‹ L'œuvre de Rabelais; sources, invention et compositionChapitre 36 sur 216 · I. Cf. M. L., t. IV, p · texte numérisé non relu

I. Cf. M. L., t. IV, p

l'œuvre de RABELAIS ET LA LITTÉRATURE ROMANESQUE 2"]

plaisir à renchérir sur ses énormités : le détail de la gloutonnerie de Pantagruel enfant, certains traits de sa force prodigieuse dès le berceau, etc., sont de son invention.

Toutefois il s'est avisé que lecueil de cette méthode d'invention est la monotonie. Il a senti que ces créations d'une imagination naïve, travaillant toujours dans le même plan et sur les mêmes données, ennuvaient bien vite, au lieu d'étonner. Pour intéresser le lecteur, il n'a pas compté seulement sur les effets de surprise ou de stupéfaction que devait provoquer le spectacle renouvelé de la force et de l'appétit gigantesques ; il a su assaisonner de quelques éléments comiques ces descriptions où tout était agrandi à l'échelle gigantesque.

Ainsi lorsqu'il se complaît à l'énumération des victuailles destinées à Gargantua et à ses partisans, ce n'est point seulement pour nous éblouir par l'énormité de 1 appétit dont cette profusion de vivres suggère l'idée : il s'amuse lui-même de la variété et même de la bizarrerie des noms qu'il égrène longuement '. Ainsi encore, lorsqu'il reprend la description de la « livrée » de Gargantua qui figure dans les Chroniques, son objet principal n'est pas de nous étonner par l'énormité des chiffres de quintaux de laine ou d'aunes de drap nécessaires à cet habillement du Géant -. Les Chroniques, elles, n'avaient eu en vue que cet effet d'étonnement à produire sur le lecteur. Chez Rabelais, le nombre des aunes et des quintaux passe inaperçu au milieu des commentaires qui entrent dans la description des diverses parties de cette « livrée « ; c'est tantôt une facétie populaire sur les mœurs des lingères, tantôt une plaisanterie sur Ockam et ses subtilités de logique; ici, un dithj-rambe sur la magnificence de la braguette, ailleurs une parodie d'un précepte de S. Paul et d'un mythe de Platon : rien de plus riche en efl'ets comiques que ces

1. Giiri^iiiituci, 37, M. L. 1., p. 139. « Ce dit, on appresta le souper, et de surcroist t'eurent roustiz seze beufs, trovs génisses, trente et deux veaux, soixante et trovs chevreaux moissonniers, quatre vingt quinze moutons, troys cens gourrets de laict à beau nioust, unze vingt perdrvs, sept cens bécasses, quatre cens chappons du Loudunoys et Cornouaille, six mille poulletz et autant de pigeons, six cens gualinottes, quatorze cens levraux, trovs cens et troys hostardes, et mille sept cens hulaudaux... quelques douzaines de ramiers, de oiseaulx de rivière, de cercelles, buours, courles, pluviers, françolys, cravans, tyransons, vanereaux, tadournes, pochecullières, etc.

Page 1