‹ L'œuvre de SwinburneChapitre 18 sur 33 · BAUDELAIRE · texte numérisé non relu

BAUDELAIRE

Pour trouver le ton de sa thrénodie, l'auteur prit un accord au poète défunt :

Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.

Les morts, les pauvres morts ont de grandes douleurs...

Alors, avec des fleurs qu'aima le poète, « fleurs ardentes, à demi-fanées, pâles de chaleur et pleines de l'Eté amer », avec de l'encens et des aromates, avec ses larmes et ses rêveries, il composa l'offrande et la libation qui brûlent immortellement dans la littérature anglaise, à côté du Lycidas de Milton, de l'A donaïs de Shelley :

Shall I strew rose or rue or laurel, Brother, on this that was the veil of thee? Or quiet sea-flower moulded by the sea, Or simplest growth of meadow-sweet or sorrel, Such as the summer-sleepy Dryads weave, Waked up by snow-soft sudden rains at eve? Or wilt thou rather, as on earth before, Half-faded fiery blossoms, pale with heat And full of bitter summer but more sweet To thee than gleanings of a northern shore Trod by no tropic feet (x).

C'est la première de dix-huit strophes (rimes abbaccdeede) où le poète parcourt d'un regard ému l'œuvre de Baudelaire et l'effeuille pour ainsi dire, poème par poème, sur sa tombe;

(!) Répandrai -je la rose, la rue ou le laurier, frère, sur ce corps qui fut ton voile? Ou la tranquille fleur marine modelée par les flots, ou la simple reine-des-prés et l'oseille sauvage que tissent les Dryades endormies par l'été, lorsque les réveillent, le soir, des pluies soudaines et douces comme la neige? Ou préfères-tu, comme autrefois sur la terre, des fleurs ardentes et à moitié fanées, pâles de chaleur et pleines d'un amer été, mais pour toi plus suaves que les fleurs glanées aux rivages du nord que nul pied des tropiques n'a foulés. »

cette fois du moins il a prouvé que la littérature fut pour lui « vivante comme la vie » (]) .

On a vu plus haut quelle fut la part des Fleurs du Mal dans l'inspiration des Poèmes et Ballades.

Pour démêler tous les fils qui rattachent à la poésie française l'œuvre de Swinburne, il faut compter des attirances qui ne le concernent pas seul. En 1872, le salon du peintre Madox Brown que fréquentait beaucoup Swinburne, devint à la fois le centre du préraphaélitisme et d'un culte presque exagéré pour Gautier et Baudelaire (2) .

L'influence de Théophile Gautier amena celle de Banville et du « Parnasse contemporain » qui eut pour conséquence la faveur de Villon, la mode et l'imitation des vieux rythmes français : ballades, rondeaux, rondels et vilanelles.

Parmi les poètes qui suivirent ce courant les uns, comme Austin Dobson, Andrew Lang, sont indépendants, d'autres semblent entraînés par l'exemple de Swinburne, tels John Payne et surtout O'Shaughnessy, qu'on peut regarder comme un disciple (3) .

Rappelons le tribut de Swinburne au tombeau de Théophile Gautier. Dans ce recueil inspiré des mœurs littéraires de la Pléiade, John Payne donnait une ode en français. Austin Dobson, dans ses Proverbs in Porcelain, traduisit, sous le titre de Ars Victrix, Y Art de Gautier; ce poème caractéristique des Emaux et Camées fut encore mis en sonnet par un jeune poète, Edw. C. Lefroy.

Swinburne, qui traduisit et imita Gautier dans quelques-uns des Poèmes et Ballades, apporte au Tombeau du poète (édité chez Lemerre en 1873) ses Mémorial Verses en anglais, une

(') Allusions à Lesbos, str. 2, à la Géante, str. 6, à la brochure sur Tannhâuscr, str. 15, 16. Swinburne a repris ce système d'allusions avec moins de bonheur, dans ses odes sur Hugo et Landor.

(') Hake et Rickett, 72.

C) Né en 1844. mort en 1881 : Lays oj France. 1872, etc.

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