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CHAPITRE V

Poèmes narratifs.

Tristram of Lyonesse.

TRISTAN DE LEONOIS, poème en neuf chants, plus un prélude, qui parut en 1882, nous montre Swinburne conquis à son tour par ce cycle d'Arthur qui, de Geoffroy de Monmouth à Thomas Malory, de Spenser à Milton et de Milton jusqu'à nos jours n'a cessé de hanter l'imagination, d'irradier l'horizon des poètes anglais.

Le XIXe siècle pare ces vieux récits du prestige nouveau de « l'âme celtique ». Tennyson reprend dans ses Idylles d'Arthur un dessein qui faillit jadis entraîner l'auteur du Paradis Perdu.

Le néo-romantisme préraphaélite ravive les couleurs fanées des légendes, dont s'emparent à l'envi poètes et peintres, Watts, Burne-Jones, Morris et Rossetti. A Oxford, en 1857, trois étudiants font décorer leur club Y Union de fresques illustrant les scènes principales de la Mort d'Arthur (l) : Ils s'appellent Burne-Jones, Morris et Swinburne.

Le dernier s'éloigne bientôt du moyen âge qui avait inspiré plusieurs des Poèmes et Ballades (Dorothée, le Cortège de la Reine Bersabé) . Il se tourne vers la Grèce païenne, l'Angle-

(*) Exactement Le Morte d'Arthur, compilation de Sir Thomas Malory imprimée par Caxton en 1485. Nous citons l'édit. Rhys (Sifoer Library).

terre d'Elisabeth, la France de Baudelaire et de Hugo. Mais, passé quarante ans, il revient à la matière de Bretagne et donne « un peu de sa vie » pour faire vivre Tristan et Yseult. Ce n'est pas la couleur médiévale qui l'attire, mais l'humaine vérité d'un récit de passion qui toujours séduisit les poètes ; le décor physique et l'environnement de ces amours, ballottées par les vagues, d'Irlande en Cornouaille, de Tintagel en Armorique :

For the way Between the green and foam is fair to take For any sail the sea-wind steers for me From morning into morning, sea to sea.

C'est enfin l'exemple indirect, l'influence négative de quelques devanciers :

« J'ai voulu raconter cette histoire, non diluée ni dégradée comme elle le fut de nos jours en d'autres mains, — ni défigurée par des corrections ni déformée par des transformations, — telle enfin qu'elle apparut aux contemporains de Dante, partout où parvenait la chronique d'Ercildoune jusqu'à Florence. »

Ces mots dans l'Epître dédicatoire des Œuvres poétiques en 1904, visent moins le Tristram et Yseult, pâle adaptation de Matthew Arnold (l) que les libertés prises avec la tradition dans une des Idylles de Tennyson, le Dernier Tournoi. en 1871.

« Revenir à l'âge de Dante », c'était restituer au récit le sens universel et la beauté première mutilés, méconnus par l'âge de Victoria. On connaît l'aversion de Swinburne pour le « genre idyllique ». Dans le pamphlet « Sous le Microscope » qui répondit, en 1872, aux attaques de Robert Buchanan contre les préraphaélites et « l'école charnelle » il raille sans pitié « la société de courtisanes, de coquins et de dupes que

(') Dans Empedocles and other poems. 1852, surtout connu par la deuxième édition, 1867.

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Tennyson fait évoluer autour d'un mari complaisant » (*) . Sous l'exagération de la boutade, on démêle une juste colère contre le sans-façon qui, chez l'auteur des Idylles, modernise et moralise la légende. Sans demander au poète l'exactitude historique, on attend de lui l'atmosphère idéale qui nous délivre des manières de parler, de sourire, d'aimer et de sentir de la bourgeoisie victorienne, de tout ce qui justifie cette autre définition de Swinburne : « les Idylles du Roi Albert » (2) .

Les scrupules du poète Lauréat, le besoin de rendre le vice odieux faisaient de l'enchanteresse Viviane, par exemple, « une prostituée sans beauté diabolique ni humaine », l'empêchaient de rendre belles des amours illégitimes.

L'histoire de Tristan, d'après le Dernier Tournoi, n'est qu'un adultère de plus, dans la cour que vicient les fautes originelles de Lancelot, de Guinevère et d'Arthur.

Tristan gagne au tournoi le collier de rubis, symbole de pureté. Cynique, il l'offre à Yseult, sa maîtresse, et réclame « un champ libre à ses amours », le droit à l'inconstance, quand le roi Marc survient et lui fend le crâne d'un coup d'épée : ainsi finit, chez Tennyson, une des plus nobles histoires d'amour que le monde possède !

Swinburne discerne d'abord l'essentiel du sujet : l'amour fatal, tragique parce que défendu, touchant parce que involontaire, comme l'indique le philtre dont Tristan disait, chez le vieux trouvère Thomas :

C'est notre mort que nous y avons beiie.

Pour opérer cette restitution, le poète alla-t-il jusqu'aux

(x) Le mot anglais wittol est plus énergique. La page 41 où se trouvait ce mot fut d'ailleurs supprimée en cours d'impression. Voir Shepherd, Bibliographie de Swinburne.

(2) Le Prince Consort, à qui Tennyson dédie ses poèmes

... since he held them dear Perchance as finding there unconsciously Sorne image of himself.

sources ? les imita-t-il et dans quelle mesure ? quelle fut enfin sa réaction personnelle devant le thème légendaire ?

Le nom d' Ercildoune , cité dans la préface des Œuvres nous met sur la piste d'un roman découvert et publié par Walter Scott sous ce titre : Sir Tristrem, roman versifié du XIIIe siècle, par Thomas d' Ercildoune, dit le Rimeur (*) .

En fait, l'auteur ne se nommait pas, mais déclarait avoir connu à Ercildoune (Ecosse) et imité un Thomas que Walter Scott identifie, à la légère, avec Thomas d'Ercildoune, célèbre en 1280, par ses prédictions. Plus légèrement encore, un critique (2) assimile Thomas d'Ercildoune, ou le Rimeur, à Thomas de Bretagne, trouvère du XIIe siècle que le roman anglais n'a pu qu'imiter indirectement.

Sir Tristrem est assurément une des versions les plus complètes, sinon les plus primitives (3) de l'histoire de Tristan.

(') 5i> Tristrem, a metrical romance of the Xlllth Century by Thomas oj Ercildoune, called the Rhymer. Le manuscrit, découvert par Walter Scott à la Bibliothèque des Avocats d'Edimbourg, publié en 1806, est, en réalité, du XIVe siècle et comprend 33.000 vers environ. Scott divise le poème en trois Chants ou Fyttes de cent strophes et ajoute une Conclusion de quinze strophes où il achève le récit, dans le style de Thomas. Nous citerons d'après l'éd. Constable, Edimbourg, 1819.

(2) BOSSERT, La légende chevaleresque de Tristan, nouvelle édition, Paris, 1902, p. 125.

(3) De nombreuses versions françaises, anglo-normandes, allemandes, rcandinaves l'avaient précédée. Voici les principales :

En français, I) le fragment de Béroul, 2.700 vers, suivi d'un fragment anonyme de 1.700 vers (vers 1150?), se rapprochant du style des fabliaux; 2) le poème perdu qui a été traduit en allemand par Eilhart d'Oberge, vers 1170; 3) un lourd roman en prose, écrit vers 1220, souvent remanié; 4) le poème perdu de Chrétien de Troyes ; 5) les fragments de Thomas, ou 1 homas de Bretagne, poème écrit en Angleterre au XIIe siècle, qui inspira Gotfried, l'Auteur de Sir Tristrem et une version norwégienne en prose, plus complète.

En allemand, 1) les fragments d'Eilhart d'Oberge, 600 vers environ; 2) le poème de Gotfried de Strasbourg, 19.552 vers (imité par Richard Wagner) et probablement imité de Thomas de Bretagne ; ces deux poèmes n'ont d ailleurs qu'âne seule page commune autorisant cette supposition; les frag-

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Ce fut, d'après nos vérifications, la source principale de Swinburne, mais il a dû consulter également Malory et, çà et là, des versions plus anciennes qu'il a pu connaître soit par les résumés qu'en donne Walter Scott, en son édition de Sir Tristrem, soit par le recueil de Francisque Michel (Poèmes relatifs à Tristan, Londres et Paris, 1835-38).

Pour permettre les comparaisons, sans gâter la lecture de l'œuvre moderne, où la passion prime la fable, voici un résumé, le plus bref possible, de Sir Tristrem.

Nous n'insistons pas sur les épisodes entièrement omis par Swinburne : les amours de Rouland (Rivalin) et de Blanchefleur, père et mère de Tristan, sa naissance clandestine et son enlèvement à bord d'un navire norwégien, son retour à la cour du roi Mark, qui le reconnaît comme son neveu.

Tristan provoque et tue Moraunt d'Irlande, qui réclame son tribut annuel de trois cents enfants. Blessé à la cuisse, il se rend à Dublin, chez la reine d'Irlande, seule capable de guérir ca blessure. Sous le nom de Tramtris, il devient le précepteur de sa fille Isonde (Yseult) .

Revenu en Cornouailles, il fait, plus tard, un second voyage en Irlande pour demander, au nom du roi, la main d'Yseult. Il tue un dragon, succès qu'un imposteur lui conteste. De nouveau blessé, il reçoit les soins de la reine et d'Yseult. Pendant qu'il est au bain, Yseult examine son épée, reconnaît la brèche laissée par un éclat d'acier qu'elle trouva jadis dans

ments de Thomas se rapportent à la fin de l'histoire, ceux de Gotfried, au commencement : la page commune, dernière de Gotfried, est celle où Tristram se persuade qu'il doit épouser la seconde Yseult, Yseult aux blanches mains.

Il y a toute une littérature des romans de Tristan.

Voir une série d'articles dans Romania, XV-XV11 ; Gaston Paris, dans la Revue de Paris, 15 avril 1694, Bossert op. cit., Brunetière, Revue des Deux Mondes, avril 1906. Pour les textes. Francisque Michel, op. cit. Editions de Béroul, par Muret; de Thomas, par Bédier, dans la Collection des Anciens textes français.

le crâne de Moraunt : elle veut venger son oncle, frapper Tristan, mais il l'apaise et obtient sa main pour Mark. Au moment du départ, la reine remet à la suivante Brangwain un philtre qu' Yseult boira le soir de ses noces avec Mark. Pendant la traversée, le vent se lève, Tristan se met à la manœuvre, puis demande à boire. Brangwain lui tend par erreur le philtre, qu'il partage avec Yseult et qui les lie à jamais l'un à l'autre.

La nuit du mariage, Brangwain se substitue à Yseult dans le lit du roi. Brangwain et Yseult se brouillent et se réconcilient. Arrive un chevalier d'Irlande, ancien admirateur d'Yseult. Il charme le roi par ses dons de harpeur et abusant d'une parole imprudente, emmène Yseult. Tristan la délivre, passe huit jours avec elle dans la forêt (forêt de Morois dans les sources françaises) . Un courtisan, Mériadok, parent de Tristan, lui tend des pièges qu'il déjoue.

Au service du roi de Galles Triamour, il tue le géant Urgan. Triamour lui offre son royaume et un chien rouge, vert et feu, qui s'appelle Peticrewe (en français : Petit Crû) .

Tristan refuse le royaume, envoie le chien à Yseult (épisode omis par Swinburne) .

Tristan revient en Cornouailles : cette fois les amants sont dénoncés et bannis. Ils vivent dans la forêt, nourris par les chasses de Tristan et de ses chiens Hodain et Peticrewe. Le roi découvre les amants endormis dans une grotte. Un glaive posé par hasard entre eux les innocente aux yeux de Mark : le roi pour abriter Yseult du soleil bouche au moyen de son gant une ouverture de la grotte. Plus tard, de nouveau banni, Tristan se rend en Bretagne et prête main-forte au Duc : sa fille, Yseult à la blanche main, trompée par un chant de Tristan, se croit aimée de lui.

Tristan se laisse marier par le Duc, mais il est pris de remords le soir du mariage, quand tombe de son doigt l'anneau de la première Yseult : l'épousée reste vierge au lit nuptial.

Ici, un long épisode supprimé par Swinburne : le combat de

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Tristan contre le géant Beliagog, forcé de construire un château qui contient les portraits sculptés d'Yseult, de Brangwain, de Tristran et de ses chiens.

Yseult de Bretagne, involontairement, révèle à son frère Ganhardin que son mari la dédaigne. Ganhardin provoque Tristan qui se justifie en lui montrant, au château de Beliagog, l'image d'Yseult la Blonde. Ganhardin le suit en Cornouailles et s'éprend de Brangwain. De retour en Bretagne, Tristan rencontre un chevalier homonyme qui implore son aide contre « quinze félons qui ont ravi sa dame » . Tristan tue les quinze : le manuscrit s'arrête.

Walter Scott lui donne une suite, en utilisant deux fragments de Thomas qu'il édite : Tristan a reçu dans ce dernier combat une blessure qui s'envenime et que seule Yseult peut guérir. Il envoie Ganhardin, qui hissera la voile blanche si la nef ramène Yseult. L'autre Yseult a surpris ce message; elle annonce à Tristan que le navire qui vient porte une voile noire : il meurt de la fausse nouvelle. Yseult débarque, apprend d'un vieillard la mort de Tristan, se jette sur son corps et meurt à son tour.

Outre ce résumé dont on excusera la sécheresse, on voudra bien, pour juger le récit de Swinburne, avoir en mémoire le Tristan de Richard Wagner, trop connu pour qu'on le résume. C'est surtout grâce à Wagner et à Swinburne que le vieux poème de l'amour fatal a repris, sur les âmes du XIXe siècle, sa force de séduction.

Nous ne passerons pas en revue d'autres interprètes modernes qui pâlissent auprès de ceux-là. Ce travail fut fait mainte fois à propos de Wagner; mais les critiques wagnériens ont ignoré Swinburne (1) , ce qui nous encourage à donner de son œuvre une analyse coupée de traductions, les premières, croyons-nous, qui paraissent en français.

(*) Houston Chamberlain, Ernst, Schuré, M. Kufferath qui cite même une nouvelle de Judith Gautier.

Dans Tristan et Ysolde, notre point de comparaison moderne, nous considérons uniquement le poème, non l'œuvre indivisible que forment chez Wagner la musique et les paroles (x).

Chez les deux poètes, l'aventure passe au second plan : la passion, qui n'était qu'épisode, devient le sujet véritable.

Le musicien, laissant le rôle principal aux voix, à l'orchestre, concevant un drame rapide comme une course à la mort, borne les paroles à l'armature indispensable et simplifie l'action jusqu'à l'appauvrir. Il se prive de maintes ressources poétiques et même dramatiques en négligeant les luttes et les épreuves des amants, leur vie libre dans la forêt de Morois, les conflits qui naissent de la présence et de la jalousie de la seconde Yseult.

Swinburne nous semble entièrement indépendant de Wagner. Les amours de Tristan l'avaient attiré dès sa jeunesse (2) . La dédicace de Tristram oj Lyonesse est d'avril 1882, tandis que la première représentation de l'œuvre de Wagner, en allemand, au Théâtre de Drury Lane eut lieu le 20 juin de cette année. Les rondels de Swinburne sur la mort de Wagner, sur Lohengrin, Tristan et Isolde, parurent en 1883. Les faits de la légende que Wagner supprime et notamment le rôle de la seconde Yseult, Swinburne les conserve, mais ne retient que leur valeur de sentiment. Il élimine le chien Petit Crû, le géant Béliagog, tout l'élément ingénieux, merveilleux ou anecdotique, le menu pittoresque, les détails de mœurs et de costume, qu'on trouve dans sa version en prose française de M. Bédier (3) , soucieux, avant tout, de res-

(') En considérant isolément le poème, nous ne faisons que suivre l'exemple des critiques wagnériens : H. Lichtenberger, Wagner. Poète et Penseur; Ernst, Wagner, 1 Œuvre Poétique.

(2) Sur le poème Queen Yseult dans les Undergraduate Papers de 1858, voir notre chapitre l'Homme et l'Œuvre.

C) Le Roman de Tristan et Yseult, Paris, s. d.

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taurer un genre littéraire, le roman de chevalerie qui charma nos ancêtres.

Ne cherchons pas un récit dans ce qui n'est qu'un poème lyrique sous forme narrative. Swinburne avertit qu'il n'essaiera pas de lutter avec William Morris comme conteur en vers. Il a voulu présenter la légende « comme une succession de scènes ou de peintures dramatiques sur un fond descriptif » (x) : ses deux grandes sources d'inspiration sont l'amour et la nature. Il ne prend, dans la donnée, que les moments lyriques et les interprète lyriquement. Ce qui chez Homère ou Virgile s'appelle épisode, ici devient le principal; ce qui se rapporte aux faits devient accessoire, épisodique.

L'œuvre est donc un roman d'amour et des plus remarquables que l'Angleterre connaisse. L'amour que ses romanciers en prose n'ont fait que côtoyer (2) , l'amour avec ses joies, ses épreuves, sa lutte avec le devoir et le destin, détermine le plan du poème, les symétries visibles qui répondent aux rythmes profonds du sujet. Le thème de l'amour abstrait au Prélude, annonce le thème du destin au chant IX et dernier. Le chant I dit la naissance de l'amour, le chant II, son épanouissement, le chant III, l'amour d'Yseult dans l'absence, le chant IV, la réunion des amants, le chant VII, l'amour dédaigné de la seconde Yseult, sa jalousie, sa haine, ses plaintes qui font pendant aux plaintes d'Yseult au chant III; le chant VIII, la vie de Tristan, héros véritable du poème, que Wagner consacrait à Tristan et Isolde; le chant IX, la mort des amants.

En appelant ce poème un roman d'amour, nous reconnaissons au poète le droit de créer de nouvelles synthèses, de

(') ... Not in the epic or romantic form of sustained and continuous narrative, but mainly through a succession of dramatic scènes or pictures with descriptive settings or backgrounds (Dedic. Epistle) .

(2) Sauf de rares exceptions chez les Brontë, chez Meredith.

nouveaux types artistiques (2) . Les querelles de « genre » s'effacent devant ce flot de poésie. Ne regrettons pas qu'oubliant les traditions du « couplet héroïque », rythme narratif, tantôt le poète cède au lyrisme pur, tantôt révèle des qualités dramatiques dont on retrouve l'emploi moins heureux dans ses tragédies : il nous annonce des « peintures dramatiques » et un conflit éclate, en effet, dans la jalousie de la seconde Yseult qui prépare, au chant septième, le dénouement.

Les défauts de composition du poème n'entachent pas ses lignes générales, sa musicale ordonnance, régie par les phases de la passion plutôt que par les incidents du récit.

Les longueurs sont de deux espèces. Les unes tiennent à l'exubérance de l'expression, au langage trop orné voisin parfois de la préciosité, poussant à bout l'idée, la sensation trop ténues (~) .

D'autres tiennent à la « matière » poétique, mal assimilée : lambeaux de Sir Tristrem, qui gênent les mouvements du poète parce qu'il ne les a pas transposés dans le mode lyrique. Fidèle à son principe, il n'eût dû conserver que les épisodes qu'il pouvait convertir en poésie, ceux qui expliquent ou modifient l'âme des héros. Il en a recueilli d'autres paresseusement, sans nécessité, comme l'histoire d'Arthur et de Morgause au premier chant, ou la lettre posthume de Tristan au roi Mark. Nous ne rejetons pas tous les passages narratifs : beaucoup sont utiles, soit comme transition, soit comme

(') M. Gosse qui admet le principe en faveur de Bothwell (roman dramatique), est injuste pour Tristram. L'oeuvre d'après lui « manque d'intérêt vital — il n'y a pas d'énergie dans la narration, pas d'exploits, pas de faits d'armes ». C'est juger Swinburne d'après l'idéal de Walter Scott. — La suite est pire : « Le lecteur avide d'action, n'obtient que des conversations d'amour hyperboliques entre des amants qui hurlent (howl) des couplets mélodieux, sous un accompagnement de vent et de vagues » (Gosse, p. 263) .

H Exemples p. 128, chant VIII.

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élément de contraste et de variété, — calme après la tempête, allure pédestre après l'essor lyrique.

Un petit nombre de coupures feraient de ce poème un des chefs-d'oeuvre où s'harmonisent les dons de Swinburne, où s'équilibrent ses diverses manières. Aussi dédia-t-il à son meilleur ami, ce fruit moelleux de sa maturité, « le meilleur qu'il eut à lui donner ».

Admirons les peintures de la mer et du ciel, mais surtout le symbolisme qui associe leurs nuances à l'âme des personnages, plus vivants, plus humains que ceux de ses drames.

Le prélude, il est vrai, nous plonge dans l'Abstrait.

Cette histoire « au rouge cœur de passion » s'ouvre par une songerie platonicienne où la flamme des amants disparaît dans l'Amour universel comme l'atome dans un rai de lumière.

Le poète intellectuel, s'élevant d'un coup d'aile au-dessus du sujet, l'enlace d'un réseau d'idées pures qui, emmêlées à la façon de thèmes, croisant et décroisant leur trame, régiront la structure musicale de l'œuvre. Au seuil apparaissent des abstractions qui peu à peu se polarisent dans l'opposition de l'amour et de la mort :

Amour, première et dernière des choses créées.

Lumière dont le monde vivant est l'ombre,

Esprit qui pour voile temporel

A les âmes des hommes tissées à l'unisson.

Amour, chair à l'esprit,

Esprit à la chair, d'où naquit le souffle.

Qui bat la mesure des choeurs de la vie,

Amour, sang des veines du temps,

Qui ébranle au cœur de la terre les cordes alternatives

[de la vie et de la mort...

Mena ces deux-ci (Tristan et Yseult) à travers les plaisirs...

[et les pleurs, A la vie insensible de la nuit.

Mais tout n'est pas mort des amants que chante la Fable.

Ils vivent au ciel de la Renommée, où le souvenir compose à chacun son atmosphère, son doux air particulier, their sweet particular air to shine in.

Fleurs d'amour froissées, la poésie les relève, leur insuffle une vie nouvelle. Hélène, Héro, Thisbé, les grandes amoureuses ont leur mois, leur constellation, leur emblème : Hélène, Janvier et la rose, Yseult, Avril et l'opale...

Ce zodiaque amoureux, ce calendrier des amants qui rappelle Ovide, Boccace, Villon, Théodore de Banville, s'écarte par son inspiration littéraire et traditionnelle, du reste de l'œuvre. Le prélude parut séparément, neuf ans avant le poème (*) . L'écueil de l'imagination abstraite, l'abus de l'allégorie, le défaut de Shelley, de Goethe vieillissant, se fait sentir ici, bien que les visions de Swinburne soient moins compliquées, moins arbitraires que celles de Shelley.

On pardonne au Prélude en faveur de cette évocation de l'Amour dont l'élan sublime fait penser aux Chants d'avant l'Aube. Le couplet héroïque ou couplet rimé de dix syllabes, le vieux rythme de Pope, ne se reconnaît plus dans ce vol triomphant :

Parmi ces signes, l'année voit avancer

Plein de soleil, le dieu solaire qu'est l'Amour,

Corps de feu, rouge à la place du cœur.

Ses ailes blanches de chaleur, au large tendues

Ne se plient et ne se déplient, mais droites,

Dirigées non par le vent mais par leur lumière et leur force intérieure.

Passent dans le feu sans flamme de l'air qui résonne

De cieux en cieux avec un tonnerre d'ailes et de roues.

Un bruit antiphonique de rimes animées

A travers les espaces hors de l'espace et le temps sans durée.

(') Dans un recueil de divers auteurs, intitulé : Pleasure, a Holyday fcooiîj oj prose and verse. London, H. King & Co., 1871, voir Shepherd. pp. 45-52.

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Thèse are the signs wherethrough the year sees move

Full of the sun, the sun-god which is love,

A fiery body blood-red from the heart

Outward, with fire-white wings made wide apart,

That close not nnd unclose not, but upright

Steered without wind by their own light and might

Sweep through the flameless air that rings

From heaven to heaven with thunder of wheels and wings

And antiphones of motion-moulded rhyme

Through spaces out of space and timeless time.

Comme chez Wagner, l'action, brûlant ses premières étapes, commence au navire qui ramène d'Irlande Yseult promise au roi Mark, au voyage de YHirondelle, — the Sailing of the Swallow (x) :

Vers le milieu de la musique du printemps

Vint, des côtes crénelées du royaume d'Irlande,

Un beau navire, voguant à pleines voiles

Vers l'Est, suivant le Sud des Galles et ses rives sonores

Le long de Léonoi3, non encore englouti,

Et de Caerléon, aujourd'hui submergé,

Jusqu'aux falaises minées et aux baies éventées

De Tintagel abrupt, beau de ses jours illustres.

A la proue, une hirondelle d'or aux yeux de pierre précieuse.

Aux ailes déployées, semblait, volant au soleil, porter au delà des mers

Le verdoyant été, à travers l'air qui chante ;

Sur le pont, parmi les rameurs matinaux,

Tandis que la voile claire s'enfle au vent qui s'égaie.

Assise, regardant la lumière qui s'avive.

Est Yseult, plus blanche que l'écume ou l'aurore. (2)

(') Ce premier chant parut en mars 1877, dans le « Gentleman's Magazine n.

(2) About the middle music of the spring

Came of the castled shore of Ireland's king A fair ship stoutly sailing, eastward bound And south by Wales and its wonders round To the loud rocks and ringing reaches home That take the wild wrath of the Cornish foam, Past Lyonesse unswallowed of the tides And high Carlion that now the steep sea hides

En ces vers que berce l'aviron des rimes, l'Hirondelle prolonge son sillage, le style est calme, clair, épique en la simplicité de ses épithètes : sheer Tintagel, the castled shore...

Mais le ton change, le peintre devient un lyrique déchaîné dans ce portrait qui est un hymne à la Beauté, en même temps qu'un éloge des yeux, des mains, des lèvres d'Yseult. « Le voile radieux de sa chair semblait tissé de rayons de lune ou de l'ombre plus fine que ses rayons colorent... Ses paupières étaient blanches comme la neige qui résiste au soleil, et sous le nuage frisé de ses cils plus épais que des songes, brillait profonde comme le fond de la mer qui boit l'azur des cieux, la source inimaginable de ses yeux... Et comme l'émeraude subtile de la vague se pénètre du bleu inextricable du plus haut de l'azur, fondus en une seule trame de couleur amoureuse et de lumière entrelacées, sous le regard d'or et la tutelle de midi, ainsi brillaient sans crainte leurs orbes amoureux, — d'azur et d'or, de gris ardent, rendus plus étranges par les feux différents, par l'échange mystérieux de leur multiforme splendeur... (l) .

To the wind hollowed heights and gusty bays

Of sheer Tintagel, fair with famous days.

Above the stem a gilded swallow shone,

Wrought with straight wings and eyes of glittering stone

As flying sunward oversea, to bear

Green summer with it through the singing air,

And on the deck between the rowers at dawn.

As the bright sail with brightening wind was drawn,

Sat with full face against the strenthening light

Yseult, more fair than foam or dawn was white.

(') Notez les mots savants, somptueux et rares :

As the wave's subtler emerald is pierced through With the utmost heaven's inextricable blue So glowed their awless amorous plenilune Azuré and gold and ardent grey, made strange With fiery différence and deep interchange Inexplicable of glories multiform.

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On a blâmé ces vers au nom de la simplicité narrative, en leur opposant l'exemple des conteurs Scott, Morris ou Tennyson. Que deviennent, a-t-on dit, la forme et l'apparence d'Yseult en cette orgie de couleur, cette débauche d'adjectifs ? H

Faudrait-il nous priver d'une page qui s'efforce de fixer l'infini d'un regard, le divin, Va intolérable », comme dit Shelley, de la beauté féminine ? (2) S'il s'agissait de peindre, Swinburne eût trouvé mieux que ces mots négatifs « inextricable, inimaginable », aveux d'impuissance devant le mystère d'un sourire de jeune fille, qui contient la Jeunesse éternelle : « Elle achevait sa veillée virginale, dans une douce fierté, une attente respectée du baiser (in unî^issed expectation) . . . Sur sa lèvre en fleur, humble et passionnée, l'amour sommeillait comme une ombre patiente et, des rêves qui se succédaient dans ses yeux, chacun effaçant F autre, aucun ne lui montrait des choses à faire ni des choses à souffrir. »

Après l'impression indicible d'Yseult sur Tristan, le poète nous montre Tristan tel qu'il apparaît à Yseult, auréolé de gloire et de mélancolie, — puisqu'elle sait d'où vient son triste nom, et qu'en naissant il perdit sa mère (3) .

Ici le poète remonte en arrière pour narrer le premier séjour du héros en Irlande, comment Yseult faillit le tuer en reconnaissant à sa blessure (4) le meurtrier de Morolt.

Maintenant les futurs amants causent, sur le pont du navire. Ils devisent d'Arthur et de sa cour, de l'inceste inconscient qui doit ruiner la maison. Yseult s'étonne que Dieu soit moins juste que l'homme, qui ne frappe du moins que les crimes volontaires.

(!) H. BEERS. History of Romanticism, p. 341.

(3) Shelley, Epipsychidton, v. 23.

(3) Même trait chez Wagner : Meine matter... starb an mir. (*) Non pas comme dans Sir Tristram, à la forme de la brèche laissée dans son glaive.

En même temps que point cette clarté dans l'esprit clair d'Yseult, l'aube paraît, ineffable gaieté, pétillement de roses et d'écume. Et tandis que l'aurore change les nuages en fleurs d'adorable fraîcheur, au cœur d'Yseult naît la rose de l'amour. Les deux idées se pénètrent, et dans un soupçon d'universelle identité, le poète mêle au frisson de l'aube, au miracle de l'heure, celui de l'éclosion d'une femme.

« Le jour brilla sur le visage d'Yseult — qui reçoit et qui donne la lumière — les vagues flottèrent comme des ailes d'ange poussées par le souffle du soleil, tandis qu'une brise douce et profonde (a sweet loto gale) semait de fleurs d'écume, de neige rose, la verte pelouse que labourent les vents, que sarclent les tempêtes.

« Autour de la proue voltigaient les flocons, duvet, fleurs de feu jetées par Dieu au flot ardent qui les consume... la lune se fana, pâle, défaillante, frappée à mort par de trop bonnes nouvelles, et le haut du ciel frémit, l'horizon tressaillit, l'abîme se pâma de délices... Air, vagues, lumière, pénétrés d'une paix fervente comme le cœur des colombes qui s'accouplent, palpitèrent comme le sein d'un seul dieu... »

« Et le cœur d'Yseult bondit quand, de tout son être, elle aspira l'aurore, but de ses lèvres l'air vif et triomphant... de ses yeux, l'orient rassasié de soleil, le ciel étalé pour la fête du matin, l'impérieuse joie de la lumière et du vent se mouvant sur la terre et créant le printemps... et son âme fut envahie par la sainte passion du soleil.

« Et tandis que les jeunes nuages ardaient et mouraient, ruines roses, dépouilles dorées de l'aube, le doux voile du corps et des sens d'Yseult sentit le jour aussi le percer... et quand l'aube enfin s'ouvrit, quand le plein soleil comme une fleur flotta sur l'eau, la rouge fleur mystique de l'âme d'Yseult s'ouvrit comme une rose en bouton : l'enveloppe se rompit et de la gaine entière jaillit la rose ardente de la femme » :

TR1STRAM OF LYONESSE 335

And from the full sheath came

1 he whole rose of the woman red as flame.

Dans un geste exquis, le poète nous montre ia séparation idéale et l'adieu hésitant de la femme, saluant d'un sourire la jeune fille qui fut :

« La moitié de l'été dans les yeux, avril s'attardait sur ses lèvres, comme si l'esprit et les sens, mal réconciliés... craignaient de voir naître avant l'heure la fleur irrévocable » :

As through the spirit and sensé unreconciled Shrank laughing back, and would not ère its hour Let life put forth the irrévocable flower.

Le sentiment d'Yseult est vague encore, sans objet conscient, aimant l'amour, amans amare. Elle ignore « sous quel masque ou sous quel visage, à quelle heure encore voilée, en quel lieu prédestiné, se présentera l'Esprit auquel s'unissent tous les esprits ».

Tristan prend sa harpe, chante des lais, compliqués jeux de rimes que le poète voulut tels, pour qu'ils restassent différents du poème et que la voix du héros ne se confondît pas avec la sienne.

Mais le vent se lève, la mer s'enfle. Tristan saisit l'aviron qui bientôt retombe en cadence, fendant l'humide poids de la vague qui roule,

Clean through the wet weight of the wallowing wave...

« Le concert des rames était comme l'air qu'on joue devant un grand roi... l'écume rasée glissait le long des rames (And the shorn foam spun from the blades) , la quille bondissait à la crête des lames, le ciel un instant regardait les rameurs puis Tétrave plongeait, les flots s'abattaient et la proue émergeait rieuse, comme la tête d'un nageur. » Enfin le vent fatigué, souffle à souffle, retombe et la pluie amincie laisse filtrer le soleil.

La description n'est point inutile. Yseult, qui regardait

Tristan « en jeune fille... avec confiance et tendre étonnement » se rapproche, s'enhardit, rejette ses fourrures et le cou rafraîchi par l'ondée, s'écrie : « Je n'ai pas eu peur ».

Hélas, interrompt le poète, subitement grave à l'approche du Destin, « hélas ! l'heure est venue où pour la dernière fois leurs poitrines se touchent, le cœur en paix, ignorant la passion... »

Altéré par la manœuvre, Tristan demande à boire. Yseult, étourdiment, lui tend la coupe ou le philtre qu'avait caché Brangwain.

« De ses mains qui ne savaient pas qu'elles ouvraient une tombe, elle découvrit la coupe et but, et il but après elle... et toute leur vie changea, car ils buvaient la mort. Et frissonnant, les yeux pleins de flamme et d'effroi, le cœur piqué du serpent du désir, il vit dans ses yeux s'allumer une peur fascinée, suspendue comme l'étoile dans la nuit.

« Inclinés l'un vers l'autre, tournant comme des oiseaux blessés, leurs bouches tremblèrent, et sans paroles, dans les ténèbres, leurs têtes et leurs mains se rapprochèrent, leurs quatre lèvres s'unirent en une bouche ardente :

And their four lips became one burning mouth.

On se souvient que Wagner, écartant la cause accidentelle, suppose que les amants s'aimaient dès le départ; il imagine deux philtres : Yseult demande le philtre de mort, Brangwain présente le philtre d'amour.

Dans toutes les versions anciennes, les amants vident par hasard la coupe où ils boivent, comme dit Gotfried, « l'infinie peine du cœur » (*) . Chez Gotfried c'est une suivante, chez Thomas un valet, dans Sir Tristrem, Brangwain qui propose la coupe ; chez Malory, c'est Tristan qui l'offre à Yseult.

Swinburne s'inspire de Malory (2) mais il évite l'écueil

(') die endelose Herzenot.

(2) Madame Isoude. hère is the best drinlc tbat ever ye dranlc, which

TFUSTRAM OF LYONESSE 337

qu'évite aussi Wagner : la coupe ne symbolise plus la naissance de la passion, mais le moment qui la rend consciente, la cristallise, la précipite sur un être unique.

Hors de la nuit surgit le second jour...

Le deuxième chant nous ramène la lenteur unie du récit. Même rythme, même navire qu'au début, mêmes passagers, devant la mer toujours présente, chœur et témoin.

Le navire, à présent, fend l'écume du rivage. Les amants debout, pleins de l'inoubliable nuit, voient, comme en rêve, la terre ferme qui barre leur infini. Voici les tours de Tintagel, s'épaulant à la falaise où monte un escalier taillé dans le roc ; au bas, se tient le roi Mark, mince et brun, « la barbe noire striée de gris, le regard froid et mobile », simple et pourtant royal.

Comme dans le vieux poème, Brangwain se glisse au lit du roi, tandis qu'Yseult la remplace au petit jour; mais Swinburne ajoute l'extase du roi Mark devant les blonds cheveux d'Yseult.

Viennent les scènes de chasse, l'incident du harpeur qui enlève Yseult (*) . Tristan la délivre et voici la première oasis d'amour, le séjour dans la forêt de Morois.

C'est un moment lyrique. L'amour triomphe et se déploie, vaste et murmurant comme une mer qui défie le Temps ; les étoiles montent et déclinent « durant des jours et des jours qui semblent une seule nuit radieuse » (a night of nights) .

dame Brangwaine your maid and Governal your servant hâve kept for themselves. — Swinburne prête à Yseult ce propos de Tristan :

Our men must keep the best wine back to feast.

(Book of Tristram, XXIV).

(!) Ce harpeur n'est pas un Irlandais comme dans Sir Tristrem mais un maure, le brun Palomides. Voir Malory, BocJj o/ Tristram, IX : Sir Palomides, that was a Saracen. Chez Malory, c'est Yseult (non le roi) qui s'engage imprudemment envers Palomides, lequel a sauvé Brangwain.

Des vers extasiés montrent la chair d'Yseult comme des fleurs qui « plient sous l'orage, tremblent, se relèvent et tendent leurs bouches de fleurs aux baisers de la pluie ».

Les coeurs passionnés se dilatent en l'immensité nocturne. « De la profondeur étoilée qui dépasse les étoiles, une ardeur d'aspiration descend en eux, sans nom et sans mesure... L'amour brûlant d'une étoile pour une étoile... mêlant des rayons à leurs caresses, murmure des mots que l'amour seul entend aux heures profondes où le plaisir est pris d'une peur plus douce que le plaisir. »

Etonnés qu'une telle vie puisse être la vie, les amants découvrent, au delà des limites du temps et des sens, le rêve de ce que pourrait donner la mort. L'alliance paradoxale de l'amour et de la mort, familière à Novalis, Leopardi, Wagner, s'explique ici par la soif d'absolu, et par ce sentiment d'Yseult que la vie d'une telle nuit ne saurait se surpasser :

Hast thou no sword? I would not live till day O love, this night or we must pass away !

Les invocations de Wagner à la « douce mort », au « royaume de la nuit » ressemblent à celles-ci, mais se compliquent de philosophie schopenhauérienne. Il veut prouver (l) que l'amour aboutit lui aussi à la négation du « jour », c'est-à-dire du « vouloir vivre ». L'idée de la mort, dès le premier acte, épand ses ténèbres sur le drame.

Swinburne, poète d'amour, s'éloigne à la fois du pur mysticisme de Shelley, de l'imagination voluptueuse des Elisabéthains, des fadeurs de l'idylle tennysonienne, des fièvres sensuelles des premiers Poèmes et Ballades.

Ici l'érotisme s'atténue, en images indirectes et lointaines.

(') Lettre à Schopenhauer, prob. de 1857, non envoyée, mais publiée dans les Bayr. Blaetter, 1886 et citée par Lichtenberger, op. cit. 328 et 326, Wagner communique à Schopenhauer « eine Anschauung... in der sich mir selbst in der Anlage der Geschleclitsliebe ein HeilsWeg... zut Selbstverneinung des Willens... darstellt.

TRISTRAM OF LYONESSE 339

Le baiser du soleil levant à la mer devient au réveil d Yseult, l'étreinte de Tristan :

Her lips for love's sake bade love's will be done And ail the sea lay subject to the sun.

De ces analogies qui prennent la nature pour truchement, l'on voit un exemple au « nocturne » qui clôt ce chant deuxième. Le souffle endormi des amants se transpose en un vol de légers papillons tel que Shelley lui-même n'imagina rien de plus suave : « le sommeil à la fin l'emporta : les ténèbres s'animèrent de blancs éclairs... de papillons légers comme des fantômes de fleurs, blancs, bleus, ou feuille-morte puis blancs encore comme l'éclat des flocons avant qu'ils se fondent au soleil... aussi doux, rapides, et lumineux, ils montaient, descendaient, nageant dans l'air muet et profond de la nuit » :

So swift they sprang and sank, so sweet and light They swam the deep dim breathless air of night.

Trois ans se sont écoulés, Tristan exilé connaît des alternatives de souffrance, d'espoir, de résignation. Rien de l'amant romantique maudissant l'univers : « Quelle apparence, en effet, que le destin se détourne de sa route, afin de donner à l'homme une heure de plus pour l'amour ? » Stoïque, il observe les côtes sapées qui luttent un temps contre la marée, mais cèdent quand l'heure est venue. Ne croyant pas que 1 homme ait (( un but différent du Tout » , sa jeune énergie se reprend à l'existence, l'entraîne en Bretagne, vers de nouveaux exploits.

Or, Yseult de Bretagne, « seize ans, tout étonnement et douce pudeur », s'attendrit au chagrin qui courbe sa tête si fière. Abusée par ses chants, qui célèbrent Yseult la Blonde, elle tend la main à Tristan qui la baise : ce fut « le lever de lune de leur nuit de mariage » (1) .

Le poète rend vraisemblables ces fiançailles, sinon le ma riage, qu'il accepte par tradition.

(]) The Nlaiden Marriage, ch. IV

Le soir des noces, au moment où Tristan pénètre dans la chambre de la seconde Yseult, la bagne d'Yseult la Blonde tombant et tintant sur le seuil, réveille sa mémoire engourdie, lui crie sa trahison.

Dans un flot de souvenirs, il revoit le temps qui précéda l'exil : la surprise dans la grotte (x) , la réconciliation avec Mark, la dénonciation, la sentence de mort, sa fuite en plongeant du haut d'une falaise (2) et la scène renaît devant ses yeux : « Comme la mouette tourne et plane, fascinée par l'eau verte où brûle midi, puis tombe, frappée de plaisir, — et le ciel voit l'aile et la vague mêler des blancheurs qui palpitent — , Tristan, le temps de respirer, se pencha, mesura l'abîme et, le cœur exultant, reconquit la vie, s 'étonnant de ne pas trouver plus amère la mort un moment entrevue dans la vive poussée des flots qui l'entraînaient comme à la bataille. »

Ces épreuves lui paraissent moins terribles que celle qui l'attend, devant le seuil qu'il hésite à franchir. Avec pudeur, le poète raconte le « maiden marriage » , nous montre son héros dans la lumière tamisée de la chambre, tremblant devant le lis qu'il ne veut pas cueillir, luttant contre le désir, le remords, la pitié pour la vierge qu'il ne rendra « ni mère, ni femme ».

Le chant suivant nous ramène en Cornouailles auprès d'Yseult. Son long ennui s'exhale en une plainte coupée de silences où monte le bruit de la mer : deux gémissements qui se poursuivent sans se répondre en un mouvement fugué. La pitié du poète s'incarne dans Hodaine, le chien fidèle à Yseult que son maître oublie :

Cette même nuit, en Cornouailles, passé la mer. Couché aux pieds d'Yseult touchant sa main, son genou, De ses doux yeux inquiets tâchant de lire sa peine. Guette, longuement, le chien de Tristan, Hodaine...

(1) Swinburne abrège l'épisode, supprime l'incident du gant, etc.

(2) Motif du « Saut de Tristan », pris à Malory, p. 252.

TR1STRAM OF LYONESSE

Hodaine est nommé dans les sources, mais nul n'avait lu dans son cœur de bête.

Le monologue d'Yseult, lutte entre ses croyances et son amour coupable mais impénitent, rappelle Chastelard et l'amant de Laus Veneris. Mêlant comme eux l'amour sacré et l'amour profane, tantôt elle implore le dieu qui « se voila du sein d'une vierge », tantôt elle se déclare « bénie entre les femmes » parce que du moins son péché fut parfait. Elle pense à Tristan : « Que fait-il ? souffre-t-il comme elle ?... Sauve-le, Seigneur, de mon amour ! » Scrupule suivi d'un doute qui ressemble au mot d'Aucassin dans la vieille chantefable : « Hélas, Seigneur, l'aimeras-tu plus que moi ? Jésus aima-t-il autant que Madeleine ! »

Alors se révolte l'épouse asservie, ne pouvant, comme Tristan, s'étourdir dans l'action: « Ah! Dieu, rends-le moi, car il est mon âme. Hélas, il y a longtemps que je n'ai senti près de moi mon amant, senti sa main, son souffle dans l'étreinte où l'esprit et les sens, mourant de mort violente, renaissent violemment, s'unissent et rient, comme le nuage frissonne et se fond dans la lumière ! »

Sa tendresse enfin se fait humble, touchante puisqu'on la sait momentanément trahie : « Je l'aimais comme le vent aime la mer, pour le ravager, le dévaster; mais lui, comme la mer aime l'oiseau marin, m'aimait pour soutenir et rafraîchir mon aile lasse, étaler devant moi la marée printanière où je pouvais à mon gré flotter ou voler. » Une prière audacieuse nie la séparation éternelle ; une pâle aurore se lève ; la reine rencontre le regard d'Hodaine, flatte le cou de la bête ; ses larmes coulent « et l'angoisse de la nuit tombe d'elle comme une chaîne. » Ce dramatique monologue remplit le cinquième chant du poème. Au suivant, nous sommes en Bretagne où Ganhardin, frère de l'autre Yseult, apprend l'injure du « mariage vierge ». Le poète s'inspire de Sir Tristrem. dont il corrige le réalisme par trop naïf. Dans le vieux poème, un cheval piétinant

dans une flaque éclabousse la selle d'Yseult qui remarque en riant que nul homme « n'est allé aussi loin » (*) . Chez Swinburne, un rameau d'aubépine se loge dans le corsage d'Yseult qui dit que nul homme ne fut aussi près de son cœur.

Comme dans Sir Tristrem, Ganhardin qui allait provoquer son beau-frère est conquis par l'éloge que celui-ci fait d'Yseult la Blonde. Il le suit en Cornouailles, tombe amoureux de Brangwain qu'il a prise pour la reine.

Comme chez Malory (2) , Lancelot prête à Tristan et Yseult son château « Joyeuse Garde » , ce qui nous vaut une seconde oasis :

A little time, O Love, a little Iight

A little Hour for ease before the night.

Ces deux vers préludent au séjour des amants dans la solitude où les accompagne le rire lumineux des étoiles :

The multitudinous stars laughed round their f light.

Les aveux de Tristan achèvent de rassurer Yseult : « Avant que je te connusse, ma vie n'était qu'une ombre... luttes futiles, joies frêles, lumière jaillie des yeux qui présageaient les tiens. »

Ils aspirent une vie divine en chaque souffle qui passe,

(') Brother, no wrathe the nought

The sothe y wil the say ; Mine hors the water upbrought Of a polk (pool) in the way So heighe it fleighe, me thought That in my sadel it lay There near man no sought So neighe for sothe to say Inlede:

Brother, wite thou ay That y iough for that dede.

(Sir Tristrem, III. 54).

TRISTRAM OF LYONESSE 343

goûtent le plaisir de chasser, de courir par les rochers, de nager, de ramer dans les baies sonores, aveuglées d'écume, parmi les vagues sans berger, sans limites, sans entraves : (unshepherded , uncompassed, unconfined) .

Parmi les falaises ils ont des joies d'enfant, découvrent un jour « dans l'air intense et muet d'un entablement solitaire — contre l'éclatante paroi de la roche — bleus comme un ciel du nord qui se chauffe à la lumière, les cous noués, aile contre aile, la tête cachée, serrés comme les fleurs d'une branche d'amandier, trois hérons immobiles endormis au soleil. » Ce croquis prouve que Swinburne, quand l'enthousiasme ne trouble pas sa vision, est un poète h pour qui le monde visible existe. »

Après la joie des amants, la colère et la jalousie de l'épouse (chant VII) . A la plainte d'Yseult la Blonde répond l'amer monologue d'Yseult de Bretagne, d'Yseult aux Blanches Mains. L'amour dédaigné se change en haine par une dégradation que le poète exprime dans une image alambiquée : le ciel d'Yseult, d'abord irisé, rouge par l'amour, vert par l'espérance, est envahi par la jaune jalousie. « Comme des rougeurs s'allument au souffle âpre d'une froide aurore, des feux stériles passent en elle, farouches, n'éclairant rien, et dans son cœur, le destin s'accumule. » Sa haine qui se croit légitime, veut entraîner les bras de Dieu. Du couchant sinistre, du vent haut et rude, des lèvres écumantes des vagues qui sifflent, des ténèbres extérieures qui s'amassent à l'horizon comme ses propres ténèbres, elle compose un maléfice dont elle enveloppe, en esprit, les coupables... Ce monologue est une scène d'envoûtement.

Le début du chant VIII est lourd de présages, de tristesse automnale, du sentiment de l'écoulement des choses :

Enough of ease, O Love, enough of light Enough of rest before the shadow of night...

The last lime ère the travel were begun Whose goal is unbeholden of the sun The last wherewith love's eyes might yet be lit Came, and they could but dream they knew not it.

Ce mot « vint » suspendu, retardé par l'enjambement et qui tombe, d'une secousse attendue, comme le sable du sablier, suggère la fin qui s'approche, imminente, inéluctable.

Le roi Mark a rappelé Yseult à sa cour et l'entoure « d'une surveillance hagarde », partagé entre l'amour et la haine, le regret, la compassion et le dépit.

Tristan lutte contre le désespoir, grâce à la vie intense qui demeure en lui. L'auteur le montre, en ce Dernier Pèlerinage, tour à tour guerrier, poète et nageur. Ii défend le roi de Galles Triamour et défait le géant Urgan. Il cueille « comme d'un cercle de feu, la fleur de gloire dont le parfum rend douce la mort ». Mais l'extase poétique l'étreint, devant les beautés de la baie de Kynance (*) . « Là se courbent les plus douces vagues folles que le monde possède... dans la grotte parée d'or et d'écume, aux parois de serpentine, l'onde éternellement oscille; une nuit aveugle flotte au bas, tandis qu'au-dessus, la lumière brille... et les roches se vêtent d'impériale splendeur, d'une robe de nuances fleuries qu'impriment en leur paroi les doigts brûlants du soleil...

« La fleur de feu, le feuillage argenté de l'olivier au printemps, la chaude lueur verte des mers nuageuses, qui s'enflent et grondent comme une malédiction,

The warm green gloom Of clouded seas that swell and sound with dawn of doom ;

le mince éclair oblique et blafard d'une aube orageuse contrariée par la nuit, se succèdent et rient de leurs tons emmêlés,

(') Kynance Cove, au sud des Cornouailles.

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sur la face incurvée de la roche, tout le long du jour, devant la mer et le ciel éblouis.

« Et chaque fois qu'une vague, haute d'espoir, lisse la pente d'une roche inclinée, un moment colorée de feux plus sombres, sa brusque retraite met à nu des fraîcheurs qui resplendissent comme sous la rosée des premiers jours du monde : les flammes étouffées, les nuances éclipsées, rejaillissent vers une vie chatoyante et rieuse, puis retombent, en déclin, la durée d'un souffle, jusqu'au flot prochain qui accourt et se hausse, déferle et la rend au baiser du soleil. »

Peut-on aller au delà, dans l'art de peindre avec des mots les jeux de nuances, les feux changeants, les mariages infinis de la lumière et de l'eau ? (*) .

Pourtant ce n'est pas l'impressionnisme que nous admirons ici, mais un charme plus profond, une extase attentive qui s'unit d'amour à la scène contemplée.

Devant ce miracle perpétuel et solitaire, un effroi se mêle au ravissement des sens... « une terreur exultante, une grâce sévère, une joie méditant sur sa propre âme apaisée, dans une crainte religieuse, — un repos divin dans une lutte divine, la souveraine conscience de l'Esprit de vie » :

Joy, brooding on its cwn still soûl with awe,

A sensé of godlike rest in godlike strife

The sovereign conscience cf the spirit of life. (2)

Le héros exilé s'arrache au rivage comique, reprend le chemin de Bretagne, et tandis qu'il s'éloigne de la terre natale, que s'évanouissent à l'horizon « le sens et l'apparence de toutes les choses, mortes ou vivantes qui frappèrent ses oreilles ou ses yeux », il a le sentiment que sa vie même lui échappe, glisse au précipice du Temps.

(') Comparez une page de Taine sur les eaux de Venise: a Un miroitement, un amollissement, un éclat incessant de teintes fondues... ces dégradations, ces nuages et cette splendeur» (Voyage en Italie, II, 251-2).

(2) P. 133-4; pour le sentiment de la nature, comparez A Nymphoîept.

Il aborde en Armorique; un chevalier, du nom de Tristan, se jette à ses pieds, implore son aide contre des félons qui ont ravi sa fiancée (x) . Tristan les attendra dans une lande où ils doivent passer le lendemain. Au soleil levant, il se baigne une dernière fois dans la mer :

<( Et Tristan avec le premier vent pâle et la première lueur s'éveilla, avant que le soleil n'eût fait ses sommations : et son oreille surprit l'appel de la mer qui rendit son cœur attentif à la rumeur des eaux qui s'éveillent. Car jusqu'à l'aube, la mer fut silencieuse comme une prairie des montagnes, quand le vent ne parle pas, et que les pins sont muets, et que l'été prend sa pleine mesure d'une vie plus douce que le sommeil. Mais avant que le jour ne se levât, que le premier rayon n'eût frappé la baie palpitante, debout sauta la force de l'Est obscur, et saisit dans ses vastes ailes les eaux qui tremblaient, les lança toutes ensemble en une masse, et jeta la pleine mer à la côte, avec un grand cri joyeux, de la poitrine du Matin. Et . avec une joie qui prend toute l'âme, avec une passion parfaite, comme un adolescent qui s'élance léger pour se battre avec les flots, — de pur contentement et de large extase, bondit la vaillance de Tristan et son âme se pâma d'un intime bonheur et s'emplit, comme une joie d'enfant, de l'heure qui faisait fleurir son esprit avec l'univers...

« Et son âme but les délices innombrables que la terre aspire avec l'aurore et le libre amour sans limites qui soulève la mer en émoi lorsqu'elle reçoit sur son sein radieux et nu, comme une fiancée, le jeune soleil triomphant et l'accueille à sa place avec transport. Et le cœur tremblait de joie chez l'homme dont la part de vie n'était pas la moins belle et son âme était ravie par-dessus l'humanité vulgaire et pénétrée de l'amour de toutes choses, émue de l'allégresse de se mêler au ciel, à la terre céleste, à la claire eau vivante... »

(') Voir Sir Tristrem, III. 91-92.

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Faut-il marquer la noblesse native qui distingue un Swinburne d'un Walt Whitman, le sentiment intense et recueilli du mystère de la vie qui relève ici l'ivresse d'un bain de mer ?

a II ne fut pas long mais avec un cri d'amour qui retentit comme d'une trompette à bouche d'or, il s'élança, tel un enfant vers le sein de la mère où sa tête va se poser, vers le sein de la mer puissante que nul ne peut ceindre, nul mesurer. Et son cœur eut une acclamation qui défendit à ses lèvres de s'ouvrir et triompha silencieusement au fond de lui-même. Nulle voix humaine, nul chant, nul son de clairons vainqueurs ne diront la gloire qui enflamme le corps et l'esprit quand ils ont leur plein désir, et muets, plus libres que les oiseaux ou les rêves, soumettent à leur gré la mer bondissante... Vers l'écume il s'incline et, rieur, frappe, lance en avant comme un bateau son corps à l'assaut des vagues et contre la marée rame vigoureusement, avec des bras amoureux, élargis pour étreindre et pour accueillir sur ses lèvres l'âpre doux baiser d'une seconde que donne la lèvre des vagues, un moment recourbée et plus pure que le premier jour du monde. Autour de lui toute la mer brillante, agitée, frémissante, s'allumait comme si le monde eût été comme lui touché de l'exultation du désir; et toute la vie en lui aspirait, comme la vie de la mer, au soleil; et toujours l'ivresse croissait, avec une volonté plus vive, plus sereine, plus forte et plus complète, comme une flamme qui jaillit et se répand, jusqu'à ce que chacun de ses membres satisfaits devînt une note de joie dans le chant de la vie, — musique vivante, suave ou perçante, comme le sommeil ou comme le combat ; jusqu'à ce que le doux changement qui donne au sens l'assurance d'une profondeur plus profonde et d'une pureté plus pure l'enveloppât et le berçât d'une fraîcheur plus limpide et que toute la verte surface ondulante fût de royal or, — de lui jusqu'au lointain bord du soleil levant. Et comme le soleil, son cœur se réjouit et tressaillit d'une flamme de bonheur plus large, et sa vie ne semblait plus une vie

terrestre, mais la vie embrasée d'une naissance ardente et la passion d'un fils nouvellement engendré entre la mer vivante et le vivant soleil. »

11 fallait citer au long ce morceau (x) dont l'ampleur est caractéristique. Le poète ne tarit pas, quand ce motif s'empare de lui. Comme les joies trop brèves auxquelles on dit : reste ! il retient son idée, la caresse, la couve en lui-même jusqu'à ce qu'elle confine et se nourrisse à tous les points sensibles de son imagination.

Et ce passage n'est point un hors-d'ceuvre : il montre, en un poignant contraste, la jeunesse en fleur du héros s'exaltant, s'épanouissant comme une flamme au contact de la vie universelle, au moment même où il va périr.

C'est du sommet triomphant de la force et de l'action que la mort fauchera Tristan. Les retards apparents du chant IX ne font que préparer la catastrophe :

And ail thèse things he glanced upon, and knew How fair they shone, fiom earth's least flake of dew To stretch of seas and imminence of skies, Unwittingly, with unpresageful eyes For the last time.

La dernière bataille est narrée d'après Sir Tristrem. Tristan tue sept chevaliers (2) , les autres fuient, l'un d'eux l'atteint

(') Pages 139-143.

(2) Sir Tristrem, dit quinze (III, str. 95 et dernière) : Thus the yong knight For sothe y-slawe was thare ; Tristrem that trewe hight, Awrake him al with care ; Ther he slough in fight, Fiftene knightes and mare ; Wel louwe he dede hem light, With doleful dintes sare, Unsounde,

Ac an aruwe away he bare In his eld wounde.

TRISTRAM OF LYONESSE 349

d'une flèche qui se loge dans son ancienne blessure. On ramène le héros à Yseult de Bretagne et quand elle se penche vers lui, il sent sur son front passer un froid « comme l'ombre, sur la mer, d'un nuage. »

Au dernier chant (x) le poète interrompt le récit pour interroger le Destin, heurter aux portes closes des éternelles énigmes. Le début frappe un accord qui répond au début du Prélude, rime pour rime et vers pour vers :

Fate, that was born ère spirit and flesh were made The light that has the living world for shade... (2).

« Le Destin... qui revêt toutes les formes d'unisson, où vibre une seule corde, la corde immuable du changement ; le destin, maître et seigneur de tout, sauf l'âme de l'homme, le destin, par qui la vie et la mort ne sont pas dissonantes... conduit les hommes, à travers des rêves las, des plaisirs épuisés, par delà le sens de la nuit et du jour. »

Le thème du Destin rejoint le thème initial de l'Amour auquel il fait écho, à travers le poème.

Ce développement symétrique, ce retour qui achève un cycle, ne va pas sans quelques redites et même sans quelque verbiage, — une tirade contre le Dieu personnel, compensée par de beaux vers sur la vie « qui nourrit l'esprit et l'étoile » (3) .

La conclusion se conforme à celle de Sir Tristrem (l) . Tristan appelle Ganhardin : Qu'il aille en Cornouailles, sur sa nef le Cygne, qu'il se munisse d'une voile blanche et d'une

(*) Le « voyage du Cygne », The Sailing of the Swan. (2) P. 149. Comparez le prélude :

Love that is the first and last of ail things made The light that has the living world for shade...

{3) Not the face naked, not the perfect word

But the bright sound and feature felt from far Of life which feeds the spirit and the star.

(4) Sir Tristrem, Conclusion (par Walter Scott, str. 3-6).

voile noire... Yseult de Bretagne ne perd pas un mot de ce message.

Tristan retombe sur son lit d'agonie, évoque ses joies passées, aspire à la douceur feuillue des forêts, — the dewy sensé of leaves.

11 implore la fin des souffrances, rêve au sommeil magique de Merlin endormi par Nimué, motif inédit (*) que le poète développe avec complaisance (2) . Pour Tristan, la peine intolérable serait de ne pas mourir, mais il ne veut mourir avant l'arrivée d' Yseult. Ses appels délirants percent le coeur de la seconde Yseult, cette ombre fatale à son chevet. Les deux voix alternent, sans se répondre, en un double et poignant monologue :

« Si je meurs de son baiser, la mort me sera douce ». Yseult : « Sûrement, vous deux qui avez tué mon âme, trouverez la paix dans la mort ! » — Tristan : « Yseult ! Yseult ! . . . Plus doux que l'eau courante aux sables arides me seraient le réconfort de ses mains, plus doux que le feu pour l'air transi, la lumière, le frôlement et l'odeur de ses cheveux ; plus doux à mon âme que l'été au midi, la claire musique de sa bouche amoureuse et plus cher à mon cœur que le repos des cieux, la force et le parfum de son sein » {the jullness and the fragrance of her hreast) .

La haine de l'épouse afflue, perfide « comme un lac noir. » Tristan, qui voit enfin dans la pénombre « sa tête douteuse » murmure son nom et, sonnant comme un glas, la voix grêle répond : « Je suis là ». Timidement, il demande s'il vient un navire et comment est la voile. Et l'épouse, voyant la voile blanche, prononce : « le navire vient, mais la voile est noire » :

Ay, the ship comes surely, but the sail is black.

Ce petit mot lancé au cœur, comme une pierre, tue Tristan.

(') Nimué n'est que citée par Malory, Book of Morgan, 1. XXIII et XXVIII.

TRISTRAM OF LYONESSE 351

Yseult débarque trop tard, accourt dans l'aube blême et meurt en le voyant. Le dernier vers fait écho à la fin du premier chant : leurs quatre lèvres ne firent qu'une bouche muette :

And their four lips became one silent mouth.

En guise d'épilogue, dans les sources allemandes (*) le roi Mark pardonne aux amants et veut qu'on honore leur mémoire. Wagner conserve l'arrivée du roi Mark, mais invente la méprise de Kurwenal qui barricade les portes : scène de tumulte combinée pour ramener les protagonistes en un tableau quelque peu théâtral (2) que corrige, heureusement, le chant final d'Yseult.

Swinburne n'a retenu que le pardon du roi Mark.

Il s'écarte des sources anciennes (3) en imaginant qu'une chapelle érigée par Mark sur la tombe des amants fut minée puis engloutie par les flots. Le poète d'Ilicet et du Jardin abandonné a voulu que les amants fussent doublement, triplement ensevelis :

« Ils dorment, affranchis de l'esclavage et de la peur du

(M Continuateurs de Gotfried, Eilhart d'Oberge, et romans en prose qui s'en inspirent. Swinburne a pu les connaître par le résumé de H. Weber, ajouté au Sir Tristrem, de Scott : « In the mean time Mark had arrived with an intent to exécute the two lovers ; but when he hears their lamentable story, and the unavoidable cause of their love, he déclares that he would hâve resigned his spouse had he been informed of it in time ». Sir 1 ristrem, éd. cit., 262.

(2) Kufferath, 245.

(3) Sir Tristrem s'arrête à la mort d'Yseult ; mais dans les « notes et appendices », Walter Scott mentionne cette version reprise aux continuateurs allemands d Eilhart : Le roi Marc fait planter au-dessus des tombes des amants deux rosiers qui, grandissant, enlacent leurs branches et ne peuvent plus être séparés.

« The bodies are then conveyed to Tintaiol, where the king builds the monastery of St Mary, in which he spends the remainder of his dais. He plants a rose-bush on the grave of Tristan and a vine on that of Ysolt, which grew up and intertwined together. »

Sir Tristrem, éd. cit. 262.

temps, du joug de l'espace qui courbe la terre et les mers; du changement plus triste que la mort... et leur sommeil a pour vêtement tout l'abîme... une paix plus profonde que celle de tous les morts » :

their sleep Hath round it like a raiment ail the deep. No change or gleam or gloom of sun and rain. But ail time long the might of ail the main Spread round them as round earth soft heaven is spread And peace more strong than death round ail the dead...

Une paix que ne connaît aucun être vivant, un repos que ne donne jamais l'amour, et au-dessus de leurs têtes, pour la durée de la vie et de la mort, la lumière, le murmure, la pénombre des eaux :

The light and sound and darkness of the sea.

C'est une fin de symphonie, une coda qui se prolonge et se rassasie de paix mortuaire. Le poète se répète et ne cessera de chanter qu'il n'ait assouvi toute la soif de repos qu'il éprouve par sympathie pour ses héros.

Lentement, tendrement, il borde leur lit de vagues, répand, déploie sur eux les abîmes du silence. Le poème finit en un sourd, grave et profond requiem qui se tait, comme le premier chant, devant ce mot infini : la Mer...

L'Histoire de Balen.

Une seconde fois, quinze ans plus tard, dans Y Histoire de Balen, le poète se laisse tenter par le charme du cycle arthurien.

Plus encore que Tristram, cette longue ballade (*) paraît

(') Deux cent soixante strophes.

l'histoire de balen 353

une réaction contre l'idylle tennysonienne. L'Histoire de Balen évoque Balin et Balan, l'une des Idylles du Roi et leur commune origine, le Livre de Sir Balin le Savage, dans la Mort d'Arthur de iMalory.

Le récit de Malory n'est qu'un roman d'aventures, aux inconvénients du genre, sans la richesse d'âme qui distingue le roman d'Yseult.

Les aventures s'y succèdent, sans motifs et sans préparation. Des preux casqués se pourfendent, de belles fugitives passent et repassent dans le demi-jour des forêts touffues. Un nain prophétique ou Merlin déguisé dévoilent des liens secrets entre ces personnages, annoncent des malheurs qu'ils ne peuvent prévenir ni expliquer.

A la cour d'Arthur, une dame rivée par enchantement à un glaive supplie qu'on la délivre. Les chevaliers, Arthur luimême, essaient en vain d arracher le glaive. Balen, jeune preux timide et violent que ses colères firent bannir de la cour, détache le glaive sans effort, mais, têtu, refuse de le rendre.

La Dame du Lac réclame la tête de Balen comme prix du glaive Excalibur. Le roi refuse et l'impulsif Balen, sous les yeux du suzerain, tranche la tête à la Dame en laquelle il reconnaît l'ennemie mortelle de sa famille. Merlin prédit que Balen-aux-deux-glaives causera de grands malheurs. Banni pour la seconde fois, Balen est provoqué par Lancéor, fils du roi d'Irlande; il le tue et l'amie de Lancéor se tue sur son cadavre. Vient une bataille où Lot, roi d'Orkney. périt par la main du roi Pellinore. Ici commencent les exploits de Garlon, traître invisible dont la lance perce dans l'ombre les protégés de Balen. La herse d'un pont-levis, retombant sur Balen, l'emprisonne, avec une dame qu'il escorte. Les habitants du château ordonnent à la dame de remplir de son sang un plat d'argent pour guérir la châtelaine; nous sommes à la cour de Pellam, qui offre un banquet : Balen rencontre enfin Garlon et lui fend la tête jusqu'aux épaules. Pellam poursuit Balen qui,

brandissant son épée rompue, s'élance à travers le château, découvre une salle merveilleuse, y saisit une lance dont il frappe Pellam... C'était la lance du Graal : Le château s'écroule, Pellam et Balen s'évanouissent pour trois jours. Balen se relève et parcourant les ruines voit au pied d'un arbre le preux Garnyssh de la Montagne qui pleure sa dame disparue. Balen retrouve la dame dans les bras d'un autre chevalier : sur quoi Garnyssh de la Montagne se donne la mort.

Telle est, dépouillée de ses digressions, de ses récits de funérailles, l'histoire puérile et compliquée du bon Malory : rêve copieux et diffus d'un homme qui, la tête pleine de contes, a fini par les embrouiller dans sa mémoire.

De ce fatras germe une fleur. La vie de Balen, après maints tâtonnements et coups d'épée dans les ténèbres, aboutit à une méprise pathétique. Au son d'un hallali lugubre, il pénètre en un domaine où des seigneurs et des dames le somment d'attaquer certain champion d'une île voisine. Un des seigneurs conseille à Balen de changer de bouclier, pour que l'adversaire ne puisse le reconnaître. Après un combat acharné, les combattants gisent à terre, leurs heaumes défaits, couverts de sang.

Alors Balen le Sauvage : « Qui donc es-tu, qui me tiens tête ? — Mon nom est Balan, frère du bon chevalier Balen. — Hélas ! Pourquoi ce jour est-il né ? » crie Balen qui perd connaissance. Balan se traîne jusqu'au visage du frère qu'il reconnaît enfin, sous le sang des blessures. Balen rouvre les yeux : « O Balan, tu m'as tué, je t'ai tué, le monde entier redira nos malheurs ! » Les deux frères se résignent à mourir : « Nés du même flanc, nous dormirons dans la même fosse. — We came both out of one womk and so shall we lie both in one pit. »

On comprend que cette scène ait séduit les poètes : mais que faire du reste, maintenant que le goût romantique du

l'histoire de balen 355

moyen âge et le conte en vers à la façon de Walter Scott ont vieilli ? Tennyson et Swinburne ont compris qu'on ne s'intéresse plus à l'aventure pour elle-même; que le plaisir de conter et d'entendre conter ne suffit pas à leurs contemporains; mais, d'autre part, une légende s'enrichit des sens nouveaux que chacun y peut lire. Tennyson et Swinburne ont donc adapté, modifié la « matière », selon des mesures différentes et des partis pris caractéristiques. Tennyson élague ce fouillis d'épisodes, commence à Garlon et à l'aventure simplifiée du château de Pellam; invente des incidents, ramène d'anciens personnages, Lancelot, Guinevère et Vivien; reprend son thème favori, « le combat des sens et de l'âme ». Balin et Balan (1885), la dernière et l'une des meilleures Idylles, montre que l'auteur n'est pas resté indifférent aux critiques de Swinburne qui appelait Vivien « une courtisane sans dignité diabolique ni humaine » (*). Sa Vivien s'élève à une poésie sensuelle et païenne dans la séduction de Merlin.

Néanmoins l'intention morale gâte la légende, en fait un apologue ou un sermon sur la colère. Balen a le désir de s'améliorer, d'ajouter au courage qu'il possède les vertus courtoises qui lui manquent. Il voudrait ressembler à Lancelot, à Guinevère et demande à celle-ci de porter son emblème, une couronne royale, sur son bouclier. Il essaie de dominer ses passions, se contient devant Garlon qui l'insulte, mais retombe en ses accès de fureur et s'écrie : « Mes violences ! Oh ! mes violences ! » Vivien, vraie fille de Satan, lui répète des bruits infamants sur la reine, ébranle sa foi, salit son idole. De rage, Balen foule aux pieds son bouclier à la couronne et pousse de tels cris que son frère qui passe par-là sans le reconnaître, croit qu'il insulte le roi, le provoque et le tue.

L'arrangement de Tennyson, expliquant le dénouement par une faute du héros, peut plaire à ces lecteurs qui demandent

I1) U rider a Microscope.

une « justice poétique » et croient que Roméo et Juliette furent punis pour s'être trop aimés.

Tennyson rhabille la légende suivant le goût « victorien ». Son style manque de hardiesse, n'évite pas toujours la vulgarité. Vivien, dans ses coquetteries à l'adresse du page qu'elle appelle Sir Chic\, ou « Sire Poulet », rappelle de jeunes flirts contemporaines.

Swinburne voit dans la légende une occasion d'échapper au banal quotidien. Il supprime des incidents mais sait qu'on ne remplace pas tel trait, tel accent, dont il a saisi la valeur expressive; il conserve les mots rudes et naïfs, l'étrange, l'imprévu, le décousu qui dépaysent: respectueux du texte, il obtient un style original, noble sans poncifs, qui souvent n'a fait que décanter en vers, avec le souci de n'en rien perdre, la prose de Malory :

« Nay, said Balen, for his sword will I keep, but it be taken from me by force » (Malory, 39) .

He would not give it. « Nay, for mine It is till force may make it thine »

« O Balin, two bodies hast thou slain and one heart, and two hearts in «ne body, and two soûls thou hast lost. » (Malory, p. 43.)

O Balen, slayer whose hand is red Two bodies and one heart hast thou slain Two hearts within one bod\ .

La sympathie ne va pas jusqu'au pastiche. Le poète reprend les archaïsmes de Malory dans les mots ferrie, carie (guerrier) , may (jeune fille) , trunip (trompe) , wyte (reproche) , housel (hostie) ; ses anacoluthes, ses constructions telles que banisshed the court (banni de la cour) , the kjng's son of Ireland, pour the kmS °f Ireland's son; mais d'autre part, il substitue, comme le remarque Wollaeger, aux mots latins ou romans de Malory, des vocables indigènes : maiden à damoysel, l^inman à cosyn, \night à baron, bouoed à salewed, meal à souper, wild à savagc. Il ajoute les mots du terroir

l'histoire de balen 357

northumbrien, comme whin (genêt) , scaur (crevasse de rocher) , des allitérations au parfum populaire :

By bush and brake and bole,

et ne s'interdit pas des mots plus savants comme :

Diskingdomed and disconfited.

Pour le fond, il abrège et clarifie sans reculer toutefois devant des naïvetés dont s'effaroucherait un goût timide, — le coup d'épée qui fend Garlon par les épaules, le saignement de nez qui traduit l'émotion de Garnyssh.

Ce travail de stylisation, vraie leçon d'esthétique, éclaire à merveille l'art et le goût de Swinburne. Avec une jolie économie de moyens, il produit un ouvrage personnel, imitation créatrice qui, tout en observant l'objet, l'accroît des émotions ressenties.

Cet échange fécond se traduit dans le rythme, l'invention, l'interprétation symbolique.

Le texte en prose, par des touches imperceptibles, comme l'argile sous les doigts du potier, se modèle en poésie; une image, un mot suffisent; la magie des nombres, sans violence (*) , nous rend la matière brute en matière ouvrée. Comparez ces points de départ et ces aboutissements :

« For he and his men are weary of fighting and we be fresh » (48) They are weary and worn with fight And we more fresh than (lame (6) « And when Garnish beheld ber so lying, for pure sorrow his mouth and nose brast out on bleeding... » (54)

But Gamissh, swooning, reeled as he stood Like a tree, kingliest of the wood Half hewn through : and the burninar blood Through lips and nostrils burst aflood. (2)

(*) On trouvera pourtant quelques chevilles, pp. 53, 95. (a) Comparez encore pour l'art de la traduction, cette prédiction de Merlin :

« ... for thou shalt hurt the truest knight and the man of the most worship

358 l'œuvre de swinburne

Avec le rythme, Swinburne apporte les images et les visions qu'éveille en lui sa lecture.

Il décrit l'aspect sinistre du château que Malory se borne à nommer (Sw., p. 9, st. 2) . La tristesse de Balen devant les cadavres de Lancéor et de sa Dame : « And for sorrow he might not longer behold them, but turned his horse and looked towards a forest », se développe en une inquiétude qu'anime un sentiment nouveau de la nature :

And in his heart their sorrow spake Whose Iips were dumb as death, and said Mute words of présage blind and vain As rain stars blurred and marred by rain To wanderers on a moonless main Where night and day seem dead. (')

La nature apparaît souvent, non pas en d'immobiles paysages mais en de fuyantes impressions qui disent l'âme joyeuse ou triste du héros ; il chevauche en de lumineux sous -bois égayés par la brise :

And down a dim deep woodland way They rode between tbe boughs astray Vt"itK flickering winds wbose flash and play Made sunlight sunnier where the day Laughed. leapt and flattered like a bird

that now liveth and through that stroke three kindoms shall be in great poverty, misery and wretchedness twelve years... (Malory, p. 45.)

Three kingdoms pine through twelve years change

In want and woe : for thou shalt smite

The man most noble and truest kni^ht

That looks upon the live world's light

A dolorous stroke and strange. (Sw., p. 46, I.)

(') Et dans son cœur parlait la douleur de ceux dont les lèvres sont muettes comme la mort, et disait d'aveugles présages, vains comme les étoiles ternies, brouillées par la pluie, pour les voyageurs d'une plaine sans lune, où la nuit et le jour semblent morts. » (37, 2).

l'histoire de balen 35^

Caught in a light loDse leafy net That earth for amorous heaven had set To hold and see the sundawn yet And hear what morning heard. (')

La nature apparaît encore dans le cours des saisons qui scandent la composition du poème, jalonnent la carrière de Balen.

C'est le printemps, blanche marée d'aubépines (2) , puis le a temps des tilleuls », quand les cœurs sont hauts devant l'Été vainqueur, qui enchaîne les forêts dans un silence d'or :

In linden-time the heart is high For pride of summer passing by ;

puis, la douceur de miel des commencements d'automne, « quand le vent et la mer sourient de vivre, et que l'aile du vent n'est pas moins lustrée qu'au printemps » (VI, 1), et l'hiver, « quand le feu de l'année tombe au plus bas, quand se hérissent les ailes de la neige » (p. 99.)

Ces notations ont une valeur d'âme, une tristesse qui marque le pas du Destin. « Le matin qui entend la musique du soleil montant ne soupçonne pas les colères de la mer estivale et nos coeurs écoutant le bruit de la vie n'entendent pas le son du jour, tuant ses heures... (IV, 1 , 2) . De même que le vent d'est, quand le matin brille comme le poitrail de l'alcyon qui s'élance du nid, pousse vague sur vague vers l'ouest, ainsi le souffle du temps qui fit jaillir des fleurs sur la tombe d'avril, pousse jour sur jour vers les ténèbres... » (III, début.)

(*) Descendant un obscur, un profond chemin forestier, ils allaient parmi les rameaux qui se balancent aux vents folâtres, dont les jeux et les reflets rendaient le soleil plus brillant, tandis que le jour rit, bondit, voltige comme un oiseau pris au léger, souple réseau feuillu que la terre tend au ciel amoureux, pour retenir et voir encore l'aurore, entendre ce qu'entendit le matin.

(2) Idée reprise dans le poème Hawthorn Tide.

Le vieux récit se rajeunit par l'interprétation du poète. La légende s'enveloppe d'une atmosphère qui est sa légende à lui; l'étrangeté, l'incohérence des faits deviennent le symbole de ces destinées absurdes et cruelles que Shakespeare compare au « conte d'un enfant ». L'histoire de Balen est l'histoire d'une vie; au lieu d'accuser le héros, comme Tennyson, au profit de la morale, Swinburne, plus fidèle à la vie réelle, montre une disproportion entre ses fautes et ses malheurs.

Au portrait du héros, l'auteur donne sa tendresse; il dédie à sa mère ce conte écrit vers la soixantaine et sans doute il retrouve sa jeunesse en Balen, « fils des mers et des terres du nord », A northern child oj earth and sea, — écuyer du Northumberland qui, frais émoulu du manoir paternel, chevauche dans l'ivresse d'avril, au devant de la Vie.

L'aubépine en fleurs, douce à l'automne du poète, lui rappelle les printemps d'autrefois, quand l'avenir devant lui s'étalait, scintillant de promesses :

« Au temps des aubépines, le cœur devient léger, — le monde est doux à voir, à entendre, — des pensers, des oiseaux joyeux fleurissent et s'envolent, — la bruyère s'embrase au soleil — le genêt devient flamme et encens... — Et pour la lutte ou pour l'amour — le faucon s'anime comme la colombe — quand la terre est touchée d'en haut — par une joie sans nom. )>

In hawthorn-time the heart grows light,

The world is sweet in sound and sight ;

Glad thoughts and birds take flower and flight,

The heather kindles toward the light,

The whin is frankincense and flame

And be it for strife of be it for love

The falcon quickens as the dove

When earth is touched from heaven above

With joy that knows no name.

L*HlSTOIRE DE BALEN 361

« Et toute sa vie de sang et de souffle — chantait en lui ; le temps, la mort, — n'étaient plus que des mots qu'on prononce en rêvant — quand le sommeil se ralentit : — lumière, vie, printemps, n'étaient qu'une chose. — Le cheval entre ses genoux bondissant — les landes, les bois qui brillent et qui chantent, les heures où vibre le souffle du printemps — semblaient sans âge, comme le soleil. »

La douce haleine de ces vers légers, lumineux, baignés de brume matinale !

Swinburne se fiant à ce que nous appelons sa « manière large », ne craint ni redites, ni détours, s'abandonne aux suggestions sonores, sait que « certaine atmosphère ne se peut rendre que par certaine musique. » Qui reconnaîtrait, en ce rythme allègre, la strophe de Tennyson dans « la Dame de Shalott ? » (*) Le mouvement ïambique est plus marqué chez notre poète et le dernier vers, au lieu de se buter à une explosive, la même à chaque strophe,

... The Lady of Shaloti,

s'épanouit en un son continu { voyelle, sonore ou liquide) qui rend les aspirations, les vastes espoirs de Balen.

... his ways and days to be.

L'éloge traditionnel du printemps se rénove, change de caractère en évoquant non plus la saison, mais l'âge du héros, le regard printanier de ses vingt ans :

« Joyeux d'humeur, mais grave au fond de l'âme, — plein de rêve et de doute au sujet de ses voies... chevauchait par buissons, broussailles et cépées, — un fils des terres et des mers du nord ; la fierté de vivre devant lui rayonnait ; les cieux

(') Rimes aaaabcccb; vers de quatre accents, sauf le cinquième et le neuvième chez Tennyson, le neuvième seulement, plus court chez Swinburne.

du jour et de la nuit — brillent moins que ne brillait le chemin de ses jours... (l) .

Il est joyeux et grave. Son cœur devine un destin plus sombre que celui des autres hommes » (2) : « Mais la joie l'emporte à mesure qu'il avance, au sud de l'Angleterre à la rencontre du printemps, vers plus de lumière, de chaleur et de maturité, vers « une vie qui le salue roi » — A life that hails him \ing.

Farouche, obstiné, silencieux, « comme la terre avant l'aube », honteux et fier, Balen brave le mépris des courtisans, ne cherche que le pardon d'Arthur : « Mon nom est Balen dit le Sauvage, ainsi appelé par ceux qu'apprivoisent les cours, parce que je chevauche au loin, solitaire, n'ayant que mon âme pour étoile. »

Héros fatal, mais naïf et sans orgueil, il ne lui convient pas plus qu'à Tristan, de gémir « sur la triste vie ni sur la triste mort. » De ses aventures, la plus touchante est la rencontre de son frère Balan.

A ceux qui reprochent à Swinburne de manquer de « sentiment humain », l'on opposera cet hymne à la joie des retours, où l'amour des deux frères se retrempe aux impressions d'enfance, aux sourires de l'éducation maternelle :

(1) And glad in spirit and sad in soûl With dream and doubt of days that roll As waves that race and find no goal.

Rode on by bush and brake and bole A northern child of earth and sea.

The pride of life before him lay Radiant : the heavens of night and day Shone less than shone before his way

His ways and days to be.

(2) But alway through the bounteo-js bloom His soûl forefelt a shadow of doom.

l'histoire DE BAi-EN 363

<( Quand Balen aperçut, au pied de la lisière ensoleillée, son frère Balan, fleur jumelle du Northumberland, oiseau marin d'une même rive, — de lui s'en allèrent toute peur de la nuit ou du jour, tout souci de la vie ou de la mort... Seule une joie d'amour s'alluma dans son coeur ranimant les délices et le profond désir — de jours lointains qui résonnèrent en choeur au-dessus de lui; car la vie ne connaît pas d'affection plus belle, plus féconde en choses inoubliables, que le précieux amour qui éclôt avec le sens de la vie et la réchauffe à son aurore...

« Oh ! Frère ! crièrent-ils ensemble et, leurs heaumes écartés pour se voir (:) , s'embrassèrent en pleurant de joie, de pitié, de l'amour que greffent en nous père et mère, comme une grâce naturelle de Dieu » :

O Brother, O my brother ! cried

Each upon each, and cast aside

Their helms unbracea that might not hide

From sight of memory single-eyed

The Likeness graven of face and face,

And kissed and wept upon each other.

For joy and pity of either brother

And love engraffed by sire and mother

God's natural gift of grâce. (39, 2)

Dans la seconde rencontre, le combat mortel des deux frères, Swinburne serre de plus près que Tennyson le récit de la Mort d'Arthur (2) .

Malory dit que Balan « à quatre pattes » (3) s'approche de

(!) « Ils enlevèrent leur heaume, se baisèrent et pleurèrent de pitié et de joie. » (Malory, chap. V).

(2) What knight art thou? for ère now I found never no knight that matched me. « My name is, said he, Balan. brother to the good knight Balin » « Alas, said Balin, that ever I should see this day » (Malory, p. 57). Cf. Swinburne, p. 123. *

(s) Then Balan went on ail four, feet and hands, and put off the helm of his brother.

son frère pour écarter le heaume ; Swinburne conserve ce trait, mais l'idéalise : « Ainsi faisait-il jadis, petit enfant riant à la vie, sous les yeux, les genoux de leur mère » (') .

Le dialogue est calqué sur Malory, jusqu'au cri final :

... Both we came out of one tomb One star-crossed mother's woful worab, And so within one grave-pit's gloom Untimely shall we lie.

Dans l'idylle de Tennyson, Balen reprend connaissance et songe à venger Guinevère des accusations de Vivien :

Pure as our own true mother is our queen !

Balen meurt en paix, son idole est sauve. Tennyson a soin de mêler à sa mort l'idée de la vie future et quelque chose comme les secours de la religion. Balin regrettant son péché de colère s'écrie: « O frère, ma folie fut ta misère... Bonne nuit, mon frère, car plus jamais nous ne dirons bonjour... » Balen reprend : « Bonne nuit ici-bas, mon frère : Bonjour là-bas! Venus au monde en même temps, nous mourons ensemble, du même destin... Et tandis qu'il parlait, ses paupières alourdies se fermèrent. Et serrés dans les bras l'un de l'autre, ils dormirent leur dernier sommeil » (2) .

L'invention de Tennyson a de la grâce ; mais ces paroles et ces embrassements, le souci de faire groupe en montrant les deux frères enlacés dans la mort, sont d'un art un peu mièvre auprès des vers où Swinburne reproduit dans sa rudesse le cri de Malory. Le héros de Swinburne jette un

(!) P. 124, strophe 1.

(2) « Good night, true brother hère ! Good morrow there

We two were born together and we die Together by one doom » : And while he spoke, Closed his death-drowsing eyes, and slept the sleep With Balin, either lock'd in either's arm.

l'histoire de balen 365

dernier regard sur son pays natal : « Il but une gorgée de ce qui fut son premier vin : les bruyères qui brillent, les rapides turbulents de la Tyne, les bois, les rochers, la mer, les crevasses qu'on franchit, les vagues qu'on étreint, le premier bon cheval que serrent nos genoux... »

Puis le poète cède la place au conteur qui arrive au but avec assurance et tranquillité, sur un mode un peu ralenti :

« Mourant ainsi, non comme un lâche, il contempla la vie, la mort et s'endormit. Au matin, Merlin arriva et sur la tombe qui dit leur renommée, grava leurs deux noms et pleura » :

He looked on life and death and slept, And there with morning Merlin came And on ihe tomb that told their famé He wrote by Balan Balen's name And gazed thereon and wept.

Une exclamation du roi Arthur : « Je ne verrai plus leurs pareils ! » et la conclusion en manière d'épitaphe, laconique et martiale :

(( Telle est la mémoire de ces hommes dont les noms resteront comme deux étoiles : Balen et Balan à la main sûre, deux frères du Northumberland , dans la vie et la mort, bons chevaliers, 'i

This is thé taie that memory writes

Of men whose names like stars shall stand,

Balen and Balan, sure of hand,

Two brethren of Northumberland

In life and death good knights (:)

De ce finale sans éclat, une irradiation se lève, s'épure, nous

(*) « Alas, said king Arthur, this is the greatest pity that ever I heard tell of two knights, for in the world 1 know not such two Knights as they were. Thus endeth the taie of Balin and Balan, two brethren, born in Northumberland, good knights. »

gagne par une persuasive douceur. Cette manière enveloppée, sans morale indiscrète, cette fusion de la forme et du fond rapprochent du « symbolisme » celui qu'on appelle souvent « le dernier des romantiques ». La sûreté du goût, la justesse du sentiment, l'intérêt d'une comparaison avec Tennyson justifieront la place que nous avons donnée à cette œuvre mineure et peu connue, plus caractéristique selon nous que les ballades narratives en dialecte, qui ont aussi leurs partisans (1).

(1) A Jacobite's FareiceU etc. On trouvera ces ballades dans P. B. III et dans les Poèmes posthumes. Ces derniers donnent les ballades de jeunesse.

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