CHAPITRE VI
La Culture et l'Inspiration.
LA difficulté de juger Swinburne, de l'embrasser dans son entier, ne tient pas seulement à l'étendue de son œuvre, au choix qui s'impose entre les parties viables et caduques, mais encore à des qualités d'aspect contradictoire qui, chacune poussée à l'extrême, attirent isolément l'attention.
A ne considérer que les sujets, quoi de plus divergent que les Poèmes et Ballades et les Chants d'avant l'Aube ? L'auteur n'eût-il écrit que l'un ou l'autre de ces poèmes, laisserait une trace ineffaçable, et l'on expliquerait par une prédominance, une spécialisation, le sommet atteint dans ces deux aventures.
Après les Poèmes et Ballades, on le crut artiste, rien qu'artiste, épris de jouissances esthétiques et dominé par la sensation : les Chants d'avant l'Aube révèlent un poète abstrait, détaché du monde sensible, ravi par la splendeur d'une idée. Sa poésie marine, en son ivresse physique, semble d'un primitif qui ne saurait rien des hommes et des livres : à quoi ses éloges de poètes, ses drames historiques donnent un démenti. L'essence de l'œuvre, c'est l'alliance de la culture et du génie spontané, le voisinage de la virtuosité littéraire et de l'inspiration.
L'habileté du versificateur semblait exclure l'émotion, comme l'abondance verbale du poète faisait croire à un manque de pensée.
Des livres s'intitulent Une centaine de Rondels, Etudes de
Chant; des morceaux, Chorïambes, Endécasyllabes, Double Sextine, comme si la technique était leur seule raison d'être.
L'auteur se dépense en arabesques, variations, vocalises, multiplie les difficultés à plaisir en des caprices où le rythme et l'idée naissent l'un de l'autre, s'éveillent et se poursuivent.
Sa facilité tient du prodige. Il publie à douze ans dans le Fraser's Magazine. Il compose en marchant, en chevauchant, œuvre avec une rapidité dont ses amis nous donneront des exemples (*) . Un trait curieux, presque anormal, de ce don d'expression, c'est qu'il est polyglotte. Sans parler des ballades en dialecte northumbrien, Swinburne écrivit des vers grecs, latins, français (2) ; il considère même ces derniers comme (( une partie de son œuvre » ; il fait moins de cas de ses vers grecs et latins qu'il justifie comme suit :
« Tout dépend de l'exécution, et un changement d'outil, de temps à autre, n'est pas un mauvais exercice. J'avoue que je prends plaisir aux formes rythmiques de toute langue dont je possède quelque notion, simplement pour l'amour du rythme et comme on essaie un nouvel instrument de musique... j'exerce ma voix sur de nouvelles espèces de vers, comme un enfant chante avant de savoir parler (3) . »
Il dédie sa tragédie Atalante, en un poème grec de cinquante-six vers, à la mémoire du vieux poète Landor qu'il avait vu, quelques mois avant sa mort, en Italie. « Tu t'en es allé, lui dit-il, sans amis, sans une ode, pour cueillir les
(') Erechtheus fut écrit tout entier, d'après M. Gosse, en quelques semaines, au bord de la mer, à Wragford (Suffolk) pendant l'automne 1875.
(2) 11 compose encore lui-même, en français du XVIe siècle, les épigraphes en prose de Laus Veneris et de la Lépreuse (P B. I.). Il signe la première a Maistre Antoine Gaget, 1530 ». Les Anglais ont cru qu'il avait de même inventé le Vidame de Chartres dont il dit avoir traduit April (P. B. I) ; le Vidame existe: c'est Guillaume de Ferrières, édité par L. Lacour (Paris, 1856).
(3) Lettre à Stedman du 23 février 1874, Suppl. litt. du Times, 27 mai 1909.
fleurs de la douce Perséphone; tu t'en es allé et tu ne seras plus, et plus jamais je ne m'assoierai à tes côtés, touchant de mes mains pieuses tes mains » :
iyxeo br\ kgu ccveu8e cpiXwv kcu dveuGev àoi&fjç èpeipôuevoç |uaXaKfîç dvGea TTepcreqpôvriç. UJX€0' koùk èY ëaei koùk au ttoté croi Trapeboûjuai dlôjuevoç, x^pwv xeP°"î Qtïwv ôoicuç.
Il écrit à Catulle :
Catulle frater, ut velim cornes tibi
Remota per vireta, per cavum nemus
Sacrumque Ditis haud inhospite specus
Pedem referre, trans aquam Stygis ducem
Secutus unum et unicum, Catulle, te... (P. B., II.)
Ses vers français, avec un imperceptible accent étranger, ont de la saveur, de la grâce, parfois un rythme prenant. On les trouvera dans Chastelard, Bothwell et la seconde série des Poèmes et Ballades. L'une des pièces les plus captivantes est la sextine intitulée Nocturne qu'il envoyait à Mallarmé, en 1876, pour la République des Lettres et dont voici la première strophe :
La nuit écoute et se penche sur l'onde Pour y cueillir rien qu'un souffle d'amour ; Pas de lueur, pas de musique au monde, Pas de sommeil pour moi ni de séjour.
O mère, ô nuit, de ta source profonde. Verse-nous, verse enfin l'oubli du jour (').
(') Le second vers contient une correction de Mallarmé. Swinburne avait écrit :
Pour recueillir rien qu'un souffle d'amour. Il transportait en français l'allitération anglaise. Il est vrai qu'il avait un
Le don d'assimilation de Swinburne s'exerce encore en des parodies « à la manière de m Tennyson, de Browning, de Coventry Patmore, voire de lui-même.
Ce talent d'imitation indique une lecture et une mémoire fabuleuses. Milton passait pour instruit : Swinburne connaît comme lui la Bible, les Grecs, les Latins, les Italiens dans leur langue; et de plus, toute l'Angleterre et la France postérieures à Milton.
Il relit ses poètes, s'en imprègne, les respire; mêle à ses vers des réminiscences qui en font une musique de chambre, un plaisir de connaisseurs. On trouve un écho de Shelley dans cette strophe :
We arise at thy bidding and follow,
We cry to thee, answer, appear,
O father of ail of us, Paian, Apollo
Destroyer and healer, hear ! (:) (Last Oracle.)
et peut-être un souvenir de Musset, dans cette excuse pour ses premiers vers :
For the youngest were born of boy's pastime
The eldest are young. (2) (P. B. I, Dédicace.)
mauvais exemple dans ce vers de Baudelaire qu'il cite comme épigraphe de son élégie sur ce poète :
Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.
Plus loin Swinburne avait employé le mot orme, inintelligible, qu'il confondit sans doute avec l'italien orma, trace :
L'orme du beau pied blessé de l'amour.
Mallarmé corrigea :
Le sang du beau pied blessé de l'amour.
(Voir Lettre en français à Mallarmé, du 5 février 1876, Gosse et Wise, Letters, I, 265.)
(*) Destroyer and préserver, hear, o hear! (Ode to the West Wind).
(2) Mes premiers vers sont d'un enfant.
Les derniers à peine d'un homme.
(Au Lecteur).
Il est plein de souvenirs classiques, de titres grecs inintelligibles au vulgaire : Herse, A Nympholept (l) d'adjectifsallusions, comme Niobean womb, Gadarean swine (2) , de vers traduits dont il nous laisse le soin de découvrir l'auteur. Dans A Year's Burden, par exemple, le refrain :
Cry wellaway, but well befall the night !
nous rappelle celui du premier choeur d'Agamemnon : AiXivov cuXivov eùrè, to 6'eO viKâtu»
vers qui d'ailleurs sert d'épigraphe à l'Ode sur la République Française. Les phrases bibliques envahissent jusqu'aux choeurs S* A talante; la sensualité du Cantique des Cantiques colore plusieurs Poèmes et Ballades; l'exaltation des psalmistes et des prophètes prête ses accents aux Chants d'avant l'Aube. Swinburne, il est vrai, détourne de leur sens les paroles sacrées jusqu'à les faire blasphémer. La colère contre Dieu dans Atalante, dans l'Hymne de l'Homme rappelle la colère d'Elie contre Baal (3) ; la glorification de l'homme est un hosanna : Glory to Man in the highest! Des poèmes entiers ne sont que des paraphrases : Super Flumina Babylonis, Mater Dolorosa (4) , Blessed among women (6) . Dans Quia multum amavit, le Christ représente la Liberté, la France,
(') Sur ces titres et sur l'héllénisme de Swinburne en général, voir notre chapitre Tragédies antiques.
(2) Ainsi dans sa prose: bombinating chimaera (de chimaera bombinans in Vacuo) ; ultra-circean transformation ; Hyblaean éloquence.
(3) En particulier ces paroles ironiques:
Cry aloud ; for your God is a God and a Saviour ; cry, make your selves lean ; Is he drunk or asleep that the rod of his wath is unfelt and unseen? (Comparez I Rois, XVIII, 27).
(*) Poème qui a pour sujet la France et développe la phrase biblique: /» it nothtng unto you then, ail you that pass by?...
(*) C'est la Signora Cairoli, mère de héros, qui est ici « bénie entre les femmes ».
Madeleine. Le sonnet The Burden oj Austria (Dirae) traduit un titre d'Isaïe : The Burden oj Babylon (*) ; La Veillée dans la nuit, avec son refrain :
Watchman what of the night?
que le poète applique aux prophètes, aux guerriers, aux hommes d'État, aux morts, développe un passage d'Isaïe (XXI, II) : « Sentinelle qu'en est-il de la nuit ? »
Rien de plus naturel après cela que de présenter Swinburne comme un Alexandrin, comme un poète littéraire, au sens péjoratif que Verlaine donne à ce mot; rien de plus incomplet que ce jugement, auquel William Morris prêta son autorité: « L'œuvre de Swinburne, dit-il, m'a toujours paru fondée sur la littérature plutôt que sur la nature ».
Morris admet que les sympathies littéraires de Swinburne sont sincères et complètes (genuine and complète) mais il estime « qu'il n'y a place dans la vie moderne que pour des oeuvres de première main, enracinées dans le réel, imposées à l'auteur par la force innée de sa vision » (2) .
Le principe est excellent, l'application, injuste, d'autant plus que Morris écrivait ces lignes après la lecture de Tristram of Lyonesse, cette humaine et vivante histoire d'amour. Certes, Swinburne exprime des passions fictives et hautement idéalisées; il emprunte à l'histoire, à la légende et à la fable : elles appartiennent à tous et Morris, après tout, n'eut jamais d'autres sources. Mais d'où vient que, parmi tant d'auteurs qui tentèrent d'adapter en vers modernes l'ancienne tragédie grecque, Swinburne seul, dans Atalante, nous donne
(*) Isaïe, XIII. Ce mot, dans la bible anglaise, comme onus dans la Vulgate signifie « un sort pénible et fatal ». Les bibles françaises (version d'Osterwald) traduisent plus exactement par « prophétie » le hébreu massa.
Dans la Baîlad of Burdens qui comprend « The Burden or fair Women », M. Mourey traduit à tort burden par refrain.
(2) Lettre citée par M. Drinkwater, 60.
une œuvre jeune, fraîche, vivante et sentie ? Précisément de cette vision intérieure et personnelle qu'on lui dénie ; de ce que, refoulant les choses apprises, il a vu se lever, dans son esprit, un monde imaginaire, une Grèce héroïque, fille de son rêve. C'est un voyant encore qui perce les brumes de l'avenir, clame sa vérité, dans les Chants d'avant l'Aube. Enfin le sentiment de la nature, — corps à corps avec les vagues, bain de lumière, d'air et d'azur, — est chez Swinburne plus direct et plus instinctif que chez aucun poète que nous connaissions. 11 ne suffit pas de constater sa foi te culture littéraire, il faut ajouter que le tempérament chez lui se joue de l'érudition, triomphe d'un excès de « littérature » où d'autres eussent succombé.
Ce qu'on admire en effet, ce qu'on ne trouve nulle part au même degré, c'est, sous la masse de végétation adventice, un lyrisme aussi jaillissant, une aussi primitive et sauvage énergie.
Dans se meilleurs moments, ce poète lettré nous surprend comme le plus inspiré, le plus comparable aux anciens bardes, le plus involontaire des poètes, et sa voix nous entraîne comme une force naturelle (*) .
Quelque chose en lui neutralise les influences. Pour avoir comme on l'a dit, « l'âme d'un disciple », il fut trop éclectique : il aime trop de maîtres pour en imiter aucun. Quand on a relevé dans son oeuvre quelques traces de Shelley, de Browning, des Grecs, de la Bible et des Elisabéthains, il reste que son style ne ressemble à nul autre, s'impose par une irréductible et unique nouveauté.
Swinburne a répondu à Morris indirectement, dans sa dé-
(l) Le jugement de M. A. Koszul, l'éminent auteur de « la Jeunesse de Shelley » sur « l'art de Swinburne dont la fougue volontaire imite suffisamment la fièvre du génie » (Anthologie de la Littérature anglaise. II, 338), rous paraît profondément injuste en sa généralité.
dicace à Watts-Dunton : « Ce n'est pas auprès de vous qu'il faudra m'excuser de retrouver Sapho dans les notes du rossignol... les livres font partie de la vie... Marlowe, Shakespeare, Eschyle, Sapho ne vivent pas seulement sur les rayons poudreux des bibliothèques (*) ».
L'amour de la nature et l'amour des lettres coexistent parfois et se fondent en une même oeuvre. By the North Sea est rempli de l'Odyssée (") . On the Cliffs nous donne, avec le murmure des flots, l'interprétation d'un vers de Sapho (3) .
L'observation de Morris garde sa part de vérité.
Nombreux sont les poèmes que Swinburne a consacrés à l'éloge et pour ainsi dire à la critique en vers des poètes et de leurs œuvres (Odes sur Landor, Hugo, Shakespeare) .
Hanté par des précédents illustres, il s'est dépensé en un vaste et vain effort pour « donner dans le genre dramatique, des ouvrages qui ne soient pas indignes de la patrie de Marlowe, de Shakespeare et de Webster » (4) . Beaucoup de ses drames, en vérité, sont trop « littéraires ».
L'homme de lettres, qui double en Swinburne le poète, se trahit enfin par l'obsession des genres, par un dilettantisme qui veut que rien du métier d'écrivain ne lui reste étranger. De là des hors-d'ceuvre, des passe-temps comme son conte en prose de 1862 (5) , sa tragédie bourgeoise les Sœurs, son
(!) Epitre dédicatoire des Poèmes, 1904.
(2) Le style même est imité de trop près dans cette allusion à Ulysse :
Hère the wise wave-wandering steadfast-hearted Guest of many a loid of many a land (str. 10).
(3) Comparez ce fragment cité par Héphestion :
'Hpd^av nèv I^dj aé9ev, *At9i, TtàXai ttôtci.
/ loved thee, — Hark, one tenderer note than ail — Atthis, of old Urne, once — etc.
(4) Ep. dédie.
(5) Dead Love, dans Once a Week, 1862.
88 L'ŒUVRE DE SWIiNBURNE
roman épistolaire (*), ses brochures polémiques, politiques; sans compter l'oeuvre critique, plus digne d'attention.
Cette énumération indique une hiérarchie dans les oeuvres et justifie le plan de ce travail.
Une étude critique, pour être complète, n'a pas besoin d'épuiser chaque volume. Certains écrits de Swinburne nous paraissent négligeables; d'autres, les drames, n'ont qu'un intérêt secondaire; nous les parcourons en un seul chapitre, après les poèmes lyriques et narratifs.
Nous ne suivons pas non plus l'exacte chronologie qui nous forcerait de séparer des oeuvres liées dans la pensée du poète, ainsi les trois parties de la trilogie sur Marie Stuart, parues en 1863, 1874, 1881.
Pour l'œuvre lyrique, nous adoptons, à l'exemple de l'auteur (2) , un compromis entre l'ordre chronologique et la division par sujets ou par genres. Parfois nous suivons l'ordre de publication plutôt que de production. En effet, l'on ne constate pas un développement continu dans la carrière de Swinburne, dont l'épisode le plus remarquable fut le passage des Poèmes et Ballades, de 1866, aux Chants d'avant l'Aube, de 1871. Mais les divers aspects de son talent et de son esprit se révé-
i1) A Year's letters, « par Mrs Horace Manners », dans le Tatler, de 1877, réédité chez Tauchnitz en 1905, sous le titre Love' s Cross Currents, avec préface de Watts-Dunton.
(2) Swinburne réunit en 1904 ses Poèmes en six volumes et à partir de 1905 ses Tragédies en cinq volumes. Le premier volume des poèmes contient les Poèmes et Ballades, I, 1866; le deuxième, les poèmes politiques et humanitaires: Sortgs bejore Sunrise 1871, Songs oj two Nations, 1875 et Dirae; le troisième, les Poèmes et Ballades, II, 1878, III, 1889 et les Songs oj the Springtides, 1880; le quatrième, Tristram oj Lyonesse, 1882, A Taie of Balen, 1896 puis Atalanta in Calydon, 1865 et Erechtheus, 1876: les deux tragédies grecques sont ainsi détachées des « Tragédies » proprement dites et font suite aux poèmes narratifs. Le cinquième contient Studies in Song, A Century of Roundels, les poèmes qui faisaient suite à Tristram dans 1 édition de 1882 et les parodies Heptalogia ; le sixième, A Midsummer Holiday, Astrophcl, A Channel Passage.
lèrent au public dans un certain ordre qui détermine l'histoire de sa réputation. Nous étudierons donc Atalanta in Calydon, succès de 1865, avant les Poèmes et Ballades, scandale de 1866, bien que plusieurs de ces derniers poèmes soient antérieurs à l'achèvement d'Atalante.
Aucun des recueils lyriques postérieurs (*) ne présente la même individualité, la même unité de couleur que ceux qu'on vient de nommer. Au lieu donc d'analyser séparément la deuxième et la troisième série des Poèmes et Ballades (1878 et 1 889) , les Songs oj the Springtides et les Studies in Song ( 1 880) , les poèmes qui font suite à Tristram ( 1 882) , les Cent Rondels (1883), Astrophel (1894) , A Channel Passage (1904), nous croyons plus utile de classer leur contenu sous le titre « Poèmes divers ».
Un chapitre sur l'Homme et l'Œuvre, précédant l'analyse des ouvrages, rétablira la chronologie, légèrement troublée par ce plan et tâchera d'évoquer la physionomie du poète.
(') Sauf les Songs oj the Springtides, consacrés à la mer.