Gargantua, chap. 24, .M. L. I., p
86 I.A « KESl'UBLICA SCHOI.ASTICA »
« l'inconvénient » de l'enlèvement des cloches, après avoir ergoté pro et contra, conclut « en baralipton » que « notre maître » Janotusde Bragmardo serait députe à Gargantua. Mais les jalousies se sont réveillées à l'occasion de ce choix. Il est conforme à la tradition ; c'était la faculté de théologie qui avait l'iionneur de porter la parole dans les grandes circonstances, même avant le Recteur '. Pourtant quelqu(;s-uns remontrent que cette charge mieux « compétait » à un orateur, c'est-à-dire à quelque membre de la Faculté des Arts qu'à un théologien.
Rabelais a retenu comme un des traits de mcvurs de l'Université cette rivalité entre facultés. Il notera également les dissensions intestines au sein de chaque Faculté ; les « Sorbonicoles » refusant de donnera Janotus les chausses et les saucisses qu'ils lui ont promises en cas de réussite dans son ambassade, l'affaire aboutit à un procès qui se terminera « es calendes grecques ». Vulgarité de manières, et vulgarité d'âme, voilà ce que nous montre Rabelais dans le personnage qui représente la théologie; notre maitre Janotus, tousseux, crotté, ne songe qu'aux petits profits de sa mission ; les mêmes préoccupations mesquines se retrouvent d'abord chez ses collègues de Sorbonne, dans l'Université ensuite, toujours prompte aux querelles.
La f;intaisie de Rabelais dans ce tableau exagère à peine les caractères de la réalité. Ces divisions et rivalités entre les diverses Facultés existaient depuis longtemps; elles se manifestaient par des scènes burlesques qui égaient la sévère Historia Universitatis paiisieusis de Du Boulay. Les Théologiens s'y montrent les plus turbulents et leur conduite y est à peine moins grotesque que dans la scène bouff"onnede Rabelais. On peut voir, par exemple, quelles perturbations ils |causèrent dans le Rcspuhlica Scholastica, lorsque, en 1549, à l'occasion de l'entrée de la reine à Paris, le recteurxevendiqua le droit de parler au roi. C'était empiéter sur les privilèges de la Faculté de Théologie, qui, de par la tradition, devait fournir l'orateur. Les Médecins, les Décrétistes et les Artiens acceptèrent, malgré les protestations des Théologiens. Malheureusement ils proposèrent, en même temps, de se rendre à cheval au-devant du roi. Les Théologiens tenaient leur revanche : il y avait parmi eux des moines mendiants à qui leur règle défen-
I. Cf. Du Boul.iv, Hislon'a Uiiiversiltilis ptuisieiisis, tome VI, p. 451.
liait de se promener à cheval en ville ; ils s'opposèrent donc à ce double projet de réformes. On proposa la disjonction des motions, et la première seule fut votée. Les Théologiens ne trouvèrent qu'un moyen de se venger : ils se massèrent autour du recteur pour écarter du roi les autres Facultés. Le lendemain à la réception de la reine, ils recommencèrent, se bousculant, mettant le désordre dans le cortège sous les yeux mêmes de la reine '.
Les harangues citées par du Boulav dans ses comptes rendus des séances de la Sorbonne, ou même d'autres Facultés, pourraient parfois dignement figurer à côté de celles de Janotus de Bragmardo. Rabelais ne fait que reproduire, en les exagérant, leurs principaux caractères : pauvreté de raisonnement, platitude du style, barbarie de la langue, vain effort pour pallier la médiocrité de la pensée par des citations, des termes de logique et des lambeaux de phrases latines. Du Boulav nous rapporte, parj exemple, les harangties qui furent prononcées à l'occasion d'un projet de fondation d'Université à Issoire, en Auvergne ^ « La ville d'Issoire, disait le demandeur, est quasi in centra. Le philosophe dit que centrum se hahet ad oinnes suas drcumferentias. Ainsi Issoire et le pays d'Auvergne qui est in centra peut avoir accès suis circumferentiis, qui montre qu'il y a nécessité de l'ériger en Université ». « Il y a diverses Universités en ce Royaume qui sont engrosse réputation non sa! uni icy, inio in loto Urbe... » Pour caricaturer une éloquence de ce genre, Rabelais n'a eu vraiment qu'à développer les phrases en latin macaronique. Il y a joint une notation minutieuse des ehen, hen, du vieux tousseux ; à la platitude des phrases où Janotus avoue l'infirmité de son art et la médiocrité de ses ambitions, il a opposé la prétention du jargon scholastique et l'emphase des locutions oratoires latines. Surtout il a rendu, par la coupe même et le nombre du style, la sénilité du parler de maistre Janot. Il a su dans la harangue évoquer la physionomie morale et l'aspect même du « bel orateur ».
1. Du Boulav, 0^. cit., tome VI, p. 431. « In ordineni cogl nolentibus et magno sui coUegii dedecore in oculis Reginœ nobiliumque omnium conspectu tumultuantibus Theologis. »