M. L. II., p. 169 et
30 l'œuvre de RABELAIS ET LA LITTÉRATURE ROMANESQUE
diffcrcnt de celui de la littérature populaire. Pantagruel ne rencontre ni monstres, ni diables dans les mers et les terres qu'il visite. Médamothi nourrit des espèces d'animaux rares : ils ne sont pourtant pas imaginaires (à l'exception des « unicornes »); ils avaient déjà été décrits par Pline et par les naturalistes anciens. La description de l'île des Alliances est le développement d'une facétie populaire. Gaster, Caresme-Prenant, les Andouilles ont de « monstrueuses membrures », mais leurs noms mêmes indiquent qu'ils ne sont que des allégories. Les l^apimanes et les Cliicanous sont des caricatures de certaines classes ou catégories de l^rançais contemporains de Rabelais. Le Physetère n'a pas les proportions fabuleuses de la Baleine de Pandrague : c'est un cétacé comme en tuaient nos navigateurs dans les parages de Terre-Neuve. Les héros, qui ont leur manoir dans l'île des Macréons, ne nous sont pas décrits. En sonmie, il n'v a guère que Bringuenarilles et les gens de Ruacli qui conservent les caractères extravagants du merveilleux populaire.
Ainsi Rabelais emprunte à ses modèles l'idée de la description de pays merveilleux; mais son invention est plus variée que la leur ; elle prend son point de départ soit dans la réalité, soit dans la fantaisie comique ou satirique. Des allégories, des caricatures, des jeux de mots, des relations de navigateurs entrent dans la composition du Oiiait Livre ; l'élément qui y occupe le moins de place, c'est précisément ce merveilleux féerique ou magique, trop voisin du merveilleux gigantesque et, comme lui, plus capable d'engendrer l'ennui que de provoquer l'étonnement.
C. — En revanche, Rabelais a suivi de plus près ses modèles dans l'emploi de deux procédés, qui chez le conteur populaire dérivent du besoin d'accréditer son récit par la précision ou l'évidence abusive du témoignage.
La première de ces deux habitudes du narrateur de légendes consiste à rattacher à un incident de son récit l'origine de quelque particularité géographique, de notoriété régionale ou locale. C'est ainsi que les Grandes Chroniques nous présentent les îlots de S'-Micliel et de Tombelaine comme les rochers apportés d'Orient par Grandgousier et Galemellc. La disparition des forêts de la Champagne et de la Beauce est rapportée au passage de la jument de Gargantua qui les faucha de sa queue. Les Ononiques aJnii-
rables ' développent ce thème dans deux cliapitrcs nouveaux : « Comment les Raves sont venues au pays de Limousin et de Savove et puis à Aubervilliers près la Court Xeuve. » « Comment Gargantua emporta toutes les vignes de Normandie. »
Rabelais a remarqué la saveur populaire que cette iiabitude du narrateur de légendes donnait au récit. Il en a largement usé. Une foule de curiosités tirent leur origine, d'après lui, de l'histoire de ses Géants : le « pertuis » près du Rhône, à \'alence-, les globes du clocher de l'église de S"--Croix à Orléans ', le ruisseau des Gobelins ^, les chaînes du fort de la Rochelle >, le « timbre » de Bourges ", etc.
Bien plus, selon la même méthode, il a rapporté à sa fable l'étymologie de certains noms : Paris ■, Beauce ^, ou l'origine de certains dictons : Bailler le moine à quelqu'un ', etc.
Le second procédé consiste dans la recherche et l'ostentation d'une précision minutieuse qui, dans une fiction, ne'fournit qu'une vraisemblance spécieuse et plaisante. Folengo en avait tiré des effets comiques variés, en alléguant des autorités imaginaires pour justifier des chiffres, des circonstances, d'une précision extraordinaire. « Les grandes annales de Cipade contiennent que Berthe n'avait pas pour lors des ables et verons, mais que c'estoient des gardons '°. » Ailleurs il invoquera encore le témoignage de ces annales pour donner la longueur exacte de la queue d'une baleine ".
Les Grandes Cnmiques, de même, savent à une unité près le nombre des prisonniers faits par Gargantua ; celui des ennemis tombés dans sa gueule ouverte « est de 203 justement... » « Xotez
1 . Cet ouvrage a été composé par contaminatiou, à l'aide des Graitdt'i Chroniques, d'une contrefaçon des Grandes Chroniques, du Vrai Gargantua, et du Pantagruel. Cf. Seymour de Ricci, Une ràlaitioii inconnue de la Chronique de Gargantua. Rei: El Rab., VII, p. i.