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Gargantua

28 l'œuvre de RABELAIS ET LA LITTÉRATURE ROMANESQUE

variations sur un thcme, d(int le rédacteur des Graiides Chroniques n'avait tiré qu'un « mémoire » de tapissier ou de tailleur. Au Quart Livre, Rabelais, cherchant à étoffer son récit d'épisodes variés, f;xit un emprunt à un livret populaire, le Disciple de Pantagruel ', qui avait paru en 1538, avait été réédité sous les titres de Navigations de Paiiurge, Briiigiieiiarilles, Jm navigation du contt>agnon à la bouteille et se trouvait même publié à la suite du Gargantua dans l'édition de Dolet (1542) et h la suite du Pantagruel dans l'édition de Valence, Claude la Ville (1547). C'est là qu'il a pris le nom et quelques traits de la légende de Bringuenarilles; mais il suffit de rapprocher des deux chapitres où il est question de ce géant (xvii et xliv), les titres des chapitres qui lui sont consacrés dans le Disciple, pour voir quelle mesure Rabelais sait garder dans ces développements du thème de « l'énormité » gigantesque '.

B. — A côté de ces inventions extravagantes, suggérées par la nature du Géant, nous trouvons dans cette littérature romanesque populaire d'autres descriptions merveilleuses, qui révèlent chez leurs auteurs le même effort naïf pour étonner : ce sont les récits de voj'ages en pays étranges, ou enchantes. Les Chroniques transportent magiquement leurs personnages en Hollande, en Orient, mais elles sont inhabiles aux descriptions merveilleuses. Merlin Coccaïe, au contraire, fait à celles-ci une place très importante : la moitié de l'action des Macaronces se déroule dans des contrées

1. 1538. — Le texte de cet opuscule a été réédité en 1875 par Paul Lacroix, Le Disciple de Panttigniel, précédé d'une notice. Paris, librairie des bibliophiles. Pour la bibliographie de l'ouvrage, cf. Plan, op. cit., p. 107-122.

2. Dans le Disciple de Pantagniel, l'histoire de Bringuenarilles occupe six chapitres ; voici quelques titres :

IV. Comment Panurge étant sur la mer, apperceut un navire aussi grand ou plus que la ville de Paris (la nef de Bringuenarilles'.

V. Comment les poules et poussins croissaient au ventre de Bringuenarilles. VL Comment Bringuenarilles fut assailly des Portugalois et comment il

avalla leur navire à belles dents.

VIL Comment les coqs, chappons et volailles chantaient à belles dents dedans le ventre de Bringuenarilles. (Sur les conseils du truchement de Panurge, il avale un renard qui étrangle ou chasse les volailles.)

VIII. Comment Bringuenarilles rencontra un moulin .i vent, lequel il avala tout entier avec le meunier et le chien.

Rabelais s'est souvenu de ces deux derniers épisodes au chapitre xliv du Quart Livre.

enchantées. Au chant x\r', le héros et ses « domestiques » abordent sur une ile, manoir de l'enchanteresse Pandrague où ils rencontreront des monstres comme Molocque et Farahosque, un centaure, Virmasse, et par l'eftet d'un sortilège, toutes les légions des Diables, évoqués et déchaînés. Pandrague châtiée et brûlée, l'île se met à flotter : elle n'était qu'une monstrueuse baleine, immobilisée par les maléfices de Pandrague. Les derniers chants (xxi-xxv) sont consacrés à la description de la caverne et du palais d'une autre enchanteresse : Gelfore. Il est situé sous la mer, qui en forme le plafond ; il regorge de richesses ; toutes les ressources de la magie sont à la disposition de la Circé, qui y règne sur un peuple de courtisanes.

On voit que l'imagination de Folengo s'est complue dans ces inventions faciles 'de féeries, où les enchantements, les sortilèges et les maléfices créent, puis effacent rapidement des visions de contrées merveilleuses et des apparitions diaboliques. Rabelais notait grossièrement, mais justement un des caractères essentiels de cette œuvre, lorsqu'il l'intitulait De patria diaboloru m '.

Pour lui, le merveilleux de la magie n'était pas de son aoîiî. Il n'y a guère recours que deux fois : dans le Pantagruel, la massue de Loup-Garou est « phéée », à l'instar de beaucoup d'armures des héros de romans italiens ; et le màt de Pantagruel se brise dès qu'il la touche-. Dans le même livre (chap. xxiii), Pantagruel « ouit nouvelles que son père Gargantua avait été translaté au pays des Phées par Morgue... » Rabelais ne nous dit rien de plus sur cette « translation » ni sur ce pays féerique ; au Tiers Livre, il l'a même oubliée et nous vovons Gargantua assister à l'interrogatoire de Trouillogan \

Si Rabelais néglige ces descriptions féeriques et ces voyages en pays enchantés, sans doute dans la crainte de fatiguer le lecteur par la monotonie de ces inventions faciles, il ne renonce pas aux récits de voyages en pays merveilleux. Il y a là un élément d'intérêt qu'il trouve dans presque tous ses modèles et dont il ne veut pas se priver. Tout un livre, le quatrième, sera consacré aux voyages en contrées étranges ; mais son merveilleux est bien

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