‹ L'œuvre de Rabelais; sources, invention et compositionChapitre 88 sur 216 · Quart Livre, 53, M. L. 11, p · texte numérisé non relu

Quart Livre, 53, M. L. 11, p

4. Sur cette extension des droits de la papauté sur les bénéfices, aux xni» et xiv« siècles, voir Esmein, Histoire du droit français, p. 605 et sq.

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L'éloge ironique qu'en fait Rabelais, dans l'épisode de Papimanie, se rattache donc à la satire de la souveraineté temporelle des Papes. Cette protestation patriotique contre les prétentions du Saint-Siège était ancienne en France. Elle y avait toujours été populaire. A l'époque où Rabelais rédigeait le Onarl Livre, elle était d'actualité : elle s'accordait avec la politique du nouveau roi ■

Quelques mois après .son avènement, en septembre 1547, Henri II avait donné à Fontainebleau l'édit des « petites dates, » qui remédiait à un abus de la cour romaine. « Les impetrans de cour de Rome, dit le Proesme de l'Edit, obtiennent en ladicte cour impétrations de bénéfices par résignation, en vertu de procurations [pour résigner] nulles, fausses et mal expédiées : par le moyen desquelles sont lesdicts bénéfices possède;^ par gens intrus et les vrais titulaires, de leurs droits frustrés. «

Ces « gens intrus, » pour se ménager la collation d'un bénéfice, retenaient une date (parvam datam, petite date) en cour de Rome, de connivence avec le titulaire du bénéfice, qui signait une procuration pour résigner. Mais le résignataire au lieu d'envoyer la procuration à Rome, la gardait jusqu'à la mort du résignant. Ainsi celui-ci jouissait d'un bénéfice qui n'était pas légalement vacant puisque la procuration n'était pas exhibée à Rome ; et le résignataire était assuré de se voir accorder le bénéfice, puisque la vacance déclarée, il se trouvait le premier impétrant inscrit en cour de Rome". — L'Edit de Henri II ordonna d'envo3'er à Rome les procurations pour résigner et interdit de les détenir jusqu'à la mort du résignant -.

Lorsqu'il fut promulgué, un jurisconsulte se chargea de le commenter et d'en présenter l'apologie. Ce fut Charles Du Moulin, dans son livre intitulé : Comiiieiilarius ad Edicium Henrki Sectindi régis Galliariim contra parvas datas et abusus Curiœ Romanœ et in antiqtia edicta et senatusconsiiJta Franciœ contra Annataruin et id genits abusus, militas novas dccisiones jiiris et praxis contiiiens.

Le titre même de ce livre, dédié à Henri II, en indique l'esprit

1. Eu vertu du brocard : Oui prier est tempore, pot ior est jure, et sans doute aussi, par l'effet des ducats versés aux notaires apostoliques. Sur cette question, voir Durand de Maillane, Dictioiiiuure de droit canonique et de pratique hàtèficiale. Article : Dates.

2. Il établissait également un contrôle sur les notaires apostoliques et les banquiers en correspondance avec la Cour de Rome.

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général. Ce n'est pas seulement un commentaire de l'Edit des « Petites dates, » c'est une invective contre la politique des papes. Dans la Dédicace, Du Moulin rappelle la « louable mémoire » du légiste de Philippe de Valois, Pierre de Cognicres', défenseur des droits de la juridiction royale contre les usurpations des prélats « qui faisoicnt linalcnicnt ressortir en cour de Rome, et là, outre le transport et vexation des subjectz, transporter et consommer grand partie des finances du Royaume. »

11 montre que les droits nouveaux des papes dateiu des Décrétales, du temps « où l'on a toléré qu'elles fussent lues aux Universités du royaume. »

Dans son commentaire, il passe en revue tous les épisodes de la résistance des rois aux empiétements de la Papauté. Il imprime un arrêt de la Cour des comptes, de 1406 : Scnuliiacotnidta ciirix Franc'uv... advcrsus ahnsiis aiinatarmn et aliaruni usiirpattonniu Papœ. Il le fait sui\re d'un commentaire qui n'est pas exclusivement juridique. Il montre la France pressurée par le pape : pallia magis e.xpilatur a papa qiiam oliin ab Iinpcratùribiis \romanisY. Il suppute la somme d'or qui passe chaque année de France dans la cour Romaine : quaiilain viin pcciiniantiu Romana curia exigat a Gallis. Il l'estime à un million de livres: undc aibi! iiihjiunn redit, sed vel in lu.xii Rtviianx ciiriœ amsiiinitur, vei iiiiiiiicis Rei;ii datnr '.

1. Pierre de Coignières s'était paniculièrenicm distingué dans la « dispute de Viucennes », contre Pierre Bertrand, évêque dWutun. Celui-ci nous a laissé un procès-verbal de cette controverse dans son Libellus Joniitii Bertiiindi Jiiz'ersiis Petnim de Ciineriis. Les prélats qui soutenaient les « droits nouveaux » tirèrent une singulière vengeance de Pierre de Coigniéres : ils donnèrent son nom à une statue grotesque de Notre-Dame de Paris, sous le nez de laquelle ou éteignait les cierges. Ce marmouset devint fameux sous le nom de Pierre du Coignet [pierre du coin]. Dans la Wii reiisihijj de Sébastien Brandt, l'étudiant qui a été à Paris, se vante d'avoir vu Pierre du Cugnet. (Cf. Rn'ue critique, 1873. Article de Gaston Paris sur l'édition de la Xancinchiff, de Karl Simrock, p. 24).

C'est à ce personnage que Rabelais fait allusion dans le Nouveau Prologue du Oihi il Livre, M. L. 11, p. 261. « Vous les associerez à maistre Pierre du Coingnet, par vous jadis pour mesmes causes pétrifié. Et seront en figure trigone équilatérale on grand temple de Paris, ou on mylieu du Pervis posées ces trois pierres mortes en office de extaindre avecques le nez, comme au jeu de Fouquet, les chandelles, torches, cierges, bougies et flambeaux allumez... »

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Et il énumt-re quatorze moyens par lesquels cet or est subtilement tiré à Rome '.

Rabelais a-t-il connu ce livre, qui parut en 1352 ? Les rapprochements entre le Commentaire de Du Moulin et les menus devis à la louange des Décrétales sont nombreux. Pourtant aucun indice certain ne nous permet de dire que Rabelais a fait des emprunts au jurisconsulte. — Le sentiment qui inspire l'éloge ironique des Décrétales était celui de tous les Français qui approuvaient la politique nationale des rois dans leurs rapports avec le Saint-Siège. Dans cette invective contre les abus de la Cour Romaine, il n'y a ni faits ni arguments qu'on ne retrouve dans toutes les protestations patriotiques provoquées par les usurpations de la Papauté.

Les plaisanteries sur la « mirifique pantophle », où viennent se prosterner « tous roys, empereurs, potentatz et seigneurs », sur « France laTreschristiane, unicque nourrice de la court Romaine», l'indignation contre la fureur belliqueuse de Jules II, qui fit «guerre félonne et trescruelle », « tout l'empire Christian estant en paix et silence », étaient des lieux communs à cette époque^. L'originalité de Rabelais est dans l'invention du thème principal : l'éloge des Décrétales, auquel se rattachent tous ces développements satiriques. C'est le choix de cette idée générale qui révèle la culture et le tour d'esprit du légiste. Rabelais connaît le droit canonique ; il sait que c'est aux Décrétales qu'il faut rapporter, comme à leur instrument et à leur source, tous les abus de- la Cour Romaine. Son point de vue est celui de Du Moulin dans la Préface que nous venons de citer, c'est celui d'un juriste.

Sa science juridique se révèle également dans le détail même du développement. Déjà, dans le plaidoyer de Bridoye, les allégations du droit canonique se mêlent avec celles du droit civil».

1. P. 254-258. Dans le treizième article, il rappelle une facétie populaire sur les évêques portatifs, c'est-à-dire in partibus, que nous trouvons dans Piilhelin et dans Rabelais : .( Deciino tertio in creandis piotonotariis et aliis iwtariis (quos aposlolicos vocaul) et episcopis quos Rota et ciulici papx nuUatenances vacant, viilgus Gallonim portativos ; quidam ludihrii causa, potativos vacant. » Cf. Pantagruel, 7, M. L. I., p. 249. (I Les potingues des evesques potatifz. »

2. Voir les témoignages de Budé, d'Erasme, de Claude Seyssel, dans L. Delaruelle, Guillaume Budi, p. 181-182 et notes.

3. Elles se distinguent des allégations de droit civil par des abréviations particulières. C =: Canon ; X = Extravagantes ; Clem = Clémentines ;

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Rabelais cite les brocards que les jurisconsultes Décrétistes mettaient au compte des partisans des « droits nouveaux » :

ff Accise, sumc, cape, suiil Vcrha placetilia Papx. Ce que plus apertement a dict Albert, de Ros[a] in verb. Roma.

Ronia maniis rodit, qiias rodere fioii valet odit.

Daiilcs ciislodit, mm daiilcs speniil et odit '.

Dans l'éloge des Décrétales, i! ne se contente point de nommer les Recueils : Extravagantes, Clémentines, Sixième, Décrétales, et leur plus fameux commentateur, le Panormitain- ; il cite les « terrificques chapitres » lesquels tirent « chacun an de France en Rome quatre cens mille ducatz et d'advantaige » : Execrahilis. De Milita. Si pliires, etc. '. — Il prête à Homenaz un lapsus, dont la saveur comique suppose, pour être goûtée, quelque notion de droit canonique. « Voulez-vous choisir un preux Empereur... Prenez-moi un Decreliste. Non, non. Je diz un Dcrretaliste. (O le gros Rat, dist Epistémon '). » Le « rat », c'est-à-dire dans la langue du xv!*" siècle, le lapsus, qui vient d'échapper à Homenaz lui a fait substituer un partisan du « Droit ancien », du Décret de Gratien, à un défenseur du « Droit nouveau », des Décrétales.

Bref, dans maints détails, comme dans la conception générale, cet épisode procède du légiste. C'est à la science juridique de Rabelais qu'il faut rapporter une bonne part de l'originalité dans l'invention de la matière des développements.

Dans l'épisode de Papimanie, omme dans les deux précédents, c'est à la forme oratoire que Rabelais a eu recours le plus volontiers. Les menus devis sur les « miracles advenuz par les Décrétales > », sont encadrés par les élévations de Homenaz sur le « Séraphique Sixième », les « Chérubicques Clémentines »,les «Extravagantes Angéliques '' »j et l'Eloge des Décrétales".

VI =^ Sexte. Cf. P. VioUct, Histoire i!u droit civil franÇiiis. Les sources du droit canonique.

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