scène comique par ricochet de mystifications, nous n'en voyons guère qu'une seule dans l'œuvre de Rabelais : c'est celle qu'il dénomme lui-même « un patelinage » : la « morale comédie de celui qui avait épousé une femme Mute. » Tiers Litre, 34. Encore nous est-elle présentée comme le résumé d'une farce que Rabelais et ses amis de la Faculté de Montpellier auraient réellement jouée, mais dont il n'était sans doute pas l'auteur. La mésaventure de l'escholier limousin, victime de la fatuité qui le pousse à étaler son jargon « écorche-latin », peut être assimilée dans une certaine mesure à un « patelinage". » Mais en somme, Rabelais ne montre aucune ingéniosité à inventer ce genre de scènes comiques où les surprises, les « chocs en retour », les mésaventures de ceux qui croyaient duper, amusent par leur soudaineté imprévue et leur multiplicité. Il n'use guère de ces effets comiques, dont nos auteurs de vaudevilles sont prodigues. Son invention dans ces scènes de farces consiste surtout dans le développement extraordinairement copieux de la donnée initiale.
Ptintagnicl , 12, M. L. I, p. 277 (plaido\-er de Huraevesnc). « J'entens, par mon serment, de laine. » Maiitrc Pierre Pdlcliii, v. 252. « Huit blans, par mon serment, de laine. »
Pantagruel, 17, .M. L. I, p. 300. « J'av encores six solx et maille, qui ne virent oncq père ny mère... » Réminiscence des vers 216-217 de Patelin : « Encore a\'-je denier et maille Qu'oncques ne virent père ni mère. »
— Gargautua , I, M. L. I, p. 10. Réminiscence de Patelin : « Retournant à nos moutons. »
— Tiers Livre, 30, M. L. il, p. 147. « Et si mangerons de l'ove cor bœuf que ma femme ne roustira point. » Réminiscence de Patelin, v. 300-301. Il invite le drapier à venir chercher son argent à domicile :
« Et si mangerez de mon oye
« Par Dieu, que ma femme rotist. »
— Quart Livre, 8, M. L. 11, p. 297. Les moutons de « Thibault l'aignelet » sont ceux du berger de Pathelin.
— Les vers 626-627 ''^ Pathelin :
ce Et toutesfois les fault-il croire [les médecins],. Ils en œuvrent comme de cire >), permettent d'interpréter la phrase de Janotus de Bragmardo (Garg., 19, M. L. I, p. 72) ; M II feut declairé hereticque. Nous les faisons tomme de cire. » Entendez, non, comme on l'explique parfois : nous les brûlons comme cierges, mais : il ne nous en coûte rien de le déclarer hérétiques ; c'est aussi facile que de pétrir de la cire, ou d' « œuvrer » dans la cire.
I. Nous avons noté aussi, dans « l'argumentation par signes », que la mvstification du « grandissime clerc Thaumaste » se double d'une mystification du lecteur ("Voir supra, chap. m, p. 73). Mais il n'y a pas de renversement de la situation initiale : la dupe reste dupe jusqu'au bout.
326 l'espkit populaire
Nous .i\()iis liit, par exemple, comment une phrase de jargon escorclie-latin rapportée par Geoffroy Tory se transforme chez lui en un long discours dans lequel est racontée toute la journée de l'escholier limousin '. Vnij courte anecdote d'Accurse est l'origine de cette argumentation par signes qui remplit im long chapitre de Pantagruel ^. Partout nous retrouverions la même abondance dans le développement de ce genre de scènes comiques.
Le second caractère de l'invention de Rabelais dans ces farces et mystifications, c'est qu'elle mêle à des facéties nettement populaires des éléments empruntés à ses connaissances de clerc. La scène d'ivrognerie au camp d'Anarche est provoquée par le stratagème d'une boite de « Euphorbe et de grains de Coccognide» envoyée par Pantagruel au roi des Dipsodes'. Le déluge urinai de Pantagruel est causé par l'absorption « de lithontripon, nephrocatarticon, coudinaccontharidisé et autres espèces diureticques '. » Ces recettes supposent des connaissances médicales. — De même, rien n'est plus franchement populaire, plus rustique même, que « l'attrape » qui attend le lecteur à la fin du chapitre sur la mort de Bringuenarilles ' ; mais cette surprise a été préparée par une longue énumération de morts étranges, empruntés à Pline, à Valère Maxime, à Fulgose, à Suétone. C'est un développement d'érudition qui a servi à mystifier grossièrement le lecteur.
Le comique de situation dans le Pantagruel est presque uniquement représenté par des farces et des mystifications : à partir du Gargaiilua, il devient plus varié.
Une catégorie d'efiets comiques nouveaux comprend tous ceux dont le principe réside dans l'automatisme des personnages. Rabelais a exploité les ressources comiques du pli professionnel, de la manie, du tic. Frère Jean a la manie de citer le psautier : « C'est matière de bréviaire » est sa formule ordinaire pour confirmer ou conclure un raisonnement. Janotus de Bragmardo ne saurait prononcer une phrase sans la couper par des balbutiements et des accès de toux : hen, hen, hascli, hasch. Bridoye pour confirmer