CHAPITRE VII
L'Homme et l'Œuvre (,).
L'HOMME est de bonne lignée et de forte race; fils d'un marin qui devint amiral, petit-fils de Sir John Swinburne, sixième baronet du nom, qui connut personnellement Mirabeau et vécut jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix-huit ans au domaine familial de Capheaton, en Northumberland. Sur ce grand-père le poète écrit : « Né et élevé en France, sa mère étant une demoiselle de la maison de Polignac..., mon grandpère ne quitta la France qu'à l'âge de vingt-cinq ans. Il fut (du côté ultra-libéral) un des politiciens les plus ardents, des cavaliers les plus intrépides, et des meilleurs connaisseurs d'art de son temps. Ami de Turner, de Mulready, de beaucoup d'artistes moins célèbres... le meilleur et le plus affectueux des hommes pour moi-même enfant, adolescent et jeune homme. Il eut jusqu'à la fin (au dire de ma mère) l'apparence et les manières d'un vieux noble français plutôt que d'un gentleman anglais (2) . »
(') Cette esquisse qui a pour but de classer les œuvres du poète selon les périodes de sa vie, utilise les Lettres de Swinburne publiées jusqu'à ce jour, les souvenirs de M. Disney Leith, nos souvenirs personnels, et surtout la biographie de M. Gosse ; on croit qu'elle ne fera pas double emploi avec ce dernier ouvrage.
(2) Lettre à E. C. Stedman, du 20 février 1875, publiée dans le Times, Litt. Supplem. du 4 juin 1909 et dans les Notes du volume posthume Charles Dickens (1913).
L'alliance avec les Polignac est une erreur ainsi que l'a expliqué la soeur du poète (l) ; mais il aimait à croire à cette parenté qui établissait un lien de plus entre lui et la patrie de Victor Hugo, de la Révolution.
Longtemps catholiques et fidèles aux Stuart, les Swinburne jadis émigrèrent en France. Le poète trouvait ainsi, dans les souvenirs de sa maison, de quoi légitimer ses sympathies françaises et son intérêt poétique pour Marie Stuart (2) .
« J'ai toujours senti que les liens de race et de reconnaissance qui rattachent à la France les rejetons d'une famille autrefois proscrite par nos guerres civiles, qui a deux fois et pendant des générations entières trouvé en elle une nouvelle mère-patrie, me donnaient le droit de réclamer une part de joie et de bonheur dans toutes ses gloires et tous ses malheurs (3) . »
C'est du grand-père paternel, en partie du moins, que le poète tenait ses opinions républicaines et ses belles manières un peu cérémonieuses.
La mère du poète, Lady Jane, fille du comte Ashburnham,
(x) Mrs Disney Leith, p. 4, note.
(2) Queen for whose house my fathers fought With hopes that rose and fell,
Red star of boyhood's fiery thought
(Farewell to Mary Stuart.)
(3) Lettre à Mallarmé accompagnant l'envoi du poème français Nocturne à la République des Lettres (1876).
On songe à ces vers des Poèmes et Ballades :
Not that in stranger's wise
I lift not loving eyes
To the fair foster-mother France, that gave
Beyond the pale fleet foam
Help to my sires and home
P. B., I, To Victor Hugo.
a Non que, comme un étranger je lève des yeux peu aimants vers la belle mère nourricière, la France, qui donna, au delà de l'écume rapide et pâle, aide et abri à mes pères... »
appartenait à une famille non moins distinguée. L'oncle maternel du poète, Lord Ashburnham, bibliophile qui mourut octogénaire, lui fit souvent, au manoir de Battle, les honneurs de sa bibliothèque. Le poète ressemblait à sa mère, qui lui enseigna de bonne heure le français et l'italien. Il n'avait des Swinburne que les cheveux roux, nous dit son cousin, Lord Redescale; au demeurant, il doit peu de chose à l'hérédité et c'est dans sa famille surtout que son originalité éclate comme exceptionnelle.
Swinburne, républicain comme Shelley, libéral comme Byron, eut comme eux l'avantage d'être « né ». Toute sa vie néanmoins se passa parmi des hommes de lettres et des artistes. Ses parents étaient peu mondains et sans opulence. Bien qu'Algernon Charles naquit « par hasard » (le 5 avril 1837), dans une rue aristocratique de Londres, son enfance heureuse s'écoula parmi des impressions de plein air, soit à Capheaton, soit à East-Dene, propriété louée par son père près Bonchurch, dans l'île de Wight. On y voisinait avec les habitants du « Orchard », à Niton Bay, villa d'une grand'tante, Lady Gordon, où des terrasses à l'italienne et des fontaines descendaient à la mer (*) ; ou de Northcourt, où la cousine préférée du poète, Miss Gordon, plus tard Mrs Disney Leith, le voyait accourir de loin, foulant l'herbe de la falaise, « de cette marche sautillante qu'il n'a jamais perdue ».
Le dimanche réunissait le futur poète, ses soeurs, ses cousines, pour une séance de catéchisme anglican où l'on admirait la façon de lire du futur poète. En été, l'on émigrait en Northumberland où Sir John aimait à s'entourer de petitsenfants, de petites-nièces, à leur offrir « une abondance de poneys ». Mrs Disney Leith nous raconte ses chevauchées avec son cousin, cavalier plus hardi qu'habile; elle nous dit le courage indomptable d'Algernon, ses baignades et ses
(') Voir la dédicace à Lady Gordon des Siaters.
escalades dont le souvenir vivace apparaît dans mainte description de Tristram, du Taie of Balen, de Thalassius et des Marées Printanières. Ce n'est pas seulement par métaphore que le poète se dit fils de la mer et de l'air (*) et bénit ces impressions de nature qui font l'unité d'une existence, relient « l'enfant à l'adolescent, l'adolescent à l'homme » :
The many coloured joys of cawn and noon That lit with love a child's life and a boys And kept a man's in concord and in tune... Even now make child and boy and man seem one.
(Dédicace de 1892 à Lady Mary Gordon.)
A part cette passion pour la mer et le vent qui le fit surnommer « Mouette » ou « Goëland » (Sea-gull) , Mrs Disney Leith signale son amour pour les animaux (2) , mais surtout son goût exceptionnel pour la lecture. Comme on lui permettait de lire à table, il ne quittait pas, à l'heure du thé, son gros Shakespeare. Avec sa mère, il traduisait l'Arioste. Il dévorait Dickens dont les derniers romans paraissaient alors en livraisons, Notre-Dame de Paris, les Lais de V Ancienne Rome, de Macaulay, dont il offrait, en 1854, un exemplaire à sa cousine et future biographe.
En 1852, sa grand'mère maternelle le présentait au vieux poète-banquier Samuel Rogers. En 1849, il visita avec ses parents Wordsworth, peu de mois avant sa mort, lors d'une excursion aux Lacs (3) .
La même année avaient paru dans le Fraser' s Magazine, des vers signés A. C. S., non pas descriptifs comme on pour-
(1) Sea and bright wind, and heaven and ardent air More dear than ail things earth-born ; O to me Mother more dear than love's own longing, Sea...
{Garden of Cymodoce) .
(2) Mrs. Disney Leith rappelle à ce propos son poème « To a Cat » dans le volume Astrophel.
(3) Lettres, II, 110.
rait s'y attendre, mais politiques et humanitaires, comme les futurs Chants d'avant l'Aube. La pièce intitulée The Warning est le naïf Avertissement d'un enfant de douze ans aux classes riches qui dédaignent les travailleurs :
Then dont despise the working man, he's strong and honest too. And he would rather governed be than seek to govern you ; But lack of proper guidance at last may make him mad And when the best don't govern him he'll call upon the bad From whence will corne confusion and terrible turmoil And ail because the lawmakers, the owners of the soil Will hear no word of warning meant, will take no step in time Before the growing millions burst from sorrow into crime.
Même thème dans la pièce Ye Landlords rich, de 1851, et les autres Juvenilia qu'on trouvera, notamment, dans le livre de M. E. Thomas.
En résumé, la première éducation du poète, religieuse, mais très libre, implanta dans son âme l'amour de la nature avec la connaissance de la Bible, lui permit des lectures variées (x) et n'entrava nulle de ses aptitudes.
Les cinq années qu'il passe à Eton, après 1849, contribuent à faire de Swinburne un classical man. On regrette pour l'honneur de ce collège que l'élève, ayant écrit un jour, en guise d'exercice, des vers galliambiques d'après YAtys de Catulle, fut puni sous prétexte « que ce n'étaient point des vers ». En revanche il eut un prix de français et d'italien et une mention distinguée pour ses vers grecs élégiaques. En fait de Latins, il n'aima vraiment que Catulle. Du collège aussi date sa passion pour Marlowe, Landor et Hugo. Il avait dès lors, dit M. Gosse, un instinct curieux pour découvrir, avant les autres, « le meilleur » en littérature.
Il quitte brusquement Eton, après une brouille avec son tuteur. Mrs Disney Leith raconte que, à la lecture du poème
(') Sa mère, pourtant, lui aurait fait promettre de ne pas lire Byron.
de Tennyson sur la Charge de Balaclava, il voulut très sérieusement, à dix-sept ans, devenir militaire : son père ne le jugea pas apte, physiquement; c'est alors qu'il gravit par bravade la périlleuse falaise de Culver dans l'Ile de Wight.
En 1855, accompagnant ses parents à Wiesbaden, il fit son unique apparition en Allemagne, visita Cologne, aima Liège, <( la vieille cité placide au pied de ses collines, dans sa vallée qui lui rappelait le Northumberland. »
Entre les années d'Eton et celles d'Oxford, il eut un professeur particulier, le futur évêque Woodford. De cette époque datent les souvenirs du peintre Bell Scott, intéressants comme un témoignage de l'admiration précoce d' Algernon pour Victor Hugo (l).
Bell Scott achevait, dans un château du Northumberland, quelques panneaux décoratifs. Sur la route de Wallington à Cambo il rencontrait, juché sur un poney, son paquet de livres en selle, un mince écolier aux yeux hardis, portant haut sa fine tête, auréolée de cheveux d'or qui flottaient sur les épaules. On lui apprit que c'était le petit-fils du baronet voisin Sir John Swinburne. « Il pouvait avoir dix-huit ans, dit Scott (il en avait vingt en réalité) , mais sa taille et je ne sais quoi du gamin dans les allures lui donnaient l'air plus jeune. » Sur le point d'entrer à Balliol, il prenait des répétitions avec le clergyman de l'endroit qui hochait la tête en affirmant que le jeune homme était « trop intelligent et ne voudrait jamais travailler. » Le peintre ne tarda pas à faire chez ses hôtes la connaissance d' Algernon. « Il ressemblait au Galeazzo Malatesta de la Bataille d'Ucello qui est à la National Gallery... Pénétré de ses propres avantages, intellectuels et physiques, il n'en était pas moins prêt à admirer tout ce qui est beau, tout ce qui est bien. Sa puissance d'enthousiasme était illi-
(*) Bell Scott, Autobiographical Notes, edited by W. Minto, Londres, 1892. Voir surtout vol. II, chap. 2.
mitée. Il venait de remporter un prix de français, unique succès de collège qui le rendait excessivement fier : c'était Notre- Dame de Paris, — grande édition pompeusement reliée, remplie de gravures par Tony Johannot. Il entra dans la chambre en tenant ce volume, sautant à cloche-pied, dans une telle exubérance de joie que lady Trevelyan ne put s'empêcher de sourire. Toute cette matinée, ce livre ne sortit pas de sa pensée ; posé sur une table, il ne cessait d'attirer ses regards ; lorsqu'on se rendit au jardin, le livre passa sous le bras de l'heureux possesseur qui le serrait étroitement, tout en courant d'une personne à l'autre (*) . »
En 1857, il est à Oxford, à Balliol Collège, présidé par l'helléniste Jowett, le traducteur de Platon; il n'y prit point de grades et n'eut d'autre distinction qu'un prix Taylor pour le français et l'italien, en 1858.
Cependant il lit et discute avec ardeur les livres du jour : Maud de Tennyson, les poèmes de Browning, de Matthew Arnold, la Défense de Guinevère de William Morris. Ses amis sont le futur philosophe Hill Green et le libre-penseur John Nichol, plus tard professeur de littérature anglaise à Glascow. Ses disciples sont J. A. Symonds, Walter Pater, Dicey, Holland, le futur Lord Bryce. Sous l'influence de Nichol, il se passionne pour Carlyle et suit, sans grande admiration, les cours de Matthew Arnold.
Dès 1857, il a dans sa chambre d'étudiant un portrait de Mazzini (2) .
(') Ce volume se trouvait, en 1920, chez le libraire Muggs (3a. Conduit Street, à Londres), à qui nous avons écrit trop tard pour en devenir acquéreur. Le catalogue 393 de ce libraire le mentionnait comme suit :
« V. Hugo, Notre-Dame de Paris, Paris, 1844, avec la dédicace « Prix de Français remporté par Algernon Charles Swinburne à Eton, mars 1852, donné par H. Tarver » (son professeur de français).
(2) On trouvera dans les Posf/iumous Poems une Ode à Mazzini qui date probablement de 1857.
C'est à Oxford aussi qu'il rencontre Aurelio Saffi dont la parole enthousiaste se mêle « aux ombrés murmurantes de l'fof (') ».
Pendant l'automne 1857, la décoration du Club l'Union le met en rapports étroits avec le peintre-poète D. G. Rossetti (2) puis avec William Morris et Burne-Jones. « Nous étions trois, s'écria Burne-Jones : nous voici quatre ! »
A ce moment, John Nichol lançait une revue d'étudiants, les Undergraduate Papers. Les collaborations de Swinburne à ce périodique nous intéressent comme les germes de son oeuvre.
Le numéro de décembre 1857 contenait :
1° Un essai sur les dramatistes élisabéthains, Webster et Marlowe, ce dernier loué d'avoir, dans Héro et Léandre, rendu justice, une fois pour toutes, « à cette chose calomniée, la sensualité dans l'amour ».
2° Un poème, Queen Yseult, qui raconte la mort de Blancheflour, mère de Tristan, et se termine au moment où Tristan est envoyé en Irlande par le roi Marc, c'est-à-dire au point où commence le grand poème de Swinburne, Tristram of Lyonesse. D'ailleurs le rythme diffère, le style cherche l'accent médiéval ainsi que les couleurs franches et décoratives préconisées par William Morris :
Spake the king so lean and cold She hath name and honour old, Yseult queen, the hair of gold, Ail her limbs are fair and strong Ail her face is straight and long And her talk is as a song.
And paint lines of colour stripe
(As spilt wine that one should wipe)
Ail her golden hair corn-ripe.
(*) Dédicace à Aurelio Saffi de Marino Faliero.
(2) « Si je ne me trompe, ce fut pendant que Rossetti peignait la salle de l'Union qu'un étudiant qui semblait très jeune et très brillant, s'avança vers lui et se fit présenter ou se présenta lui-même ». (D. G. Rossetti. Lerfers and Memoir, par W. M. Rossetti, p. 133.)
Les deux fascicules de 1858 annoncent d'autres aspects de Swinburne. On y voit une sorte de parodie, critique d'un poème imaginaire (The Monomaniac s Tragedy) ; un sonnet vengeur contre Louis Napoléon et un article politique, Church lmperialism.
En 1858, il s'enflamme pour les Châtiments et pour Orsini dont le portrait vient se placer dans sa chambre à côté de celui de Mazzini.
Etudiant, Swinburne brillait par une verve turbulente :
« Un soir, après une séance, à Y Union, Jones et moi eûmes une grande discussion. Stanhope et Swan attaquaient et nous défendions notre idée du Paradis, un jardin fleuri plein de superfines délices. Des énormités furent prononcées de part et d'autre. Nous devînmes si violents que deux respectables membres de l'université, qui étaient entrés pour voir les peintures, restèrent muets en nous regardant. A ce moment nous parlions des baisers en Paradis et développions nos vues sur les perfectionnements de cet article essentiel ; après nous avoir écoutés pendant cinq minutes, ils prirent littéralement la fuite... Vous imaginez notre extase de plaisir! » (Lettre à E. Hatch, Oxford, 1858.)
Ses libertés de langage, ses irrégularités, ses excès de boisson le font regarder comme un peu fou par ses maîtres, à l'exception pourtant du principal, Jowett, qui devint et resta son ami. Jamais Swinburne ne prit « le ton d'Oxford ». Il échoue au concours de poésie pour le prix Newdigate, à la lionte future du jury f1) . Il quitte sans regrets l'université, dont il déteste la « pesante atmosphère ». On engagea son père à le retirer: « Ma carrière oxonienne, dira-t-il plus tard, aboutit à une faillite totale et scandaleuse. »
Mais il ne s'attribuait pas tous les torts car une de ses dernières lettres, en 1907, est le refus poli d'un titre honorifique
(') V. Gosse, p. 46, et Posthumous Poems.
de l'université. Quelques années auparavant, il écrivait à sa sœur, à propos de Shelley : « C'est vraiment curieux, pour ne pas dire étrange, cette ressemblance entre nous : nés dans la même classe, envoyés à Eton exactement au même âge, rejetés par Oxford, avec cette différence que j'en fus expulsé indirectement et non comme lui directement ; tous deux soutenant et prêchant les mêmes idées générales dans les poèmes qui nous rendirent célèbres... et pourtant nul n'a jamais prétendu que je fusse un imitateur ou un disciple de mon aîné (x) ».
L'année qui suivit son départ d'Oxford, en 1860, il publie son premier volume, deux tragédies, The Queen-Mother et Rosamond, dédiées à Rossetti. L'Athenaeum les jugea ennuyeuses et les lecteurs firent défaut. En 1862, nous trouvons dans Once û WeeJ% et dans le Spectator ses articles sur Baudelaire, sur Meredith, sur les Misérables et quelques-uns des futurs Poèmes et Ballades.
Dès 1859, si l'on en croit Meredith, le poète aurait composé Laus Veneris dans les circonstances que voici : « J'étais à Copsham Cottage, près d'Esher, avec des amis, et voici qu'un après-midi, en plein air, Swinburne accourt en brandissant une plaquette qui ressemblait de loin à une brochure piétiste ou méthodiste (les Rubâiyat d'Omar Khayyâm, traduits par Fitz- Gerald) . On eût dit un illuminé fanatique. Peut-être même eussions-nous craint un prêche, si nous ne connaissions de longue date ses sentiments religieux. Quand Swinburne se fut approché, il commença de réciter à voix très haute le début de cette grandiose paraphrase. Il venait de la découvrir. Son enthousiasme nous gagna, tant e*" si bien que le nocturne crépuscule nous surprit sous les feuillages, déclamant ces strophes sensuelles et murmurantes. Au retour, après dîner, Swinburne s'en fut chercher de quoi écrire et alors, sous nos yeux, il
H Disney Leith, p. 210.
composa d'un seul jet son poème Laus Veneris, un des plus parfaits de notre littérature... » (') .
C'est l'époque où le poète fréquente assidûment les « préraphaélites », la maison de William Morris, dans le Kent, l'atelier de D. G. Rossetti, en face de la Tamise et du pont de Blackfriars. Le peintre le prit souvent comme modèle et peignit son portrait, aujourd'hui au musée de Cambridge (") . D'après M. Gosse, cette image rêveuse et stylisée ne rend nullement le caractère de Swinburne, son ardeur intellectuelle, son regard intense et hardi.
Rossetti, son aîné de neuf ans, eut sur lui beaucoup d'influence et reçut, en retour, ses conseils. On retrouve la manière de Morris dans le conte en prose Dead Love que Swinburne publia dans le périodique Once a Weefy en 1862.
Les Poèmes et Ballades seront dédiés à Burne-Jones et Lady Burne -Jones décrira le poète, sa taille exiguë, « ses cheveux orange en masse glorieuse, ses yeux gris-bleu ou vert clair qu'adoucissaient d'épais cils bruns, son regard inspiré (lool^s commercing with the s/çies)... Lorsqu'il dit des vers il a une façon parfaitement naturelle d'élever les yeux d'un air inconscient, ravi dans une extase pythique (in delphic extasy) : mobile plus qu'on ne peut dire, jamais en repos, la démarche presque dansante et même quand il est assis, les mains, les poignets, parfois les pieds battant la mesure de quelque rythme intérieur; d'ailleurs courtois, affectueux, dévoué aux gens qu'il aimait; d'esprit incisif, mais épargnant toujours les amis absents » ( ;) .
D. G. Rossetti, l'aîné du groupe, n'avait publié que ses Early Italian Poets, de 1861 . On sait qu'il fit inhumer dans le
(') PHOTIADES, Georges Meredith, 1910. 8-9.
(2Ï THOMAS. Frontispice. — En 1890, Bnrne Jones fut stupéfait de la ressemblance de Paderewsky avec Swinburne, jeune, surtout dans les gestes et les manières. V. Wflby, p. 154.
(') Mémorial* of Edward Burne Jones, I. 215.
cercueil de sa femme, en 1862, les feuillets manuscrits du House oj Life. Swinburne dînait avec les Rossetti dans un restaurant de Leicester Square quelques heures avant la mort de la jeune femme, le 10 février 1862. Son étonnante mémoire lui permettra plus tard de reconstituer les sonnets mutilés, lorsqu'on les exhuma pour les éditer, en 1870.
Devenu veuf, Rossetti loue, avec son frère William Michael Rossetti, Swinburne et Meredith, la maison dite Queen's House ou Tudor House, à Chelsea (16, Cheyne Walk) . C'est à cette même année que se place, dit M. Gosse, Tunique roman d'une vie toute littéraire. Chez des amis de Ruskin, Swinburne âgé de vingt-six ans, rencontra une jeune fille qui lui offrit des fleurs, lui chanta des romances, encouragea le penchant du poète, jusqu'au jour où sa passion déclarée fut accueillie par un éclat de rire. Mésaventure qui nous valut le Triomphe du Temps, ce chant magnifique et fier d'un amour déçu.
En 1861 , il avait séjourné en famille à Menton, h endroit calciné, scalpé, râpé, gratté, grillé, écorché, poudreux, sans arbres, ni eau, ni herbe, ni champs, avec d'horribles oliviers insensibles et blafards, des orangers qui ressemblent à des choux qui seraient devenus fous et indigestes » . (Lettres à Lady Trevelyan, janvier, 1861.) Il regrette Paris qu'il vient de voir pour la première fois, et d'où il exprimait à la même correspondante sa passion pour le Concert de Giorgione, au Louvre.
En 1863, il passe quelques semaines à Paris, visite, en compagnie de Whistler et de Fantin Latour, l'atelier de Monet ; se lie avec Whistler dont il vante l'une des meilleures oeuvres dans son poème Before the Mirror. De Paris, il se rendit avec ses parents à Florence (*) où il vit Mrs Gaskell et, muni d'une introduction de Monckton Milnee (plus tard lord Houghton) ,
(l) J. Douglas place ce voyage en 1861 (Chambers, Cyclop oj Engl. Lit., III, 672).
se jeta aux pieds du vétéran de la poésie anglaise, Walter Savage Landor qui lui causa « une crise d'adoration ». Cette entrevue mémorable, source de plusieurs poèmes, est narrée dans une lettre à Lord Houghton. Ce serait dans un jardin de Fiesole, plein de rossignols, qu'il écrivit son délicieux poème Itylus. De Florence, il visita Sienne qui captiva « tout son amour ».
Sur le phalanstère de Tudor House, W. M. Rossetti nous donne quelques renseignements : « Meredith quitta la maison au commencement de 1864, mais Swinburne demeura plus longtemps. C'est ici qu'il composa le merveilleux drame Atalanta in Calydon, écrivit ou termina Chastelard , une grande partie des Poèmes et Ballades et de l'essai sur Blake (l) . »
En réalité, Atalanta fut commencé à Tintagel, en compagnie du peintre Inchbold, en 1863, continué chez Miss Gordon pendant l'hiver de 1863 à 1864; auparavant déjà, le poète lui aurait récité à cheval, sur la route de Newport à Shorwell. le chœur fameux : When the hounds oj spring (2) . En même temps que ce chef-d'œuvre, le poète faisait force bouts-rimés, montrait le grec à sa cousine, intercalait dans un conte composé par elle, The Children oj the Chapel, une « Moralité » pour enfants (3) .
Il y eut toujours chez Swinburne, à coté de l'idéalisme et des raffinements esthétiques, une gaieté simple, élémentaire, enfantine. A Pitlochry, en Ecosse, où il passe les vacances, avec son ancien maître Jowett. il réjouit la table par ses citations de Mrs Gamp, l'immortelle garde-malade de Martin Chuzzlewit : « Qui nous rendra, dit l'un des convives, les
(') Cité par GOSSE, p. 239.
(2) Ainsi Bell Scott (op. cit. 58) nous montre Swinburne récitant au bord de la mer, à Tynemouth, Laus Veneris et l'Hymne à Proserpinc peu de temps après la Noël de 1862.
(:i) The Pilgrimage o/ Plaasure. qui valut au livre de Mrs Disney Leith une îéédition en 1910.
paradoxes et les hyperboles de Swinburne ? » Il écrit à Lady Trevelyan dans le style de M. Micawber.. Il aime les expressions fortes et Théodore Watts le priera un jour de ne plus employer de gros mots qu'en français. Il écrit à Rossetti : « Si mon poème narratif (Tristram) ne tue pas la Mort d'Albert (c'est ainsi qu'il a surnommé les Idylles du Roi de Tennyson) , je veux bien en mourant recevoir l'extrême-onction. » L'exploit d'un capitaine Webb qui, en 1875, traverse la Manche à la nage, provoque cette tirade plus qu'à moitié sincère : (( Quel poème Pindare eût écrit sur lui ! Ah si je pouvais, ne fût-ce qu'une heure, emprunter la lyre thébaine... ! Il n'y eut jamais un tel sujet pour enflammer la Grèce elle-même : ceci est au-dessus de toute gloire olympienne, pythique, isthmique ou néméenne. C'est la plus grande gloire qui soit échue à l'Angleterre depuis la publication du meilleur poème de Shelley (x) . ,»
Les années 1865 et 1871 furent pour Swinburne les années d'éclat, de triomphe et de scandale. Atalania in Calydon, la première oeuvre où se déploie sa puissante originalité, conquit Tennyson et Ruskin, fut acclamé par Monckton Milnes dans un article de YEdinburgh Review. La même année 1865, un essai sur Byron illustrait le sens critique du poète et le drame Chastelard, sa psychologie dramatique.
L'année suivante, les Poèmes et Ballades complétèrent sa célébrité, due, selon M. Gosse, à plusieurs causes : un physique étrange et séduisant, la beauté des vers, mais surtout sa révolte contre les préjugés intellectuels et religieux de l'époque. Le succès de Swinburne fut « triomphant, pénétrant et sincère », bien qu'il ne s'étendît pas, comme celui de Byron, à tout le public. La jeunesse littéraire allait récitant ou plutôt chantant les stances magiques de Faustine et de Dolores. On vit des
(•) Hake et Rîckett, 30, 32. 58.
gens s'agenouiller devant Swinburne, adorer en lui « le fléau des philistins ».
L'Angleterre traditionnelle cependant, qu'avaient inquiétée les amours sensuelles de Chastelard et, dans Atalanta, les déclamations d'Althaea contre les dieux, s'effraya de l'érotisme lyrique de quelques pièces des Poèmes et Ballades. L'éditeur Murray refusa de les imprimer. L'éditeur iMoxon, effrayé, retira le livre qui fut repris et lancé par J. Camden Hotten. Les journaux représentèrent Swinburne comme un auteur «hystérique », efféminé, décadent, vicieux. La sérieuse Saturday Review, dans un article fameux, l'appela « le lauréat libidineux d'une bande de satyres » et lui porta un coup dont sa réputation bourgeoise ne s'est pas relevée. On employa la parodie, la caricature. Robert Buchanan, dans un poème burlesque, la Session des Poètes, paru dans le Spectator du 15 septembre 1866, le montre dardant « son long cou de jars », glapissant : « La vertu n'est qu'une plaisanterie, je ne crois à rien, vive Landor ! », jusqu'à ce qu'enfin Tennyson s'écrie : « A la porte ! un cab ! il est ivre (*) . »
Le poète laissait passer la tourmente. Il restait fidèle à son idéal, convaincu de n'avoir pas dépassé ses droits d'honnête homme et d'artiste. Il n'avait pas cherché le scandale et déclarait à Lady Trevelyan avant la publication des Poèmes: « Je n'ai rien écrit qui m'inspire ni honte ni crainte. »
Les Rossetti, même la pieuse Christina qui cachait sous une bande de papier ces mots d'Atalante, « le mal suprême. Dieu », qu'elle comprenait mal, défendirent Swinburne de leur mieux. Ainsi firent Meredith, lord Houghton. lord Lytton, le prof. M. Morley; l'auteur lui-même répondit à ses détracteurs par ses Notes sur les Poèmes et leurs critiques. Un « ré-
(') Up Jumped, with liis neck stretching out like a gander
Master Swinburne and squealed glaring out through bis hair
Ail virtue is bosb ! Hallelujah for Landor!
To the door witfi the boy! rail a cab! he is tipsy !
formateur social », J. M. Ludlow, essaya d'amener contre les poèmes des poursuites judiciaires. Mais Ruskin, par exemple, refusa énergiquement de le suivre : il respectait en Swinburne non seulement le talent, mais une érudition qu'il jugeait très supérieure à la sienne ( ' ) .
Le débat dura des années. En octobre 1871 , Buchanan, sous le pseudonyme de Thomas Maitland, prit à partie dans la Fortnightly Review, Rossetti et « l'école charnelle » [the Fleshly School of Poeby) . Rossetti protesta dans Y Athenaeum contre « l'école sournoise de critique » (The Slealthy School of Criticism) (2) . Buchanan développa ses attaques, visant cette fois Swinburne, dans une brochure signée, en 1872. Swinburne écrivit une brochure violente, aujourd'hui fort rare, Under the Microscope, et plus tard, dans YExaminer, une parodie de Buchanan, The Devil's Due, qui valut une amende au journal. Le fait que Buchanan reconnut enfin son injustice (3) n'empêcha pas que Swinburne aux yeux de la foule ne passât pour un écrivain taré.
Cependant sa famille donnait un bel exemple de tolérance en séparant toujours l'homme du poète et en accordant à ce dernier les droits supérieurs de 1 intelligence et de l'imagination. Miss Gordon (plus tard Mrs Disney Leith) , en 1865, lui annonçait son mariage « comme à un frère aîné dont on souhaite l'approbation ». Commentant plus tard sa lettre, elle ajoute : « Je n'ai jamais rencontré de caractère plus chevaleresque ni plus respectueux, bien que certains mots semblent prouver le contraire. Sa vénération pour les vieillards, pour ses parents, pour les femmes et les enfants, ne ressemble à rien de ce que j'ai vu chez d'autres, et bien que ses opinions l'éloi-
(*) V. Gosse, p. 155.
(2) 16 décembre 1871.
(3) Spécialement à l'égard de Rossetti. En 1881, il lui dédie un poème comme « à son ancien ennemi ». En juillet 1882 il écrit dans l'Academy: Mr Rossetti / freely admit noie, Was neoer a fleshly poet at ail.
gnassent de notre éducation religieuse, ce changement qui nous peina ne changea rien aux rapports affectueux d'Algernon avec sa famille. »
La famille occupe une grande place dans la vie du poète. Il est touchant par son désir de se mettre au niveau des siens, de leur faire aimer et comprendre ce qu'il aime ; par son désir aussi de se justifier à leurs yeux. Un clergyman avait approuvé les Poèmes et Ballades : « Preuve, écrit-il à sa sœur, en 1867, que je n'ai pas horripilé tous les gens respectables.»
Les parents de Swinburne avaient quitté définitivement l'île de Wight pour s'installer à Holmwood, sur la Tamise. C'est là que le poète venait se rafraîchir et se calmer chaque fois que le surmenage de la vie de Londres le conduisait au seuil des maladies graves.
« Mon fils, disait l'amiral, a du génie mais point de contrôle sur lui-même. » M. Gosse nous parle de « folies dionysiennes » qui suivaient ses périodes de lecture ou de travail. Nous voudrions, chez le biographe, un peu moins d'euphémisme et de pudeur, ne fût-ce que pour détruire certaines légendes sur cette vie de bohème (*) .
(') Par exemple celle de ses relations avec Adah Menken, actrice écuyère qui débarqua d'Amérique en 1864, se fit un succès à Londres dans le rôle d-* Mazeppa, puis à Paris dans les Pirates de la Savane. Elle se piquait de littérature et dédia à Dickens un volume intitulé Infelicia. Elle connut Dickens, Reade, Dumas. Théophile Gautier. Une photographie la montre en compagnie de Swinburne, mais une autre la montre avec Dumas. Quand elle mourut en 1868, on trouva dans son album un poème en français, Dolorida. de deux strophes, commençant par les mots :
Combien de temps, dis, la belle Dis, veux-tu m' être fidèle?...
Ce poème qui ne prouverait au surplus que le goût d'Adah Menken pour les autographes, a été renié depuis par Swinburne (Lettre à la Pall Mail Gazette, 28 décembre 1883; lettre de Watts-Dunton au Times. 20 mai I909K VI. Gosse n'est pas convaincu par ces lettres. V. Lettres. II. 191.
Il y eut dans ces désordres moins de vice que de turbulence.
Ce n'est un secret pour personne que Swinburne s'enivrait souvent.. Lady Trevelyan et d'autres combattaient ces habitudes fâcheuses. Nous ne pensons pas qu'il en fût de même d'un ami plus âgé et très cher, l'orientaliste Sir Richard Burton, l'audacieux traducteur des Mille et une Nuits. La vie de Londres produisait chez Swinburne des accès d'un mal mystérieux, mais certainement, dit M. Gosse, épileptiforme : des syncopes, accompagnées de chutes parfois dangereuses, dont il se guérit entièrement par la suite.
La constitution de Swinburne présente un problème physiologique, par l'opposition d'une apparence chétive et d'une puissance de production peu commune. Bell Scott parle de « dons physiques extraordinaires » (amazing physical powers) . Il pouvait marcher et nager presque indéfiniment, sans fatigue. M. Gosse ne lui vit jamais « un mal de tête ni un mal de dents (*) . Il semblait, dit-il, immunisé contre les maux ordinaires et se passait presque de sommeil : « Parfois au moment où je le quittais le soir, il se renversait sur un divan, ses petits pieds rapprochés, ses bras collés au corps, enveloppé de sa redingote comme une sauterelle de ses ailes et s'endormait pour la nuit avant que j'eusse éteint la lumière ». M. Gosse nous le représente comme « venu d'une autre planète >>, avec sa petite taille, son cou long, ses épaules inclinées, sa tête trop lourde sous la toison vermeille qui faisait aux tempes deux amples volutes, et son menton un peu fuyant, duveté d'une barbe légère (2) . Il nous le montre dans la rue, absorbé, som-
(!) Bell Scott, au contraire, lui vit un mal de dents, en des circonstances qui n'infirment pas son premier jugement : « Je l'accompagnai chez le dentiste qui, voulant extraire la molaire, souleva Swinburne tout entier de son siège, brisa la dent, la retira par morceaux sans arracher une plainte au patient »! BELL SCOTT, op. cit., p. 55.
(2) Voir le portrait de Watts à la Galerie Nationale de Portraits; autres portraits: celui de Rossetti. déjà cité; une caricature par C. Pellegrini, de 1874, repioduite dans le Windsor Magazine de février 1907 et dans la bio-
nambulique, toujours exact aux rendez- vous mais « ne vous reconnaissant jamais le premier » ; dans un cercle d'amis, gesticulant de colère ou d'admiration, bouillant comme « le petit geyser d'Islande », puis retombant à une immobilité complète, souriante, extasiée; avec de rares moments de complète mélancolie et des élans de folle tendresse à la vue du « bébé » d'un ménage ami.
Sa conversation était « splendide » par la qualité intellectuelle; ornée, polie, en même temps cordiale (homely) , sauf en des accès d'indignation où il perdait toute mesure.
Swinburne aima toujours à lire ses vers inédits. Il arrivait chez vous les poches gonflées de manuscrits, se faisait prier et finissait par cette formule : « Je n'avais pas l'intention de vous ennuyer, mais puisque vous le voulez, etc. » L'immense drame Bothwell fut lu « à la lueur de deux grands chandeliers de serpentine » (') devant Burne- Jones, Marston, O'Shaughnessy. Plus rarement Swinburne daignait lire des œuvres publiées. Un jour il consentit, pour le superbe Triomphe du Temps. Ce fut, dit Gosse, inoubliable ; « sa voix eut des notes de fifre, tout son corps tremblait de passion comme celui de la pythie : littéralement, il était possédé. >
Au moment où le « Jbohémianisme » du poète devenait inquiétant, les plus graves de ses amis, parmi lesquels Jowett, se rencontrèrent chez le futur comte de Carlisle afin de discuter ce qu'on pouvait faire « de et pour Algernon » (what could be done with and jor Algernon) .
Des amis (2) le mirent en rapport avec Mazzini qui devint bientôt son directeur spirituel, son « chef bien-aimé » Avant de le
graphie de Gosse, p. 224; une eau-forte de Rothenstein, 1895. qu'on trouvera dans les collections du Yellow Book c* dans les Memories oj Swinburne par B. Murdoch, Edinburgh. 1910.
(') Voir la description des roches de serpentine de Kynance Cove. dans / ristraîit.
| ) En particulier, le réfugié allemand Ka»l Blind. v. Posthumous Poems.
connaître, il avait écrit, en 1867, YOde sur l'Insurrection de la Candie. Ce poème fut suivi du Chant sur l'Italie et des poèmes républicains et libertaires qui devaient former plus tard (en 1871) les Chants d'avant l'Aube. Ici encore apparaît le souci de faire partager à sa famille une nouvelle admiration. « Tout ce que je vous demande (à sa sœur aînée) , c'est de rencontrer mon chef... comprenez donc que nous — républicains — n'avons aucune intention de placer des mines de poudre sous le château de Windsor. » — A sa mère : « Il est né roi, chef, conducteur d'hommes... en entrant dans la chambre pleine de monde, il a marché droit vers moi et m'a dit : je vous connais. Et j'ai fait ce que je ne voulais pas faire mais dont je n'ai pu m'empêcher; j'ai plié le genou et lui ai baisé la main. Vous n'avez jamais vu pareil sourire... il a les yeux noirs les plus larges et les plus clairs du monde... Je n'ai pas répondu à sa lettre, mais hier soir je lui ai dit qu'il n'y avait qu'une personne à qui je dusse communiquer le grand plaisir et le grand honneur qu'il m'avait fait... naturellement c'était ma mère ; je sais qu'il aime beaucoup la sienne : mais bien qu'elle ait un fils plus grand et meilleur, je ne pense pas qu'il la chérisse davantage... » (l) .
De ces années fécondes datent l'inoubliable élégie sur la mort de Baudelaire (1867) et le livre en prose sur Blake (1868) .
John Morley (plus tard lord Morley) lui ouvrit les portes de la Fortnightly Review où les brillants articles critiques de Swinburne firent événement. L'un de ces articles, sur l'Homme qui rit, de Victor Hugo, lui valut une correspondance avec le grand homme (2) . L'été 1 869 le voit en Auvergne avec Richard Burton, l'été de 1879, à Etretat, avec Powell, jeune squire gallois et wagnérien.
Un jour qu'il se baignait dans la mer en face d'Etretat, en-
(x) Lettres publiées par Mrs DlSNEY LEITH.
(2) Sept lettres qu'on peut lire (en anglais) dans Gosse et WlSE. Appendice A.
traîné par le courant sous l'une des arcades naturelles de la falaise (la Porte d'Amont) , il faillit périr, ce qui nous valut le poème Ex Voto. « Tout en flottant comme une méduse, les cheveux étalés sur les eaux, il songeait avec satisfaction qu'il venait de corriger ses dernières épreuves des Chants d'avant l'Aube et qu'il avait tout juste le même âge que Shelley quand il se noya ». Parmi l'équipe de sauveteurs qui le ramena, se trouvait Guy de Maupassant .
Maupassant déjeuna quelques jours plus tard au chalet qu'occupait Swinburne avec son ami Powell et que ce dernier baptisa « Chaumière Dolmancé ». Très jeune alors, Maupassant se plut à voir en Swinburne une apparition fantastique : « Une très légère moustache glissait sur les lèvres extraordinairement fines et serrées et le cou qui semblait sans fin unissait cette tête, vivante par les yeux clairs, chercheurs et fixes, à un corps sans épaules, car le haut de la poitrine paraissait à peine plus large que le front... » Il le trouva très cordial, très accueillant, fut séduit par « le charme extraordinaire de son intelligence ». Ces Anglais excentriques l'invitèrent, dit-il, à manger un singe à la broche, commandé au Havre à cette intention.
Maupassant qui ne savait pas l'anglais et ne connaît l'œuvre de Swinburne que par une traduction des Poèmes et Ballades, le juge très superficiellement comme « une sorte d'Edgar Poë idéaliste et sensuel, avec une âme d'écrivain plus exaltée, plus dépravée, plus amoureuse de l'étrange et du monstrueux » . On retiendra pourtant cette définition : « l'être le plus extravagamment artiste qui soit peut-être aujourd'hui sur le monde » (*) .
Un an plus tard c'est Taine qui rencontre Swinburne à Oxford. L'historien de la « Littérature anglaise » ne fut ni
(') Préface à la traduction des Poèmes et Ballades, par G. MoUREY. Paris, Savine. 1891.
curieux ni perspicace à l'égard d'un poète qui échappait à ses catégories. Au lendemain de la guerre de 1870, il ignore l'Ode sur la Proclamation de la République française, le Chant à l'Italie, les Chants d'avant l'Aube.
« Hier chez M. Jowett, présenté à M. Swinburne, le poète; ses vers sont dans le genre de Baudelaire et de V ictor Hugo : petit homme roux en redingote et cravate bleue, ce qui faisait contraste avec tous les habits noirs et cravates blanches ; il ne parle que raidi, rejeté en arrière avec un mouvement convulsif et continu des membres comme s'il avait le delirium tremens; très passionné pour la littérature française moderne, Hugo, Stendhal, et pour la peinture. Son style est d'un visionnaire malade qui, par système, cherche la sensation excessive (*) . »
Les souvenirs personnels de M. Gosse auxquels nous avons puisé remontent surtout aux années 1874 et 1875. Swinburne fut, nous dit-il, un prodigieux travailleur. Pendant l'automne 1874, il terminait Bothwell, composait des poèmes lyriques, écrivait son livre sur Chapman, plusieurs essais critiques et ressuscitait une pièce de Charles Wells, Joseph et ses frères. La tragédie Erechtheus fut écrite en quelques semaines au bord de la mer, à Wragford (Suffolk) dans l'automne 1875. Le volume de l'œuvre de Swinburne étonne d'autant plus que l'acte matériel d'écrire lui fut toujours pénible. Que n'ai-je vécu, soupirait-il, aux temps de la poésie orale ! (2) . Il aimait composer en plein air et rappelle dans la dédicace des Poèmes et Ballades (39 série) les jours heureux où il rimait à cheval :
Days when I rode by moors and streams Reining my rhymes in buoyant order.
Un aperçu chronologique est la meilleure preuve de sa fécondité. En 1866 il publie, outre les Poèmes et Ballades, sa réponse aux critiques (Notes on Poems and Reviews) et un
i1) Lettre à Mme Taine, Oxford, 4 juin 1871.
(2) Lettres à M. Stedman, Times, Litt. Suppl. 4 juin 1909.
poème de vingt stances, Cléopatra (*) , qui n'a pas été inclus dans les œuvres complètes.
En 1867, outre les œuvres déjà citées, A Song of Italy (") , des articles sur Morris et Matthew Arnold, An Appeal en faveur des Fenians et d'une république irlandaise et divers poèmes qu'on retrouve dans les Chants d'avant l'Aube et les Poèmes et Ballades, 2" série.
En 1868, le beau livre sur Blafye; les Notes sur la Royal Academy et les Dessins des Vieux Maîtres à Florence qui prouvent son goût pour la peinture et ouvrirent la voie de Walter Pater ( ) . En 1869, des articles et des poèmes, dont plusieurs sonnets contre Napoléon III. En 1870, l'essai pénétrant sur Rossetti, la Double Sextine sur Monna Lisa, YOde sur la Proclamation de la République française.
En 1871, l'important volume des Chants d'avant l'Aube; un joyau rythmique, The End of a Month (4) ; Tristram and Yseult, prélude de Tristram of Lyonesse; et un article sur Ford.
En 1872, le pamphlet Under the Microscope, et l'article sur l'année Terrible de Hugo. En 1873, l'hommage polyglotte au Tombeau de Théophile Gautier et les sonnets satiriques Dirae.
Après ceux-ci, décroît dans son œuvre l'inspiration européenne ou révolutionnaire. Swinburne est absorbé par la vie de Marie Stuart, les dramatistes élisabéthains, l'histoire d'Ecosse et d'Angleterre. L'année 1874 nous apporte Bothwell. ce drame de quinze mille vers, plutôt épopée historique dont les scènes seraient les chapitres; puis, quelques pièces lyriques (sur la mort de Barry Cornwall) , et des vers latins sur Landor.
(') Cornhill Magazine, sept. 1866.
(2) Réimprimé dans Songs of two Nations (1875).
(3) Lettres. I, 124-125. où l'on voit que Pater avouait cette influence. (*) Réimprimé dans les P. B. II, sous le titre Ai a Month's End
En î 875 paraissent les études critiques sur Chapman, sur Charles ^ells, sur Shakespeare, Beaumont et Fletcher et le volume Essays and Studies; en poésie, les Songs oj Two Nations, composés de trois oeuvres antérieures (]) . En 1876, la tragédie grecque Erechtheus, les pièces lyriques A Last Oracle, A Forsaken Garden; en prose, les Notes d'un républicain anglais sur la croisade moscovite. En 1877, des traductions de Villon, le « Voyage de l'Hirondelle a (Sailing oj the Swallow) qui deviendra le premier chant de Tristram ; en prose, la Note sur Charlotte Brontë et le roman épistolaire A Year's Letters, dans le Tattler.
Les années 1878 et 1879 sont moins riches. En 1878, les Poèmes et Ballades, 2e série, qui contiennent peu de vers inédits, célèbrent les poètes français Gautier, Baudelaire, Villon et amènent un nouveau motif : la poésie de l'enfance.
En 1876, il eut le plaisir de rencontrer Trelawny, ce beau débris du romantisme héroïque, ce vieux corsaire qui accompagna Byron en Grèce et présida aux funérailles antiques de Shelley : « C'est le plus superbe vieillard que j'aie vu depuis Landor et mon grand-père... je me croyais bon athée et bon républicain, mais en compagnie de ce magnifique vieux rebelle, de cette incarnation du droit divin de l'Insurrection, je me sentis, par comparaison, théiste et royaliste... Il est plein de sympathie passionnée pour les exilés de la Commune. L'énergie de son affection pour Shelley est admirable. // y aura de l'air pur en Angleterre, tant qu'existera un tel Anglais (2) . »
Swinburne perdit, en 1877, son père, qui n'avait rien de ses goûts et auquel il fut reconnaissant d'avoir lu « tout Bothwell.» Sa mère vécut longtemps encore mais quitta la demeure de
(1) A Song oj Italy, Dirae, Ode on the French Republic
(2) Lettre du 27 août 1876, publiée par Hake et Rickett.
Holmwood, près de Henley, où le poète passait une partie de l'année.
En 1879, lors d'une crise nerveuse plus longue et plus grave que d'habitude, il fut soigné par son voisin Théodore Watts. Watts lui avait été présenté, quelques années auparavant, en qualité d'homme d'affaires. Ce jeune avocat de province vint à Londres pour se consacrer à la littérature. Il connut bientôt la plupart des hommes de talent, s'attacha d'abord à Rossetti et se rendit indispensable à Swinburne. 11 devint le critique distingué de VA thenaeum et de Y Encyclopédie Britannique, et sous le nom de Watts-Dunton, l'auteur du roman Aylwin, (1898) . Watts installa Swinburne dans la maison les Pins, à Putney, qu'ils devaient occuper ensemble jusqu'à la fin de la vie du poète. Swinburne y recouvra très vite le calme et la santé. On peut dire que Watts le sauva. Le poète qui se déclare « heureux dans ses amis », laisse entendre que celui-ci fut le plus fidèle et le plus cher :
There is a friend that, as the wise man saith, Cleaves closer than a brother...
L'influence de Watts fut salutaire mais un peu tyrannique (*) . Il déchargeait le poète de tout soin matériel, veillait sur ses relations, voire même sur ses opinions. D'après M. Gosse il serait en partie responsable de sa brouille avec Whistler, de ses préventions contre Walt Whitman, de sa haine contre la politique de Gladstone. Un Swinburne docile et rangé faisait regretter parfois le prodige d'antan. « cet ciseau des tropiques à la crête d'or ».
On ne vit presque plus le poète à Londres.
La retraite à Putney coïncide avec une surdité croissante. Pendant trente ans dans sa « Thébaïde suburbaine » il mène une vie studieuse, coupée de séjours chez ses parents, chez
(') C est l'opinion de Gosse, faiblement re futée par Hake et Rickett, Lettrée, p. XXI.
des amis tels que Jowett; d'excursions annuelles au bord de la mer, en Cornouailles, aux îles normandes, à Sidestrand, à Eastbourne, Lancing, Cromer (en 1904).
On a vu qu'il était grand nageur. 11 prit son dernier bain de mer à soixante-huit ans. En 1889 (le 30 octobre) il écrivait de Lancing : « Aujourd'hui j'ai nagé comme en route vers le Ciel » et le 11 novembre : « Hier, à 4 heures de l'après-midi... la mer entière était d'or, autant que verte ; c'était de la lumière liquide et animée où l'on vivait, où l'on se mouvait, où l'on découvrait son être. Et sentir cela dans une eau profonde ne fût-ce qu'une minute, c'était comme si l'on entrait dans un autre monde, une autre sphère de vie, plus glorieuse que Dante n'en rêva jamais dans son Paradis. (Pauvre grand homme, il ne connaissait que la Méditerranée et sans doute ne savait pas nager !) (J) . »
Moins voyageur que beaucoup de ses compatriotes, il disait en 1875 n'avoir été en France, en Italie que trois ou quatre fois, et jamais pour plus de quelques semaines (2) . Ses vers conservent le souvenir d'une excursion en Auvergne avec Richard Burton en 1869 (3) et d'une autre aux Pyrénées, en 1862.
Lui qui adora toujours Victor Hugo ne le vit, ne lui parla, ne lui serra la main qu'une seule fois, lorsqu'il se rendit à Paris, avec Watts, en novembre 1882, pour assister à la reprise de Le Roi s'amuse.
« Ma chère Mère, vendredi matin, Watts et moi sommes rentrés de Paris où nous avons passé cinq jours, — cinq des jours les plus mémorables de ma vie. Lundi (comme vous l'avez pu lire dans le Times) , je fus invité à dîner par Victor Hugo ; je me présentai dans un état de trouble autant que de
H Disney Leith, 172, 190.
(2) Lettre à Stedman.
(3) R. BURTON, An Elegy, An Evening at Vichy (Channel Passage) et Summer in Auvergne (P. B., II).
plaisir devant le plus grand et, je crois, le meilleur des hommes aujourd'hui vivants. Aucune parole ne peut exprimer la bonté de sa manière quand il a dit, en me prenant les mains : Je suis heureux de vous serrer la main comme à mon fils... Après le dîner, il but à ma santé, par un petit discours dont (bien que je fusse assis en face de lui) ma maudite surdité m'empêcha d'entendre un seul mot. »
Il raconte encore sa visite à Tola Dorian, pseudonyme de la princesse Metschersky, qui avait traduit l'OJe sur la Statue de Hugo. Il note l'envoi, par Hugo, d'un livre (la Légende des Siècles, sans doute) dont il avait lu la première partie vingt-quatre ans auparavant. Surtout il tient à convaincre sa mère que Hugo est le meilleur des hommes : « Nous n'avons jamais eu personne qui fût à la fois Shakespeare et Milton, Wilberforce et Howard ! »
Désormais, Swinburne ne fit plus guère de voyages. Les seuls événements de son existence furent la publication de nouveaux livres ; quatre avaient paru en 1 880, sans compter les poèmes et des articles : A Study of Shakespeare, Songs of the Springtides, The Heptalogia (recueil de parodies) et Studies in Song; en 1881 , il donne la tragédie Mary Stuart, fin de la trilogie ; en 1 882, Tristram oj Lyonesse and other poems. A l'inverse de M. Gosse, qui préfère Bothwell, nous considérons Tristram, avec Atalante, les Poèmes et Ballades, les Chants d'avant l'Aube, comme l'une des œuvres essentielles sur quoi doivent se fonder les mérites de Swinburne.
Vers cette époque l'apparition aux Pins d'un enfant de six ans, neveu de Watts, mit une passion nouvelle dans la vie du poète. Ses lettres sont pleines d'anecdotes attendries sur ce jeune Bertie, héros des poèmes qui suivent Tristram.
Cependant les vieux amis s'en allaient peu à peu, lui laissant de poignants regrets. De ses contemporains, il ne resta finalement que Thomas Hardy et le plus grand de tous, Meredith, avec lequel il fut quelque temps en froid, mais qui, à
sa mort, le proclama « le plus grand de nos poètes lyriques, le plus grand du monde, peut-être, si l'on considère la langue qu'il eut à manier » (x) .
En 1891, le collège d'Eton l'invitait à sa fête jubilaire. En 1892, à la mort de Tennyson, il fut question de lui comme Poète Lauréat. La reine Victoria aurait tenu à Gladstone ce propos royal : « On me dit que M . Swinburne est le meilleur poète de mes Etats » (/ am told that Mr Swinburne is the best poet in my dominions) et Gladstone se serait opposé à la nomination du poète, vu le radicalisme de ses opinions politiques. Alfred Austin devint Lauréat. Swinburne s'abstint de commentaires.
En 1883, avait paru A Century of Roundels; en 1884, A Midsummer Holiday, avec sa campagne contre Gladstone et contre les lords; en 1885, la tragédie Marino Faliero; puis vinrent, en 1886, deux volumes de critique en prose, A Study of Victor Hugo et Miscellanies ; en 1887, la tragédie Locrine; en 1889, A Study oj Ben Jonson en prose, et les Poèmes et Ballades, 3e série. Les derniers volumes sont plus espacés : en 1892, The Sisters, tragédie; en 1894, Studies in Prose and Poetry et le recueil lyrique Astrophel; en 1896, A Taie of Balen, dédié à sa mère octogénaire dans une ode pleine de tendresse.
On n'a point de mérite à aimer sa mère; mais on n'y met pas toujours autant de grâce et d'ingéniosité que Swinburne. Le jour de naissance de son frère ( 1 4 juillet) , il écrit à la vieille lady : « Comme ce fut singulier et capricieux à vous d'aller choisir le festival républicain, le jour de naissance de la Révolution française, la grande date comme l'écrivait un jour Victor Hugo... d'aller choisir ce jour-là pour la naissance d'un de vos deux fils, qui n'était pas moi ! Vraiment je trouve que c'est bizarre et pas tout à fait juste : nous avons dû nous tromper de jour, d'une manière ou de l'autre. »
(i) Lettre à Watts-Dunton, citée par Welby, p. 150.
Le jour de son propre anniversaire, le 5 avril 1885 : « J'ai attendu jusqu'aujourd'hui pour vous répondre : je voulais que les premiers mots que j'écrirais en cette année nouvelle de ma vie fussent pour vous... » Dix ans plus tard le mot villégiature lui rappelle ses leçons d'italien : « Vous rappelez-vous nos lectures de Goldoni, quand j'étais petit garçon?... c'est vous qui m'avez obtenu mon prix de langues à Eton ! »
A propos de ce Taie of Balen qui fut édité avec un soin particulier : « Votre poème paraîtra dans cinq ou six semaines... je veux qu'il ait un aspect agréable et soit commode pour vos yeux, en beaux caractères très lisibles, et qu'il fasse un joli volume. » Le livre parvint à Lady Jane le jour où elle accomplit sa quatre-vingt-septième année. Elle mourut à Barking Hall quelques mois après : ce fut la dernière crise dans la vie de son fils. De plus en plus isolé, ses seules distractions désormais sont l'acquisition d'éditions princeps de Landor ou d'autres poètes et sa correspondance érudite avec des éditeurs de drames élisabéthains, tels que M. Bullen. Il publie encore en 1899 Rosamund, Queen of the Lombards ; en 1904, un dernier recueil lyrique, A Channel Passage, dédié à la mémoire de William Morris et de Burne-Jones ; en 1904 et 1905 les Œuvres poétiques réunies et les Tragédies réunies avec une préface ou Epître dédicatoire; en 1908, la tragédie The Dufye of Gandia et un dernier volume dessais, The Age of Shakespeare (*) .
Il eut toujours la répugnance des interview, un soin jaloux de son intimité. Il estimait que « le public n'a droit qu'aux oeuvres publiées » (2) . Les allusions personnelles des poèmes
(!) Un volume posthume sur Dickens, formé de deux articles dont l'un vit le jour dans la Quarterly RevieW, en 1902, parut en 1913. Un Essai sur Shakespeare, écrit en 1905. fut publié en 1909 par l'Oxford University Press Des poèmes posthumes et The Age of Shakespeare, vol II, parurent en 1917 et 1918 chez Heinemann.
(2) « I hâve no love of talking of my own or other men's personal or family matter8 uninvited, but there can hardly be egotism or self-conceit in
Thalassius et On the Cliffs ne concernent que l'histoire de son esprit. Les détails qu'il donne sur sa famille au critique américain E. C. Stedman font partie d'une lettre privée qui ne parut qu'après sa mort.
M. J. Douglas qui écrivit en 1904 un gros livre sur Watts- Dunton, déplore qu'il ne lui soit point permis de parler de l'hôte le plus illustre des Pins. On pénétrait difficilement dans cette maison de lettres. M. G. Mourey, traducteur des Poèmes et Ballades, y fut admis vers 1895, et rapporte d'intéressants propos de Swinburne, son estime pour Mallarmé, son dédain pour Ruskin (*) . Nous-même fîmes aux Pins, quelques années plus tard, une visite qu'on nous excusera de raconter en détail, d'après des notes du moment.
Au commencement d'avril 1907, songeant au soixantedixième anniversaire du poète, nous attendions un hommage public à l'un des rares hommes de génie qui vécussent alors en Angleterre. Déçu de ce côté, nous écrivîmes au maître une lettre de félicitations et de sympathie qui laissait deviner le désir d'une audience. Nous y joignîmes une étude sur «Swinburne et la France », un récent article sur Coleridge et jetâmes le tout au destin d'une boîte aux lettres, effrayé de notre audace, étonné d'intituler « Charles Algernon, Esquire » un poète que nous ne connaissions qu'en esprit, sous l'aspect d'éternité. On comprendra notre émotion quand nous reçûmes, quelques jours plus tard, une enveloppe oblongue, d'un blanc bleuâtre, portant le timbre de Putney et notre nom tracé d'une écriture très noire, très appuyée, Swinburne allait nous parler !... Nous lûmes la lettre en français et l'invitation autographe dont nous donnons la reproduction ci-après.
complying with the direct request of a friend... so for once I will begin to prate (as Byron loved and 1 do not love to do)... of my parentale and personality. The application of a stranger like the editor of Men of the Time I civilly declined to entertain. conceiving that the public had no concern but with my published Work.... ■ (Lettres à Stedman.) (*) MOUREY, Passé le détroit
***+ *»~~ caewt , fe^c atU^jAl'UtcL^ ju.aMJ^A dt. J<JrtU^}d£.'u4^it^ <U-^
y) Ce mot veut dire en anglais « remarquable » et s'explique par la courtoisie du poète.
4Jj*Ja*si- Itya- J*ujL et*rcé>} «/ Juu> fauncf r*uf-A^ <A tirâtes JU HnjJ^fr*>~&r\ CeexAjy^
Une semaine après, nous sommes à Londres et sautons d'un omnibus, au pont de Putney, où commence Putney Hill, route suburbaine, bordée de maisons. Un cantonnier pittoresque, édenté, rappelant les fossoyeurs (YHamlet, nous parle de « Mister Swinburne » sur le ton d'une intime connaissance et nous désigne lune des premières villas à gauche, en montant la côte. Les Pins, n'est-ce que cela } Il nous semblait qu'on ne dût parvenir au magicien-poète que par de longues avenues, l'isolant du vulgaire... Les Pins sont la moitié d'une villa banale à deux corps, à deux étages, en briques grises, précédée d'un jardinet et suivie d'autres maisons du même type qui s'alignent en montant jusqu'à Putney Heath. Vers le bas de la rue, les Pins confinent au barbier, au fruitier, au bar, à la maison de banque, à tout le seulement qui suit une gare « métropolitaine ». L'omnibus stationne devant les Pins, attendant un cheval de renfort, et de l'impériale nul ne jette un regard vers ces fenêtres quelconques aux rideaux de mousseline, aux tringles luisantes, vers cette maison d'où tant de poésie jaillit et rayonna sur le monde... Peu à peu, nous nous habituons à ce contraste entre le corps et l'esprit, le génie et sa localisation matérielle. Et songeant au parc seigneurial, à la gloire officielle de Tennyson, au cadre pompeux dont s'entoure maint parvenu, nous apprécions, chez l'artiste véritable, content de son monde intérieur, cette insouciance du décor, ce mépris de toute mise en scène. Nous poussons la grille, montons quelques marches ; une pression du timbre fait paraître une petite bonne d'une tenue médiocre, à qui nous adressons d'une voix troublée cette phrase étrange : « Monsieur Swinburne est-il chez lui ?» M. Swinburne est chez lui, mais il se repose, après une longue promenade. Un secrétaire confirme la réponse et promet qu'on nous recevra dans une heure. Nous profitons du délai pour explorer le voisinage et découvrons aux Pins de réels mérites. En vingt minutes, par chemin de fer, on est à Londres; mais en gravissant la
côte, c'est Putney Heath, puis W imbledon-Common et Richmond : des lointains bleus, une lande vierge dont les mares luisent au soleil parmi les ajoncs, les broussailles, les aubépines en fleurs dont le poète chantait naguère la « marée » printanière.
Par tous les temps nous savons qu'il parcourt ce domaine, « coiffé d'un éternel chapeau mou », sans parapluie ni pardessus, s'arrêtant parfois pour caresser un enfant ou, vers le milieu de la promenade, pour boire de la bière dans une petite taverne... Il sommeille une heure ou deux l'après-midi, se couche tôt et avant de souper, fait la lecture à son ami Watts. Tels sont les rythmes de son existence visible.
Revenu aux Pins, nous entrevoyons, dans l'ombre de l'escalier, une dame assez jeune encore qui ne peut être que Mrs Watts : l'ami du poète s'est marié récemment, à soixantedix ans, mais l'événement n'a guère modifié le train de l'ancien ménage de garçons.
Par un vestibule garni de tapis et de sièges, orné jusqu'au plafond de portraits vétustés, enfumés, ternis; à travers une pièce meublée de bibelots, de chinoiseries, nous pénétrons dans un salon ou salle à manger ouvrant derrière sur un jardin long, égayé par le chant des merles, tapissé de gazon et de lierre, d'où se détache le blanc d'une statue, quelque Diane antique rattachant sa chlamyde. Cette pièce assez basse, encombrée comme le vestibule de tableaux et de dessins, les uns médiocres, les autres intéressants ou célèbres, nous ramène vers 1860, en plein mouvement préraphaélite. Rossetti règne presque seul, dans ces têtes à la sanguine, dans ces meubles peints, sculptés et historiés par lui, ces dressoirs à têtes d'anges et ces panneaux découpés où brillent les orbes jumeaux de deux miroirs circulaires.
Nous nous tenions près de la fenêtre lorsque, par la porte opposée, le maître entra, son front énorme, d'un blanc d'albâtre, éclairant tout à coup le fond de la chambre.
Deux mains aussitôt tendues et un « heureux de vous voir », cordial, sonore, en français plutôt britannique, nous souhaitent la bienvenue. Les deux mains nous asseoient, sans lâcher les nôtres, sur un fauteuil à côté du poète; alors s'assombrissant, avec un pli douloureux des sourcils, tendant vers nous l'oreille la moins sourde, il explique, en anglais, « qu'il faudra parler fort » . Ce front plissé près des yeux nous rappelle fugitivement le pathétique portrait de Rembrandt vieux, à la National Gallery. Nous regardons l'homme assis près de nous, sur une chaise basse, et trouvons que Maupassant, Gosse et d'autres, publiant après coup leurs souvenirs, ont exagéré sa singularité physique. Ni le cou n'est aussi long, ni l'épaule aussi inclinée, ni la poitrine aussi étroite qu'on l'a dit. Au lieu d'une agitation fébrile, nous n'apercevons qu'un léger tremblement des doigts. La tête, qu'allonge la barbe, paraît assurément trop grande. Le front, d'un beau modelé, fait une coupole olympienne aux yeux gris ou bleu-pâle, un peu hagards, mais clairs, lumineux, jeunes et sains; la noble arête du nez, l'arcade sourcilière, la flamme claire des cheveux évoquent l'aigle, mais l'ampleur du front, la bonté du regard, combattent cette impression. Aucune recherche de costume : jaquette et gilet noirs, col rabattu que noue une cravate noire ; pantalon gris remontant sur des jambes courtes et découvrant pied cambré, chaussettes et pantoufles. Ce qui frappe d'abord, c'est l'auréole, autour des tempes, de cheveux rares, soyeux, décolorés, non plus « orange » mais presque roses ou vermeils, et la barbe blanche où courent quelques fils fauves, couleur de tabac clair.
Quand le poète parle ou nous écoute, ses yeux s'animent; mais parfois le regard s'absente, s'échappe vers quelque rêve intérieur : la tête alors s'incline et la barbe descend vers le buste.
Sortant d'un de ses silences, comme frappé d'un remords, il « s'excuse » de n'avoir pas répondu à notre envoi de « Swin-
burne et la France h et, les mains de nouveau tendues, nous « remercie » de l'avoir compris ! Confus, nous désirons des observations, des critiques. D'un air modeste et contraint, avec la peur de nous désobliger, le maître suggère que nous avons peut-être exagéré l'influence de Baudelaire sur ses Poèmes et Ballades, ce qui répond d'ailleurs à notre sentiment actuel.
La conversation roule sur Baudelaire et Hugo ; nous constatons que la mémoire du poète, surprenante à certains égards, se trompe dans l'attribution des vers à telle oeuvre, Légende ou Contemplations .
Nous demandons au poète, pourquoi les premiers Poèmes et Ballades, qui firent tant de bruit, restent uniques en son oeuvre et n'eurent pas de recommencement. Après un moment de réflexion, il répond simplement : « Parce que l'impulsion cessa » (because the impulse ceased) , donnant à entendre qu'il ne céda jamais devant l'opinion et que c'est au point de vue de l'art seulement qu'il a pu traiter ces poèmes de « péchés de jeunesse ».
Nous nous étonnons de trouver le poète un peu méconnu et comparons le silence qui l'entoure aux témoignages prodigués ailleurs aux vieillesses d'Ibsen ou de Tolstoï. Il écoute, bienveillant, amusé, curieux, et, secouant son auréole soyeuse, en homme sûr de l'avenir, s'écrie en français : « Ça ne fait rien ! » (diphtongue anglaise au mot fait) . Nous insistons sur l'incompréhension des lettrés, rappelons que l'article « Swinburne » signé E. G. Gosse dans l'Encyclopédie britannique contient cette phrase étonnante : « His poetry cannot be entirely acquitted of the charge of an animalism which wars against the higher issues of the spirit ».
Nous obtenons un succès immédiat, imprévu. Swinbume qui vient de lire pour la première fois cette phrase, crayonnée par nous sur une fiche de papier, se permet un rire de dieu ou
de sourd, sans finesse et sans amertume, avec des : « Oh ! très bon ! très drôle ! Je ne connaissais pas cette chose » (diphtongue !) et un nouveau « ça ne fait rien ! »
A la faveur de cet éclat de rire se glissa sans bruit dans la chambre, un personnage en « complet » gris négligé, petit comme Swinburne, rond, l'oeil noir doux et rusé, le teint brun, le menton rasé, surmonté d'une épaisse moustache à la Nietzsche ; pas de présentations : Watts-Dunton est sous-entendu. Couvant Swinburne d'un sourire qu'on pourrait appeler « maternel », il entre de plain-pied dans la conversation, nous assure que le poète est plus apprécié que jadis et que « la vague du philistinisme se retire ». Swinburne ajoute naïvement que lui-même contribua peut-être à ce résultat : tant il est loin de se croire coupable! Derrière M. Watts a surgi la bonne, une nappe à la main, qui, maussade et sans nul décorum, demande, à la cantonade, s'il faut du thé. Nous repoussons avec énergie, dans un tel moment, cette offre vulgaire. M. Watts, d'un regard, congédie la bonne; il nous prend à part, nous donne quelques détails sur la santé de notre hôte et nous prie de ne point le fatiguer; nous comprenons alors que cet homme est à la fois l'ami et la providence matérielle du poète. Touché de ce dévouement, nous surprenons pourtant, chez l'auteur d'Aylwin, une vanité littéraire, un désir de parler de lui qui contrastent avec la simplicité de Swinburne. Comme nous admirions les sonnets de Rossetti, M. Watts nous engage aussitôt à lire ses propres sonnets.
Ce nom de Rossetti anime Swinburne qui nous prend par le bras, nous promène autour de la chambre, faisant les honneurs du mobilier préraphaélite. Quel soupir, devant ce jeune homme en costume florentin, peint par Dante-Gabriel sur un panneau de bahut et qui représente Swinburne à vingt ans !
Ramené vers la jeunesse du poète, nous nous informons d'une de ses sœurs, la seule survivante, Isabel Swinburne,
que nous connaissons par les dédicaces de Locrine et du joli morceau Heart's Ease Country. Le poète dont nous touchons une corde sensible, nous renseigne avec empressement sur cette soeur souffrante, qu'il voit assez souvent à Londres. Il parle encore de sa mère exquise qui lui apprit le français et l'italien, de son grand-père, qui connut « Riquetti, marquis de Mirabeau » (sic) , puis de ses ancêtres, du Northumberland, avec une complaisance marquée mais sans nulle vanité nobiliaire.
Il nous confirme que ses parents étaient religieux (very picus, very) pratiquant une forme d'anglicanisme presque catholique. Il s'est « libéré », malgré son éducation, son amour pour la Bible.
— Quel est le vieillard aux boucles blanches qui, d'après Thalassius et le prélude des Chants d'avant l'Aube, guida l'enfance du poète ? Son grand-père ? Landor ? Victor Hugo ? — Je ne sais pas... plutôt Landor. — Et Mazzini ? — J'ai vénéré Mazzini plus que personne, il venait me voir souvent, très souvent, dans mon appartement de Londres, mais il n'a pas fait mes idées, j'étais républicain à Oxford, je me querellais pour l'indépendance italienne et l'attentat d'Orsini.
Le poète est tout près de se fâcher quand nous lui demandons s'il est vrai qu'on ait, à l'époque de ses poèmes patriotiques sur le Jubilé et Y Armada, songé à lui comme Lauréat, et quelle eût été, dans ce cas, son attitude. Les lèvres un peu tremblantes, avec une énergie explosive, il proteste que sans nul doute il eût refusé cet « emploi de troisième ordre dans une Cour ! »
Le poète retomba dans une de ses accalmies. A quoi rêvet-il ? A des souvenirs, à des joies littéraires sans doute, car il reprend, sans transition : — Connaissez-vous les beaux vers latins de Landor pour les patriotes espagnols ? et de sa main gauche affermissant la droite, il écrivit sur un bout de papier
que nous avons encore, en marquant les longues et grossissant les mots importants :
vers dont nous avons retrouvé depuis la paraphrase dans son Ode pour le Centenaire de Landor :
Gladly we should rest ever, Lad we won Freedom : we hâve lost, and very gladly rest.
Telle fut notre entrevue avec le noble artiste que nous visitâmes trop près de sa fin. Il nous apprit, au sujet de sa manière d'écrire, que chez lui « la gestation est longue, l'accouchement rapide », c'est-à-dire que les rondels, par exemple, ne furent pas improvisés, mais jetés sur le papier, sans ratures, au retour de ses promenades. Nous savons pourtant que Chastelard fut écrit laborieusement. Il se montra touché de notre préférence pour A Taie 0/ Balen, parmi les dernières oeuvres, et comme nous prenions congé, de peur de le fatiguer, il nous a remercia » de nouveau pour « Swinburne et la France ».
Dans le vestibule, comme nous refusions d'être reconduit, le poète s'effaça, remontant dans la pénombre de l'escalier; alors seulement nous aperçûmes sa raideur d'échiné et ce pas sautillant, cette apparence un peu surnaturelle et falote d'un génie, d'un lutin; quand il se retourna là-haut et nous fit un adieu de la main, nous eûmes l'impression rapide qu'un pur « esprit » nous saluait du fond d'un autre monde.
Deux ans plus tard, après avoir publié le Duc de Gandie, V Age de Shakespeare, et atteint soixante-douze ans, il fut pris d'une pneumonie qui l'emporta, le 10 avril 1909.
Le 15 avril, des lettrés, des amis, des parents, parmi lesquels Mrs Disney Leith (la sœur du poète étant retenue à Londres par la maladie) , firent à Swinbume des funérailles simples et fleuiies, au cimetière familial de Bonchurch, dans l'île de Wight, à deux pas de la maison où s'écoula son enfance. Parmi les couronnes, aux noms connus, on remarquait « la gerbe de lys d'un petit garçon auquel Swinburne avait coutume de dire bonjour dans sa promenade. »
Quinze ans plus tôt, des ducs, des ministres avaient porté à Westminster, en grande pompe, le cercueil de Tennyson. Mais on ne pouvait songer au sanctuaire national pour un libre-penseur qui refusait d'avance le service religieux. Il y eut, sur ce dernier point, quelques discussions. Le recteur de Bonchurch adresse à l'exécuteur testamentaire le télégramme suivant : « Voulez-vous examiner de nouveau la question et permettre court service tranquille par égard pour parents et amis d'ici et d'ailleurs et pour éviter toute controverse publique et allusion au passé? » ('). M. Watts-Dunton répète que toute espèce de service régulier est impossible, mais propose que le recteur prononce quelques paroles sur la tombe. Le recteur, en étole et en surplis, fit un petit discours fort habile, approuvé d'ailleurs par M. Watts :
« Pasteur de cette paroisse dans laquelle Algernon Charles Swinburne a passé les premières et quelques-unes des plus heureuses années de sa vie, je considère comme mon devoir de rendre un dernier hommage à un homme qui fut, quelle qu'ait été l'évolution ultérieure de sa pensée, membre de notre église par le baptême et voulut reposer dans ce beau cimetière, champ de Dieu que son père, l'amiral Swinburne, sut acquérir pour la paroisse de Bonchurch. »
(!) « Will you reconsider and allow short quiet service for the sake of relatives and friends hère and from a distance and to avoid any kind of public controversy and référence to the past. » (Correspondance publiée par le Times, mai 1909).
M . René Puaux a décrit avec émotion ses funérailles : « Comme le 15 avril 1909, vers trois heures de l'après-midi, on descendait dans sa dernière demeure la dépouille mortelle d'Algernon Charles Swinburne, un assistant détournant les yeux vit sur les flots bleus du Soient un grand croiseur anglais glisser majestueusement vers la Manche. En passant devant le romantique petit cimetière de Bonchurch où l'on enterrait le plus grand poète lyrique de l'Angleterre contemporaine, le vaisseau de guerre parut ralentir son allure... Lentement, les fidèles amis se retirèrent. Le grand croiseur battant pavillon du Royaume-Uni avait disparu, laissant traîner dans le ciel une écharpe de fumée. Puis, la nuit vint, le gardien ferma les portes du cimetière... sur la route de Bonchurch à Ventnor, il y eut encore le bruit de quelques charrettes, puis les hommes et les choses rentrèrent dans le sommeil. Seule, la mer, cette éternelle éveillée, la mer, symbole de l'esprit sans cesse agité et fiévreux du poète, la mer qu'il avait passionnément aimée, et que nul ne chanta comme lui, la mer toute proche, étouffant sa voix au sable de la plage, la mer commença de bercer le repos de Swinburne (*) . »
(') Préface à la traduction de Chastelard par H. du Pasquier.