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I. — Les Poèmes funéraires et 1* Immortalité

Les pièces de deuil ou d'anniversaire que le poète voue, soit à des gloires présentes ou passées, soit aux mânes de parents et d'amis (4) ont fait naître chez ses critiques l'inévitable banale question : croit-il à l'immortalité de l'âme ?

(') In Memory of Walter Savage Landor, I, p. 152.

(2) Huit cents vers.

P) Citons encore: Sonnets sur les poètes en prose Dickens, Lamb (Volume de Tristram, Age of Shakespeare) , Ode sur Burns (Channel Passage).

(*) Outre les poèmes sur Gautier, Baudelaire, Banville, sur des immortels comme Marlowe, Shakespeare, on peut citer à propos de morts récents

Nous répondrons qu'il croyait à l'esprit, c'est-à-dire à ce qui ne meurt point, mais n'eut jamais une foi bien solide en l'immortalité individuelle malgré l'exemple de ses maîtres, Mazzini et Hugo. Sa plus grande concession dans ce sens est dans une lettre pleine de pieux ménagements- écrite à sa vieille mère, après la mort de Hugo : « Quand je pense à sa foi intense et sérieuse en une vie future dans un monde meilleur, quand je me rappelle combien Mazzini insistait pour que tous ses amis partageassent la même croyance, je sens qu'ils doivent avoir raison ou plutôt, qu'il faudrait qu'ils eussent raison, si obscur et difficile qu'un pareil mystère, clair et transparent pour leurs âmes exaltées, soit pour des âmes comme la mienne... » (*) .

Cette attitude, qui le rapproche de Meredith, l'éloigné une .r fois de plus des deux poètes qui dirigèrent sa génération : Tennyson et Browning.

La première œuvre philosophique de Tennyson, l'élégie In Mémoriaux présente la vie future comme un nouveau départ 1/

dans les P. et B., II, Age and Song (sur Barry Cornwall), In Memory oj Barry Cornii'aïï, Epicede (sur James Lorimer Graham) , Injeriœ (sur le père du poète).

Dans Tristram: After Sunset, Ta Dr Brown, A Death on Easter day, on the Deaths oj Thomas Carlyle and George Eliot, Euthanatos (Mrs Thelusson) . Dans A Midsummer Holiday : on The Death oj Richard Doyle, In Memory oj Henry A. Bright. Dans A Century oj Roundels : A Dead Friend, On the Death oj Richard Wagner. Dans Poèmes et Ballades, III : The R.ecall, On the Death oj Sir Henry Taylor, In Memory oj John William Inchbold. Dans Astrophel : On the Death oj Richard Burton, Elegy, sur le même; une série de Sonnefs sur la mort de Robert Browning; Threnody, oct. 6, 1892 (sur Tennyson) ; Light, an Epicede, sur le poète aveugle Philip Bourke Marston; Threnody, A. Dirge, A Réminiscence, Via Dolorosa, huit sonnets: toujours sur P. B. Marston, Lije in Death, aug. 2, 1891 ; Epicede, sur William Bell Scott. Dans A Channel Passage, Barfyng Hall, A Year Ajter (sur la mère du poète) faisant suite à The High Oak.s.

H DlSNEY LEITH, lettre du 25 mai 1885. Comp., lettre du 23 février 1891.

du moi indestructible, un prolongement épuré de la vie actuelle; et, sauf quelques fluctuations, un attrait passager pour la (( migration des âmes », le poète lauréat n'a guère varié.

Browning traduit avec énergie la soif de survie, l'individualisme exigeant qui éternise les affections humaines ou le besoin de connaître. Dans la pieuse dédicace de Y Anneau et le Livre, il invoque l'âme d'Elisabeth Browning, comme Eugénie de Guérin parle « à son frère, dans le ciel », et la figure là-haut, « comme un sourire qui, dans une blancheur », le bénit, le protège et l'encourage.

Ici la vie future est la réunion des êtres qui s'aimèrent ici-bas. Dans le monologue dramatique intitulé Cléon, le poète la présente comme une continuation de la culture individuelle : a N'est-il pas horrible, dit Cléon, que tandis que chaque jour mon âme s'augmente et s'affine, ma main tremble, mes cheveux tombent, et que le moment où je saurai le plus sera celui où je jouirai le moins du savoir ? — Je vivrai, dites-vous, dans vos louanges. — Eh ! que m'importent vos louanges quand Moi, Moi, quand l'homme sentant, pensant, agissant, dormira dans son urne ? »

L'argument psychologique en faveur de l'immortalité, la révolte contre le néant, le contraste entre nos aspirations et notre destinée mortelle s'expriment en ce poème avec l'impérieuse franchise d'un sentiment tenace en nos âmes, comme l'instinct de conservation.

Rien de vague dans le vœu de Cléon : garder son identité, se souvenir ailleurs de ce qu'on fut ici. Quoi de plus vrai, de plus humain ? s'écrient la plupart des lecteurs, et quoi de plus conforme à la religion ?

Mais des esprits indépendants, reconnaissant en Cléon l'état d'âme qu'ils ont vaincu, dépassé, auront pour lui moins d'admiration que de sympathique indulgence. Ils savent les rapports de l'esprit et du corps, ils ont appris que la « personne »

est le produit d'une cohésion organique toujours prête à s'évanouir dans la veille, la maladie, la folie... Ils ne conçoivent plus une identité personnelle sans support, une mémoire du passé sans noeuds d'association. Ce « point géométrique, le moi », comme disait Victor Hugo, leur paraît menacé.

Un instinct n'est pas une réponse et le cri de Cléon ne prouve rien autre que son désir. Ceux qui demandent à la poésie de les aider à vivre, en créant des « valeurs » nouvelles, en donnant à la vie un sens inédit, trouveront que Cléon ne leur est d'aucun secours. Son « tout ou rien » les décourage. Mais sont -ils réduits à cette alternative ? et l'espoir déçu de Cléon doit-il supprimer l'au-delà ? Si le désir subsiste en leurs coeurs, n'en peut-on modifier l'objet ? A ces aspirations, à ces inquiétudes, il se pourrait que Swinburne, plutôt que Tenny- S son ou Browning, apportât la « foi qui sauve », une solution moins traditionnelle.

Il est malaisé de dire où commence l'opinion d'un poète, où finit sa métaphore, ce qui est croyance ou état d'âme passager. Les songeries de Swinburne devant la mort expriment tantôt des aspirations, tantôt des doutes et des ignorances. Cependant si l'on groupe ces poèmes, on y reconnaîtra moins des idées contradictoires que les moments divers d'une pensée qui se cherche et ne se manifeste pas chaque fois en entier; qui, tout en oscillant dans certaines limites, revient se fixer vers une région préférée.

Souvent il ne demande à la mort que la délivrance, le soulagement de la fièvre de vivre : « Paix, repos, sommeil, c'est tout ce que nous savons de la mort, tout le bien que nous en attendons... (*) .

Se coucher sur le flanc et dormir dans ce lit de silence où nos agitations se posent enfin comme des feuilles fanées, c'est

(*) Vers à J. W. lnchbolt, cités plus bas en anglais.

tout ce qu'il souhaite à ses frères poètes, à Baudelaire par exemple :

Pour toi, âme silencieuse, ô mon frère.

Prends de mes mains cette guirlande, — et adieu!

La feuille est jaunie, froide est l'odeur de l'hiver.

Froide, la terre solennelle, mère fatale,

Aux flancs désolés comme ceux de Niobé,

Au creux des seins ayant une tombe.

Ainsi Philip Bourke Marston est « guéri de la vie », protégé par un monde sans douleur, the painless world of Death, qu'il invoque avec douceur :

O Death, fair Death, sole comforter and sweet...

Sister of sleep, healer of life, divine

As rest and strong, as very love may be (').

D'autres vers, il est vrai, décrivent l'entrée de Landor au séjour où l'accueillent les ombres laurées d'Orphée, d'Homère ; mais on ne peut tirer argument d'un lieu commun poétique. Ainsi Tennyson, guidé par Imogène, rejoint Shakespeare; Bourke Marston rencontre Milton, aveugle comme lui, Barry Cornwall retrouve le chœur des poètes . La perspective est plus vague pour Marlowe qui entre dans une région « où toutes les âmes chantantes ne font qu'une mer sonore ».

...where ail singing soûls are as one sounding sea.

Parfois le poète s'arrête à l'idée de la gloire, de l'immortalité par les œuvres.

... « Le temps emporte ceux que nous aimons... vers le long et doux sommeil, vers le large et doux sein de la mort, mais la fleur de leur âme, il ne peut nous la prendre, et le chant n'a point tari sur ces lèvres qui n'ont plus de souffle » (2) •

C'est par là qu'il voudrait consoler Hugo de la mort de ses

(') Sonnets II et III sur Bourke Marston. (2) Strophes à Barry Cornwall.

fils : « Tous les hommes que son âme a nourris ne sont-ils pas ses enfants ? Toute une humanité future n'est-elle pas fille de son oeuvre ? »

Ailleurs il suggère une immortalité proportionnelle. Nous ne méritons la vie que dans la mesure où à travers nous du divin transparaît, de l'âme s'élabore. L'immortalité doit être conquise. « Les méchants et les sots, disait Renan, meurent tout entiers. » Même idée dans ces vers à la mémoire du peintre J. W. Inchbolt :

Peace, rest and sleep are ail we know of death. And ail we dream of comfort : yet for thee Whose breath of life was bright and stienuous breath We think the change is other tban we see.

Et plus loin : « La nuit ne peut frapper que les fils de la nuit... ceux qui croient vivre parce qu'ils respirent au soleil et ne font que rêver, ne sachant pas qu'une vie comme la leur n'est point la vie. »

Ainsi le fait empirique de l'influence exercée par les grands hommes, le privilège du génie créateur, ne suffit pas au poète qui s'éloigne des positivistes. Un soupçon mystique l'effleure aux heures crépusculaires où, suivant dans leur fuite les flèches du couchant, il rêve au départ d'un Marlowe, d'un Hugo: si les héros vivent en nous, c'est qu'ils baignent, avec nos esprits, dans un monde transcendant. Leur survie n'est pas seulement un prolongement factice, une vie en nous par délégation, mais la conséquence et le reflet d'une vie plus haute et plus vraie que la nôtre, — foyer où l'étincelle retourne comme à sa source, vie de l'Esprit qui nous domine, flotte autour de nous comme une atmosphère dont Tirésias devine le goût, l'arôme, l'impondérable qualité.

Le problème de l'immortalité ne se pose plus alors « en fonction » de l'individu. Certes, si l'on demande à Tirésias ce qui l'emporte en nous, de la matière ou de l'esprit, au moment où le souffle s'arrête, il tranchera la question en

faveur de l'esprit. Ecoutons-le encore, devant le corps d'Antigone :

« Voici la forme corporelle de celle qui gît morte, si quelqu'un peut dire ce que c'est que la mort ; si la vie n'est faite que de sang et de souffle, s'il n'y a de sens que des oreilles et que des yeux... Non, tu n'es pas morte, comme ces hommes qui usent leurs jours en des joies plus ignobles que jadis et ne demandent même plus qu'un jour meilleur se lève. . . Est-ce toi, est-ce eux, qui êtes morts, Antigone ? »

Mais ces vers disent aussi qu'entre le cercle de nos jours terrestres et cette vie supérieure qu'ils entr'ouvent, il n'y a pas de conjonction nécessaire. Nous ne sommes jamais plus vivants que le jour où nous mourons de la mort d' Antigone, mais ils sont morts déjà, ceux qui mènent des vies indignes...

Le penchant du poète est d'absorber l'immortalité de l'âme dans la vie éternelle telle que la conçoivent Emerson, Renan, et même à certaines heures, s'appuyant sur saint Paul (]) , Ruskin, Emerson: « Le Royaume de Dieu, disent-ils, est déjà venu pour ceux qui ont dompté dans leur cœur la nature inférieure » (2) . « Dans la mesure où la Loi entre en nous et devient partie intégrante de nous-mêmes, nous sommes des êtres vivants, immortels de l'immortalité de la Loi » (3) . L'immortalité ainsi comprise ne commence pas au

(') « Celui qui sème pour la chair ne moissonne que la corruption, celui qui sème pour l'esprit récolte de l'esprit la vie éternelle. »

(2) RUSKIN, Bible d'Amiens, trad. Proust, p. 247. Cf. RENAN, Vie de Jésus, p. 201, 295.

(3) EMERSON, Lecture on the Times, trad. Dugaid, p. 179. Selon Emerson, pour l'homme entré dans la vérité spirituelle, le problème de l'immortalité n'a qu'un intérêt secondaire : « I think ail sound minds rest on a certain preliminary conviction, namely, that if it be best that conscious Personal life shall continue, it will continue, and if not best, then it will not. (Immortality) . — William James dit aussi: « Pourvu pue dans toute l'éternité, on ait soin de nos idéaux, je ne vois pas pourquoi nous ne devrions pas consentir à les confier à d'autres mains qu'aux nôtres. »

lendemain de la mort. Nous y entrons chaque fois que l'esprit, .j* dirait Swinburne, triomphe en nous du poids des « choses ». Sur cette vie supérieure qu'il offre à nos aspirations et qui est la vie de l'esprit, le poète ne précise rien, par pudeur devant l'inconnu, par sagesse qui craint de couper les ailes au rêve. Il pressent des valeurs plus hautes peut-être que les conceptions ordinaires de la vie future; il s'arrête au seuil du mystère, préfère à la prédication le silence éloquent d'un symbole, d'un paysage évocatoire. Devant la mort apparente du soleil, devant un ciel jonché de pétales de pourpre, dont l'harmonie s'insinue au coeur, il demande où va, d'où vient la lumière :

Au delà du couchant qui se creuse, avant qu'une étoile

A l'Orient n'osât paraître, et que l'Ouest

Empli de repos et d'humide résonnance

Devint un port que barrent les nuages

Pour abriter la flotte des vents épars

Qui n'agitent plus une plume au sein des eaux placides ;

Par delà la courbe molle de la baie, sans un soupir.

Plus loin que ne fuient la nuit et le jour,

Que le couchant ne plonge

Et que l'Orient ne marque le front du matin ;

Ma pensée aux yeux ouverts, aux ailes étendues

S'en va cherchant le pays des âmes,

S'il existe un séjour où les âmes demeurent

Sans voiles et sans entraves.

Si la force et le feu qui pénètrent d'ardente lumière

Ces âmes, dont le reflet est la moitié de notre jour,

Survivent, — et ne sont pas étouffées dans la nuit.

Cette heure devrait montrer ce que cache le jour...

Ici, où la lumière et la nuit réconciliées

Tiennent la terre entre elles comme un enfant nouveau-né

Que balancent les bras de la naissance et de la mcrt,

Ici l'espoir trouvera ce que vaut l'espoir (').

H In the Bay, P. B., II.

Il décrit un monde paisible.

Où meurt la mort, comme la nuit meurt quand les étoiles pâlissent. (1)

Vers subtil qui mérite une glose : nos âmes ne meurent que comme l'étoile du matin dont la lumière est bue par le soleil : ce qui meurt, c'est le fond éphémère de la nuit qui donnait à nos âmes, comme aux étoiles, un air de lumières indépendantes.

Cette absorption de la petite lumière dans la grande n'exclut pas toujours une vague « surconscience » :

Ainsi tu as la vie, un nom inviolable

Et la joie peut-être, une joie sévère et sacrée.

Profonde et secrète, par delà la crainte et l'espoir ;

Un monument de joie que l'on habite

Retiré, silencieux, un état d'élection,

La possession sereine de ton propre destin (*).

Mais ce n'est qu'un espoir, et le poète ajoute : « Nous ne savons pas » . Certains jours aussi le soupçon platonicien l'effleure que la vie pourrait n'être, comme le croit Shelley, qu'un mirage qui nous cache la réalité. Dans la dédicace d' Astrophel il suggère que nous saurons un jour si la vie, ou bien la mort, est un mensonge :

If death be or life be a lie.

Parlant de sir Richard Burton, à la vingtième strophe de son élégie il dit que la mort l'a délivré « de la vie qui meurt » ; et à propos de William Bell Scott, insinue que la vie ne commence peut-être qu'à la mort :

Not life but death may indeed be dead (3) When silence darkens the dead man's brow.

(') Whvre death lies dead as night when stars Wax dim

Sonnet Life in Death, 2 août 1891 (Astrophel).

(2) Tiresias, parlant d'Antigone.

(3) Il se souvient peut-être ici d'Euripide :

tîç b"oib€v €Î tô Zr\v \iév éaxx K(iT0<xveiv tô KcrrGaveiv bè Ef|v <NAUCK. 2" édit.. fragm. 68, cité par Platon. Corgias, 492.)

Mais ce que Shelley proclame, affirme dans A donais, dans la Sensitive, Swinburne l'énonce timidement, avec les scrupules du penseur et un modeste « peut-être » :

Who knows, though he see the snow-cold blossom shed

lf haply the heart that burned within the rose

The spirit in sensé, the life of life be dead?

If haply the wind that slays with storming snows

Be one with the wind that quickens? Bow thine head

O sorrow, and commune with thy heart : who knows?

(A Réminiscence dans Astrophel) .

Ce qu'il ne souhaite point, c'est le souvenir de ce que nous fûmes ici-bas. Son rêve est une conscience élargie que préfigurent ses poèmes de nageur et qu'on pourrait appeler la conscience de l'impersonnel. C'est l'accès à un éternel Présent tellement supérieur à notre expérience que le souvenir terrestre y serait la tache originelle, ou la chute qu'éprouvent les mystiques au sortir de leurs voyages en Dieu. « Notre intelligence, dit Dante, au commencement du Paradis, s 'approchant de l'objet de son désir y pénètre si profondément que la mémoire ne peut plus revenir en arrière. » A défaut d'extase mystique, l'exaltation panthéiste dont la poésie de la nature chez Swinburne offre tant d'exemples, est la plus claire approximation d'un état de bonheur qui consiste en la délivrance de la personnalité.

A cet égard, la philosophie de Swinburne est vécue, signe d'une âme et d'un tempérament.

On comprend qu'un Browning noué pour ainsi dire en son individualité vivace, qu'un Hugo chez qui le moi s'hypertrophie, répugnent à l'idée de leur dissolution. La force et la faiblesse de Swinburne, ce qui le désigne comme un légitime successeur de Shelley, c'est un manque de concentration qui se reflète jusque dans les défauts de son style, une tendance à se répandre, à se dilater, à devenir la chose qu'il contemple,

à devenir la Mer, à chercher dans l'oubli de soi la grande volupté.

Il est naturel qu'un tel poète se représente la vie parfaite à

y l'image des plus divines minutes qu'il ait vécues et que, du haut de ces impressions, les exigences d'un Browning lui paraissent médiocres. Le spiritualiste qui veut se souvenir ailleurs de cette vie, n'est-il pas dupe, au fond, de son égoïsme ? en voulant plus, ne demande-t-il pas moins et, faisant de cette vie la mesure de toutes choses, ne se prive-t-il pas du suprême essor où son âme trouverait mieux qu'elle-même ?

La nouveauté chez Swinburne est qu'il substitue au « souvenir de soi » le « souvenir en Dieu », la vie dans le Tout.

Il se rapproche par là des stoïciens, de Spinoza, de Hegel et de leurs disciples actuels. L'unisson aux idées du public explique le succès de Tennyson et de Browning. Ils convinrent à leur époque, mais Swinburne dépassa la sienne. Conforme à l'esprit moderne, au sentiment qu'il a de nos ignorances, sa réponse est peut-être plus noble, plus religieuse que celle des religions courantes. L'homme qui, par probité, s'élève à cet idéal, en luttant contre ses instincts ou ses préjugés, pourra, s'il se retourne vers ses croyances anciennes, les juger moralement inférieures.

L'espoir de récompenses futures mérite peu d'égards : la vertu se suffit, la mort la plus belle est celle du héros ou du saint qui meurent pour une idée. L'argument tiré de nos affections est plus touchant, mais non décisif. Qu'on aime en esprit les êtres qu'on a perdus, qu'on abrite en soi leur image ennoblie, le besoin décroîtra de les revoir matériellement.

Si le sentiment religieux consiste essentiellement dans l'abandon confiant, le sacrifice du moi aux fins de l'univers, l'homme de foi paraît être celui qui meurt content, pourvu que la Vie lui survive :

Men perish but man shall endure; lives die, but the life is not dead.

{Hymn oj Man) .

— « Fous, disait Schleiermacher, ceux qui se perdent en voulant se conserver et, pouvant être Tout, ne veulent être qu'eux-mêmes ! »

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