‹ L'œuvre de Rabelais; sources, invention et compositionChapitre 43 sur 216 · Cf. \. Lefranc. Les tiavii'atioiis Je "Piintji'niel · texte numérisé non relu

Cf. \. Lefranc. Les tiavii'atioiis Je "Piintji'niel

Chinonnais, à la politique coloniale de François I". Dans la

création des cpisodes qui remplissent ces cadres, son imagination a procédé de la même manière. Il importe donc, pour analj-ser son invention artistique, de savoir quelle image il gardait dans sa mémoire de la société contemporaine. Comme, d'autre part, son expérience de la vie se mêle à la culture qu'il tient des livres, nous aurons à examiner les caractères et les formes de cette culture. Il avait été clerc et moine : il avait étudié en droit et en médecine, fréquenté des juristes et des médecins ; il était un humaniste distingué. Nous étudierons donc successivement les contributions qu'ont apportées à son roman son expérience et sa culture de moine, de clerc, d'humaniste, de juriste et de médecin.

CIIAPITKI'; II

L'enfance- et l'adolescence de Rabelais se sont écoulées parmi les moines ; il a été moine lui-même et bien qu'il eut quitté le froc, depuis plusieurs années, à l'époque où il écrivait le Gargantua, aucune classe de la société n'était jusqu'alors restée dans le champ de son observation plus constamment que les Religieux de divers Ordres. Malheureusement pour nous, cette période de sa vie reste encore obscure. Voici à quoi se réduisent nos renseignements sur son « moinage ».

Un avocat d'Angers, qui mourut en 1626, Bruneau, sieur de Tartifume, nous apprend dans un ouvrage sur sa ville natale, PhilandinopoUs , que Rabelais « a été novice » au couvent de la Baumette ou la Basmette, à un quart de lieue d'Angers '. C'est dans ce couvent de Cordeliers qu'il aurait connu les frères du Bellay et Geoffroy d'Estissac, qui devait être plus tard évêque de Maillezais. Le document est, on le voit, postérieur de plus d'un demi-siècle à la mort de Rabelais. En outre, Bruneau de Tartifume nous rappelle qu'il est « fait mention au I" livre du Gargantua » de la Basmette ". Il y a lieu de se demander si ce n'est point cette mention de la Basmette dans le Gargantua qui a donné naissance à cette tradition du noviciat de Rabelais dans ce monastère. Quoi qu'il en soit de la valeur de ce témoignage, il ne nous apprend ni à quelle époque Rabelais entra à la Basmette, ni à quelle date il en sortit.

On croit qu'il passa de là au couvent des Cordeliers de Fontenay-le-Comte. Il y serait resté «environ quinze ans (de 1509 à

1. Cf. Martv Laveaux. Notice biographique, 1902. Tome V, p. vu.

2. Chap. 12. j\i. L. I, p. 48. c< Je sçav des lieux a Lyon, à la Basmette. ou les estables sont au plus h.iult du logis. »

1 524) ■ ». Cette évaluation de la durée de son séjour à Fontenay est fondée sur une pièce de la collection des manuscrits de Benjamin Fillon : un acte d'acquisition de la moitié d'une auberge de Fontenay-le-Comte par les Cordeliers de cette ville, portant entre autres signatures, celle de Frère Rabelais-. Le document serait de 1519. M. Henri Clouzot a prouvé que cette pièce est un faux : Rabelais, religieux profès, mort civilement, ne pouvant figurer sur un acte notarié, ni comme témoin, ni comme acheteur, ni comme vendeur K

Dès lors, la plus ancienne date de son séjour à Fontenay-le- Comte nous est donnée par lui-même dans une lettre à Budé, du 4 mars 1521 ^. Il se plaint que depuis cinq mois il ait écrit à Budé sans obtenir de réponse. Il était donc à Fontenay en octobre 1520.

Nous verrons plus tard quels furent ses rapports avec les Humanistes et les Légistes de Fontenay. Parmi ses frères en religion, nous connaissons Pierre Lamy, un lettré comme lui, à qui Budé, de loin, s'intéressait également. Nous n'avons de renseignements sur aucun autre des moines qui étaient alors au couvent et en représentaient l'esprit. Nous savons seulement qu'ils s'inquiétaient du zèle que Rabelais et Lamy apportaient aux études ; ils en arrivèrent même à les tracasser et à les persécuter, comme nous l'apprend une lettre de Budé à Lamy, du 25 février 1524 '. Nos deux moines lettrés quittèrent alors le couvent de Fontenaj'.

Rabelais avait pu constater que les Franciscains étaient hostiles à l'étude des lettres antiques et particulièrement à celle des lettres grecques. Espérant sans doute que son goût pour les Humanités ne lui serait pas reproché chez les Bénédictins, il passa dans le couvent que l'Ordre de S'-Benoit avait à Maillezais. C'est du

1. Cf. Martv L.iveaux. Tome V, p. vu. — Burgaud-Desmarets ot Rathery, Tome I, p. 5.

2. Cf. Martv Laveaux. Tome V, p. vu. — .\rthur Tillev. Fiaiwois Rabelais. p. 21.

3. Cf. RfV. Et. Kab., 1907, p. 412. — H. Clouzot. Rabelais à Fontenay-le- Comte.

4. Cf. Rez'. Et. Rab., 1905, p. 341. — Abel Lefranc. Les Autographes de Rabelais (Texte, traduction et fac-similé de la lettre).

5. Cf. Delaruelle. Répertoire de la Correspondance de Budé, p. 129 et Arthur Tillev. La date de la 2= lettre de Budé à Rabelais, dans la Rev. Et. Rab. T. VI, P- 45-

pape Clément VII qu'il obtint l'autorisation d'entrer dans ce couvent : « ad Ordinera S. Benedicti in Ecclesia Maleacensi dicti ordinis se libère transferre per fœlicis recordationis Clementem Papani VII », dit le texte de la Siipplicalio pro Apostasia, qu'il adressa plus tard au pape Paul III. Or l'avènement de Clément VII est du i8 novembre 152^ ; c'est donc dans les premiers jours de 1524 qu'il entra chez les Bénédictins.

Combien de temps Rabelais demeura-t-il à Maillezais ? Nous l'ignorons. Nous savons seulement que sa situation n'était plus la même dans cette abbaye qu'à Fontenay-le-Comte. Il avait pour protecteur l'évêque même de Maillezais, Geoffroy d'Estissac, un prélat grand seigneur, amateur de lettres antiques qui se plaisait dans la compagnie des gens instruits. Il fit venir Rabelais dans sa résidence de Ligugé. Il semble d'après une lettre rimée que celui-ci écrivit alors à Jean Boucher ' qu'il n'ait eu qu'à se féliciter de ce séjour. Pourtant après plusieurs années, il quitta et Ligugé et l'Ordre de S'-Benoit, pour mener longtemps une vie errante : « per seculum diu vagatus ^ ». Nous ignorons pour quelles causes et dans quelles circonstances il renonça à la règle d'un Ordre qui ne devait guère lui être pesante. M. Lefranc conjecture, d'après une allusion à l'Hôtel S"-Denis', dans le Pantagruel, que Rabelais dut habiter dans cette maison qui hébergeait les religieux bénédictins envovés à Paris pour leurs études. Peut-être est-ce de là qu'il s'est évadé de l'Ordre dans le siècle, après avoir commencé ses études médicales à Paris. En tout cas, nous le perdons de vue à partir de 1527. Lorsque nous le retrouvons à Montpellier, où il se fait immatriculer comme étudiant le 17 septembre 1530, il a cessé d'être moine.

Plus tard, en 1536, il sollicita du pape Paul III l'absolution de son « apostasie » et l'autorisation d'entrer dans tout monastère de Bénédictins qui consentirait à le recevoir. Son protecteur, Jean du Bellay, l'évêque de Paris, lui avait ménagé une place dans le couvent de S'-Maur-les-Fossés. Le monastère transformé en collégiale, Rabelais obtint le droit de posséder un bénéfice de chanoine. Mais il en perdit sans doute les avantages, qui étaient

1. Cf. A. Hamon. Un gi-mid rhétoriqueur poitevin. Jean Boiid'el. p. 77-80.

2. Cf. le te\tc de \i Siipplicatio pro iiposliisi.i. — Marty Laveaux. T. III, p. 357. 5. Rev. Et. Rab. Tome VI, p. 58. — .■\bel Lefranc. Le logis de Pantagruel à

Paris.

attachés à la résidence, car il reprit, en 1540, sa vie aventureuse. En somme, il avait été moine, astreint à la discipline monastique de 1520 à 152^, et moine affranchi de la résidence dans un monastère, jusqu'en 1527. Au moment où il écrivait le Gargniitna, son expérience de la vie monastique était aussi riche qu'elle devait jamais l'être.

Or les impressions qu'il a gardées de cette expérience de la vie monastique ne sont pas celles que l'on attendrait de l'homme qui eut à souffrir des vexations des Cordeliers de Fontenay-le- Comte et qui, après avoir passé aux Bénédictins, ne put même se plier à une règle que la protection d'un évêque, ami des lettres et des Humanistes, devait rendre bien légère. Le tableau qu'il nous trace des mœurs monachales diffère à peine de celui que nous offrent les Contes, les Satires, les Pamphlets et les Sermons mêmes des contemporains : mais tout autres sont les sentiments que produit en lui ce spectacle.

A la veille de la Réforme, il n'est pas d'écrivain qui n'ait censuré ou bafoué les mœurs des moines. Les esprits les plus graves, ceux qui souffrent dans leur toi des scandales que donnent les moines, les Gaguin, les Tritheim, les Sébastien Brant, gémissent des abus et cherchent les réformes utiles ' . Les prédicateurs les dénoncent publiquement : Guillaume Pépin, dans sa Destructio Niiiive, n'hésite pas à diriger ses machines de guerre contre les Abba\'es. Pourquoi les épargner, puisqu'elles n'ont plus de caractère religieux et qu'elles se sont soustraites depuis longtemps à la règle prescrite par leurs fondateurs ? « Ibi loco silentii, murmur. Loco recollectionis, coquina aut taberna. Loco lectionis et honesti exercitii, ludus alearum aut palme. Loco jejunii et abstinentie, crapula et ebrietas - ». Le vœu de continence y est transgressé si fréquemment que Pépin fait une place à part aux religieux dans sa destruction Ouinti vici prostibiili. Les Humanistes, à qui le caractère religieux des moines n'impose plus, les Uhlrich de Hutten, les Henri Corneille

1. Cf. Louis Thuasnii. Kûbeiii Gdviiiiii Epistole et Oralioiies. I, p. 152-133. Jobdiitiis Tritheiiiii Sermoiies li exhortationes ad Moimcbos. Strasbourg, i486. Sur Sébastien Brant, voir Ch. Schmidt. Hisloiie litliiaitedc l' Alsace à la fin du

xV et au comiiifiicemeiit du xvie iiccle. Tome I.

2. Guillaume Pépin. Destructio Nhiive. Paris, Chevallon, 1528. Ninive est la cité des vices dont le prédicateur attaque et démolit successivement les murailles, le palais, la Maison de ville, les abbaves, etc.

42 LES SOUVENIRS DU TEMPS DK « MOINAGE »

Agrippa, s'égaient de leur sottise et de leur saleté et s'indignent de leur ignorance. Aux mondains les moines mendiants n'inspirent que du dégoût : la reine de Navarre dans la 31' nouvelle de V Heptame'ron s'excuse sur le respect du à la vérité, du fâcheux portrait qu'elle trace des Cordeiiers ; elle ne sait aucun conte où elle « les puisse bien louer ».

Toute l'ivuvrc d'F.rasnie est pleine d'attaques contre les vices ou les ridicules des moines. Six de ses Colloijiiia sont des satires des vices ou des travers du monachisme contemporain : Coiicio, Conviviiiin Religiosiim, ExsecjiiLr seraplnca\ Frauciscani, Funus., Militis et CarShusiani. Déjà VEloi^e de la Folie avait bafoué l'ignorance avérée des moines ' , la grossièreté de leur piété qui croit louer Dieu par des vociférations de psaumes non compris', le « Judaïsme ' « de leurs vaines observances, l'esprit d'intrigue qui les pousse à clabauder contre leurs ennemis ', à exploiter la crédulité des marchands et des bonnes femmes ', enfin la barbarie de leur prédication ''. Tel est le portrait le plus complet qu'Erasme ait tracé des moines de son temps. La Folie s'égaie de l'illusion où vivent ces personnages, inconscients de leur bassesse d'ame et de leur impopularité.

r. <i Priniuni sumniani cxistiniant pietateni, si usque .ideo iiiliil attigerint litterarum, ut ne légère quidem possint » p. 128.

2. « Deinde cum psalnios suos, numeratos quidem illos, at non intcllectos, asininis vocibus in remplis derudunt... » p. 128.

3. L'expression est dans VEnchiridion militis christiaiii, XIII, p. 65 c. — Stiiltitix Laiis, p. 128, « Omnia laciunt ex pncscripto, quasi mathematicis utentes rationibus, quas pnvterire piaculum sit. Quot nodos habeat calceus, quo colore cingula, etc. »

4. P. 133. <i Q.uod si quis hos crabrones irritant, tum in popularibus concionibus probe ulciscuntur seseet obliquis dictis hostem notant, adeo tecte, ut nemo non intelligat, nisi qui nihil intelligit. »

Dans l'Apologie qu'il écrivit en 15 18 en réponse aux attaques du moine espagnol Jacques Lopis de Stunica, il revient sur cet esprit vindicatif des moines : c qui fréquenter in publicis concionibus magna liceritia debacchantur, in vitam sacerdotum, magistratuum, conjugatorum, virginum, aJolescentium, ex his qu.x" audierunt in sacris confessionibus, sic nonnunquam depingentes rem, ut multi et personas agnoscant... » Apologiii aâ Bliispheiiiias JacoH Stu>n\x, tome IX, p. 366 c.

5. P. 140. « Mercatores ac muliercula; : quorum .luribus unice placere, student, quod illi nonnuUani privdx' portiunculam de rébus maie partis soleant impertiri, si commode fuerint palpati. Ill;v cum aliis multis de causis huic ordini favent, tum pr.-ecipue, quod in horum sinus soleant efiuudere, si quid in maritos stomachantur. »

Rabelais nous a laissé un tableau des mœurs monachales qui concorde avec celui-ci. Lui aussi constate que les moines sont chassés de « toutes bonnes compaignies » et « refuys du monde '. » C'est qu'ils sont « ocieux » et inutiles à l'Etat. Ils allégueront qu'ils prient Dieu pour les autres hommes. — Quelles prières ! « \'ray est qu'ils molestent tout leur voisinage à force de trinquehaller leurs cloches... Ils marmonnent grand renfort de légendes et pseaulmes nullement par eux entendus. Ils content force patenostres entrelardées de longs Ave Mariaz, sans y penser nv entendre. Et ce je appelle mocquedieu, non oraison. Mais ainsi leurs ayde dieu s'ils prient pour nous et non par paour de perdre leurs miches et souppes grasses ^. » Ils ne prient que pour conserver le bénéfice des fondations pieuses. Les messes, obits et anniversaires ne représentent pour eux que^Thribes » et « bouffaige ». Raminagrobis ne saurait trouver meilleure réparation de l'outrage qu'il leur a fait, qu'en ordonnant « qu'au jour de son trespas sempiternellement ilz aient tous quintuple pitance "' et que le grand bourrabaquin plein du meilleur trote de ranco par leurs tables, tant des Burgots Lays et Briffaulx que des presbtres et des clercs : tant des Novices que des Profès '. »

« Ils médisent de tout le monde : si tout le monde mesdist d'eulx, dit Frère Jean. Je n'y prétends aucun interest •. »

Quelques-uns « s'entremettent de négoces contraires par diamètre entier à leurs estais. » Ils sont de complicité avec quelque scélérat qui enlève une fille « belle, riche, honeste, pudicque » ; ils bénissent le mariage clandestin et exploitent ensuite la « superstitieuse stupidité des gens mariés '. » Rabelais ne dissimule pas sa colère contre ces impudents « pastophores Taulpetiers. »

Mais cette invective et la comparaison que Gargantua établit

1. Giiigaiituii, 40, M. L. I, p. 148-149. A rapprocher du passage d'Erasme, Slullitiœ Ljiis, p. 128. << Etenim cum hoc hominum genus omnes sic exsecrentur, ut fortuitum etiàm occursum ominosum esse persuasum sit, tamen ipsi sihi magnifice blandiuntur. »

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