‹ L'œuvre de Rabelais; sources, invention et compositionChapitre 200 sur 216 · l'tiiilagnicl, I j · texte numérisé non relu

l'tiiilagnicl, I j

2. Qiuirl Livre, 7, M. L. u, p. 29^. « Panurge... le emportoit cryant et bellaut, ovans tous les aiiltrcs et ensemblenient bellans. » — 8, p. 296. « Panurge sans aultre chose Jiie jette en pleine nier son mouton criant et bellant. Tous les aultres moutons crians et bellans en pareille intonation commencèrent soy jecter... »

tenue littéraire artificielle, que le conteur met son art. Les redites ne nuisent pas à la \ie du récit : les mots répétés peuvent être prononcés sur un ton difîérent ; ce ne sont pas pour le conteur des redites.

Les parenthèses, de même, rentrent parmi ces « éléments subjectifs » qui caractérisent le style de Rabelais. Elles sont soit des explications, soit des réflexions du conteur sur ses propos. Rabelais, en les écrivant, les entend, différentes par le ton, du reste de la narration ; et le retour au ton de la narration principale, quitté pour insér.r la parenthèse, le dispense de recourir à une particule ou à une formule pour marquer la suite logique des idées. Les parenthèses même un peu longues à notre goût, ne sont donc pas une négligence, mais une vraisemblance de plus dans son récit ornl.

Ainsi, le style de Rabelais, sauf dans les rares passages où il se guindé pour imiter l'ampleur et la S3'métrie artificielle de l'éloquence latine des humanistes, nous donne la sensation de la parole vivante, du ton perpétuellement changeant selon l'objet du récit. Nous n'y consultons guère l'effort du styliste qui rature et polit; mais nous avons l'exquise sensation d'assister à l'éclosion d'une pensée qui se présente à l'esprit du conteur, qui se précise, qui se développe dans une parfaite harmonie du ton avec les propos et les récits. Le principe de cet art, c'est le plaisir tout particulier que Rabelais éprouve à rendre soit l'accent d'un personnage, soit la physionomie d'une scène, en un mot, ce qui constitue l'individualité d'un être ou d'un spectacle. Tout son style accuse un effort pour communiquer à la prose écrite les propriétés qu'a le récit oral d'imiter l'accent des personnages et de rendre par l'intonation, par le rythme, par le geste même, le caractère d'une scène. On a dit souvent et excellemment ' de quelles manières il a su rendre les impressions infiniment riches et variées, qu'il recevait de la vie. Ses ressources sont dans le style lui-même et dans l'abondance prodigieuse de son vocabulaire. On a analysé la poésie de son expression. — Nous ne

I. Cf. E. Fagiit't. XI'l<^ sii\-h\ Rabelais. — Bniiu'tière. Histoire ,h la liltf'riitiiie fviuiçiiise iiiissiijue, tome I, p. 14; et sq. — Lanson. Hisloiie de la Utlcliiturc fninçdise, livre II, chap. i, et L'.-lrt de h prose, eliap. i. — Stapfer. Rid\-hiis. irhap. y. Le </vle.

ferons pas à nouveau l'étude de ces caractères de son œuvre. Nous avons tenu surtout à mettre en lumière un clément réaliste de son style : la notation de la parole. Ce serait se méprendre que de le juger selon les règles d'une prose strictement littéraire. Maître Alcofribas n'est pas un « homme de lettres» qui rédif^e un livre : c'est un conteur, qui note sa parole, ses inflexions de voix, ses sourires et sa mimique. Les mérites de son style ne sont pas ceux de la « nouvelle » impersonnelle, ou de la « narration » proprement dite, mais ceux du conte oral, ou, pour employer son expression, des « narrés ' ».

I. /'ii»/ii^'M(W, Prologue, m. l. i, p. 215 « leur en faisans beaulx et longs narrez. »

Ccst à la fin du xvii= siècle, à une époque où la société affectait une extrême politesse de mœurs, où le goût littéraire, sous l'influence de l'école classique, s'était affiné et rétréci, c'est chez un écrivain qui réduisait aux seuls mérites du stvle tout l'art littéraire, que nous rencontrons pour la première fois cette sentence, si souvent répétée depuis : Rabelais est une énigme. D'après les termes mêmes du jugement de La Bruj'ère sur notre conteur, « cliarme de la canaille » et « mets des plus délicats ' », on voit en quoi consiste pour lui cette énigme : dans le contraste que font en l'reuvre de Rabelais la science, la c morale » et l'art d'une part, et d'autre part « l'ordure » et la grossièreté plébéienne des plaisanteries.

Ce contraste fut longtemps la seule énigme de Rabelais. Quelques commentateurs s'évertuaient bien à dénicher des allusions satiriques derrière chaque phrase du texte ; et Y. Hugo, rangeant Maitre Alcofribas parmi les « Mages », méditait sur les mystères de cette « bouche d'ombre - ». Mais pour la plupart des lettrés, l'énigme tenait dans ce double caractère, savant et pogylaire, du roman de Rabelais. On était déconcerté pàrTa coexistence, dans le même ouvrage littéraire, d'éléments aussi dissemblables

1. La Bruyère. Les CaiMCtàcs on les Mains île ce sicele. Chap. I, Des oiivniges Je l'Esprit.

2. « Entre Démocrite et Térence Rabelais que nul ne comprit ;

Il berce .^dani pour qu'il s'endorme, Et son éclat de rire énorme Est un des gouffres de l'esprit, n Les Ccnlempliitioiis. Livre sixième. XXIIL Les Mages. (Ed. Hetzel- Quantin, in-i6. Tome II des Conleiiiphilioiis, p. 211). Les jugements de V. Hugo sur Rabelais ont été étudiés par M. [acques Boulenger. Riihehiis el F. Hugo. Réf. El. Rah., 1904.

que la science et la farce populacière, l'hunianisme et la facétie ; scatologiquc.

Ce sont, semble-t-il, productions d'esprits non seulement différents, mais contraires. Les jeux de l'esprit populaire sur les fonctions inférieures de notre animalité se conçoivent et s'expliquent. Ils peuvent s'autoriser d'une tradition orale et même écrite ; ils n'ont pas accès à la littérature proprement dite, du moins dans leur crudité native, qui reste la marque de l'esprit plébéien et inculte. D'autre part, le débordement d'érudition, que l'on tient pour la forme la plus commune du pédantisme, a ses charmes, même pour des esprits fins ' ; et le paradoxe, la raison abusant des modes du raisonnement pour déraisonner, est par excellence la « bêtise des gens d'esprit - ». Mais pédantisme et paradoxe sont des excès qui supposent une culture intellectuelle, des occupations, des goûts étrangers à ceux qui se complaisent aux facéties stercoraires. La j)résence, dans le jnêtae ouvrage, de deux tendances aussi différentes, est assurément étrange. Et elle était-faitc pour surprendre particulièrement un lettré de la fin du xvir' siècle.

La g^énération contemporaine de François L' et de Henri II n'a pas éprouvé le même étonnement en lisant le roman de Rabelais. Elle comptait certainement parmi ses savants et lettrés beaucoup d'esprits, en qui coexistaient ces deux tendances, dont l'unionsemble caractéristique du génie de Rabelais. Le succès même de Ga>\^aiilua et de Pdiild'^yncl en est une preuve. En outre, quand on lit d'autres (ouvres contemporaines qui mettent en scène des escholiers et des clercs, la Li'i;cndc jo\eusc de Maisirc Pierre t'uifeti, telles nouvelles de Bonaventure Despériers, tels contes de Noèl du Fail, on constate que ces clercs et escholiers prennent un plaisir égal à des facéties de rustres et à des déploiements d'érudition. Ils échappent à l'in-

1. Cf. r.uiL'cdotc contée par M. Jules Lemaitre, d'après E. Bcrsot. Celui-ci avait passé un après-midi avec S'-Marc-Girardin et Xisard à causer de littérature ; tous avaient cité du latin et même du grec : « C'est égal, dit S'-Marc- Girardin en prenant coilgé de ses compagnons, nous sommes là trois pédants qui nous sommes joliment amusés ! » Les Cûiilcinporiuin, Paris, Lecène et Oudin, 1898, in-l8. Tome \'l, p. 115.

2. Anatole France. /,r a iiiu' ,1c Syhvslre Ihniiuiid. Paris, Calniann-Lévy, 1881, i[i-i6, p. 139. « (Selis et le futur docteur... plaisantaient avec cette bêtise particulière aux gens d'esprit : je veux dire une bêtise énorme... Ils emplo\ aient toute leur imagination à se rendre absurdes et tout leur jugement .1 choisir le contraire du sens conmiun. »

COXCLfSlOK 3)7

flucnce des mœurs mondaines, qui d'ailleurs n'eut guère relevé le niveau de la décence dans leur langage et leurs manières, si l'on en juge par VHi'plaiiieroii de la reine de Navarre; et les lettres les ont instruits plutôt que polis. Le xvn^ siècle aurait donc pu retroiiver dans maintes œuvres du xvi'^, ce double caractère, savant et populaire, qui constituait l'énigme capitale du roman de Rabelais. Il reste que ce contraste, qui était de l'époque, a été accusé par le génie artistique, propre à l'auteur de Gargantua et de Pantagruel.

En effet, le premier trait que nous avons constamment relevé dans notre étude sur son invention, c'est une tendance à grossir, à étendre, à développer à outrance, jusqu'à l'énormité, les éléments qui entrent dans son œuvre. Cette faculté artistique s'est exercée librement et inégalement. Elle nous frappe surtout dans le développement des éléments qui nous sont aujourd'hui le moins familiers. — Telles sont précisément certaines formes de l'érudition ; les références qui corroborent les listes de textes cités à propos de l'enfantement au onzième mois ' ou des effets du blanc sur la vue -, les catalogues de morts étranges ', la classification des plantes d'après leur dénomination \ l'énumération des serpents >, etc. Tous ces déploiements d'érudition qui plaisaient à une époque où les Humanistes prenaient leur récréation à lire Sabellicus, Fulgose, Ravisius Textor, Cœlius Rhodiginus, Petrus Crinitus, commencèrent à dérouter les honnêtes gens, du jour où l'érudition, étalée hors des ouvrages techniques, fut taxée de pédantisme. — Telles sont aussi, développées au même degré que cette érudition, certaines plaisanteries populaires, dont la faveur touchait à sa fin à l'époque même de Rabelais : les litanies burlesques ", les énigmes -, les coq-à-l'àne, comme ceux qui constituent les plaidoyers de l'affaire des « deux gros seigneurs** ». — C'est dans ces formes, aujourd'hui abolies, que le goût de Rabelais pour le grossissement et le développement se

Page 1