V. — hi rencontre de Panurge
Ptiillagntt'l^ cb-ip. IX.
De la cité idéale des Humanistes, que Rabelais vient de nous dépeindre à propos des études de Pantagruel, nous sommes ramenés par la rencontre de Panurge, dans la Respuhlica Scholastica réelle.
En effet, bien que nulle part Panurge ne nous soit présenté comme un escholier ou un clerc, son savoir, sa faconde, ses habitudes d'esprit montrent clairement qu'il appartient par .sa formation au monde des Universités. La Montagne Sainte-Geneviève est d'ailleurs le domaine où il se livre le plus volontiers à ses farces et « machinations ».
Nous avons vu comment l'introduction d'un tel individu dans l'histoire du géant était une idée-ûiiginale où se manifesta la prédilection de Rabelais pour les types et lesmo:ursdu paysjatin. Dans les romans et épopées populaires qui lui servaient de modèles, celui des « officiers » du géant qui incarnait la ruse n'était pas un clerc ; ni Cingar, ni Margutte ne citent du latin ; ils ne ressemblent à Panurge que par leur rôle et par quelques cotés de leur caractère.
Pourtant ce n'était pas la première fois que la littérature populaire s'égayait des « bons tours » de l'écolier bohème. Le personnage avait de quoi plaire et amuser; la ruse féconde et ingénieuse intéresse les esprits simples et la plupart des « gaudisseries » d'un étudiant bouffon peuvent être comprises du populaire. Aussi les farces des escholiers jouissaient-elles de quelque faveur dans le
DANS l'œuvre de RABELAIS 67
public. II s'était forme autour du nom de Villon toute une légende qui lui prêtait bien des facéties auxquelles il était étranger ; nous le voyons par certaines anecdotes du Oiiarl Livre dont Rabelais l'a f^iit le héros ' ; un « tour de Villon » était une expression usuelle pour désigner une bonne firce-. L'escholier bohème et farceur figure quelquefois dans les contes et les nouvelles. Enfin, autre preuve de l'intérêt qui s'attachait à ce personnage, quelques années avant la composition du Pantagruel, il avait paru deux ouvrages qui sont essentiellement et presque exclusivement des recueils de farces et facéties « machinées » par des escholiers.
L'un était l'œuvre de Charles de Bourdigné, prêtre, qui avait mis en vers la chronique de Pierre Faifeu, écolier de l'Université d'Angers (1480-1520) et l'avait publié sous le titre de La légende de Pierre Faifeii.
L'autre était l'histoire de Til Ulespiégle. L'ouvrage original, en allemand, avait paru en 15 19 ; il avait été traduit en flamand en 1520-1530 ; et sur la traduction flamande on avait composé une traduction française qui parut en 1532.
Or, le paj's latin est le domaine où les héros de ces deux ouvrages exercent ordinairement leur esprit de ruse et de bouffonnerie; mais ni leurs plaisanteries, ni leur langage n'ont de couleur spécialement universitaire. Leurs friponneries sont du ressort de tous les truands. Ulespiégle pour s'approprier un plat de bouillie commence par cracher dedans ; et naturellement on le lui laisse manger tout seul. A Prague, s'il dispute avec les Etudiants et l'emporte sur eux, c'est par des facéties qui ne supposent pas beaucoup de savoir.
Panurge, au contraire, nous apparaît, des sa présentation même, comme un homme doué d'une science très étendue : il parle latin, grec, hébreu, basque, etc. Sans doute, Rabelais exploitera copieusement la matière qui avait fait le succès des deux ouvrages précédents. Les mœurs et conditions de Panurge, qui occupent deux chapitres entiers (16 et 17), sont une collection fort variée de plaisanteries, de farces, de bons et de mauvais tours. Les dupes