CHAPITRE IV
L'Elocution.
CET idéalisme foncier dicte une langue noble qui s'éloigne du langage parlé, contribue à l'atmosphère ; rien du familier quotidien que d'autres érigèrent en principe ; rien non plus de la précision technique et pittoresque d'un Browning.
Ce style varie d'après les ouvrages; gracieux dans les chansons, les rondels; sublime dans les Chants d'avant l'Aube; mais la grammaire présente partout certaines tendances, notamment l'archaïsme résultant de savantes incorrections, d'anacoluthes étrangères à la prose.
L'archaïsme a pour sources : les Grecs dans ses tragédies grecques; les Elisabeth ains, dans les drames; l'ancien anglais dans quelques poèmes préraphaélites et médiévalisants (Laus Veneris, Masque oj Queen Bersabe).
Une influence plus générale est celle de la Bible ou plutôt de cette traduction inspirée, la Version anglaise autorisée de 161 1. On la retrouve dans les Poèmes et Ballades, les Chants d'avant l'Aube, les poèmes politiques ou patriotiques et, mêlée aux influences grecques, jusque dans les tragédies classiques. Cette influence qui se confond avec celle de l'anglais archaïque, suffirait à expliquer les particularités grammaticales suivantes (*) :
(*) Nous empruntons quelques exemples à Wollaeger et surtout au Suédois Semer : Language of Swinburne's Lyrics artd Epies, Lund, 1910.
Comparatif simple, sans more : Cunninger, wretcheder, audibler, visibler, splendider.
Superlatif simple: joolishest (Marino Faliero, 131). Double superlatif :
The most dimmest heights of trembling heaven.
Was botn of mar.'s most highest and heavenliest birth.
(Thalassius, 5.)
Pronom personnel au lieu du réfléchi :
As we give us ( = ourselves) again to the water.
Suppression de one après l'adjectif :
O fools and blind, and full of sins and fears!
Remplacement des possessifs thy, their, its, par les périphrases of thee, of them, thereof : the faces of them; the grâce of thee; the lives of us (l) .
Ceci se justifie par des raisons de rythme et d'euphonie : la périphrase donne l'ïambe et its est moins harmonieux que thereof.
Possessif antécédent du relatif : Our queen who serve none other. (Song of Italy, 55 : « A nous qui n'en servons pas d'autre ») .
Formes verbales surannées : graven, molten.
Subjonctif dans les emplois qu'abandonne la langue actuelle : if ne thinfy, pour if he think.s.
Suppression de l'auxiliaire do dans les interrogations et les négations : Deny they or dissembîe ?
Dans la syntaxe de phrase, on remarque des inversions de pronoms : « The last (time) was with them and they knew not it... »
(') Comp. « ... Thy righteousness as the waves of the sea ; thy seed had been as the sand and the offspring of thy bowels like the gravel thereof » ( of the sea). Isaïe XLVIII. 17-19.
L'ordre habituel « it not » , au dernier mot légèrement accentué, n'aurait pas la même grâce.
On note surtout des mélanges de constructions (anacoluthes) donnant au langage une grandeur primitive.
Une proposition relative, de nature subordonnée, finit en principale :
Whom wise men know for wiser and thy foolish love
More subtle than the serpent. (Poems, IV. 87.)
As fire that speaks in cloud, and saith
What strong men hear and fly (=and they fly) (Balen, 57.)
No deadlier than thy chosen of old hâve quaffed a draught
And blessed thine hand, their cupbearer's. (Tristram, 103.)
That sleep not neither weep they as they go. (Laus Veneris.)
Souvent le sujet de la relative est attiré dans la principale, comme en moyen-anglais et dans la Bible (x) :
We know thy works that they live. (Poems, II, 10.)
On trouve encore le double interrogatif, à la manière grecque :
Thou hast seen with thy eyes
With what cunning of art
Thou wast wrought in what wise. (Hertha.)
At what shrine what wine,
At what board what bread (2) (Christmas Antiphones.)
La disjonction des adjectifs, l'un avant, l'autre après le nom (comme par une omission qu'on répare) : sicl^ dreams and sad, holy buds and hoar.
D'autres fois, au contraire, par « anticipation », le pronom personnel est d'abord exprimé, puis omis comme complément d'un verbe :
What stung thee, what visions that smote? (Do/ores.)
(1) Cf. Genèse : And God saw the light that it was good.
(2) Cf. Oîa irpôç oïuuv àvbpwv ndo\w (Sophocle, Antigone, 937).
De même, dans ces comparaisons, l'adjectif précède le nom au lieu de le suivre :
From this worse thing than death... In a deep sea like death... What foui fool's uncleaner japes than thine? (Marino Faliero, 47.)
Voici des ruptures de construction plus hardies : le premier élément d'un mot composé se rapporte à un mot suivant de la phrase : the birth-god of my day pour the god oj my bhthday (').
Le déterminatif se détache du déterminé :
At the sun's hour of morning song
= At the hour of the sun's morning song. (Songs before Sanrise.)
Ce désordre voulu pourrait également se réclamer d'exemples grecs. Mais Swinburne emprunte aux Hébreux les parallélismes de phrases où s'exprime la passion bouillonnante des prophètes. C'est la source de beaucoup de ses répétitions qui touchent au pléonasme :
Their moan îs in every place, the cry of them filleth the land : There is shame in the sight of their face, there is fear in the thews of
[their hand.
For the sound of the shouting of men they are grievously stricken at heart : They are smitten asunder with pain, their bones are smitten apart.
(Song in Time of Révolution) (2).
(') Cité par Serner.
(2) Comparez : « And he shall smite the earth with the rod of his mouth. and with the breath of his lips shall he slay the wicked. And righteousness shall be the girdle of his loins, and faithfulness the girdle of his reins. » (lsaïe. XI. 1.9.)
Pour la répétition de and, voir entre autres l'Hymne à Proserpine de Swinburne:
And bitter as blood is the spray, and the crests are as fangs that devour. And its vapour and storm of its steam as the sighing of spirits to be.
Ces parallélismes ont souvent la forme interrogative :
Will ye bridle the deep sea with reins, will ye chasten the high sea with rods? Will ye take her to chain her with chains, who is older than ail ye gods?
{Hymne à Proserpine.)
Who hath known the ways of time Or trodden behind his feet?...
Who shall give sorrow enough Or who the abundance of tears?
(A Lamentation.)
Who has blinded thee? who hath prevailed on thee? who hath ensnared? Who hath broken thy bow, and the shafts for the battle prepared?
(Erechtheus, 83.)
Comparez :
Who has believed our report-' and to whom is the arm of the god revealed?...
(Isale, LUI.)
Quant au vocabulaire, il est harmonieux plutôt que riche.
Le poète ne suit ni Hugo, qui semble se plaire à utiliser, ne fût-ce qu'une fois, tous les mots de sa langue, ni Browning qui abuse des libertés de la sienne pour transformer les substantifs en verbes et puiser aux dictionnaires grec et latin ; Swinburne raille ses formations pédantes : engrossible, nympholeptic, pancreatic, dans une de ses parodies.
Autres exemples de parallélisme et de redondance biblique dans le livre
de lob : D' • 1 • &. ■
J rerisse le jour ou je suis ne...
Que ce jour se change en ténèbres Que Dieu ne l'éclairé pas d'en haut Que la lumière ne brille pas sur lui !
Répétition avec variations, dans les Proverbes, Kersion anglaise, III, 10.
A little sleep, a little slumber,
A little folding of hands for repose.
Peut-être Swinburne se souvint-il de ceci au début du chant VI de Tristram : A Httle timg Q Love a j.^ light
A little hour for ease before the night.
L'impression de rareté, de noblesse, le parfum de culture dérivent chez lui tantôt de l'archaïsme, tantôt du néologisme dans la dérivation et la composition. Le poète n'emploie les mots rares qu'exceptionnellement. Archaïsmes : levin (éclair) ouphe (elfe) coign (Sisters, 83) assoil (pour absolve Locrine, 14), bossage (S. Spr., 56), flaughts (pour flashes, Locrine, 87) , stablish (pour establish) , minish (pour diminish), fulfill (pour fill) , goodlihead (pour fyndness) ; latinismes : imminence of wings, refluent, multitudinous , ineffaceable, irremeable Symplegades, deciduous days, amorous plenilune, retributive, unspeculative eyes; participes passés en ate: dedicate (AtaL, 79), satiate (S. Spr., 26), sea-saturate (id. 179), subjugate (Tristram, 151) ; exalt (pour exalted, 5. Spr. 26) , precontract (Locrine, 40) .
Il connaît la valeur solennelle des mots abstraits en ation, les répand dans ses odes à la République Française ou à Victor Hugo :
Since in Athens God stood plain for adoration Since the sun beheld his likeness reared in stone Since the bronze or gold of human consécration...
Mais il connaît aussi le charme du mot populaire ; sa forte éducation classique l'aide à l'apprécier et l'empêche de parler grec ou latin en anglais. Sa langue est bien indigène, grâce à l'abondance des vocables familiers : flower, blossom, wan, glad, grass, girt, poppies, naked, à des mots de terroir ou de dialecte, comme haugh et fell, à sa préférence pour les dérivés à forme anglo-saxonne.
Telles sont le3 formations en ing qui « estompent » le sens du mot simple ou le rendent plus indéfini : crumblings (pour crumbs) , fyssings (pour kisses) ; my name is a consuming ; les adverbes dérivés à préfixes : ajoam, aflower, asmoulder ; les verbes bemonster, bedinned, bemuse (Marino, 24) ; les dérivés en dis (préfixe latin) avec un verbe saxon : disfying-
domed, disfleshed, discrowned, disengirdled, disrobed and disentrammelled ; en mis : misproud; les dérivés en over et les négatifs en un :
Love or unlove me
Unknow me or know... (Hertha.)
I would that with feet
Overbold, overfleet
I had swum not or trod... (Atalanta.)
Notez les adverbes de direction, au suffixe ward : shoreward, fighward, battleward, deathward, usward, weward et youward (*) ; les négatifs en less : herdless, sheepless, spouseless, matchless.
Notez encore un adjectif dérivé comme pursy (mercantile) , le néologisme gnarry (noueux) (2) .
L'invention linguistique de Swinburne se déploie surtout dans ses mots composés, dont les éléments se combinent avec souplesse.
Ce sont des substantifs, dont l'un sert d'apposition, de complément, de comparaison; qui s'emploient adjectivement comme dans the windjoot-year (l'année dont les pieds sont comme le vent) .
Ce sont des adjectifs aux relations complexes : the summersleepy Dryads (endormies par l'été, Ave atque Vade) .
Ce sont enfin des participes qui remplacent une proposition (relative ou déterminative) et juxtaposent deux images à la façon des épithètes homériques.
Ces composés sont surtout nombreux dans les tragédies grecques, les Chants d'avant l'Aube et les Songs oj the Springtides.
(*) Encore la Bible: to theeward (1 Sam. XIX, 4) ; ro Godward (Exod. XVIII, Cor. III, 4; 1 Thess. 8) ; to the mercy-seatward (Exod. XXXVII, 9). (2) Boughs ail gaunt and gnarry (Athens), pour gnarled ou gnarly.
Un passage imité de Sapho dans ce recueil fait saisir l'influence classique :
O thou of divers-coloured mind, O thou Deathless, God's daughter subtle-souled (l) .
Ces formations ont été bien étudiées par M. Semer auquel nous empruntons des exemples.
Les composés comme all-fostering , cloud-constraining light, all-renovating (un participe présent, plus un substantif ou pronom complément direct) rappelleront les adjectifs grecs tels que irup-qpôpoç, porte-feu, àcFTTi&ri-cpôpoç, porte-bouclier, chers à Ronsard et à la Pléiade. Swinburne les reprend Hans cette parodie sur ses propres vers : ...the bliss-bringing bulf^ of a balm-breathing baby. Ses composés participiaux ont souvent une majesté pindarique (2) , ou eschylienne (3) : man's timetravelling générations, life's time-wandering wings; she went last night down the night-wandering way (c'est-à-dire « elle mourut ») ; on peut douter si, dans le dernier cas, le nom est complément direct ou circonstanciel : comparez vuKTibpôuoç, (qui court pendant la nuit) .
Plus nombreux encore, les composés tirés de paiticipes passés. Le premier élément peut être un nom, complément du verbe passif : dream-divided sleep, sun-smitten dew. Cette forme supprime un « par », comme la première supprimait
(1) TToudXôqppov u0àvaf' 'AqppôbiTa TTcû Aioç, boXÔTcXoice, Xiaaonai ae
Swinburne semble avoir adopté la leçon TroiKlX6<ppov plutôt que TrotKlXô- Gpov' « au trône richement orné ».
(2) 'EKaTovTctKdpavoç (aux cent têtes, Pyth. 1) ; àveuooqpdpcrroç (qui retentit au bruit du vent, Olymp. 6).
(*) GriXuKTÔvoç, qui tue par la main des femmes ; vuKTKppoûpr|TOÇ, veillant pendant la nuit (Promérriée, 852-853).
L'ÊLOCUTÎON 71
un (( qui », et permet d'ajouter au composé de nouveaux déterminants, comme dans cette apostrophe à Mazzini :
Thou wast a very Christ, — not he
Degraded into Deity And priest-polluted by such prayer
As poisons air.
Le nom peut être complément circonstanciel, comme dans l'épithète descriptive panther-throned (assis sur une panthère) . Parfois l'on hésite entre cette explication et celle du cas précédent : the vein-drawn palm of Death (la main exsangue de la mort, P. B. p. 32) . Le premier élément peut être adjectif ou adverbe : equal-souled, serpentine-curled, comme dans les composés classiques £av0OKÔ|ar|ç, ou flavicomus.
Le second élément peut n'être qu'un faux participe, tiré directement du nom accompagné de quelque attribut :
Outroar the lion-throated seas Outchide the north-wind if it chid And hush the torrent-ton gued ravines.
Ces vers illustrent bien la diversité du vocabulaire swinburnien : monosyllabes saxons familiers (chid, hush), mots latins (ravine) , dérivés (outroar, outchide) et composés de participes.
Même harmonieuse variété dans les vers bien connus de Hertha :
The tree many-rooted That swells to the sky With frondage red-fruited The life-tree am I. (l) .
(I) On trouverait pourtant chez Swinburne l'exagération, la caricature du mot composé, dans ce vers cité par Serner :
But the fu>m-6orn human-jathered sister-flower bore fruit more dire
ou dans :
That strange-eyed spirit-wounded strange-tongued slave.
(S. Spr., 47).