‹ L'œuvre de Rabelais; sources, invention et compositionChapitre 57 sur 216 · Geoffroy Tory, Le ClMinp-Fleuiy. Préface · texte numérisé non relu

Geoffroy Tory, Le ClMinp-Fleuiy. Préface

2. Nouvelles récréations et joyeux ilevis. Nouvelle XII', p. 65. Ed. Januet- Lacour.

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téraire. Ce n'est qu'une scène bouffonne, une farce dans laquelle celui qui croyait berner est la vraie dupe et victime. L'cscolicr limousin répond aux questions de Pantaj^ruel comme il lui fut répondu à lui-même, lorsqu'il débarquait de Limoges à Paris. Il est fier de son aisance à manier ce jargon escorchc-latin ; mais il lui en arrive malcncontrc. Peut-être même l'idée de cette mésaventure a-i-cllc été suggérée à Rabelais par la plirase dont Geoffroy Tory accompagne cette citation de jargon : « cuydant se moquer des autres, ils se moquent d'eux-mêmes. » Cuydant berner l'étranger rencontré sur la route d'Orléans, l'écolier est berné lui-même.

En tout cas, on peut voir par la comparaison de son discours avec la citation de Geoffroy Tory combien Rabelais a largement développé ce thème. La phrase typique du jargon escorchelatin n'est plus que le préambule d'un long discours, où toute ia journée de l'escholier est décrite dans le même style. A toute cette érudition de clerc, s'oppose le caractère populaire et bouffon du dénoùment : les plaisanteries de Pantagruel, se promettant de faire écorcher le renard àl'escolierécorche-latin, la frayeur de celui-ci, ses appels en patois limousin et rexclamation de dégoût de Pantagruel.

in. — Le <( n'perloyre » de la « librairie de Saint-Victor ».

Pantagruel, clup. vu.

Jusqu'à présent, Rabelais n'a pas manqué de donner un rôle actif à son géant dans les scènes et récits de la vie universitaire. La longue satire bouffonne qu'il nous présente dans le catalogue de la bibliothèque de Saint-Victor n'est rattachée à l'histoire du géant que par un lien assez lâche : Pantagruel « trouva la librairie de Saint-Victor fort magnifique, mêmement d'aucuns livres qu'il y trouva, desquels s'ensuit le répertoyre et primo Bigua V salutis, etc., etc. ». Rabelais, tout entier au plaisir de composer une longue parodie, oublie son héros.

La bibliothèque de l'abbaye de Saint-\'ictor était bien connue des clercs de l'Université de Paris. Rlle avait été fondée au xii' siècle et sans cesse enrichie par de nombreux legs. En 15 14, Claude de Grandrue, chargé d'en dresser le catalogue y trouva

DANS l'œuvre de RABELAIS 6l

920 manuscrits '. Elle est citée avec éloges par tous les auteurs qui ont passé en revue les bibliothèques de Paris, au xvir et au xviir siècle : Scaliger seul n'y trouve « rien qui vaille » et comprend que Rabelais s'en soit moqué.

S'il s'en est amusé, c'est que, héritière des traditions scolastiques, l'abbaye possède dans sa librairie des dépôts de livres théologiques : c'est aux dépens de la théologie qu'il s'égaie principalement dans cette bouffonnerie. Sans doute il a joint à sa liste des ouvrages qui ne rappellent en rien les matières de théologie. Il rapporte par exemple le titre singulier de l'ouvrage de Svmphorien Champier : Caiiipi CI\stcrioru)it pcr S. C, et il note plaisamment le caractère de la dernière partie des Macarom'es de Folengo, où le merveilleux diabolique tient tant de place, en donnant à son livre le titre : Merlitiiis Coccaius de patria diabohriiin. Mais dans la rédaction primitive représentée par l'édition de Juste (i )35), la plupart des livres du catalogue sont de théologie, de morale ou d'édification.

Il entre dans cette satire des éléments divers. Il y a d'abord quelques souvenirs des railleries dont les Epistulx Ohscurorum Fironiiii avaient harcelé les docteurs en théologie de Cologne et en général, tous les théologiens. Certains noms comme ceux de Ortuinus, de Hochstraten, de Guingolfus, de Lupoldus avaient été si bien ridiculisés par Uhlrich de Hutten qu'il suffisait de les écrire pour provoquer le rire. D'autres, ceux des maîtres de la Scholastique de la fin du xv^ siècle, les d'Orbelles, les Tartaret, les Brulefer, les Bricot étaient bafoués des Humanistes, comme représentants de la routine et de la sottise. Aux uns et aux autres Rabelais prête des ouvrages imaginaires aux titres saugrenus - :

Callibistratoriuiii caffardie, adore M(agistro) Jacobo Hochstratein hereticometra.

1. Sur la fondation et rcurichissement de cette Bibliotliéquc, voir Léopold Delisle, Le Ciibiiiet îles manuscrits Je ht BiUiolhcque Wilioiiiile, tome II, p. 209-255.

2. Dans un ouvrage intitulé : QiStilogue lie hi Bihliotl)èquc de l'AbhiWC de S^-Viclor iiii XVI' siècle n'dige par Fiaiiçcis Rabelais commenté par le bibliophile Jacob, P. Lacroix a cherché à prouver « que Rabelais en inventant ou plutôt en travestissant un titre de livre a toujours eu sous les veux ou dans la pensée un livre imprimé ou manuscrit, sinon plusieurs à la Ibis, comme point de départ », p. X. Les rapprochements que Lacroix établit entre les titres de Rabelais et ceux du catalogue de S'-Victor dressé au xvii' siècle par Jean de Toulouze sont trop ingénieux pour être des arguments décisifs à l'appui de sa thèse.

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IngenhsiliLs iiivoaiinii cliaholos et diahohs pcr M. Guin^^oljum.

Ars honesle pelandi in socielate pcr M. Orliiiiiinii.

I^icn dans les lettres tic ces deux personnages mis en scène par Uhlrich de llutten ne se rapproche de l'objet des ouvrages i^ue leur prête Rabelais. Mais pour lui, comme pour tous les humaiiistes de son temps, les héros des Episliihr Obsciiroruin Fiionim ^étaient par excellence les types mêmes de l'ignorance et de la sottise monastiques. Ces souvenirs de la satire de Uhlrich de Hutten se retrouvent dans d'autres titres. Taraballalioncs doctonmi CohmiensiiiDi ndvcrsus Rcuchlin, De iiiagistronoslrniidonmi iiiagislronoslratoniiiiqiic hcuvelis, rappelle la question débattue dans la première des Epishtla- sur le titre à donner aux Docteurs en théologie : utrum dicendum magistcr nostrandus vel nostcr magistrandus.

Car l'emploi du latin macaroniquc dans ces titres de fantaisie était un autre trait de satire à l'adresse de la littérature théologique, dont la latinité était depuis longtemps bafouée par les Humanistes.

C'est surtout dans les éditions postérieures à celle de Juste(i 5 33) que Rabelais a brodé sur ce thème; la plupart des titres qu'il a ajoutés sont en latin macaronique. Dans la première édition, il s'était plutôt amusé du symbolisme ingénieux qui avait créé les titres de certains ouvrages. Le titre allégorique était à la mode dans la littérature théologique, non seulement pour les livres d'édification, mais même pour des traités philosophiques. La Grenade des vices, le Malogrniinhiiii vilioniin n'est point le titre d'un ouvrage imaginaire. Il existait un livre de ce nom, composé par un moine cistercien de Bohême, nommé Gallus, en 1483 ' ; et Rabelais pouvait lire également VAntidolariuni anima', le Formicaliiiin arliuiii -. Il aurait même pu citer ce OuadragésimaJ spirituel dont Henri Estienne raille la longue allégorie exposée dans le soustitre : « C'est assavoir la salade, les febvres frites, les poys passez, la purée, la lamproie, le saffran, etc. K » Ces subtilités allégoriques étaient dans le goût de la littérature théologique. Il y avait une

1 . Budé ne le méprisait pas ; il en avait fait dus extraits. Cf. L. Delaruelle, GiiitliuiDie Biidc, p. 260.

2. Sur ces ouvrages, voir Martv-Laveaux. Tome IV, p. 176 et 186.

5. H. Estienne, Apolos^'ie jjoiir Hcrodole. Ed. Kistelhuber, I, p. 477. Le Qiiiicli\ii;('siiihil spin'liicl eut trois éditions en 1521 et une réédition eu 1565.

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allégorie morale pour la ceinture des cordeliers; il y en avait même une pour leurs braves. Dès lors, pourquoi n'en aurait-on pas créé pour le lyripipion théologal ? Lvripipii scrhonici iiicmlisationes pcr M. LiipolJinii, a été suggéré à Rabelais par cette manie d'attacher une idée morale même aux objets les plus vulgaires. De même que l'habitude de désigner par un titre métaphorique le sujet d'un livre de morale ou de théologie lui a inspiré :

L'Accoudoir de vieillesse

Le Vistempenard des prêcheurs

Le Paquet de mariage, etc.

Cette dérision des titres métaphoriques et allégoriques a peut-être été le point de départ de cette longue parodie de la littérature théologique ; à son ordinaire, Rabelais ne s'est point imposé de ne produire des effets comiques que d'un seul genre. Il a accueilli toutes les idées plaisantes qui s'offraient à son imagination ; le latin macaron ique ; les sujets saugrenus ; les équivoques obscènes; l'évocation de personnages grotesques : Franc-archier de Bagnolet, Frère Lubin, Pasquin, Marforio.

Beaucoup de ces facéties nous échappent aujourd'hui : elles ne contiennent souvent qu'un seul trait de caricature, qui tient à un jeu de mots, à un rapprochement de syllabes, à un « à peu près « indéfinissable. Ainsi nous ne saisissons aucun rapport entre ce titre de livre imaginaire : De modo cacamii et le nom de l'auteur à qui Rabelais l'attribue, ce Tartaret qui était une des gloires de la Scholastique, un commentateur fameux d'Aristote et du traité de logique (Suintniihr) de Pierre d'Espagne'. Mais il n'en était pas de même pour les clercs du xvi' siècle, à qui le nom de Tartaret rappelait la traditionnelle « tartre bourbonnaise » dont Rabelais nous parle à propos du bon tour que Panurge joua aux maistres es arts^. Il y avait certainement dans cette parodie de la littérature théologique une foule d'effets comiques qui, au temps même de Rabelais, n'étaient sensibles qu'aux clercs. Eux seuls avaient présentes à

1. Panzer, Aiiuaki iypogiaphici, tome VII, cite trois éditions de T.irtaret pour la seule année 1 509, à Lyon.

2. Piuitiigntel, 16, M. L. I., p. 296. Sur les plaisanteries auxquelles le nom de Tartaret avait donné lieu, voir Marcel Schwob, Mi'liiiiges, dans la Rfi\ Et Ril'., 1904, p. 157.

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l'esprit ces réalités qu'il évoque, rapidement déformées dans une série de caricatures.

I\'. — Liilres de Gaigaiiluu ii Pantagruel, étudiant à Paris.

Pttitliigriicl, chap. viii.

L'éducation de Pantagruel à Paris est pour Rabelais une occasion de nous tracer des tableaux et des caricatures de l'Université parisienne ; mais de l'éducation elle-même, il n'a été que fort rarement question jusqu'ici. On dirait que, sollicité par l'abondance de la matière et la \ariété des formes qui s'offrent pour ses peintures satiriques, Rabelais ne veut rien sacrifier de ces ressources comiques. Il nous donne successivement une revue des Universités provinciales, une « charge » d'escholier s'amusant.à « despumer la verbocination latiale », une parodie bouffonne de la littérature théologique; mais il n'aborde pas de front la question capitale, celle qui est liée au sujet même de son récit, à savoir les vices de l'éducation traditionnelle. Nous ne voyons pas que la nature, pourtant prodigieusement généreuse et intelligente, du géant ait à souffrir de la discipline ordinaire des écoles.

Il est bien vrai que tout d'abord il n'étudie pas, de peur que « la vue ne lui diminue » ; et Rabelais en profite pour mettre au compte de ses maîtres une docte sottise : « Mesmement que un quidam des régens disait souvent en ses lectures qu'il n'y a chose tant contraire à la veue comme est la maladie des yeux '. » Mais, en somme, les routines que Rabelais dénoncera dans le Gargantua n'entravent en rien les études de Pantagmel. Il étudie « fort bien - » à Orléans ; à Paris, en quelque espace de temps, il a « fort bien étudié en tous les sept ars libéraux > » ; il profite « de mesmes, car il avait l'entendement a double rebras, et capacité de mémoire à la mesure de douze oyres et bottes d'olif '. » Rabelais ne s'intéresse guère à cette éducation proprement dite; ilji(t voil^as enaire£omment clic lui serait une occasion d'opgoser,

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