I. Gargantua, 59, m. l. i., p. i
L ŒUVRE DE RABELAIS ET LA LITTERATURE ROMANESaUE 25
Frère Jean défendant le clos de l'abbaye, armé du bâton de la croix, rappellent à Rabelais les prouesses de « Maugis hermite», des Quatre /ils Avnion. Mais entre le moine et Maugis, il n'y a qu'un trait commun : ils se servent, dans une attaque imprévue, d'une arme improvisée, l'un du bâton de la croix, l'autre de son bourdon.
La France avait bien vu pendant la guerre de Cent ans les moines prendre les armes pour la défense de leurs abba3'es. Quelques-uns mêmes avaient entrepris de tirer vengeance de leurs agresseurs et s'étaient enrôlés soit sous la bannière de France, soit dans les compagnies anglaises, soit même dans les bandes des Ecorcheurs '. Mais la littérature du xiv'= et du xV siècle ne nous dépeint jamais ces moines batailleurs ; à l'époque de Rabelais, seuls les murs crénelés de nombreux monastères attestaient que les moines avaient eu leur part des dangers et des travaux de la guerre.-
En outre, c'était alors une gageure que d'attribuer à un religieux l'activité, le courage et l'audace qui caractérisent le guerrier ou l'aventurier. Le moine, et particulièrement le moine mendiant, est, au xvr" siècle, la risée de la littérature satirique populaire ; il est un objet de dégoût à la plupart des Humanistes. Il était difficile de rendre sympathique un frère Mineur: on risquait, à le peindre, de soulever le rire ou l'indignation.
Pourtant Rabelais n'hésite point à confier à un moine quelques parties du rôle que jouait le Géant dans les romans de ses prédécesseurs. C'est que d'instinct il prend dans la réalité qui lui est le mieux connue, l'individu dont il a besoin pour tenir ce rôle. Il a été moine lui-même ; il a conservé de son temps de moinage, une foule de traits comiques, de détails plaisants sur les mœurs des moines : peut-être même a-t-il présents à l'esprit, non un type idéal, mais des personnages déterminés, qu'il a observés longtemps et d'après lesquels il crée Frère Jean des Entommeures.
Quoi qu'il en soit, son originalité s'accuse dans la transforma- i tion des rôles secondaires, autant que dans celle du personnage I principal. Ce qu'il emprunte à ses modèles n'est presque rien : l'idée du rôle des auxiliaires groupés autour du héros. Quant aux
I. Cf. le P. H. Denifle, La désolation des églises, monastnrs et hôpitaux en France pendant la guérie de Cent ans, tomes I et II.
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traits qui marquent Iciu' physionomie individuelle, il les tire de sa propre expérience, des observations qu'il a faites sur deux classes sociales auxquelles il a lui-même appartenu : les clercs et les moines.
Les iiiiitalioiis.
Rabelais ne pouvait guère emprunter à ses modèles quelques données de sa Geste des Géants, sans imiter en même temps des traits de leur méthode de composition, des caractères de leur exposition. Cette imitation n"a porté que sur un petit nombre de points, qu'il est aisé de déterminer; et là encore le travail d'adaptation, d'élimination, d'élaboration l'emporte de beaucoup sur l'imitation proprement dite. 11 faut cependant examiner ce dont Rabelais est redevable, dans sa manière d'inventer et de raconter,
à ses modèles. Parmi ceux-ci, il s'en trouve de bien modestes : si les romans italiens ont une valeur littéraire, les livrets populaires, comme les Grandes Chroniques, ou le Disciple de Pantagruel, dont Rabelais se souviendra au Quart Livre, ne semblent pas dignes d'être imités par un artiste. Leurs auteurs, d'une culture médiocre, suivaient et flattaient les curiosités robustes des lecteurs incultes. C'est peut-être ce qui les a reconmiandés à Rabelais : ils étaient d'excellents témoins du goût du peuple et maître Alcotribas entendait bien conserver à son roman une saveur populaire. Il a donc imité quelques-uns de leurs caractères.
A. — Tout d'abord, il n'a pas dédaigné de développer le seul thème qui eût intéressé l'auteur des Chroniques : la description de la force et de l'appétit du Géant. Ce spectacle de la force et de la voracité colossales ne fatigue jamais le rédacteur des Clnvuiques ; il y revient sans cesse : Gargantua lance un Goth en l'air à perte de vue, il engloutit 205 ennemis, il loge 309 prisonniers dans le fond de ses chausses ' ; etc. Le rédacteur des Chroniques ne soupçonne pas que tant d'extravagances finissent par émousser notre faculté d'étonnement. — Rabelais, lui aussi, vise à provoquer la stupéfaction du badaud lecteur; il ne se contente pas de suivre la légende traditionnelle, il prend quelque