CHAPITRE III
L'Idéalisme libertaire et les Chants d'avant l'Aube (1871).
« Other books are books, Songs before Sunrise is myself » (').
DANS la carrière de Swinkmrne, il n'est pas de péripétie plus remarquable que le changement de ton et d'allures, de style et d'inspiration qui sépare les Poèmes et Ballades, parus en 1866, des Chants d'avant l'Aube, publiés cinq ans plus tard.
Etonnant contraste de deux ouvrages ! Là, des visions de fièvre, des effluves de serre chaude, une avide sensualité d'artiste qui met la nature au pillage, dépouille l'univers de tout ce qu'il a de couleurs, de saveurs et d'odeurs ; puis, cette imagination tout à coup assagie, ne tendant plus, de toutes les forces en son pouvoir, qu'à concevoir et embrasser un idéal abstrait, austère, purement spirituel, situé par-delà la forme et l'image : l'unique amour de la Liberté, dissipant les prestiges de la veille, soufflant sur ces splendeurs et ne laissant à leur place régner que la brise aiguë, l'auguste fraîcheur des sommets où l'on plane, où l'on aspire, où l'on espère.
Bain d'enthousiasme et d'air pur ! L'âme du poète flotte aux vents limpides, comme la banderolîe au haut des mâts. Le vers tantôt luit comme une flamme silencieuse, tantôt bruit et se déploie. Tel morceau ressemble à une prière mystique.
(M Mot de Swinburne rapporté par Gosse, Life. 193.
tel autre est martelé comme une marche guerrière. Inspiré par les révolutions d'Italie, mais, au fond, inactuel, ce livre nous communique la vision d'une aurore, le frisson « d'un matin nu, pur et fécond »
The pure, naked, fruitful morn
sur « des pics neigeux que l'esprit gravira. »
Ce changement silencieux d'inspiration, plus important que le bruit de scandale mené jadis autour des Poèmes et Ballades, nous est annoncé dans un prélude allégorique : « Entre le vert bourgeon et le rouge bouton, la Jeunesse chantait, assise à côté du Temps et laissait choir, de ses yeux et de ses cheveux, des fleurs et des pleurs; de son coeur et de son esprit, des espoirs, des alarmes, au fleuve creux qu'alimentent les années sans écume; ses boucles d'or se mêlaient à des boucles d'argent (l) et tandis qu'à l'oreille du Temps ses rêves se suspendaient, en chantant, la vérité du Temps lui paraissait moins dure. »
(( Entre le rouge bouton et la fleur épanouie », la jeunesse du poète s'abandonne au doute, au plaisir, aux passions, mais bientôt « elle chaussa pour sandales la science et la patience de ce qui peut et de ce qui doit être, et sa nourriture fut la liberté, et son bâton fut fait de force et son manteau tissé de pensée. »
Nous sommes loin du sensualisme et de la révolte juvénile qui préféraient « les roses du vice aux langueurs de la vertu ! » Voici les abstractions des vieilles moralités : « Jeunesse » , renonçant aux « songes amers et doux », accepte « les calmes alternatives des années » ! Le poète, au lieu de se dérober vers le rêve regardera la vie. Mais une voix s'efforce de le séduire : « Pourquoi chanter autre chose que ces heures où la vie s'empourpre d'amour et se cache sous des fleurs ? »
C'est la voix d'Horace ou de Ronsard, de tous ceux qui nous
(*) On soupçonne une allusion à l'influence de Hugo ou de Landor.
conseillent de cueillir la douceur du moment qui passe, la voix d'Omar Khayyâm, de FitzGerald ou de William Morris qui, tout en refaisant la société, ne veut voir en la poésie que délassement, trêve à nos soucis, « rêverie paresseuse d'un jour de congé ».
Nettement, notre poète se sépare, et de ces poètes qu'il admire et de son propre passé. Il repousse « l'art pour l'art », si l'on entend l'art sans humanité.
Il croyait sauver l'idéal en l'exilant dans la création esthétique ; il prétend aujourd'hui le mêler à la vie réelle par ces poèmes qui seront des actions ou des gestes. « Chantez et jouez », dit-il aux dilettantes, « nous aussi nous avons joué ! » Ici survient, sous forme de rappel thématique, un musical épisode. Comme un écho du Vénusberg fit perdre à Tannhâuser les fruits de la pénitence, le poète est ressaisi par le passé. Sa jeunesse dionysienne, avec un bruit de sistres et de cymbales, avec un tumulte et un piétinement d'orgie, envahit, en bourrasque, le calme prélude: <( Nous aussi, nous avons pris part à la danse échevelée des Ménades » ,
Nous avons épié, près des fourrés sans étoiles,
La tempête des Thyiades
Effarant la nuit sonore sur les collines où se cache
La fête sanglante des Bassarides ;
Nous avons entendu leurs cadences de fer
Chasser le loup loin du chevreau,
Etouffer le rugissement léonin des mers.
Et, du tonnerre de leurs tambourins,
Faire taire la langue torrentielle des ravins.
We too hâve tracked by star-proof tiees
The tempest of the Thyiades
Scare the loud night on Hills that hid
The blood-feasts of the Bassarid,
Heard their song's iron cadences
Fright the wolf hungering from the kid.
Outroar the lion-throted seas,
Outchide the nord-wind if it chid
And hush the torrent-tongued ravines
Whit thunders of their tambourines.
Bouffée de musique, hallucination sonore qui montre bien le génie de Swinburne, le charme d'une pensée qui se laisse voir et toucher, en train de se former, de se faire ou de se défaire. Nous avons surpris le moment où il dépouille le vieil homme, où ses deux manières se superposent et se séparent, comme on voit les nuages après la tempête glisser l'un sur l'autre et découvrir un ciel rasséréné.
Finis, les tambourins, le fifre aigu dont la note acclamait d'ardentes déesses,
The fierce flûte whose notes acclaim Dim goddesses of fiery famé.
De toute cette bacchanale il ne reste que fumée de poussière et rumeur de musique en sourdine. Le poète se détourne des éphémères jouissances pour s'attacher à « cela seul qui demeure, au fanal de l'esprit, qui, seul au haut des grands mâts fouettés par les tempêtes, suspend sa flamme indomptable, par quoi l'homme se gouverne et se sauve dans la nuit ».
Ainsi l'admirateur de Gautier, de Baudelaire et de Rossetti, le disciple de Keats, l'esthète intransigeant et raffiné, le corsaire du Beau dont les audaces et les trouvailles ne furent égalées depuis que par Gabriele d'Annunzio, se transforme en un prophète, un éveilleur d'aurore.
« Nous n'avons que peu de temps à dérober au Temps pour mettre nos jours à l'unisson avec des jours vécus jadis en des vies abjectes ou sublimes ; peu de temps à remplir d'oeuvres bonnes ou d œuvres viles... Il est des hommes que rien n'arrête, qui méditent sans cesse et n'ont de repos qu'ils n'aient discerné, comme du haut d'une colline, à l'heure chantante du matin, l'immensité sacrée de la mer. » Ces vers qui justifient le titre des Chants d'avant l'Aube et marquent, dans la carrière de Swinburne, le passage de l'esthète au voyant, intéressent l'historien-philosophe de la littérature anglaise. Ils apportent un exemple imprévu de ce que Taine appelait « le
sérieux de la race ». Ne savons-nous pas aujourd'hui que Keats lui-même, Keats qui a dit :
Beauty is truth, truth, beauty, that is ail You know on earth and ail ye need to know
n'est pas resté fidèle à ce programme ? Dans la revision inédite de son Hypérion (x) , il distingue le « rêveur » qui se détourne de la réalité et « nous apaise d'un baume trompeur », du poète véritable qui regarde le monde en face pour le transformer, le stimuler. Keats préfère le poète au rêveur, comme Swinburne préfère aux poètes qui chantent et jouent ceux qui stimulent et qui éclairent. Mais ce qui n'est chez l'auteur d' Hypérion qu'un accident, une conversion in extremis, répond chez Swinburne à un instinct profond.
W. M. Rossetti avait insinué que le sensualisme des Poèmes et Ballades pourrait bien n'être « qu'un des éléments les moins primitifs de l'âme de l'auteur ». Ce jugement se confirme en ce prélude et dans une œuvre postérieure que son caractère d'autobiographie discrète et voilée nous invite à citer en témoignage : Thalassius, qu'on pourrait intituler « Education par la nature » ou « Genèse d'un poète », présente un intérêt particulier chez l'artiste qui poussa toujours à l'extrême le souci d'effacer sa personnalité. Si le moi, comme toujours, est absent de ce poème, le ton, l'accent nous le désignent comme une confession, comme un fragment de journal spirituel.
Le style seul mériterait un étude. Il semble que le poète ait voulu dire d'une façon unique ce qu'il ne voulut nous dire qu'une fois. Plus vague, plus fluide encore que de coutume, il s'installe dans ses excès mêmes pour en faire des qualités, rendre ce que seuls ils peuvent exprimer : des paysages qui « confondent les lignes de la mer, de la terre et du ciel en une
(') Retrouvée en 1904. v. Keats, édit. Sélincourt, 1921.
claire buée sans couleurs, mêlée de tous les tons qui chatoient », un tremblement de lumière, où les choses s'évanouissent en leurs principes. Cette manière large, mélodieuse et diffuse, est ici le comble de l'art, car ces vers noyés d'azur, spacieux comme les eaux d'un lac, suggèrent tous les bercements, toutes les extases d'un enfant pour qui l'éblouissement de la lumière et des flots signifie révélation de vérité et de liberté.
Trouvé sur la grève, près de l'azur, « où profondeur et hauteur se confondent, où la lumière est musique et la musique, lumière », Thalassius est nourri par un vieillard, guerrier et poète, qui, penché sur lui comme Silène sur l'enfance d'Hercule, lui donne « pour pain » la sagesse et « pour vin » le chant, « clair comme l'abîme d'émeraude hyaline ». Ce vieillard, en qui l'on reconnaîtra soit Victor Hugo, soit le grandpère du poète, soit (x) « ce vieux Romain de la République », Walter Savage Landor, lui enseigne le service de l'Idéal — comment celui qui aima trop la vie meurt « comme un chien, d'une mort finale et entière » ; comment il faut aimer une chose par-dessus tout, plus forte et plus noble que Dieu et telle que, si l'homme la perdait, Dieu ne serait plus...» Ce vieillard lui enseigne l'Amour et la Haine et « l'Espoir, sondeur des mers insondables, des cieux inaccessibles, qui voit ce que la terre n'a pas vu, entend ce que le vent et la mer n'ont pas entendu, et qui dit ce que ces éléments unanimes ne parviennent pas à crier au soleil ; qui voit et qui entend, par-delà les cycles de dieux périssables, l'aurore de l'esprit qu'est l'homme » :
Through the awful circle of wheel-winged periods, And tempest of the twilight of ail Gods: And higher than ail the circling course they ran, The sundawn of the spirit that was man.
(*) L'auteur lui-même, interrogé par nous, sembla n'exclure aucune de ces interprétations.
Mais cette éducation subit un heurt. Thalassius est entraîné par un personnage allégorique, d'une description assez fastidieuse, en qui l'on devine l'Amour. L'être mystérieux tourne vers Thalassius « un visage de douleur et de mort » ; on en conclut que Thalassius a souffert par l'amour et tandis qu'il revient, « le cœur morne et meurtri », voici qu'un orage gronde à l'horizon : une foule, cruelle comme la foule des cirques romains, entraîne Thalassius « tandis que des torches enflammées dansent dans la nuit comme les flots d'une mer en colère et que le vent soulève les peaux de bêtes aux flancs des Bassarides échevelées » .
Une fois de plus la Bacchanale du Titien qui inspira jadis Y Endymion de Keats sort de son cadre. « Thalassius, trônant sur une panthère aux côtés d'Erigone, parmi la foule découronnée des passions aux bouches pâles, chevauche dans la rouge orgie ». Mais un jour, « glissant de sa monture, il marche vers la grève, retourne vers le sein maternel. Et peu à peu la grâce de sa naissance renaît en lui. Des chants s'élancent de son cœur, sur des ailes de douleur et de joie éclairées en dedans par une flamme qui émane de son Père, le soleil.
Or, un jour que cette flamme brillait avec plus d'éclat que de coutume, comme les vagues étaient « pleines de divinité, pleines de la lumière qui sauve », il sentit se poser sur son front la main du Père, et sa grande voix murmurer ces paroles : « Fils des flots et de ma lumière, toi qui ne fus sur la terre qu'un fugitif, un enfant trouvé, âme inquiète comme le vent, la vague et la flamme, enfant qui es dieu par tes désirs, et qui n'aimas rien de mortel autant que moi : puisque tu vendis la vie et l'amour de la vie pour le chant qui est Dieu; puisque tu sacrifias la fleur et le feu de ta jeunesse afin de répandre au cœur des hommes des visions plus vraies que la réalité, puisque tes yeux, parcourant l'univers, ont gardé le rayon qui fait de moi la chanson des cieux : puisque ton
oreille, que les bruits du monde ne purent lasser, entendit la musique rayonnante des sphères ; reçois dans ton cœur et sur ta bouche le son du chant qui lie le nord au sud, le son de tous les vents qui me chantent, et dans ton esprit, le sens infini de la mer » :
Child of my sunlight and the sea, from birth A fosterling and fugitive on earth ; Sleepless of soûl as wind or wave or fire, A mancliild with an ungrown God's désire ; Because thou hast loved nought mortal more than me, Thy father, and thy mother-hearted sea ; Because thou hast set thine heart to sing, and sold Life and life's love for song, God's living gold ; Because thou hast given thy flower and fire of youth To feed men's hearts with visions, truer than truth ; Because thou hast kept in those world-wandering eyes The light that makes me music of the skies ; Because thou hast heard with world-unwearied ears The music that puts light into the sphères ; Hâve therefore in thine heart and in thy mouth The sound of song that mingles north and south The song of ail the winds that sing of me, And in thy soûl the sensé of ail the sea.
Paroles qui seraient présomptueuses, si le poète ne les cachait, pour ainsi dire, en un coin de son œuvre, et si l'on ne sentait qu'avec la conscience de ses dons, il en a la reconnaissance et l'humilité.
Définition poétique et vraie de l'âme d'une Œuvre où certains critiques n'entendirent que des éclats sonores, ne virent que « de l'animalisme » et ne surent pas discerner l'essentiel : cette croyance « à la réalité de l'idéal >>, à des visions « plus vraies que le réel » — visions, truer than truth.
De l'aveu du Prélude, les Chants d'avant l'Aube représentent le retour du poète à sa vraie vocation. A la lueur qu'ils projettent, certains morceaux des Poèmes et Ballades, long-
222 fŒUVRE DE SWINBURNE
temps obscurcis par les autres, sortent de la pénombre, comme le germe des chants futurs (1) . Ce qu'il y a de nouveau dans les « Chants », c'est l'affleurement sans mélange, le rayonnement pur de ces éléments d'abord éclipsés.
Le « Prélude » méritait d'être mieux écouté : trop enveloppé d'allégorie, cet avis au public manqua sa destination. Plus que jamais, le lecteur tint Swinburne pour un auteur subversif. Décidément incorrigible, ne se redressant d'un côté que pour retomber de l'autre, — après avoir offensé les convenances morales, il attaquait la politique traditionnelle et surtout la religion de son pays. On ne vit dans ces « Chants » qu'une œuvre destructive ou révolutionnaire. C'est, en effet, l'un des aspects du livre et nous l'examinerons d'abord à ce point de vue.
Alors que Tennyson caressait l'orgueil insulaire et, blâmant « les rouges folies de la Seine », vantait la liberté « qui s'élargit de précédent en précédent », l'auteur des Chants d'avant l'Aube, dépassant du regard la foule, embrasse, au delà du détroit, l'horizon mouvementé des batailles politiques, la Révolution qu'on croyait morte et qui continue ses assauts contre la réaction ou l'inertie de la routine. Wordsworth jeune avait exprimé jadis l'enthousiasme de « quatre-vingt-neuf » ; Heine avait chanté « mil huit cent trente » . En Swinburne les derniers remous de « quarante-huit » atteignaient l'Angleterre.
A lire ces pages, on entend, du milieu du siècle dernier, monter de généreuses clameurs. On y retrouve l'atmosphère, le ciel particulier d'une époque, une couleur historique, un moment de la conscience européenne.
C'est que Swinburne touchait, par un lien personnel, à cet âge héroïque. A Londres il visite souvent le prophète et le
(*) Tels sont : un Chant en temps d'ordre et un Chant en temps de révolution, qui avaient paru, dès 1862, dans le Spectator.
père, le conspirateur et le saint de l'unité italienne, dans sa chambre d'exil que tant de fils invisibles reliaient au continent. Il fut conquis par l'homme et par la cause, par cette voix grave (the semitone of his voice) (a) , par ce regard d'ascète illuminant un teint mat au collier de poil noir. Dédiés à Mazzini, les Chants d'avant l'Aube sont d'abord l'hommage du poète à ce rêve séculaire enfin réalisé, l'Unité de l'Italie. Ils furent précédés par le Chant sur l'Italie ( 1 867) , éloge de Mazzini que célèbrent à l'envi les monts et les plaines, les vallées et les fleuves et les cités illustres, les cento città réveillées de leur torpeur :
« Louez-le, plaines de jaune abondance... ravins où la neige fond au soleil et vous, fontaines, et vous, fleuves puissants, tendres comme des pleurs, clairs comme la foi, purs comme des cœurs que rend tristes et fidèles l'épreuve de mille souffrances et d'un unique amour... louez-le, Milan et Brescia, et toi, Sienne laurée, couronnée de tours, et toi, Rome régénérée, Rome sans prêtres, qui seras ! »
D'autres poètes avaient salué la jeune Italie, ainsi Leconte de Lisle :
Debout, debout ! Agis, sois vivante, sois libre ! Quoi ! l'oppresseur stupide aux triomphants hourras Respire encore ton air qui parfume et qui vibre ! Tu t'es sentie infâme, ô Vierge, entre ses bras !
Mais auprès de cette rhétorique, les vers de Swinburne ont la fraîcheur, le bondissement du torrent, ravivant au soleil l'azur du glacier natal. Non pas qu'il n'y ait excès d'amplification chez Swinburne, mais l'enthousiasme du poète nous dispose à la tolérance. Le morceau, qui rappelle un des
i1) Sur le prestige de Mazzini, voir le roman de Meredith, Vittorxa, p. 14. Citons aussi, pour mémoire, le poème de Sidney Dobell, The Roman (1849).
psaumes hébreux (l) , s'apparente encore, par l'époque et le sujet, à telle page, plus déclamatoire et moins lyrique, de Victor Hugo :
« Vous qui m'écoutez, vous la représentez-vous cette vision splendide, l'Italie libre? libre! libre du golfe de Tarente aux lagunes de Saint-Marc. Dites, vous la figurez-vous cette vision qui sera une réalité demain ? C'est fini, tout ce qui était mensonge, fiction, cendre et nuit s'est dissipé. L'Italie existe. L'Italie est l'Italie. Où il y avait un cadavre, il y a une âme; où il y avait un spectre, il y a un archange, l'immense archange des peuples, la Liberté, les ailes déployées. L'Italie, la grande morte, s'est réveillée : voyez-la, elle se lève et sourit au genre humain. Elle dit à la Grèce: Je suis ta fille; elle dit à la France : Je suis ta mère... Quel triomphe ! quel événement ! quel merveilleux phénomène que l'unité traversant d'un seul éclair cette variété magnifique des villes soeurs, Milan, Turin, Gênes, Florence, Bologne, Pise. Sienne, Vérone, Parme, Palerme, Messine, Naples, Venise, Rome! » (2) .
De tous les poètes qu'inspira le Risorgimento, Swinburne a le moins « vieilli » : supérieur aux Italiens, sauf peut-être à Carducci, par la beauté de sa forme, supérieur aux étrangers par sa ferveur et sa longue fidélité. Depuis les chœurs dHellas de Shelley, depuis ses Odes à Naples et à la Liberté, l'on n'avait entendu pareils chants.
C'est à Mazzini qu'il les dédie comme « les fleurs et les fruits du grain qu'il a semé », c'est pour lui que furent écrits le Message de Nouvel An, les vers sur le Monument de Joseph Mazzini (f), c'est lui enfin qu'il salue, neuf ans plus tard.
(') Ps. CXVlll : Louez-le, soleil et lune, louez-le, étoiles brillantes, etc. (2) Eloge de Garibaldi, prononcé à Jersey, le 18 juin 1860. C) Studios in Song, 1880.
comme « le Christ véritable qu'on ne dégrada pas en le divinisant » :
Thou wast a very Christ, not he Degraded into Deity (l).
On peut s'attendre à retrouver chez Swinburne les idées ou plutôt l'idéal de Mazzini, programme vague, qui semblerait creux, si l'on ne savait combien il fut vivant pour ses adeptes et combien il suffit à faire de grandes choses. -/
Tandis que Henri Heine, après avoir attaqué les prêtres et les rois, s'éveille par la fréquentation des Saint-Simoniens à l'intelligence des causes économiques, des conséquences mauvaises de l'individualisme et de la concurrence, la critique de la société chez Swinburne appartient, en général, à la phase pré-socialiste (2) . Sans doute il comprend que la morale ne suffit pas à redresser l'injustice; de là sa critique de la religion (3) , mais il voit surtout des causes politiques.
Peut-être faut-il reconnaître en cette sociologie simpliste l'influence de Mazzini, dont l'idéal fut toujours politique et moral plutôt que social. On sait qu'il n'aimait guère les socialistes qu'il accuse de miner le sentiment national, d'insister sur les besoins plutôt que sur les devoirs des peuples, de manquer de largeur et d'élan, de tout réduire à des intérêts matériels, de « faire de la question de l'Humanité une question de pot-au-feu » (4) .
Les idées politiques de Mazzini qu'on retrouve chez Swinburne se ramènent à quelques vœux très simples, qui valent
(!) Midsammer Holiday, 1884: After nine years.
(2) La justice abstraite l'intéresse plus que les souffrances de certaines classes dont il ne parle que par exception au chœur final de la Litany of Nations.
(3) Christmas Antiphones, p. 155.
(4) Manifeste sur les « Devoirs de la démocratie », cité par Simoni, Histoire des conspirations mazziniennes, p. 239.
surtout par leur ardeur : c'est d'abord l'unité, la liberté italiennes dont l'espoir l'emplit d'exaltation attendrie :
« O Ciel, rapproche-toi, incline-toi sur elle, — Italia, merveille et souci du monde, libre en son coeur avant que ses mains ne soient libres, plus belle que sa robe de lumière !
« Ah ! rose du monde ! nous qui t'aimâmes en tes jours de misère, qui t'avons posée sur notre cœur quand chacun te dédaignait, ne te toucherons -nous pas, épanouie, de nos lèvres et de nos mains ?» (J) .
D'étape en étape, le poète suit l'épopée de la conquête de Rome (Halte devant Rome (2) , Vers à la Signora Cairoli, Mentana, premier anniversaire) , jusqu'au jour où, dans une glorieuse paraphrase du Super flumina Babylonis, avec un bruissement d'orgue et comme un murmure de grandes eaux» s'élève l'hosanna des victoires accomplies :
Près des ondes de Babylone. nous étions assis et nous pleurions Nous souvenant de toi, Qui, durant des siècles d'agonie, souffris et dormis Et ne voulus point voir.
Près des ondes de Babylone, nous nous levâmes et chantâmes,
Comprenant, à te voir.
Qu'une fanfare de délivrance vibrait dans les ténèbres
Pour te rendre libre.
Et avec des trompettes et des coups de tonnerre et un chant d'aurore
La lumière jaillit Et ton esprit t'exalta jusqu'à l'oubli de tes maux. Comme le jour oublie la nuit.
By the waters of Babylon we sat down and wept,
Remembering thee, That for âges of agony hast endured, and slept. And wouldst not see.
(') Eve of Révolution, p. 21.
(2) Ce poème est daté Septembre 1867. 11 ne s'agit donc pas de Mentana (3 novembre) mais du moment où Garibaldi fut transporté à Caprera par l'ordre de Rattazzi.
By the w a ter s of Babylon we stood up and sang,
Considering thee, That a blast of deliverance in the darknesa rang.
To set thee free.
And with trumpets and thundering9 and with morning song
Came up the light ; And thy spirit uplifted thee to forget thy wrong
As day doth night.
Une seconde idée commune à Swinburne et à Mazzini, c est que l'unité et la liberté de l'Italie ne peuvent être fondées que par la république. Ce que ce mot représente pour le poète, on le sent rien qu'à la façon dont il déroule et fait claquer au vent ses syllabes martiales :
Not thy gold, nor the strength of thy ships... But a word from republican lips...
« Ce n'est pas ton or, dit-il à l'Angleterre de Milton, ni la force de tes vaisseaux qui te rendirent la plus belle, mais une parole républicaine prononcée jadis en ton nom. ;>
Un troisième trait particulier à Mazzini, c'est que l'idéal « européen » n'exclut pas le principe des nationalités. Pour Mazzini, supprimer ces dernières c'était user d'un levier sans prendre un point d'appui (*) . De là l'idée du « primat moral de l'Italie » qui n'empêche pas l'espoir de voir les « mains tendues par-dessus les frontières, d'homme à homme, de nation à nation ». Le patriote qui avait fondé à Londres, à côté de Kossuth et de Ledru-Rollin, le Comité central de la démocratie européenne, s'écriait : « L'initiative européenne appartient au peuple qui se lèvera non pas au nom d'un intérêt local, mais d'un intérêt européen : la France expie le crime d'avoir déserté la cause européenne ; l'alliance des nationalités, voilà le siège des initiatives » (2) . C'est pourquoi, selon le
(!) SlMONl, op. cit., p. 457.
(2) Id., p. 239.
poète, puisque la France, tolérant Napoléon III, forfait à sa mission, l'Italie réveillera « l'Angleterre dans sa tombe, la France dans sa prison, comme deux sœurs, comme une étoile auprès d'une étoile » :
England, and France from her prison, When her voice shall awake from the tomb Sisters, a star by a star (1) .
Mais le soulèvement de l'Italie n'est qu'un coin du tableau grandiose qui, pendant quelque temps, s'empare despotiquement de l'attention du poète.
Il regarde, et ce qu'il voit à l'horizon nocturne qu'éclairent seulement quelques feux d'alarme, ce sont « des combats d'idées où la force refoule le droit, où le droit repousse la force » (A Watch in the night) .
« Les trompettes des quatre vents du monde, des confins de la terre soufflent la bataille ; la nuit se soulève, les seins palpitants, les ailes reployées, pleine de passion dans ses membres couchés comme une femme qui souffre en dormant et voit, en serpents tortueux, se dérouler ses rêves » (Eve of Révolution) . La torche allumée par l'Italie éveille des signaux répondants. De proche en proche, l'Europe s'embrase. Une ode avait célébré l'insurrection de Candie. Les noms de Louis Blanc, d'Armand Barbes se mêlent à ceux de Mazzini, de Garibaldi.
Et peu à peu la France, dans les préoccupations du poète, remplace l'Italie. Une pièce, datée du 18 brumaire 78, c'està-dire de 1870, nous montre la Liberté qui gronde l'Enfant
(') Dédicace. Qu'il nous soit permis de rappeler que l'Italie, qui sut rendre hommage à Byron, à Shelley, à Victor Hugo, n'a guère, jusqu'ici, manifesté sa reconnaissance à l'auteur des Chants d'avant l'Aube. Dans une lettre du poète à sa mère (mars 1879) il se montre touché de ce que les Italiens, érigeant un monument à Shelley, l'ont choisi pour faire partie du comité d'honneur. En mars 1903, un journal italien lui apprit qu'un ministre, M. Galimberti, avait parlé de lui avec éloge dans une cérémonie patriotique à Ferrare. (V. DlSNEY LEITH, 153 et 90-01.)
prodigue, la Vierge folle domptée par le premier Bonaparte, prostituée au second : « Ah ! pourquoi ne pas m' écouter, moi qui t'avais formée, conçue ! » Puis vient l'Année terrible avec ses vicissitudes, « son vent de changements rapides, ses nuages et ses heures qui virent ». Le cœur du poète saigne aux blessures de la France, blessures de l'ennemi, blessures qu'elle se fait elle-même :
Cry wellaway, but well befall the right ! (')
« O Liberté, guéris-nous, purifie-nous de ton rouge cautère ! Crions : hélas ! mais que le Bien l'emporte » :
Il faut joindre à ces poèmes YOde à la Proclamation de la République française qui, publiée après les Chants d'avant l'Aube, dédiée à Victor Hugo, représente le salut du poète à sa France enfin retrouvée :
« Que ton règne vienne, ô immortelle ressuscitée, ô mère, percée de mille glaives... O toi, qui renais républicaine et sors de l'éclipsé honteuse, viens témoigner de tes lèvres brûlantes que nous ne t'attendions pas en vain !... Car tu fus la lumière par qui l'homme vit le jour, et tu fus la trompette qui sonna sa majorité ! »
L'humanitarisme de Swinburne à ce moment ne connaît pas de frontières. Les nations l'intéressent en raison de leurs combats pour un idéal. De là sa prédilection pour l'Italie, pour la France, de là sa sévérité pour sa patrie qu'il juge morte, indifférente, plongée dans une routine égoïste, déchue temporairement de sa mission :
a O terre de Milton... peux-tu bien rester inactive et flétrie, contemplant d'un œil morne ton propre destin séparé ? Le Temps qui pardonne à d'autres te pardonnera-t-il à toi qui pouvais être si grande ? Qui donc a chassé de ton esprit l'amour du genre humain ? Qui donc t'a fait perdre ton renom antique
(') Refrain du poème A Year's Burden.
alors que le Temps comptait sur toi, et sur des noms plus jeunes, pour bâtir, Etat par Etat, l'unique République... ?» (*) .
Il rappelle à sa patrie que jadis des exilés, « fleur des hommes », venaient, joyeux, se confier à elle et devenaient libres en s'asseyant à ses pieds. Il lui reproche son attitude au lendemain de l'échec de Garibaldi à Mentana, évoque à ce propos l'épisode ancien des massacres vaudois : « Qu'il n'y ait point de massacre, dit Milton, et le massacre cessa. » (An Appeal.)
Il est plus violent dans Perinde ac cadaver. La Liberté morigène sa fille l'Angleterre, engourdie, ainsi qu'un cadavre, dans un morne orgueil :
« O mère de Cromwell, ô sein que suça Milton, ton nom béni est-il avili, souillé, foulé aux pieds par ta paresse ? Tu as fermé ton cœur à la justice et réchauffé tes mains à des foyers éteints; détourné tes yeux de l'Esprit et fait un pacte avec ceux qui me haïssent. »
A quoi la Dormeuse répond, nonchalante, encore assoupie :
« Ma tâche n'est-elle pas terminée ? Où est le blé pour ma faucille ? Assez longtemps je t'ai servie ! N'est-on pas bien, chez nous ? Le changement vaut-il le repos ? N'avons-nous pas des rois sans crocs, des reines sans dards (2) ? N'avonsnous pas limé les dents à la monarchie et si la bête par hasard se réveillait, croyez-vous qu'elle pourrait nous nuire ? »
Jusqu'ici le poète n'avait reproché à l'Angleterre que son apathie dans les luttes qui passionnent l'étranger. Cette fois il la critique dans ses institutions. Non content d'être républicain chez les autres, il insinue que la constitution anglaise
(') Eve of Révolution, str. 17.
(*) Tennyson qui peut-être est visé dans ce passage, recommande une passion loyale pour des rois modérés :
Our loyal passion for our temperate kings.
(Ode sur la Mort du duc de Wellington.)
n'est pas la perfection et propose au Royaume-Uni l'exemple des Etats-Unis d'Amérique :
« Envoie-nous un chant d'au delà des mers, car chez nous il y a des chaînes, et une prison, des rois et des sujets, et de la honte... » (l) .
Send but a song oversea for us, Heart of their hearts who are free, Heart of their singer, to be for us More than our singing can be ; Ours, in the tempest at error, With no light but the twilight of terror ; Send us a song oversea !
On comprend l'irritation du public, ses dédains, ses hautle-corps, devant cet homme qui calomnie la patrie, fournit des armes à ses adversaires !
Ainsi, malgré leur ton chaste et austère qui tranche sur la licence des Poèmes et Ballades, ces « Chants » ne ramènent pas à Swinburne les respects et les sympathies. Comme Heine après L'Allemagne, il devient « un mauvais citoyen ». Le principal grief est son attitude envers la religion, car cette fois Swinburne dépasse Mazzini. Le patriote italien se défend « d'avoir écrit une seule ligne dictée par l'irréligion ». Son mot d'ordre « Dieu et le Peuple » établit assez que son idéal est resté chrétien, théologique. Il dit : a Ni pape ni roi », mais il ajoute : « Dieu seul et le peuple nous ouvriront la route de l'avenir... l'idéal est en Dieu..., la religion et la politique sont inséparables... » (2) .
Si Swinburne adopte cette proposition, c'est dans un autre sens : « Vos croyances et vos chaînes ont une même origine et c'est de vos terreurs que sont rivés vos fers ! (3) .
Quand, dans les Poèmes et Ballades, il condamnait la tris-
(') To Walt Whitman in America.
(a) MAZZINI. Le Pape au XIXe siècle, cité par Sirnoni, op. cit., p. 78.
(3) Eve of Révolution, str. 10.
tesse chrétienne, comparait Vénus à la Vierge, l'on put croire à une boutade d'artiste. De même dans Atalante les imprécations contre « le mal suprême, Dieu », dans la bouche d'un chœur grec, passèrent sans trop de protestations. Mais on s'effara quand dans la pièce Devant un Crucifix, l'auteur, avec une audace inouïe, prit à partie le Dieu des peuples qui se disent chrétiens. Dieu suranné, crucifix de campagne, Christ des carrefours dominant de ses bras lamentables des pauvresses « aux genoux disjoints par le travail, aux dos courbés par la servitude ». Les soleils ont noirci, les pluies ont raviné cette icône qu'un peuple misérable fit à sa propre image. « Est-ce pour que des genoux épuisés fléchissent devant toi, est-ce pour qu'il y eût des esclaves que tu prononças des mots d'affranchissement ?... O toi qu'abandonna ton père, vois ceux-ci qui ne t'ont pas abandonné!... ta pierre tombale ne servit qu'à emmurer ton peuple, tes linges sanglants ne servirent qu'à le bâillonner... »
Le thème est bien connu : on le retrouverait chez Leconte de Lisle, chez Louis Ménard, chez Carducci. Mais Swinburne le développe d'une façon originale, non par énumération mais par une déviation graduelle de l'idée primitive qui fait penser à l'enchaînement des mythes et des métaphores. A l'image du crucifix se substitue celle du peuple crucifié. Le vrai Christ, c'est le peuple :
« O fils de l'homme foulé aux pieds par l'homme, ô face commune de l'homme, face royale et républicaine du peuple meurtri, réduit au silence, attendant que son règne arrive! »
Mais si le peuple est Christ, qu'est-ce donc que ce crucifix ? — Une croix désormais sans Christ, un trône vermoulu, fantôme, potence qui protège encore les grands, qui effarouche les humbles de son ombre rampante. Le mot Christ est pris tantôt dans le sens ordinaire, tantôt pour le peuple crucifié, tantôt pour la croix sans le Christ, — mensonge qui a pris la place du Christ véritable. Le poète entrelace ces trois
significations avec une subtilité provocante qui stimule les esprits curieux et déconcerte le lecteur inattentif qui, trop paresseux pour bien lire, s'arrête à l'épouvantail de cette antithèse : a carrion crucified !
Notez que le poète n'attaque ni la personne du Christ ni, comme Nietzsche, le principe de renoncement chrétien. N'importe, les lecteurs l'ont jugé ! La plupart se fâchent, d'autres dédaignent ses « ridicules exagérations ». Quelques matérialistes croient reconnaître un des leurs ; quelques critiques le défendent faiblement, en alléguant qu'il vise l'Eglise romaine. Les plus tolérants acceptent, comme une force poétique, ce ferment de révolte qui semblait épuisé depuis les jours de Byron et de Shelley.
Ces jugements ne considèrent, dans les Chants d'avant l'Aube, que la tendance révolutionnaire ou négative qui n'est ni la seule, ni la plus importante du livre. Les passages où le poète écrase l'Infâme ou arrache le sceptre aux tyrans, sont justement ceux qui « datent ». Swinburne, pour l'attaque, ne vaut pas Heine ou Byron. Il ne sait pas comme eux où poser 1'épieu qui renverse l'idole. Il n'a pas leur humour, leur verve satirique. La haine a chez lui je ne sais quoi de forcé, de monotone et de tendu. Ce qui fait le prix des Chants d'avant l'Aube, avec la perfection de la forme lyrique, c'est une flamme d'enthousiasme et d'amour dont la claire véhémence nous entraîne.
Toute poésie révolutionnaire, au surplus, ne vaut que comme l'affirmation d'un idéal. La haine des faux dieux a pour complémentaire la passion des dieux véritables : on ne rendra justice à Swinburne que si, considérant son livre comme une œuvre de foi, on reconnaît, sous des effusions parfois fumeuses, le feu sacré des prophètes.
A côté de certaines violences oratoires, les Chants d'avant l'Aube contiennent des poèmes comme Tirésias, Hertha, Genèse, l'Hymne de l'Homme : source et affirmation des idées philosophiques, morales, religieuses de Swinburne. Ces pièces
234 L'ŒUVRE DE 3WINBURNE
ne s'opposent pas aux poésies révolutionnaires. Ce n'est point au hasard que l'auteur les donne dans un même volume; les premières se rattachent aux secondes par un lien qui constitue leur beauté et leur unité : ce livre que d'aucuns croient vide est plein d'un sentiment unique, l'amour actif, profond, vivant et métaphysique de la Liberté.
La manière est inactuelle ou prophétique. L'auteur habite un monde supérieur, il se projette dans l'Avenir ; il ne descend pas vers nous, mais nous attire à lui et nous embrase de son ardeur. Il n'explique rien, il regarde, abîmé dans sa contemplation, avec une telle intensité que nous ne doutons plus qu'il ne voie quelque chose. A force de discerner un reflet sur sa face, nous nous retournons, cherchant un foyer. Son enthousiasme nous gagne. Il exagère, mais à la façon du tonnerre qui déblaie l'horizon de ses brumes (') . Ceux qui le méprisent ou le raillent cherchent des conseils pratiques où l'on propose un idéal. Ne confondons pas les poèmes révolutionnaires de Swinburne avec les pièces politiques, où plus tard, il attaquera les lords ou M. Gladstone. Ces Chants, nés des circonstances, les dépassent d'un grand coup d'aile. Entre la liberté qu'ils entrevoient et la liberté raisonnable, garantie par l'usage, la distance est celle de l'habitude à l'inspiration, de la prose à la poésie. Rêves salutaires en un pays pragmatiste qui subordonne volontiers aux fins immédiates le respect absolu de la vérité; où la déférence à la tradition menace d'abaisser, à la longue, le ton de la vie sociale.
La République de Swinburne n'est pas seulement une forme de gouvernement qu'appelèrent avant lui Milton, Shelley,
(') « Ne nous disons pas : c'est dans la mesure, dans l'honnêteté moyenne que se trouve toujours la meilleure vérité. Cela serait peut-être vrai, si la plupart des hommes ne pensaient, n'espéraient beaucoup plus bas qu'il ne convient. C'est pourquoi il est nécessaire que les autres pensent et espèrent plus haut qu'il n'est raisonnable. » (MAETERLINCK, Intelligence de* fleurs, P 269.)
les chants d'avant i/aube 235
Landor, c'est le moment « où la divine Démocratie, coéternelle au Temps, se dressera, sublime, au grand jour de l'Homme révélé ».
La liberté de Swinburne n'est ni la licence que Ruskin appelait « le privilège des êtres les plus faibles et les plus vains », ni un ensemble de garanties politiques. C'est le vouloir vivre ou plutôt le vouloir bien vivre qui manifeste l'affleurement du divin en nous :
C'est la chose la plus haute, la plus secrète, la plus salutaire :
L'âme de la terre qui seule vit, qui seule est Dieu (l).
L'âme ou la substance des nations
Que chaque génération réincarne... (2).
Nourrie à des sources éternelles...
Seul Dieu, seul l'Esprit, suprême pureté de Vie... (3).
Nous l'appelons Liberté, car pour l'âme
Il n'est pas de nom plus sacré.
Cette âme de l'Univers, parfois le poète croit la sentir et l'entendre :
« Elle oeuvre lentement, sûrement, comme le mouvement de la lune et des étoiles ; plus lentement que la vie ne produit le souffle, plus sûrement que le temps ne produit la mort, elle se meut, jusqu'à ce que l'oeuvre s'accomplisse. »
Freedom we call it, for holier Name of the soul's there is none ; Surelier it labours, and slowlier, Than the mètres of star or of sun ; Slowlier than life into breath, Surelier than time into death.
It moves till its labour be done (4).
(*) The most high, the most secret, most lonely,
The earth-.soul Freedom, that only Lives and that only is God.
(2) The soûl that is substance of nations Reincamate with fresh générations...
(3) The one God and one spirit, a purest Life, fed from unstanchable springs.
,4* If>id (To Walt Whitman.)
La liberté chez l'homme n'est que l'obéissance volontaire à la poussée d'un inconscient divin. Cette philosophie ressemble à celle d' Emerson. On l'appellerait « panthéiste » si le sens du mot ne s'était distendu par l'usage. La doctrine qui fait de Dieu la substance unique de la matière et de l'esprit comprend mainte nuance, suivant l'importance relative qu'on attache à ces deux aspects de l'être et suivant l'attitude qu'on adopte à leur égard. Le titre de panthéiste fut usurpé par des naturalismes grossiers qui, divinisant purement et simplement le monde matériel, ne distinguent pas le fini de l'infini, la nature « naturante » de la nature « naturée » .
La philosophie de Swinburne est idéaliste. Son dieu est immanent, impersonnel, intérieur à la nature et à l'homme. Mais des deux fleuves jumeaux qui manifestent l'éternel devenir, de la matière et de la pensée, de la nature et de l'histoire, c'est la seconde ici qui le captive. Tout son amour pour l'océan, la joie qu'il éprouve à se livrer par le rythme au mouvement des vagues ne parviennent pas à lui celer la merveille majeure de l'esprit.
Quand il adresse à Hugo des louanges hyperboliques, c'est un dieu qu'il adore dans Hugo, et quand il résume par le mot « divin » son jugement sur Shelley, cette épithète est plus qu'une métaphore.
Le panthéisme de Swinburne est religieux, source de vie et d'action, non pas seulement doctrine abstraite; mais le Dieu de Swinburne porte différents noms : il l'appelle tantôt Liberté, tantôt l'Ame, tantôt l'Homme.
Comme on n'aime pas vraiment une idée pure, le poète, ayant divinisé la Liberté, la personnifie, par un besoin du cœur, afin de la mieux adorer. Il en fait une femme, une vierge, une mère. Il noue avec elle des relations filiales et retombe dans ce travers que lui reprochent les croyants, de profaner leur gestes et leur langage. Dans l'hymne Mater triumpha-
lis, il fait penser aux saints d'Assomptions, touchant du front la robe glorieuse :
Mother of man's time-travelling générations, Breath of his nostrils, heartblood of his heart, God above ail Gods worshipped of ail nations. Light above light, law beyond law, thou art (i).
Mais le langage bientôt s'émancipe :
« Je suis la harpe entre tes doigts, ô Mère... je suis ta trompette sur tes lèvres... >>
« Tu es le musicien dont les jeux d'orgues sont des tonnerres et je suis sous tes pieds la pédale que tu presses ; tu es le rayon qui sépare la nuit et je suis le nuage qui flotte sur ton sein » (2) .
Thou art the player whose organ-keys are thunders And I beneath thy foot the pedal prest ; Thou art the ray whereat the rent night sunders And I the doudlet borne upon thy breast.
a Je ne sais pas, avec des doigts dociles, tendre ou détendre les cordes sur un signe ; je n'imite pas les chanteurs au perchoir doré, la linotte qui gazouille au poing des rois » ;
I hâve no spirit of skill with equal fingers At sign to sharpen or to slacken strings ; I keep no time with gold-perched singers And chirp of linnet on the wrist of Kings.
« Je suis l'oiseau d'orage des jours qui t'enténèbrent, le pétrel dans l'écume qui emporte ta barque vers le port, à travers nuit et tempête; si tu m'écoutes, ma voix est dans ton ciel, avant l'alouette. »
(*) Mère des générations qui traversent le temps, souffle des narines, sang du coeur de l'homme, Dieu au-dessus des dieux qu'adorent les nations. Lumière au-dessus de la lumière, Loi au-dessus de la loi...
(2) Trad. Mourey.
238 L'ŒUVRE DE 3WINBURNE
1 am thy storm-thrush of the days that darken, Thy pétrel in the foam that bears thy bark To port through night and tempeat ; if thou hearken, My voice is in thy heaven before the lark.
« Mon chant est dans la brume qui cache ton matin, mon cri s'élève avant ton jour; je t'ai entendue, aperçue, signalée, avant que tes roues ne divisent le ciel et la mer... D'autres oiseaux s'éveilleront avec toi, avec des voix, des ailes plus belles, pour voir en été ce que je vois au printemps...
« Mais j'ai du coeur et point de crainte, et ne m'écarte pas de ton chemin sans navires et sans ailes. Tu tardes et je n'ai pas dit que tu n'étais point, ni, durant la nuit interminable, douté que ton jour ne vînt...
1 hâve love at least, and hâve no fear, and part not From thine unnavigable and wingless way ; Thou tarriest and 1 hâve not said thou art not, Nor ail thy night long hâve denied thy day.
« Parais... révèle-nous ta face à nous qui t'adorons... Oui, quand ta vue nous tuerait, lève-toi, et laisse-nous mourir !... »
Le sanctus des Chants d'avant l'Aube, c'est le poème intitulé Oblation, oraison jaculatoire, holocauste d'un coeur qui ne demande rien, qui ne veut que se consumer. La Liberté n y est point nommée, étant ineffable; le poète l'appelle sweet, bien-aimée, si bien que ces strophes isolées du recueil où elles ont leur place, feraient l'effet d'un chant d'amour :
« Bien-aimée, ne demande rien de plus; tout ce que je puis te donner, je le donne. Coeur de mon coeur, si j'avais plus, je le déposerais à tes pieds : plus d'amour pour t' aider à vivre, plus de chant pour aider ton essor.
« Donner tout cela ne serait rien, pour te sentir une fois de plus, pour te toucher, goûter à ta douceur, pour te penser, te respirer et pour vivre, effleuré par tes ailes dans leur vol, foulé au hasard de tes pieds.
« Moi qui n'ai que l'amour et rien de plus, je ne te donne
que mon amour, bien-aimée. Celui qui a plus, qu'il le donne, celui qui a des ailes, qu'il s'envole. Moi je n'ai que mon cœur à tes pieds, mon cœur qui, pour vivre, doit t'aimer... » (*) .
Ces trois petites strophes marquent un moment unique d'exaltation, d'aspiration mystique. Elles planent, immobiles, n'ayant que la palpitation d'aile ou de flamme qui les soutient au niveau d'un idéal qu'elles ne sauraient contempler longtemps sans défaillance. Elles s'exhalent, brûlent, nous élèvent. Point d'éloquence vaine, des mots simples et doux comme un secret chuchoté. Nul autre, depuis Shelley, n'eût pu nous donner ce joyau mystique.
Cet amour d'une Liberté qui se confond avec le Devoir ou la Vérité a tous les caractères d'une religion, jusqu'au fanatisme, jusqu'à l'obsession :
« Parce qu'il n'y a qu'une vérité; parce qu'il n'y a qu'une bannière; parce que nous n'avons qu'une fois notre jeunesse, et qu'une chance et qu'une manière de servir, une seule, et puis la nuit,
Because there is but one truth ; Because there is but one banner ; Because there is but one light ; Because we hâve with us our youth Once, and one chance and one manner Of service, and then the ni g ht
(') Ask nothing more of me, sweet ;
AU I can give you I give.
Heart of my heart, were it more More would be laid at your feet :
Love that should help you to live, Song that should spur you to soar.
Ail things weie nothing to give 1 that hâve love and no more
Once to hâve sensé of you more, Give you but love of you, sweet,
Touch you and taste of you sweet, He that hath more, let him give ;
Think you and bieathe you and live He that hath wings, let him soar ;
Swept of your wings as they soar, Mine is the heart at your feet
Trodden by chance of your feet. Hère, that must love you to live.
« Parce que nous n'avons trouvé par le monde aucune route à suivre sauf cette ancienne route; peu m'importe qui trahit et oublie, de qui la foi devient creuse, de qui l'espoir se ternit...
« Quant à moi, je ne prêterai pas les mains à produire des modulations changeantes, à frapper des cordes nombreuses...
Therefore I shall set not mine hand
To the shifting of changed modulations
To the smiting of manifold strings...
« Une seule corde me suffit, une route, une seule loi, un seul ciel ! » (Monotones.)
Religieux, cet amour l'est encore par le lien fraternel qu'il établit entre ses adeptes. Une belle impression de solidarité se dégage de la pièce Messidor dont le refrain scande le geste d'un commun labeur :
Put in the sickles and reap.
Prenez les faucilles et fauchez.
Les disciples sont des « pèlerins » en marche vers un même but:
« Nous venons de très loin; de tous les pays, nous nous mêlons; dans nos cœurs et nos lèvres et nos mains, sont nos bâtons et nos armes ; nous allons dans une lumière qui fait pâlir les astres...
« O nations indivises, ô peuple libre et un ! nous, les rêveurs qu'on bafoue, nous, les aveugles qui voient, nous témoignons pour vous, avant votre venue, que votre jour viendra! » (Un Chant de marche) .
Un dialogue s'engage entre les Pèlerins et les gens rassis qui, satisfaits de leur sort, ne demandent rien à l'avenir:
a Quelle est votre dame d'amour, ô vous qui passez en chantant ?
— Les âges appelant les âges, les nations répondant aux nations, s'écrient vainement: où est-elle?... Car, si sa place
n'est pas dans l'esprit des hommes et au fond de leur cœur, c'est en vain qu'on l'implore, cherchant son visage.
— Mais vous qui la suivez, ne regrettez-vous rien?... car vous n'avez ni joie, ni repos, ni sécurité, ni sommeil.
— Nous n'avons pas cela, mais nous avons ceci : la face divine, les yeux clairs, le sein fécond de la foi.
— Et si vous mourez avant d'avoir conquis vos trônes ?...
— La vie est peu de chose et la mort est bonne à offrir.
— Passez donc et laissez-nous vivre. . . quelle lumière croyezvous donc qu'il y ait après cette vie ? Et si le monde se porte mieux, le saurez- vous seulement ?
— C'est assez de lumière pour une vie, de savoir que, si les hommes meurent, l'homme est immortel... Nous apportons nos vies, nous les semons dans la nuit, pour que l'homme récolte... quand son jour viendra. »
Le Dieu qui s'appelle ici Liberté deviendra 1' « Ame » dans Hertha.
Ce poème que l'histoire de la poésie philosophique en Angleterre ne saurait ignorer (*) , résonne, dans l'œuvre de Swinburne, comme un antre sibyllin. C'est la voix d'un oracle, la manifestation directe, à la première personne, de ce qui seul peut dire je suis, de l'âme du monde, la « surâme » d'Emerson.
Je suis ce qui fut d'abord ; Hors de moi les années se déroulent.
Hors de moi l'homme et Dieu.
Je suis égale et entière ; Dieu change, et l'homme, et la forme de leurs corps: quant à moi, je suis
[l'âme.
I am that which began ; Out of me the years roll ; Out of me God and man ; I am equal and whole ; God changes, and man, and the form of them bodily ; I am the soûl.
(*) Très différent du poème de Meredith, Earth and Man, naturiste, évolutionniste, prêchant la solidarité de l'homme et de la Terre.
Voici le triomphe de style abstrait en poésie. Rien de grave et de solennel comme ces quatre vers brefs, aux mots tout simples, suivis d'un vers long, cortège d'anapestes, répercussion caverneuse des premiers. Le rythme est ici le chant de l'idée, et l'arc qui la brandit. C'est, au lieu de métaphores, l'antithèse grammaticale des temps présent et passé d'un même verbe, d'où jaillit la notion de l'existence hors du Temps :
I am that which began...
Before God was, I am.
(Avant que Dieu ne fut, je suis.)
L'absolu comprend le sujet et l'objet :
A côté, au-dessus de moi,
II n'est de lieu où tu puisses aller ; Que tu m'aimes ou ne m'aimes pas.
Me connaisses ou me méconnaisses.
Je suis ce qui me hait et qui m'aime, je suis frappée et le coup qui me
[frappe (*).
Nouvelle absence d'images pour rendre l'idée de « substance » :
Mother, not maker, Borne and not made (2).
(Mère, non créatrice, Née, mais non créée.)
Mais le ton 3'échauFfe pour peindre la floraison de vie uni verselle, dont l'homme est l'aboutissement :
L'arbre aux racines innombrables Qui épanouit vers les cieux
(*) Comparez : a And this deep power in which we exist... is not only self sufficing every hour, but the act of seeing and the thing seen, the seer and the spectacle; the subject and the object are one » (EMERSON, The OveTsoul). Pourtant Swinburne écrivait en 1875 que les œuvres d'Emerson lui étaient fort peu connues. V. notre chapitre La critique et la Prose, 447.
(2) Comparez le Credo: Credo in Deum genitum non factum...
Son feuillage que rougit le fruit.
L'arbre de vie, c'est moi.
En des heures aux couleurs de printemps,
Quand mon esprit était tel que Mai,
De moi des fleurs jaillirent.
Durant des siècles de jouis, Fortes fleurs au parfum d'humanité, partant de mon esprit comme des rais.
Et le son de leur éclosion
Et l'odeur de leurs pousses
Etaient une chaleur, une chanson douce,
Un réconfort à mes racines Et les vies de mes fils accomplis en liberté d'âme, c'étaient mes fruits...
Les rapports entre l'âme du monde et l'âme de l'homme sont définis par une série d'antithèses logiques :
« Que fais-tu, quand tu t'écries, te tournant vers Dieu : je suis moi, tues toi; je suis humble, tu es grand ? — Je suis ce toi que tu cherches : trouve-toi donc toi-même, car tu es moi .. »
Puis, soulevé par l'inspiration prophétique, des lèvres mêmes de la Nature, le poète recueille sa Loi :
Ceci seul est Dieu :
D'être homme de tout ton pouvoir.
De croître dans la force de ton esprit, de vivre ta vie comme une lumière.
A creed is a rod...
But this thing is god.
To be man with thy might To grow straight in the strength of thy spirit and live out thy life as the light.
Dira-t-on que ce poète n'a pas de « message » ? lui refuserat-on la respectueuse attention qu'on accorde à Goethe, quand il dit : « Je mehr du jùhlst ein Mensch zu sein, desto àhnlicher den Gottern » , à Emerson quand il murmure : « Notre être descend en nous, nous ne savons pas où... ; l'homme est un fleuve dont la source est cachée (*) » ?
(') Emerson, trad. 1. Will, p. 208.
Chez Swinburne, l'idéalisme romantique s'est dépouillé complètement de l'égoïsme et de l'orgueil qui en firent la faiblesse. Quoi de plus religieux que cet appel de l'Ame ou Hertha, qui n'est au fond que l'âme du poète prêtant à Dieu son propre amour :
Je suis en toi pour te sauver Ainsi que te le dit mon âme.
Donne, comme je te les donnai Le sang de ta vie et ton souffle, Vertes feuilles de ton labeur, blanches fleurs de ta pensée, rouge fruit de ta
[ mort.
O fils dociles
A des dieux qui n'ont rien de moi !
N'étais-je pas assez belle?
Etre libre, c'est donc difficile?
Voyez: je suis avec vous et en vous, et pour vous; regardez et voyez.
Je ne vous demande que d'être ;
Je n'ai pas besoin de vos prières,
J'ai besoin de vous voir libres
Comme vos bouches ont besoin de mon air, Pour que mon coeur en moi se dilate, en voyant que mes fruits sont beaux.
L'Ame ou Dieu porte un nouveau nom dans YHymne de l'Homme.
L'Hymne commence par une longue apostrophe où le poète, non sans abus de rhétorique, en des vers éclatants battant l'air de leurs doubles rimes (l) , reprend ce motif cher à Goethe, à Shelley, à Heine (2) et auquel Nietzsche a donné un regain de jeunesse : la Mort des dieux, l'avènement de l'Homme.
(1) L'une au milieu, l'autre à la fin du vers.
(2) Par exemple, à la fin du livre II de l'Histoire de la Philosophie en Allemagne : « N'entendez-vous pas résonner la clochette? A genoux...! On porte les sacrements à un Dieu qui se meurt! » — « Dieu est mort! ». C'est déjà le cri de Zarathustra.
Tu es jugé, ô Juge! contre toi, la sentence est lancée, ô Dieu! Ton esclave endormi se réveille, ton esclave n'a dormi qu'un instant... Tu es touché, ô Dieu, tu es frappé : la mort est sur toi, Seigneur; Gloire à l'Homme au plus haut des cieux, car l'Homme est le maître des
[choses !
« Dieu », c'est le Dieu personnel, mirage et fantôme, projection de notre image dans les brumes du néant :
« Ce Dieu que vous forgez est nuisible et ne vous aide point. Parce que c'est pour vous seul que fut fait ce Dieu de votre invention. »
Le pieux Schleiermacher ne disait-il pas que « Dieu n'est pas Tout, que l'Univers est plus et qu'une religion sans Dieu peut être supérieure à l'autre ? »
Quant à l'Homme, il faut découvrir la pensée du poète sous sa forme paradoxale qui l'enveloppe. Plus que jamais, dédaignant les précautions oratoires, il parle m médias res, du fond de son idée. Il implique ou suggère plutôt qu'il n'explique. Il crie sa vérité, répète ce mot homme, le martèle en nous sous deux sens différents qu'il ne distingue pas toujours par l'artifice des majuscules :
Nous autres hommes, traits multiformes de l'homme...
A l'homme, non aux hommes appartient la gloire divine, le royaume des
[âges...
Malgré cette équivoque, moyen socratique pour forcer l'attention, l'on aperçoit que l'Homme de Swinburne n'est pas chaque homme en particulier, ni le Grand Etre d'Auguste Comte, hypostase de tous les humains passés, présents et futurs, ni l'homme à sa plus haute puissance ou Surhomme de Nietzsche, — mais le principe ou l'essence de l'humanité : ^
Toi, moi, lui, ne sommes pas des dieux faits hommes pour un temps, Mais Dieu, s'il y a un Dieu, est la substance des hommes, c'est-à-dire l'Homme.
Thou and I and he are not gods made men fo^ a span,
But God, if a God there be, is the substance of men which is Man.
Remplacer le Dieu-homme par l' homme-Dieu serait encore une manière d'anthropomorphisme. Le poète a trop le sens de l'infini pour affirmer que notre espèce, même évoluée, puisse épuiser l'Etre et contenir Dieu. Son Dieu se réalise en nous, mais nous comprend et nous déborde :
Nous recréons celui dont nous sommes les créatures et à nous tous nous
[ne sommes que lui.
We men, the multiform features of man, whatsoever we be Recreate him of whom we are créatures, and ail we only are he.
Le mot créature n'est point pris à la lettre. L'Homme de Swinburne est un Dieu qui « devient », one God at growth (*) , cause intérieure et permanente. Goethe n'a pas rendu plus éloquemment dans Faust le mystère de l'« immanence » que Swinburne en ces vers :
C'est un Dieu mêlé au monde dont l'argile se colle à son pied... Une âme qui travaille et qui vit, émotion, vibrante haleine. Sans cesse rallumée par la flamme de sa propre bouche, sans cesse rafraîchie
[ par la mort :
Dans la mer dont les vagues sont des siècles, ce Dieu vivant plonge et nage Et son lit est dans tous les tombeaux, et le ver n'a point prise sur lui... Les hommes sont les pensées qui le parcourent, les veines qui l'arrosent de
[sang...
Les hommes sont les battements du cœur de l'Homme, les plumes qui
[revêtent son aile...
Ce Dieu-Esprit est partout dans l'Univers. Mais c'est au fond de lui-même et de nous que le poète en découvre l'émanation la plus authentique. Tout est divin, non pas également divin. La merveille de l'esprit éclipse les autres merveilles, il y a plus d'être en nous que dans les choses. Et pour montrer la suprématie de l'esprit, le poète emploie ce raisonnement kantien : nous voyons les choses dans l'espace et l'espace appartient à l'esprit. La pensée qui conçoit l'espace est donc plus
(') On the Dotons.
que le tonnerre et l'éclair, plus que tout ce qui remplit l'espace :
Space is thought's and the wonders thereof , and the secret of space ; Is thought no more than the thunder and lightnings? shall thought give place? And if higher than heaven be the reach of the soûl, shall not heaven
[bow down?
Panthéiste par besoin d'unité, le poète n'en est pas moins frappé d'un dualisme entre l'esprit et une limite, un obstacle qu'il appelle things, les choses :
Les choses sont cruelles et aveugles, leur force arrête et détruit, Les ailes de l'esprit se fatiguent à braver leurs contre-courants.
Par les « choses », le poète n'entend pas seulement les corps, la matière, mais tout ce qui étouffe, opprime l'esprit dans son essor, toutes les formes du mal, — crime, souffrance, erreur, — contre quoi l'esprit s'évertue.
Elles sont inertes, l'esprit a le souffle, il pénètre les choses comme un levain. Il parle tandis qu'elles sont muettes, il vit tandis que les choses appartiennent à la mort.
Dans ce duel, un écart, une défaillance font perdre à l'homme le terrain reconquis :
Pour un ver, une épine sur la route, l'âme de l'homme, comme une flamme
[s'éteint.
Pour une débauche, une colère d'une heuie, l'homme redevient comme le ver.
L'homme ne vaincra que s'il ose être libre et renonce aux vaines terreurs :
Les choses ne reconnaissent pas l'esprit, n'éprouvent pas la force d'en haut, Quand l'homme aime son désastre et courtise son malheur.
But they know not the spirit for master, they feel not force from above, While man makes love to disaster and woos désolation with love.
Dieu lui-même rencontre l'obstacle des choses. Le poète l'appelle un « multiple Dieu qu'enchaîne le fer des choses adverses » :
A god with the world inwound whose clay to his footsole clings ; A manifold God fast-bound as with iron of adverse things.
Le problème du Mal est ici posé par l'auteur qui ne l'a pas plus résolu qu'aucun système philosophique. Dans l'Hymne de l'Homme et dans Genèse, la tendance est optimiste. Bien et mal, jour et nuit, vie et mort ne sont pas des principes distincts, mais des phases complémentaires d'une même réalité. L'homme libre qui s'est mis d'accord avec la vie et la mort, « les découvre identiques » :
Equal with life, in communion with death, he hath found them the same.
Leur opposition est la vie même. Dans Genèse, le poète ne dit pas que la vie commença mais que « au premier jour du monde, quand dans un lent soupir se soulevèrent les flancs de la nuit, les divines antinomies commencèrent » :
The divine contraries of life began.
Il ajoute que la vie est une guerre immortelle de choses mortelles — immortal war of mortal things, — que le grand labeur du Devenir est à la fois un et multiple, que la mort est l'ombre des ailes de la vie — me shadow cast by life's wide wings, — que, sans elle, il n'y aurait point de croissance :
For if death were not, then should growth not be.
Les obstacles que rencontre le dieu immanent de Swinburne sont les dents où s'engrène la roue du Devenir, en langage philosophique, la contradiction par quoi l'Etre se réalise.
Dieu l'emporte à la fin, le Bien triomphe, c'est le sens de cette prophétie qui couronne YHymn of Man :
Gloire à 1 Homme au plus haut des cieux, car l'Homme est le maître des
[choses.
\SHymne de l'Homme est un hymne à l'Esprit : une grande partie de la poésie de Swinburne, son culte des héros, se ramènent à ce culte de l'esprit.
Nul n'a parlé avec plus de foi de « la flamme impérissable
que rien n'abat, qui survit aux nations et aux hommes, qui vit dans une lumière au-dessus de leurs vies » :
That lives in light above man's lives (').
De là, ces reproches aux lâches et cet encouragement aux vaillants :
Combien de temps serez-vous aveugles et morts? Fils du verbe du plus haut des dieux, hcmme, Veux-tu que ton heure de souffle et de clarté Soit plus vide d'honneur que la mort elle-même?... La lumière que tu veux faire avec ton nom Est dans le vent de cette heure qui passe Et ne passe qu'une fois dans la vie des hommes.
Et celui qui tend la main pour saisir cette flamme
L'aura sur son front comme une couronne
Qui le fait roi parmi les morts...
Croire en l'esprit c'est croire en l'éternité :
La vie que l'on donne pour quelque cause divine
Pour mêler le ciel à l'amertume de la terre.
La lumière à la nuit de l'homme, la musique à son souffle
Ne meurt pas, mais fait de la mort sa vivante pâture...
(Tirésias.)
A ces vers intéressants par le fond, nous préférons pourtant, — comme résumant l'idéalisme de Swinburne, — l'indicible qualité, le frisson d'infini qu'éveillent ces autres paroles déjà citées de Tirésas :
La saveur des vies héroïques d'autrefois Ne se mêle-t-elle pas à l'air que tu respires? Leur sens n'est-il pas épars autour de toi? Sens-tu sur tes tempes ce vent qui vient de loin? Ton front n'a-t-il pas mal d'une étoile qui va naître,
The savour of heroic lives that were Is it not mixed into thy common air? The sensé of them is shed about thee now : Feel not thy brows a wind blowing from far? Aches not thy forehead with a future star?
H Age and Song, P. et B. II.