La Paléographie musicale
Le savant et le critique n’allaient pas tarder à se révéler à leur tour, Dom Mocquereau, cela va sans dire, est loin d’avoir jamais eu de telles prétentions. Il n’en débuta pas moins par un coup de maître, sur le nouveau terrain qu’il abordait.
C’était le moment où, du côté de Ratisbonne, on commençait à contester à dom Pothier le caractère traditionnel de son œuvre. Il parut nécessaire à dom Mocquereau, devant cette levée de boucliers, de venger l’honneur de la tradition de l’Eglise méconnue. Mais il avait déjà constaté la pénurie des documents dont nous pouvions alors disposer. Les voyages que dom Couturier lui fit entreprendre en conséquence, et les relations qu’il se ménagea, firent affluer à Solesmes les photographies et copies de manuscrits de toutes les écoles, de toutes les dates, de toutes les églises.
Dès lors, bon gré, mal gré, la Paléographie musicale était fondée, et son premier but était atteint: elle était en mesure de faire déposer les manuscrits de tout genre en faveur de l’unanimité substantielle de la tradition. Car c’est d’unanimité substantielle seulement qu’il s’agissait alors. Et la démonstration, réduite à ces proportions, sur le morceau dont avait fait choix dom Mocquereau pour la faire ressortir, fut écrasante. Se retournant aussitôt et passant de la défensive à l’offensive, la Paléographie musicale n’eut pas de peine à relever les déviations, les barbarismes, les incohérences et les mutilations qui mettaient, pour le coup, les livres médicéens en dehors de toute tradition. En tout cas, la première édition de Solesmes était désormais hors d’atteinte sur le terrain qu’avaient choisi ses adversaires.
I 2 l’œuvre de solesmes dans la restauration du chant grégorien
Mais, dans le même temps, les voyages et les études de dom Mocquereau lui avaient ouvert les yeux sur T étendue des lacunes et les nombreuses imperfections de l’œuvre qu’on n’attaquait encore que dans les grandes lignes, et à faux, personne n’étant assez compétent, parmi les adversaires de dom Pothier, pour aller plus loin.
L’éveil était donné. Dom Mocquereau comprit Ÿ indispensable nécessité de se préparer aux attaques qui ne pourraient manquer de se produire, le jour où l’opposition se placerait sur un terrain vraiment scientifique.
Une autre considération le préoccupait encore. Dès cette époque, il était évident que l’édition de Solesmes, sortant du cadre modeste, intime en quelque sorte, pour lequel elle avait été jugée provisoirement suffisante, attirait trop l’attention désormais, pour qu’on ne dût pas entrevoir l’éventualité de son adoption au dehors.
Avec ces deux perspectives en vue, dom Mocquereau comprit qu’il fallait se hâter d’aller au-devant de la polémique, en lui dérobant son terrain d’attaque pour
(i) Cependant, dès 1896, M. Jules Combarieu n’hésitait pas à saluer en dom Mocquereau « le promoteur et l’organisateur d’une renaissance musicale ». Voici comment il résumait déjà son œuvre à cette époque:
« Entre les mains des élèves ou des continua- « teurs de dom Pothier, la science du plain chant «s’est, pour ainsi dire, sécularisée. Les éditeurs «de la Paléographie musicale ont eu l’idée excel- « lente (dont nous, profanes, ne saurions trop les «remercier) d’appliquer à l’étude des mélodies « grégoriennes les principes de la méthode his- « torique, tels que les suivent, dans leurs plus a sévères travaux, les maîtres de Y Ecole des Char- « tes et du Collège de France. Pour rétablir dans « toute sa pureté la tradition grégorienne, et pour « protéger cette tradition contre tout scepticisme,
l’attirer sur un terrain plus solide, et audevant des désirs des évêques en ne leur donnant que des éditions mises en état de résister à toute épreuve, et surtout aussi dignes que possible de l’Eglise et de sa tradition.
Il partait de ce principe que les mélodies grégoriennes ont infiniment plus de droit d’être rendues à leur pureté originelle la plus jalouse, qu’un chant de Virgile, une ode d’Horace, un discours de Cicéron.
Et il ajoutait qu’en tout état de cause, une œuvre musicale aussi délicate qu’est le chant grégorien, a plus besoin qu’aucune autre de conserver ou de recouvrer toute la grâce et l’intention des formes et des nuances voulues par son auteur.