VII. — L'éducal'wti de Gargantua
Gargantua, chap. xiv, xv, xxe, xxii, xxiii, xxiv.
La vie universitaire, les mœurs des maîtres et des écoliers, les factions qui divisaient la Respiil'lica Schohistica, les passions des plus nobles esprits dece monde d'intellectuels, exerçaient sur Rabelais un attrait si puissant qu'il ne balance pas à nous conduire de nouveau au Pays latin lorsque la « Geste » de Gargantua lui présente le récit d'une seconde éducation du Géant.
Cette fois, quelque variée que soit la matière, le dessin de la composition de cette partie du livre est très net. Tout est rattaché à une idée centrale: cette opposition entre la culture intellectuelle de son temps et Tignonuice de l'époque précédente, que Rabelais n'avait développée qu'une seule fois dans le Pantagruel, au milieu de la fameuse lettre de Gargantua à son fils. Elle devient dans ce second ouvrage le principe de composition de tout le tableau de l'éducation de Gargantua. Dans le Pantagruel, la lettre de Gargantua accusait le contraste entre les deux époques par une revue générale des progrès des sciences et des lettres. Dans le Gargantua, le tableau est moins vaste : Rabelais ne montre cette différence que dans l'éducation proprement dite. Il oppose en iine large synthèse les méthodes et effets de l'éducation nouvelle aux méthodes et effets de l'éducation traditionnelle.
Comme il arrive toujours en pareil cas, les nécessités de la généralisation l'ont obligé à des grossissements et des simplifications, sur lesquels il serait aussi vain de le chicaner qu'imprudent de le croire. Il faut bien se garder, par exemple, de voir dans le tableau de l'éducation selon les précepteurs « sorbonagres » une satire dont tous les traits auraient été d'actualité en 1534. Sans doute, il y a des morts qu'il faut qu'on tue ; il n'est jamais inutile de dénoncer le péril d'une éducation qui cultive la mémoire sans exercer le jugement; et il n'était pas superflu, à cette date, de ruiner les derniers remparts de l'éducation scholastique. Les Summulœ de Pierre d'Espagne, le li\rc des Sentences de Pierre Lombard, leurs commentateurs, les Tartaret et les Bricot étaient encore en honneur '. On continuait de réimprimer le Grécisitie
:. Cf. Delaruclle, G. Biidé, cliap. I. Les Précurseurs.
d'Everard de Béthune, le Doctrinal de Villedieu, Theodelel d'Alain de Lille, le Facet, le Florctiis, qui avaient formé les générations de « l'âge gothique. »
Mais depuis un quart de siècle, le nombre des bons esprits hostiles aux routines de l'enseignement scolastique allait sans cesse croissant. Dès la fin du xv^ siècle, Robert Gaguin dans son Ars versificatoria trouvait la latinité de Theodulus, d'Alain de Lille, du Facct et du Flonins médiocrement pure (parum tersi). Il se moquait de la latinité des étudiants de son temps qui n'allait qu'à comprendre les écrits de Duns Scot.
Budé, Erasme n'avaient cessé de critiquer l'éducation traditionnelle. Ce dernier avait flétri la saleté- du collège de Montaigu ', protesté contre les punitions corporelles. Dans son De piicris s/tiliin ac lihcralitcr iiistiliiciiciis (1529), il s'indigne delà cruauté d'un régent qui fit fouetter un enfant devant lui, jusqu'à ce que syncope s'ensuivit, sans motif, uniquement pour l'habituer aux coups et l'humilier.
Tous les Humanistes avaient demandé des réformes dans la ratio stiidioriim et déjà ils obtenaient gain de cause. Des collèges comme celui de Guyenne, allaient se fonder sur les jîriacipes nouveaux. Les litlcrœ humaiiiorcs, l'étude. directe de l'antiquité prenaient plus de place dans les programmes. Trois ans avant la publication du Pantagruel, un Réformateur, Mathurin Cordier, donnait dans son De correcli seriiionis einendatione, un lexique des locutions latines vicieuses en usage dans les écoles, avec les locutions à employer, tirées des auteurs classiques.
Rabelais ne tait donc que s'associer à cette campagne des , Humanistes, qui déjà comptaient des victoires ; ce serait se méprendre que de lui faire honneur d'une initiative et d'une hardiesse, qu'au surplus il n'eût point songé à revendiquer.-
En efl!'et, on ne remarque pas assez qu'il a lui-même pris soin, et à plusieurs reprises, de reculer dans le passé ce tableau de l'éducation scholastique. « Notez » que du temps de Thubal Holopherne, Gargantua « escrivait tous ses livres. Car l'art d'imprimerie n'estoit encore en usage. « Don Philippe des Marais, au chapitre xv, oppose à Gargantua, abêti par ses vieux précepteurs,
I. Cf. uot.immetit Cottoquia. Percoiitaïuti foi nid in primo congressii, au début. c< Undc prodis ? — E coUegio montis iicuti. — Ergo ades nobis onustus littcris. — Imo pcdiculis. »
yS LA « RESPUBLICA SCHOLASTICA »
« quelqu'un de ces jeunes gens du temps présent. » « Voyons, dit-il à Grandgousier, quelle différence il y a entre le savoir de vos niatéologiens du temps jadis et les jeunes gens de maintenant. » Ht Grandgousier se décide à envoyer son fils à Paris « pour cognoistre quel cstoit l'estudc des jouvenceaux de France pour iceluy temps. »
La seule audace de Rabelais dans cette satire, c'était d'attribuer à la théologie tout le ridicule de cette méthode d'éducation. Tous les Humanistes savaient bien que la Sorbonne était le vrai refuge de la routine ; tous n'osaient pas la bafouer aussi impudemment que Rabelais. Elle était encore si puissante, que Rabelais fut contraint de désavouer les nasardes prodiguées dans la première édition et de remplacer en i)-j2 « sorbonagres », « sorbonicoles », « théologiens », par « sophistes. »
Le même procédé de généralisation lui a imposé d'autres déformations et altérations de la vérité. L'éducation nouvelle étant seule capable, d'après sa conception, de stimuler l'activité, de faire que le travail soit une joie, il s'ensuivait que la paresse devait être une des conséquences de l'éducation traditionnelle. Or il n'en était rien : les longs sommeils, les beuveries copieuses, l'as.soupissement de l'esprit, l'engourdissement du corps, qui sont les traits caractéristiques de l'éducation de Gargantua sous les précepteurs sorbonagres, étaient inconcevables dans les « pédagogies » et « collèges » du premier tiers du x\i'" siècle. Le régime y était, au contraire, d'une austérité monastique, et c'est précisément cet ascétisme qui indignait les Humanistes. Les « capettes » du collège de Montaigu, réveillés 34 h., endossaient leur cape fermée pour écouter une leçon jusqu'à 6 h. A 6 h., messe. De 8 h. à 10 h., leçon ; de 10 h. à 11 h., discussion et argumentation. A. II h., dîner; après le dîner, examen sur les questions discutées et les leçons entendues. De 3 h. à 5 h., leçons. A 5 h., vêpres. De 5 h. à 6 h., disputatio. A 6 h., souper. Ju.squ'à 7 h. 1/2, examen sur questions discutées et leçons entendues pendant la journée. A 7 h. 12, compiles. A 8 h., coucher; en été, à 9 h. '. Telle était la vie que menaient, exposés aux correc-
I. D'après Thurot, De Voig,iiiiSiition de l'eiiseigriemeiil J^iin rUiiiifisile de Piin's. A partir de 15 13, il s'était produit une réaction contre la sévérité de cette règle instituée en 1499 par Jean Standouch.
tions sanglantes de maître Tempestas", les élèves du collège, qui était pour les Humanistes le type de l'école « gothique ». On voit qu'ils étaient institués en telle discipline qu'ils ne perdaient heure du « jour - » ; et leur horaire n'avait de commun avec celui de Gargantua sous les précepteurs sorhonagres, que la longueur du temps accordé aux « patenôtres ».
Les rêves de cocagne de ces écoliers devaient correspondre aux divers traits de- ce régime ascétique : exténués par les jeûnes et l'abstinence perpétuelle, la goinfrerie leur semblait la suprême jouissance du corps ; et quelles satisfactions pouvaientils imaginer, au milieu des exercices scolaires poursuivis du matin au soir, plus douces et plus parfaites que la paresse et l'inertie ? C'est ce rêve que vivait le jeune Gargantua sous ses régents théologiques. Car Rabelais en a fait une réalité dans sa peinture du régime traditionnel, parce que telles étaient les exigences de sa conception artistique. L'éducation ancienne était chargée de tous les défauts, responsable de toutes les misères physiques, intellectuelles et morales ; l'éducation nouvelle, seule juste dans ses principes et son objet, pouvait seule provoquer et entretenir l'activité, seule produire de bons résultats.
Le même principe artistique l'a conduit à une autre déformation assez grave de la réalité. Pour mieux accuser le contraste entre les deux éducations, il ne veut pas que l'éducation nouvelle ait l'air de rien retenir de l'éducation traditionnelle. — Il dissimule ce qu'elles ont de commun : nous venons de voir que le temps n'était pas plus gaspillé à Montaigu que sous la direction de Ponocratès. — Il fait table rase de tous les traités pédagogiques chers aux « sorbonagres ». Dans la réalité, les Humanistes se montraient moins radicaux en leurs principes, moins intransigeants dans leurs méthodes. Ils savaient composer avec la tradition. On ne condamnait pas tous les traités d'éducation légués par l'âge précédent : Sulpice de Verulam, avec sa Civilité puérile et honnête (De moribiis in ineusa servandis), trouvait grâce auprès des
1. Rabelais fait une allusion à ce grand fouetteur : Otujrt Livre, 21, M. L. I, p. 348. « Si par fouetter paouvres petitz enfans escholiers innocens les Pédagogues sont damnez, il est sur mon honneur, en la roue de Ixion, fouett.uit le chien courtault qui l'esbranle. »
2. Titre du chapitre xxiii du Gargantua. Comment Gargantua feut iustitué par Ponocrates en telle discipline, qu'il ne perdait heure du jour.
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esprits éclairés. Erasme ne dédaignait pas de donner une édition du « Caton », ce vieux recueil de distiques moraux qui resta en faveur jusqu'à la fin du xvr siècle '. Kabclais, lui, ne conserve rien de cette pédagogie : il construit un système, qu'il présente comme entièrement nouveau.
Or, quels sont les traits essentiels de cett<e méthode nouvelle? Toutes les réformes qu'il expose, en les opposant aux vices de l'éducation traditionnelle, se ramènent à deux principes : pour assurer le développement normal de l'individu, la culture physique alternera avec l'instruction de l'esprit; celle-ci consistera en un enseignement graduel et méthodique de toutes les lettres, de toutes les sciences, avec un aperçu sur tous les arts mécaniques. .
Sur le premier point, où l'on reconnaît les légitimes préoccupations du médecin, Rabelais n'est pas absolument original. Tout d'abord, il est vrai que les « pédagogies » et collèges du moyenàge et même du x\i' siècle ne faisaient aucune place aux exercices physiques ; mais une fois sortis de la Faculté des Arts dont dépendaient ces collèges, vers 20 ans environ, la plupart des escholiers, ceux qui entraient dans les Facultés de Médecine, de Lois et de Décret, se livraient aux exercices physiques dont Rabelais nous a parlé au cours du voyage de Pantagruel dans les Universités : seuls, les « théologiens » et les « régents » de la Faculté des Arts en étaient privés par la nature ou la dignité de leurs occupations.
Il reste que les programmes d'éducation ignoraient la nécessité d'exercer le corps. On ne jugeait pas que la culture physique pût être utile aux clercs ; elle était réservée à la classe noble, à ceux dont la vie devait être consacrée à la chevalerie et aux armes. Dans l'éducation des gentilshommes, au contraire, les exercices qui préparaient à la guerre tenaient une telle place que les études leur étaient sacrifiées. Le vrai gentilhomme qui « n'est disposé aux études des très prudentes et saintes sciences de théologie, des décrets, des loix, ne autres estudes de science, fors que à très noble
I. En tète d'une édition des k Auloit-s octo u : Caloiiis Koiiiaiii sciileulix morales Distkhis ilescripLv el margiiialibin Atliwtaiiieiilis illiisliitlis ciiiii icholiis Dcs.-F.rasmi. A la suite du Flon-liis, se trouve le traité de Sulpice de Vérulam : Siilpicii Verulami viri disscitissimi meiisalis prxceplio pitciis mire ulilis. (1538). B. M;u. A. 11927.
DANS l'œuvre de RABELAIS 8l
et illustre science et mestier d'armes ' » peut négliger presque tout le reste. Fuir les péchés capitaux, observer les dix commandements de la loi, lire quelques livres et romans, « afin de congnoître les gestes des nobles du temps passé », voilà presque tout le programme sur lequel la Dame des Belles Cousines endoctrine le petit Jean de Saintré.
L'originalité de l'éducation de Gargantua sous la discipline de Ponocrates, c'est d'allier à l'éducation des gentilshommes l'éducation des clercs. Parmi les Humanistes les plus hostiles à l'éducation traditionnelle des collèges et pédagogies, parmi ceux qui protestent avec le plus de violence contre la saleté, la mauvaise hygiène, l'infâme nourriture qui étaient^ de règle dans ces « geôles de jeunesse captive », aucun peut-être avant Rabelais ne s'est avisé de cette grande lacune de l'éducation des clercs : du défaut d'exercices physiques, qui gst'pour nous un des caractères les plus frappants de ce régime ascétique oii l'esprit est cultivé au détriment du corps. Cqpiment d'ailleurs aurait-on songé à exercer le corps, à développer l'adresse ou la force ? Ce sont qualités dont les clercs n'avaient que faire; elles ne trouvaient leur emploi que dans la carrière des armes réservée aux gentilshommes.
En revanche, parmi ceux-ci, on commençait à s'apercevoir des lacunes d'une éducation qui ne visait qu"à préparer à la vie militaire. Le prestige des lettres et des arts devenait tel qu'il n'était plus possible à un gentilhomme de se résigner à tout ignorer de la vie mtellectuelle des clercs. Les têtes, les chasses et les tournois n'apparaissaient plus désormais comme la seule parure de l'existence du gentilhomme : les « lettres » étaient un luxe, et un lustre pour son esprit, comme les peintures et les sculptures pour ses châteaux. La morale, la religion, le lectures des histoires et romans « concernant l'état de noblesse » ne suffisaient plus à son éducation; il s'initiait aux sciences de « clergie ». Cet idéal nouveau, nous le trouvons dans un livre fameux qui parut quelque temps avant le Pantagruel : c'est le Courtisan, de Balthasar CastigJiom.
Est-ce à l'influence de cet ouvrage qu'il faut rapporter l'idée générale du système d'éducation de Ponocrates ? Nous ne le