Quart Livre
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Certains jeux de mots, certaines formes de plaisanteries, les énigmes, par exemple, et les coq-à-I'àne, ont pris place dans son livre, parce qu'ils étaient alors d'actualité. De même quelquesuns des épisodes qui nous semblent le plus étranges, le discours de l'escliolier limousin et le plaidoyer de Bridoye, appartiennent
i à la catégorie de ces fantaisies caricaturales qu'on appelle des « charges », intelligibles dans tous leurs détails aux seuls membres d'un; corporation ou d'une société, aux clercs de l'Université de Paris, qui entendaient le jargon escorche-Iatin, aux légistes, avocats ou magistrats qui constituaient le « monde palatin ». C'est pour eux que Rabelais semble avoir composé ces épisodes, tant il s'est peu soucié d'éliminer, dans les éléments comiques de ces scènes, ce qu'il y avait d'actuel et d'individuel, de relatif à un certain temps et à certaines classes de la société.
De même, dans la matière de son œuvre, les sensations de
, réalité concrète apparaissent partout. Nous avons montré la conformité des mœurs monastiques décrites par Rabelais avec l'image que nous donnent des moines contemporains la littérature et les documents de l'époque. Dans les scènes de la vie universitaire, nous avons noté la multiplicité des déterminatifs de lieux. — Tout le travail de la critique rabelaisienne depuis dix ans aboutit aux mêmes constatations : la découverte d'éléments réels, même dans les flintaisies les plus extravagantes. Les lieux-dits qui figurent dans le Gargauliia et le Tiers Livre existaient tous réellement à l'époque de Rabelais et beaucoup subsistent encore : la topographie rabelaisienne correspond à des réalités géographiques '. — Les opérations de la campagne picrocholine sont déterminées par la configuration du Chinonais et la position des villes, villages et châteaux forts ; les différentes « armes » de IMnnombrable armée de Picrochole sont entre elles dans les rapports qu'elles avaient normalement dans une armée de François V'-. — Les navigations de Pantagruel
1. Cf. H. Clouzot. Topographie Raheliiisieiiiw (Poitou). Rev. Et. Ruh., 1904,
Abel Lefranc. Communication à la Socictc des Et. Rab. dans la Rfv. Et. Rah., 1904, p. 291-292.
H. Patr\-. TopOi;raphie Rabelaisienne (Saiutonge). Rev. Et. Rab., 1906, p. 569.
Jacques So\er. Topographie Rabelaisienne (Beny et Orléanais). Rei: Et. Rab., 1909, p. 65.
2. Cf. S. C. Gigon. L'Art militaire Hans Rabelais. Rei\ Et. Rab.. 1907, p. 5-24.
ont pour itinéraire celui que les n;r\ii;ateurs français suivaient pour atteindre le Cathay par le passage du nord-ouest de l'Amé^ rique; et, l'invention de Rabelais utilise quelques souvenirs des relations de Jacques Cartier '.
C'est l'abondance même de ces éléments de réalité contemporaine qui a été longtemps la cause de l'obscurité de Rabelais — et non un invraisemblable dessein d'insinuer une pensée satirique dans de laborieuses allusions. Si audacieuse que soit sa fantaisie, toujours elle retient quelque chose de la réalité. Il semble même que ce goût des réalités contingentes le domine et l'obsède. Il n'ignore pas, par exemple, que le vocabulaire nautique est lettres mortes pour la plupart des lecteurs : cependant il n'hésite pas, pour nous peindre le désarroi d'un équipage au milieu d'une tempête, à transcrire, dans une confusion qui est un trait de vérité de plus, les jurons, les exclamations, les adjurations et les commandements de la manœuvre, qui ne sont familiers qu'aux seuls marins. — La campagne picrocholine est un autre exemple remarquable de caractère réaliste du génie de Rabelais. On ne peut la comprendre complètement que si l'on a une idée de la géographie du Chinonais, tant les déterminatifs locaux y abondent et tant les opérations de la catnpagne sont rigoureu.scment déterminées par la topographie de la région. Il semble que Rabelais écrive ce récit pour les bonnes gens du Chinonais. — Bien plus, il y a dans les propos de Frère Jean des allusions à la chronique locale, des emprunts à la gazette villageoise. M. de la l^ellonière était un habitant de l'obscure paroisse de Lerné et la réputation d'avarice de Maulevrier le Boiteux ne s'étendait guère au delà de la région Chinonaise -. Pourtant Rabelais leur fait une place dans son conte. C'est que son imagination est surtout sensible à la couleur propre d'une scène, à la physionomie indi\iduelle d'un personnage, aux détails concrets de la vie : il reproduit donc fidèlement, au lieu de les éliminer, ces accidents contingents de la réalité. Aucun écrivain français peut-être n'a eu plus que lui ce goût du réalisme local, aucun ne s'est montré moins curieux d'adapter son œuvre à
1. Cf. Abel Lefranc. Les \iivi:;alioi!S de Pantagi ii:l, ilinh' sur ht gi'iwriiphie iiihcliiisicnue. Paris, H. Leclerc, 1905, in-8".
2. Gaigiiiitiia, 39-40. C. S. C. Gigoii. Los fiefs Je tenu', dans Rev. El. Rah. 1909.
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l'intclli,m.-nLC de ce i]uc nous appelons le grand public '. Bien souvent, en le lisant, nous avons l'impression que ses « narrés » |étaient, suivant la formule de son ex-libris, « pour lui et ses |amis ». Ses familiers qui connaissaient les sociétés qu'il avait tra\crsées et les rét^ions qu'il avait visitées, avaient présente à 'esprit la réalité qui se mêle sans cesse à sa fiction, qui la crée n qui l'entretient : pour ceux-là son livre n'avait pas d'énigme.
I. Ce caractère de rcalisnic avait frappé lus contemporains; c"cst, avec 'abondance verbale, le trait que Xoel du Fail a imité dans ses Propos iiisliqiies 15.(7) ^^ ^'•'S Biiliivi iieiifis ou Contes nouveaux d'Iîuliupel (1548).