‹ L'œuvre de Rabelais; sources, invention et compositionChapitre 68 sur 216 · I. Cf. Le Petit Jt'lhiii lie Siiiiilic, chap. vi · texte numérisé non relu

I. Cf. Le Petit Jt'lhiii lie Siiiiilic, chap. vi

82 LA « RESPÙBLiCA SCHOLASTICA »

pensons pas. Rabelais a été guidé dans cette conception par ses préoccupations de clerc et par les conditions mêmes de son sujet. Il ne peut pas oublier qu'il décrit l'éducation d'un futur souverain ; au premier gentilhomme du royaume, il faut bien qu'il donne l'éducation des gentilsliommes, qu'il l'exerce dans « la chevalerie et les armes ' ». Ponocrates ne perd jamais de vue le but de tous ces exercices ; il laisse de côté tout ce qui ne sert pas « à discipline militaire ». Ainsi, il n'apprend pas à son élève « à rompre une lance : car c'est la plus grande resvcrie du monde... un charpentier le lerait bien ; mais louable gloire est d'une lance avoir rompu dix de ses ennemis ». Gargantua n'apprend pas à sauter « à trois pas un saut », ou « à cloche pied » ou « au sault d'Allemant », car, disait Gymnaste, « tels saults sont inutiles et de nul bien en guerre, maisd'un sault perçait un fossé, voilait surunehaye, etc..» 11 faut que cette éducation mette le jeune souverain en état de défendre sa maison et ses Etats contre les « assauts malfaisants » des ennemis.

Mais, en même temps, il fimt que Gargantua soit un souverain de son temps, un roi de la Renaissance. Il n'a pas le droit d'ignorer le progrès des lettres et des sciences qui est la gloire de son époque. Rabelais, en vrai humaniste, ne reconnaît pour royauté que celle de l'intelligence et de la science; il veut que son souverain excelle dans toutes les sciences que les Humanistes représentaient comme le domaine de la « philosophie », conquête des plus nobles esprits surles contrées ténébreuses des ;iges gothiques. Il nous montrera donc le jeune Gargantua apprenant toutes les lettres, langues, histoires et sciences, qui faisaient partie des nouvelles « disciplines », réalisant le rêve que poursuivaient par leurs travaux les Erasme, les Rude, et tous les Humanistes contemporains.

Tout préoccupé d'opposer le système de Ponocrates à l'éducation scholastique, Rabelais croit rompre complètement avec la tradition. Il est certain que son nouveau programme contient un grand nombre d'idées qui assurent pour toujours sa valeur pédagogique et le rapprochent des systèmes en faveur à notre époque. On a signalé tout ce qu'il avait de commun avec le système de

I. PLiiiliii;niel. 8, M. L. I, p. 257. Dans le P^iiita<;niel, Gargantua reniettail cette éducation niilit.iire au retour de Pantagruel en Dipsodie.

DANS l'œuvre de RABELAIS 83

Rousseau et des pédagogues modernes : le développement normal de toutes les facultés de l'individu, l'éducation par les sens et les leçons de choses, l'initiation à « l'industrie et invention des mestiers », l'hygiène '. Peut-être n'a-t-on pas assez montré par où ce système se rattache à l'éducation scholastique. On a remarqué, il est vrai, le rôl« important, prépondérant presque toujours, que tient la mémoire dans cette éducation ; et l'on a tait observer qu'il n'en était pas autrement dans le système scholastique. Il ya plus : Rabelais n'a pas rompu avec toutes les méthodes en honneur à la Faculté des Arts, et abandonnées depuis. C'est ainsi que Ponocrates enseigne à la manière des régents du moyenâge : il lit ou il fait lire par Anagnostes. Il répète ce qui a été lu, l'explique et le commente. A peine Gargantua est-il habillé qu'on lui répète les leçons du jour d'avant. « Puis par trois bonnes heures, lui était faite lecture ». L'après midi, il « répétera la lecture matutinale », mais nous ne le voyons pas lire, étudier luimême, faire effort pour comprendre ou retenir. C'est le professeur qui lit et de lui-même explique les cas obscurs, comme le faisaient en leurs « lectures » les régents de collèges. Leur tâche ne consistait pas à faire des cours, des expositions suivies de morale ou de littérature, mais à lire et commenter des traités et des textes.

Ensuite, nous constatons que cet enseignement est exclusivement oral. Gargantua écoute, répète, discute ou devise sur l'objet de la lecture : point de compositions écrites, d'exercices de rédaction, de version, de développements, d'imitations. Une partie des trois heures d'étude de l'après-midi est consacrée à « écrire, bien traire et former les antiques et romaines lettres ». Ce n'est qu'un exercice de calligraphie et c'est le seul moment où nous voyions Gargantua à son bureau : son horaire ne comporte plus que leçons apprises ou répétées, lectures, causeries ou discussions.

Par là, la méthode de Ponocrates se rapproche moins de la pédagogie moderne que de l'éducation scholastique. Malgré tout, Rabe-

I . Quelques-unes des prescriptions hvoiéniques de Ponocrates se retrouvent chez divers humanistes de l'époque. Je note dans la Kalio Studii de Joachim Sterl; (J. Fortius Ringelhergius) les articles suivants : De exercitio corporis... Quandoque quiescendum esse... Mutandum esse suhinde locum. Il recommande les haltères « œreum glohum » ; lui-même cousait des lames de plomb dans ses vêtements pour exercer ses muscles, augmentant ou diminuant la charge suivant ses forces. CL Joachimi Fciiii Riiigdberaii Aitdùverpi^uii Opeiii. L\on, .\nt. Vincent, 15)6. Le Z)i' Ratione Studii est de 1529.

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lais adopte sans examen quelques-unes des habitudes et des règles auxquelles s'étaient conformés tous les clercs de sa génération ; c'est dans leur propre éducation qu'il faut chercher l'origine de

certains traits qui distinguent nettement des nôtres ses conceptions pédagogiques.

Ainsi il )■ a lieu de distinguer entre les différents éléments qui entrent dans la composition du double tableau de l'éducation de Gargantua. Ils sont fort varié.s, et pour juger de leur valeur relative, il était nécessaire d'examiner quelles couleurs étaient justes, quels traits étaient originaux. Le simple rapprochement de la description de la vie universitaire dans le Pantagnid et de l'éducation scholasiique de Gargantua nous faisait soupçonner quelque inexactitude dans ces deux tableaux discordants.

Nous voyons quelles influences ont amené Rabelais à déformer cette image de l'éducation traditionnelle. -En plaçant son tableau dans un lointain déjà reculé, il se donnait la liberté d'exagérer certains traits que ses contemporains ne trouvaient dans la réalité qu'atténués et près de s'eff'acer : bien des « traités » de grammaire recommandés par les Jobelin Bridé et les Thubal Holopherne étaient déjà tombés en désuétude, discrédités par les Humanistes. — En décrivant l'éducation d'un souverain, il ne pouvait omettre l'éducation physique, la préparation à la « chevalerie et aux armes », qui tenait la place principale dans l'institution d'un gentilhomme. — Mais, surtout, la préoccupation tout artistique d'établir un contraste très net entre les deux tableaux exigeait qu'il exagérât certains traits, qu'il renforçât certaines couleurs, qu'il mit d'un coté tous les défauts et de l'autre tous les avantages. Il en est arrivé, par exem]ile, à faire honneur au système de Ponocrates d'une utilisation rigoureuse de toutes les heures de la journée, que précisément nous retrouvons dans l'horaire des collèges scholastiques.

Dans l'ensemble, son tableau de l'éducation nouvelle est, comme le tableau de la Renaissance dans la lettre de Gargantua, un acte de foi au progrès de l'humanité. Il ne s'arrête pas à nous expliquer comment Gargantua s'assimilait cette énorme quantité de connaissances; il ne prévoit aucune des objections que lui ont faites les pédagogues portés à donner une valeur absolue à son système ; il ne soupçonne pas qu'il néglige d'exercer le jugement, et qu'il suit les errements des sorbonagres en ne s'adressant qu'à la

mémoire; il n'a pas réfléciii sur ces questions proprement pédagogiques '. L'idée qu'exprime Ponocrates au début, tolérant l'éducation vicieuse de Gargantua pour les premiers jours parce que « nature n'endure mutations soudaines sans grande violence », cette idée où l'on reconnaîtrait la sagesse d'un pédagogue, Rabelais l'empruntait à la médecine ; c'était le premier précepte du Regimcn Salentitamim : Oimnbus assuetam jnheo servare dietam -. D'observations pédagogiques, il n'y en a pas dans ce "programme : il n'}^ a qu'une grande confiance dans la générosité de la nature humaine; dès qu'elle entrevoit la beauté de la science et qu'on lui en ménage l'acquisition par un exercice bien réglé, l'étude lui devient « un passe temps de roy > ».

MIL — L'ambassade de Jaiiolns de Bragiiiardo.

Gtiigiiiitiia. chap. xviii, xix, xx.

Ce n'était pas assez pour Rabelais de porter au compte des régents théologiques tous les ridicules et tous les méfaits de l'éducation traditionnelle; l'arrivée de Gargantua à Paris et l'épisode de l'enlèvementdes cloches de Notre-Dame qu'il trouvait dansla Geste des Grandes Chroniques lui ont fourni l'occasion de tracer des théologiens de Sorbonne une magistrale caricature. L'ambassade de Janotus de Bragmardo l'invite à nous décrire les querelles intestines de l'Université et à nous composer une harangue sur le patron des discours de Sorbonne.

L'assemblée qui se réunit en Sorbonne, pour consulter sur

1. Pour savoir comment un pcdagoguc du XVF, élève des grands Humanistes, aurait jugé le programme de Rabelais, il suffit de parcourir le De Col hgio et Universitale Xeiiniuseiisi de Claude Baduel (Lvon, S. Grvphe, 1 540). Il critique dans la méthode des collèges contemporains la confusion dans l'enseignement des lettres, qui est un des défauts du système de Ponocrates. Il distingue trois cycles d'études et établit huit classes par où doit successivement passer l'élève. Cf. M. J. Gaufrés, Chuide Baduel et la n'foniie iks Eludes au xvie siirle.

2. Cf. Regiineii Sifnilatis en fiançais... Lvon. Claude Nourr^-. 15 18. Il Lorsqu'on veut changer et parmuer la diète, il ne faut pas le faire subitenient, mais petit à petit, car toute mutation subite nuit grandement... » Et plus loin ; i< Ces mutations subites blessent nature comme dit Galien en la glose d'un anfforisme. »

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