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I. Cf. infm, ch.np. vu, L'Esprit populiiire, I

LE DROIT, LES ÉTUDES JURIDiaUES ET LES LÉGISTES IO7

m. — - Le plaidoyer de Bridoye.

Tien Livre, xxxix à xl\'iii.

L'affaire Baisecul-Humevesne avait fourni à Rabelais l'occasion de vulgariser sous une forme plaisante quelques-unes des idées auxquelles tenaient le plus fermement les jurisconsultes qu'il avait connus. Il était loin pourtant d'avoir épuisé dans cet épisode la provision d'observations qu'il avait faites sur les goûts, les méthodes, les habitudes d'esprit et même les manies professionnelles du « monde palatin ».

Au Tiers Livre, il nous ramène dans cette société des avocats, des juges et des jurisconsultes, auxquels des études communes avaient donné quelques traits de physionomie semtlables. Il interrompt la consultation de Panurge sur le « sort fatal » de son mariage et nous transporte au parlement de Myrelingues, où le juge Bridoye justifie une de ses sentences, qui ne « semblait du tout équitable » à cette cour suprême. L'épisode occupe cinq chapitres (39-44) ; il comprend des éléments divers de nature et d'intérêt inégal pour les lecteurs modernes.

On goûte sans effort et sans préparation spéciale les deux anecdotes que Bridoye insère dans son plaidoyer : celle de Perrin Dendin et celle du gascon Gratianauld. On est frappé de la vie et de la vérité du portrait du juge Bridoye. On se laisse gagner par son humeur débonnaire et joviale, par la candeur de ses réponses au président Trinquamelle, toutes empreintes de respect pour les formes traditionnelles delà procédure. On incline à reconnaître une part de sagesse dans sa dissertation, d'une philosophie si sereine, sur les effets pacifiants du temps ou du sommeil. On admire même son éloquence, lorsqu'il rapporte la conclusion du discours de Dendin à son fils et que s'identifiant avec le personnage dont l'expérience lui sert d'argument, il s'écrie « en toute allégresse » : « La Dendin, je me trouve à propos, comme lard en poys. C'est mon heur. C'est mon gaing. C'est ma bonne fortune, etc.. » Enfin, la déférence que lui témoigne Pantagruel, après comme avant son plaidoyer, prévient toute méprise sur son caractère : il a le malheur d'être devenu vieux, mais il a toujours eu le mérite d'être sincère, doux et humble

lOcS LK DKOIT, LUS KIUDKS JUKIDICIUES KT LUS LÉGISTES

du cœur. Assurément, Rabelais n'a point mis en scène ce sage pour vilipender, dans une caricature odieuse, la magistrature du xvr siècle : Bridoye n'est pas pour lui ce que sera pour Beaumarchais, Bridoison.

C'est sur le sens de son plaidoyer qu'il y a divergences d'interprétations. On estime généralement que Rabelais s'est proposé, i.l:nis ce plaidoyer, qui est le morceau capital de l'épisode, de bafouer la procédure. Puisque les jugements « sententiés » par les dés, sont, en fait, aussi justes que ceux auxquels on n'arrive qu'après la lente élaboration de la procédure, celle-ci est inutile, lit les raisons qu'allègue Ikidoye pour justifier toute la paperasserie des complaintes, adjournements, comparitions, commissions, informations, etc., sont logiquement dérisoires. C'est une longue ironie de Rabelais que cette justification « des écritures et autres procédui'es contenues dedans les sacs. » Il faut prendre le contrepied des arguments de Bridoye pour avoir la pensée de l'auteur '.

Une telle interprétation prête au développement du plaidoyer de Bridoye une rigueur trop systématique, qui n'est pas dans les habitudes d'esprit de Rabelais. Sa véritable pensée sur le cas de Bridoye, c'est Pantagruel qui l'exprime au chapitre xu\. C'est une idée qui ne traduit aucune audace révolutionnaire : elle fait songer plutôt au bon sens prudent des conseils de La Fontaine. Non, dit Pantagruel, la corruption des juges n'est pas telle qu'un procès ne puisse être plus mal jugé par le jet des dés. Pourtant leurs mains sont n pleines de sang et de perverse afiection. Attendu que tout leur directoire en judicature usuale a été baillé par un Tribunian, homme méchant, etc.. » Ht Rabelais reproduit ici une invective contre Tribunian que G. Budé avait insérée dans ses Annotations aux Pandectcs. Mais le meilleur parti, c'est de ne point commettre ses aff"aires à la justice : mieux vaudrait marcher sur des chausses-trappes « que de son droit soy déporter » aux réponses et jugements des juges.

Quant à l'argumentation de Bridoye, en faveur de la procédure, on ne saurait voir, dans chacune de ses parties, une ironie laborieusement soutenue, qui exprimerait très exactement le contraire de la vraie pensée de Rabelais. — En effet, sur la

I. C'est rintciprctation traditionnclli.', dcvcloppce dans Touvr-igc de Giiiguoné : De l'iiutoi l'Ii' de Raheliiis iLvis !,i Révoliiticii frauçiiise.

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valeur et l'efTicacité de la forme en justice, sur l'avantage de la paperasserie pour la santé des juges, la vérité se trouve sans doute dans la proposition contraire à celle que soutient Bridoye. De même, sur la naissance et la croissance des procès, le jugement du bon sens est dans la thèse opposée à celle que résume la remarque du juge « Hic iiot, qu'en ceste qualité plus heureux sont les plaidoj'ans que les ministres de justice. Car Bculiiis est darc quam accipcrc. . . »

Il n'en est pas de même du troisième des arguments de Bridoye en faveur de la procédure, de celui qu'il appuie non plus seulemeirt par des autorités juridiques, mais encore par l'expérience de r« apoincteur de procès », à savoir que la procédure a pour effet de différer le jugement, partant d'amener les parties à la réflexion, à la sagesse, à une résignation docile aux décisions des juges. — Toute cette dissertation sur l'influence pacifiante et assagissante du temps est fondée en expérience; c'est en elle que se trouve la dose de bon sens nécessaire à la consistance de tout paradoxe, qui n'est pas une simple calembredaine.

Il faut donc reconnaître que le plaidoyer de Bridove n'est pas fait sur un plan, ni sur un ton unique; il a de l'ironie et il a également de l'humour. Il est, avant tout, un jeu de la fantaisie de Rabelais, s'exerçant sans préoccupation utilitaire, morale ou sociale. L'auteur n'est point tellement indigné contre la sottise des institutions humaines, qu'il ne songe qu'à la dénoncer par une ironique apologie. Il lui arrive d'oublier les effets fâcheux ou pernicieux de la procédure pour s'amuser librement à dépeindre le respect qu'elle inspire au « monde palatin « et à développer les arguments par lesquels on pourrait la justifier.

Autour de cette argumentation paradoxale, il a groupé d'autres éléments comiques, tous pris dans les goûts et mœurs des légistes et des juges. Malheureusement, nous sommes obligés de faire des réserves sur la qualité de ce comique. Il est souvent si particulier que nous ne le comprenons pas. A vrai dire, il n'était sensible pleinement qu'aux juristes contemporains de Rabelais.

C'est ainsi que l'usage des allégations de textes juridiques, qui est chez Bridove une véritable manie, nous paraît bien vite fastidieux. Dès les premiers mots de son plaidoyer il allègue, à propos des incommodités qu'apporte la vieillesse, l'autorité de l'Archidiaconus, un commentateur des Clémentines, sur la Disliiiclioii 86

duiiiiioii Itiiilii; Lt ilLsorniais tout son discours sera coupé à chaque phrase par de telles allégations. Les vérités les plus élémentaires, les truisnies les plus évidents seront suivis de références au Code, au Digeste, aux Décrétales, avec énonciation scrupuleuse du numéro du Titre et du Paragraphe, s'il s'agit d'un Recueil de droit civil ; de la Cause et de la Distinction, s'il renvoie à un Recueil du droit canonique. — S'il lui arrive d'avoir à rappeler que les fils ressemblent à leurs pères, il ne manque pas de s'abriter derrière un proverbe, allégué par le Digeste et le Code en quatre endroits, auxquels il renvoie explicitement :

« Sa'pe solet similis filins esse pairi

« Et scqiiititr leviler jilia iiialris ilcr. »

Ut ait gloss. 6, etc.

L'emploi d'une locution très simple « grand médecin », qui est dans son esprit la traduction du mot grec àr/iaTioç, est immédiatement justifié par une référence à un Titre du XIL livre de Justinien : De Coiiiilil'iis et Archiatris Sivicti Palalii. j Cette manie des allégations est le trait de caricature le plus frappant du portrait de Bridoye. Malheureusement, comme nous ne sommes pas familiarisés avec les signes de cette tachygraphie juridique ', avec les §, les C. ou les D., nous n'y voyons qu'un tic pénible et nous prenons le parti de chercher à l'éviter. Au lieu d'épeler toutes ces références, nous les passons rapidement.

Pourtant ce trait de caricature ne doit pas être négligé ; il était comique par lui-même pour les contemporains de Rabelais, à qui il rappelait une des habitudes les plus caractéristiques des juristes. Bien avant lui d'ailleurs, on s'était égayé de cet abus des allégations. — Nous en avons la preuve dans certaines œuvres comiques, soties, farces et moralités. Dans la Condamnation de Banquet, le « Docteur prolocuteur » cite le Saint Canon <■• En la Distinction XXXV. » « Expérience » allègue droit civil et droit canonique :

I. On trouvera tous les renseignements nécessaires pour la déchiffrer dans VHisloire au clivil civil fi\iii(dis, de Paul VioUet, membre de l'Institut. — Paris, 1905.

Voici la signification des principaux siglcs : ((. = Digeste, § =: loi. — En droit canonique : C =^ canon. D. = distinction ; ou c =: iJkj.i, q i. ^ (/iiestio J».

LE DROIT, LES ETUDES JURlDIQ.t'ES ET LES LEGISTES III

« Le Décret dit qu'on doit iUt

« Siiiiiii ciiiqiii' Iribtiere

« A ce propos, /// Codice

« Legc Neiiio, tu trouveras

« Qu'il en a parlé pnblicc

« Sur le paraffe Intcr claras. »

Coquillart dans ses Œuvres, Gringoire dans une Sotie ', l'auteur du Sermon Joyciilx cl de î;ri]iidc value -- a tous les fous i]ui sont dessous la nue-, avaient déjà raillé ce travers bien connu des clercs du Palais, et de tous les étudiants ès-Loix ou ès-Décret.

Ni les railleries des auteurs comiques, ni les critiques des gens de goût' n'avaient empêché que cet usage ne restât en grand honneur dans le monde des jurisconsultes, des juges et des avocats. Bonaventure Despériers, dans sa Nouvelle LXXM, pour caractériser le style d'un légiste n'indique que ce trait : il leur « alléguait ses paragraphes^ ». — Au reste, il suffit d'ouvrir un livre de jurisprudence du xvr" siècle, le De legil'us coujiuhialihus de Tiraqueau, par exemple, pour voir avec quelle prodigalité on accumulait, dans les commentaires et les gloses, les références aux Recueils juridiques et à leurs interprètes. — La satire de Rabelais était donc encore d'actualité.

Elle se distingue des satires dont nous venons de parler, d'abord par une profusion vraiment excessive de ces allégations. Les auteurs de Soties, de Farces et de Moralités, qui pourtant s'adressaient à un public de clercs et de Bazochiens, s'étaient contentés de leur rappeler une manie bien connue d'eux, sans leur en donner l'image réelle: ils avaient évité la répétition de ces allégations. Rabelais, au contraire, les multiplie à l'excès.

C'est d'abord qu'en toutes matières, il aime l'abondance. En outre, la répétition constante de ces allégations produit un effet de caricature individuelle, diftérent du trait comique esquissé par les auteurs cités plus haut. Elle donne l'impression d'un mécanisme fonctionnant automatiquement; au moindre appel de sens

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