MOUREY
Dans ce poème il proclame tout ce qu'il doit à a la grande chaleur et la grande lumière qui, tombant sur ses yeux encore faibles, les rendirent forts » :
1 whose young song tcok flight
Toward the great heat and light
On me a child from thy far splendour shed,
From thine high place of soûl and song
Which, fallen on eyes yet feeble, made them strong.
Depuis lors, ce fut une suite ininterrompue de tributs et d'hommages, un culte avec ses rites, ses anniversaires :
En 1870 (4 septembre) , dédicace A Victor Hugo de Y Ode sur la Proclamation de la République Française.
Dédicace des trois parties de la Trilogie : de Chastelard en 1865 (( au plus grand exilé, et partant au plus grand homme de France » ; de Bothwell, en 1874, dans un sonnet en français :
Comme un fleuve qui donne à l'océan son âme J'apporte au lieu sacré d'où le vers tonne et luit Mon drame épique et plein de tumulte et de flamme...
de Marie Stuart ( 1 881 ) , « non plus au grand exilé, mais simplement au plus grand homme de France, au chef des poètes vivants, au premier dramatiste de l'époque, à mon maître aimé et vénéré Victor Hugo. »
En 1871 (dans les Chants d'avant l'Aube), sonnet où Eurydice, délivrée de l'enfer, est la France, et Orphée qui la retrouve, Victor Hugo (*) .
En 1874 (2) , c'est-à-dire après la mort des deux fils de Hugo, Swinburne prédit à leur père que « toutes les âmes seront pour lui un seul esprit, un seul fils, le fils de son âme, l'âme de l'homme futur. »
(') Ce sonnet embarrasse le Dr L. Richter: il suppose qu'Eurydice représente M™ V. Hugo, morte le 27 août 1868!
(2) Charles-Victor Hugo mourut en mars 1871, François-Victor, le 26 décembre 1873. Le sonnet en question daté par erreur (P. et B., II) du 3 janvier 1876, parut dans V Athenacum en 1874.
En 1877 (*) un nouveau sonnet compare le poète « à une étoile dont la lumière serait un sourire ou une larme de Titan ; à une pluie ardente comme la colère de Dieu tombant sur les cités impures, à un phare allumé par l'éclair ».
En 1880, le 26 février, Ode anniversaire (2) de cinq cent vingt vers, qui passe en revue les œuvres du maître ; la même année, poème du Quatorze juillet (3) , sur le refus par le Sénat français d'accorder l'amnistie demandée par Hugo pour les proscrits de la Commune.
En 1882 vingt-cinq strophes de huit vers sur la Statue de Victor Hugo (4) avec des allusions à ses derniers livres {Pitié suprême, Religion, l'Ane) commençant par ce bel exorde :
Since in Athens God stood plain for adoration, Since the sun beheld his likeness reared in stone, Since the bronze or gold of human consécration Gave to Greece her guardian's form and feature shown, Never hand of sculptor, never heart of nation Found so glorious aim in ail thèse âges flown As is theirs who rear for ail time's acclamation Hère the likeness of our mightiest and their own.
En 1884, A New Year's Ode (vingt-cinq strophes de seize vers) pour célébrer l'achèvement de la Légende des Siècles. Le poète rappelle son émotion d'il y a vingt-quatre ans, devant la première partie de l'œuvre. Les seize premières strophes résument la Légende, les suivantes décrivent l'apothéose du poète, comme un merveilleux soleil couchant. Victor Hugo règne, maître, seigneur et père de tous les poètes vivants :« O merveille... O mystère qui met aux mains d'un seul homme l'empire des choses de l'esprit, la
(») Victor Hugo in 1877, P. B., II.
(2) Songs of the Springtides.
(s) Studies in Song.
(4) Tristram and other Poems.
force qui déchire le voile des années, et décèle l'âme secrète de la nuit ! » (*) .
A ce culte ne manquent pas même les pèlerinages. La tendresse de Swinburne pour les Iles de la Manche se lie au souvenir de l'Exilé (2) .
Lisez le rondel sur Guernesey ( '") , l'île où se dresse une maison bénie :
Hears for his name's sake ail men hail its name Beloved and blest, lit warm with love and famé, The house that had the light of the earth for guest Beloved and blest.
Lisez le Jardin de Cymodoce où les beautés de l'île semblent transfigurées par une visite illustre :
Yet one praise hast thou holier...
That one, whose name gives glory One man whose life makes light, One crowned and throned in story Above ail empire's height Came, where thy stiaits run hoary To hold thee fast in sight.
Il aime en Victor Hugo la force et la grâce, « le caractère bi-sexuel de son génie », le style inimitable qui peut tour à tour « étouffer les lions et cueillir des fleurs » (4) , et encore « son immense bonté, son amour de la liberté, sa haine de toute chose basse et son mépris de toute chose vile. »
(') Mids. Hol
(2) L'Archipel de la Manche, id.
(•'') Century of Roundels, Guernsey, VIII. — Comparez l'Ile, de Banville:
Et toi qui l'accueillis, sol libre et verdoyant Qui prodigues les fleurs sur tes coteaux fertiles Et qui semblés sourire à l'océan bruyant Sois bénie, île bénie, entre toutes les îles!
(Les Exilés, mars 1864).
(■') Paul de Saint-Victor.
Quel sera l'effet de cet engouement, de cette longue fréquentation, sur l'art de Swinburne ?
Si l'on considère à vol d'oiseau les deux oeuvres, on aperçoit de l'une à l'autre, des symétries : poèmes sur la mer, poèmes sur l'enfance, odes et satires politiques, drames oratoires, inférieurs à leurs poèmes.
L'on ne risquait rien à traiter Swinburne de « disciple » et la critique superficielle n'y a point manqué.
Mais quand on relit les deux oeuvres, on voit se relâcher leurs liens apparents, s'évanouir la preuve d'une influence intime, réelle et précise.
Les poètes se ressemblent par la nature de leur génie, le don du verbe qui les fit accuser l'un et l'autre d'avoir plus de mots que d'idées, par le don du rythme qui se joue des difficultés, rejette le vers libre, accepte les métriques établies et les rénove, les adapte, les régénère. Seulement ces qualités d'expression sont justement ce qu'il y a de plus personnel et de plus irréductible d'une langue à l'autre.
L'affinité des talents explique l'attraction de Swinburne. Le dernier siècle ayant produit, en deux pays voisins, deux magiciens du rythme dont l'existence reste un prodige pour l'historien et le psychologue, quoi d'étonnant si le dernier venu, le plus jeune, le plus modeste, se sentit fasciné par l'aîné qu'il sentait de même race ?
Rapprochés par la localisation du génie, ces deux hommes diffèrent sensiblement par le caractère.
Hugo s'affirme, il s'oppose à l'univers, projette son ombre sur l'infini; il se profile sur les champs, les bois, les grèves, converse avec la mer, en sorte qu'il y a toujours dans ses Contemplations marines, deux personnages. L'impatience qu'il provoque chez quelques esprits provient de son rôle conscient de mage ou de vates.
Victor Hugo pontifie, Swinburne s'abandonne. Devant le \^
sourire du matin, devant la marée printanière des aubépines en fleurs, il conserve jusque dans ses vieux jours l'extase ravie, l'allégresse enfantine, le transport ému qui se traduisent par un foisonnement d'images, une sonnerie de jubilantes paroles.
Toujours on retrouve en lui l'adolescent de Bell Scott avec sa « puissance illimitée d'enthousiasme ». Ce briseur d'idoles eut le don de la vénération : on le vit s'agenouiller devant Landor, devant Mazzini et au banquet de Robert Browning, s'asseoir sur un siège bas aux pieds du jubilaire.
Nous n'imaginons pas Victor Hugo dans cette attitude. Il inclinait plutôt à mépriser chez d'autres les dons qui lui manquaient (*) . Son éloge de Shakespeare et des douze génies qu'il groupe autour de lui comme des pairs, trahit l'intention d'ajouter un nom suprême à cette liste héroïque (2) .
Nulle arrière-pensée, dans le livre où Swinburne rend à Hugo ce que Hugo fit pour Shakespeare.
« Combien de fois son incomparable musique, son incomparable ardeur n'ont-elles pas réduit mon ambition à un état d'adoration muette et de désespoir ravi ?... Combien de fois ne me suis-je pas dit : quoi que je fasse, quoi que j'achève, je ne serai jamais sans un maître et un supérieur qu'il faut proclamer au-dessus de toute atteinte et de toute imitation » (3) .
Swinburne suit de loin son étoile mais « on n'imite Victor Hugo, dit-il, qu'en ne l'imitant pas, sa note particulière est impossible à saisir » : No one can mista\e and no one can mimic it (4) . Il n'a « mimé » Hugo que dans les chansons
(') Voir son jugement sur Racine (RENOUVIER, V. Hugo, Jugements littéraires) .
(3) « Ces suprêmes génies ne sont pas une série fermée. L'auteur du Tout y ajoute un nom quand les besoins du progrès l'exigent. » (William Shakespeare, lre partie).
(s) Studies, p. 217.
{*) Miscellanies, p. 318.
françaises de Chastelard, inspirées des Djinns (') et çà et là dans ses essais en prose française (2) .
Swinburne devient l'émule du maître dans la satire politique, le drame, la poésie de l'enfance; mais, en le suivant, il reste original; son amour de l'enfance est antérieur à Y Art d'être Grand-père, son amour de l'océan, vraiment instinctif.
Swinburne trouve chez Hugo des exemples et des précédents. Le discours de Cromwell (III, 7) n'est peut-être pas étranger à l'idée du discours de John Knox dans Bothwell. La beauté sensuelle et superbe de Cléopâtre dans Zim-Zizimi revit dans The Masque of Queen Bersabes. L'appel au peuple, dans les Châtiments ,
Lazare, Lazare, Lazare,
Lève-toi !
O dormeur sombre, entends les fleuves
Murmurer, teints de sang vermeil
trouve un écho dans les reproches de Swinburne à la dormeuse Angleterre (Perinde ac Cadaver) .
Mais il n'imite Hugo ni dans les moyens d'expression qui tiennent au génie d'une langue (3) , ni dans l'usage caractéris-
(*) Le navire
Est à l'eau :
Entends rire Ce gros flot Que fait luire et bruire Le vieux sire Aquilo.
(2) Voir notre dernier chapitre.
(3) Tout au plus trouverait-on quelque ressemblance dans certaines métaphores par apposition de l'abstrait au concret :
Weaving the web Désire
To mare the bird Delight. (P. B., I, 173.)
Comparez : u pâtre promontoire>
le vieax mont Révolution.
tique de l'antithèse qui se communique aux disciples français, Vacquerie, Paul de Saint- Victor.
On trouvera l'amplification, l'énumération rhapsodique, mais non pas ce feu tournant, ce jet alterné de lumière et d'ombre qui signalent au loin Victor Hugo.
La phrase de Victor Hugo se découpe en gestes larges, libres et successifs ; la phrase périodique de Swinburne embrasse tout ce qu'y jette la passion du moment.
Observons-les dans des sujets parallèles. L'Autel de Justice, de la vieillesse de Swinburne, emprunte au Dieu de Hugo quelques idées (1) . Or Hugo, pour chacun de ses concepts, épuise le vocabulaire et l'image; il prodigue les séries antithétiques d'un même genre : « L'aigle et le colibri, le tigre et l'antilope » ; les synonymes d'une même idée : « Quoi ! partout crocs, bouchers, égorgements, tueries. » Il emploie le plus de mots possible, et de mots différents. Swinburne, quand il amplifie, répète à satiété ceux qu'il trouve expressifs; il préfère la périphrase intuitive au terme propre, qui suppose abstraction et classification. Il n'expose pas avec la clarté de Hugo mais, en des phrases qui disent l'espoir, l'attente d'un mystère, suggère par échappées le sens qui s'offre et se dérobe.
Hugo plus égoïste, plus orateur, est aussi plus concret, plus visuel. Il ne parlait pas ses vers, nous disent les biographes, mais les écrivait et souvent les illustrait en marge comme s'il avait eu besoin de fixer l'image pour trouver le mot correspon-
(') L'éloge de Sainte Thérèse (p. 51-53) semble inspiré par ces vers de Hugo (Dieu, VI) :
Nul de vous n'a vu clairement, dans sa gloire, Ce grand Dieu du pardon, sur la terre rêvé. Sainte Thérèse, avec un soupir, l'a trouvé.
dant (*) . Swinburne, tempérament auditif, haïssait l'écriture. Chez lui, l'antithèse est dans les sons et dans l'idée abstraite plutôt que dans l'image ; non pas inhérente à l'optique du poète mais subordonnée au rythme qui s'attarde aux impressions poignantes et veut en même temps corser la sonorité du vers :
Most bitter of ail sweet things thou art And sweetest thou of ail things bitter, love...
{Bothwell.)
I am tired of tears and laughter And men that laugh and weep...
(Carden of Proserpine.)
L'antithèse de Swinburne, musicale ou logique, oppose des mots abstraits, souvent allitérants : death and birth, loathing and love; paradoxale, elle unit des termes positifs et négatifs : love's insensual sensé, deathless dealh, timeless time, jaiihless faith, lijeless lije, multitudinous unity; rarement plastique, w'' elle ignore certains effets pittoresques de Hugo.
Ce dernier, par l'antithèse d'images dans son Théâtre en Liberté, ses diatribes contre les pédants et les cuistres (A propos d'Horace) et dans les Châtiments, atteint au comique, à la bouffonnerie lyrique.
Swinburne ne mêle pas le familier au sublime (2) .
Il proteste quand une injustice est commise, un droit foulé aux pieds (3) ; mais son indignation n'a pas la verve que prête à Hugo la haine personnelle jointe au réalisme.
Hugo l'attire dans son orbite, le dirige de loin comme un phare, mais l'influence est morale plutôt que littéraire; elle ne transforme pas la manière, comme cela se voit chez Carducci : le poète anglais est un émule, non pas un élève (4) .
(*) L. MaBILLEAU, Victor Hugo.
(2) Il ne dirait jamais: « Astres, de quoi vous mêlez-vous? »
(3) Sonnet on the Russian Persécution of the JeWs, etc.
(4) Ce sujet est complété dans nos chapitres sur VElocution, la Mer,
Baudelaire.
Après Hugo, Baudelaire est le Français que Swinbume a le mieux senti, le mieux aimé, du moins à l'époque des Poèmes et Ballades (') .
Ce n'est plus un dieu qui l'aveugle de ses rayons, mais un frère aîné dont le regard aigu le charme et le poursuit. Dans un article du Spectator sur les Fleurs du Mal, du 6 septembre 1862, il reconnaît ce qu'il y a de nouveau, de subtil et de rare dans la poésie baudelairienne : « Le travail de l'artiste rend tout sujet admirable et respectable. Il lui a plu de s'attarder à des sujets tristes ou étranges : la satiété de la peine, l'amertume de la joie, les plaisirs pervers et les chagrins fantasques de créatures d'exception. Son livre a la sombre et languide beauté d'un temps lourd et menaçant, on y respire des senteurs dangereuses, une atmosphère surchauffée « it has the languid lurid beauty of close and threatening weather. » Ces mots sont l'ébauche des beaux vers d'.<4i;e atque Valez
For always thee the fervid languid glories AUured of heavier suns and mightier skies.
A la mort de Baudelaire, en effet, sa fraternelle sympathie pour ce poète qu'il devinait, par des chemins défendus, un chercheur d'idéal, nous valut le plus mélodieux des pleurs.
l'Enfance, les Drames et la Critique. — Sur l'imitation de Hugo par Carducci, voir Jeanroy, G. Carducci, 1911, chap. IV.
(!) Les rapports personnels entre Baudelaire et Swinburne furent presque nuls. En octobre 1863, Baudelaire se décida à lui écrire une lettre qui ne fut pas transmise. Plus tard il lui envoya sa brochure sur Tannhâuaer.
Ave atque V aie fut composé en avril 1867, sur le faux bruit de la mort de Baudelaire, qu'avait répandu Fantin Latour. Baudelaire ne mourut que le 31 août de la même année. Le poème parut dans la Fortnightly Revieu) de janvier 1868. (COSSE, 91.)