‹ L'œuvre de SwinburneChapitre 8 sur 33 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les Sentiments et les Idées.

L'ATTITUDE la plus fréquente vis-à-vis de Swinburne, a été de louer sa « forme » aux dépens de ses « idées ». Osons nous élever contre l'intellectualisme des professeurs de littérature qui, demandant à la poésie de3 idées avant toutes choses, paraîtront un jour aussi étroits que les critiques puritains qui songent d'abord à la morale.

Si ce dernier penchant diminue en Angleterre, l'analyse intellectuelle ou idéologique règne encore, des deux côtés du détroit, chez des critiques savants, à défaut de sensibilité artistique. On est confus de redire à ces juges pleins d'autorité que le lyrisme n'est point de la philosophie, que le mot « idée » doit s'élargir au point de comprendre les idées lyriques d'un Pindare; que le lyrisme vit de sentiment, que son fonds est l'émotion, qu'on ne peut exiger du poète que la hauteur d'âme, l'intuition, l'interrogation émue, non par une réponse aux problèmes éternels de la mort, du mal, du destin, de Dieu, de l'infini ; qu'en tous cas ses pensées ne vaudront, poétiquement, que par le sentiment et l'imagination qui les animent; que la forme ne se sépare point du fond et qu'un critique n'a rien prouvé quand il dépouille une idée, la traduit en sa prose et croit en montrer la banalité (]) ; car la voix du poète et les rayons de la poésie la transfigurent, la pénètrent, l'enrichissent

(') Ainsi fit Jules Lemaîtie pour Victor Hugo, Contemporains, 4e série.

de tout l'ineffable, lui communiquent « un étrange murmure de révélation », comme dit Swinburne en parlant de Baudelaire (x).

Le cas de Swinburne devant la critique rappelle celui de Victor Hugo.

Tantôt on ne comprit pas, tantôt la séduction des rythmes, leur entraînante nouveauté ôtèrent au lecteur jusqu'au loisir de réfléchir au sens.

Victor Hugo passa longtemps, lui aussi, pour manquer d'idées. Tandis que les artistes, Gautier, Banville, Paul de Saint- Victor et Swinburne éblouis, fascinés par sa forme ne demandaient rien au delà, les critiques de profession, Sainte- Beuve et Nisard, Jules Lemaître, M. Lanson, M. Pierre Lasserre, étourdis, gênés plus que charmés par son opulence verbale conclurent doctement à son « indigence intellectuelle ».

Ce furent les philosophes, Guyau, Renouvier, qui protestèrent et le dernier démontra, non sans une complaisance parfois excessive, que le poète avait, à lui seul, plus de philosophie que tous les autres lyriques français.

Pour Swinburne, la réaction favorable ne fait que de commencer. On lui a reproché d'être « vide » ou « creux » tantôt parce qu'il avait réellement « trop de mots pour l'idée », tantôt parce qu'il n'exprimait que des sentiments intellectuels, des idées vagues et poétiques. Le reproche était mal venu, puisque Swinburne jamais, comme Hugo, ne revendiqua le titre de mage ou de songeur; partial et tendancieux, puisqu'on ne l'adressait pas à Tennyson, qu'on félicitait plutôt d'avoir en ses vers agité mainte « question » morale ou sociale. En effet, le Lauréat touche au panthéisme, au féminisme, résume la théologie de son temps dans In Memoriam; on prétendit même que l'auteur de Maud avait annoncé

(]) Blake, p. 100, note.

Darwin et la « lutte pour la vie », parce qu'on oubliait Hobbes et sa définition de l'état de nature. Mais ces notions courantes des journaux, des revues, des conversations, appartiennent chez Tennyson à l'homme du monde plutôt qu'au poète; il ne les révèle point, n'en est pas véritablement possédé : il les met en vers et les vulgarise.

Swinburne n'offre ni des raisonnements ingénieux et suivis, ni des idées en grand nombre : il eut tout de même assez de vigueur intellectuelle et de sagacité pour percer à jour la demiphilosophie, le <( semi-christianisme » d'/n Memoriam et le « panthéisme de poche » (*) du Higher Pantheism. S'il n'apporte pas de solution nouvelle à d'éternelles antinomies, on ne lui refusera pas le sentiment vif et continu des hauts problèmes qui surplombent notre existence, la curiosité passionnée, l'étonnement ému devant l'univers. Nous étudierons dans Hertha, dans l'Hymne de l'Homme, dans les poèmes naturistes, son panthéisme et sa religion de l'humanité; sa conception de l'immortalité, dans les poèmes funèbres; nous ne retiendrons quant à présent que cette forme élémentaire du sens métaphysique, l'intuition du mystère. De même que Beethoven croyait avoir mis dans sa neuvième symphonie une « preuve sentimentale » de l'existence de Dieu, Swinburne, en ses Chants d'avant l'Aube, élans vers la liberté, vers l'inconnu, vers l'absolu, nous procure, par l'enthousiasme et la suggestion musicale, la plus haute des illusions poétiques, celle d'entrer dans un monde ineffable où l'on respire, avec l'air des sommets, le goût de l'infini.

Ses vers inspirés nous entraînent au delà d'eux-mêmes, dans l'infini de l'espace (Plus Ultra) (2) . dans l'infini intérieur [Plus Intra) , dans l'au-delà prophétique, l'inconnu futur, la sphère de l'aveugle Tirésias, qui prévoit par ce qu'il ne peut

(') Higher Pantheism in a Nutahell (Heptalogia) . (2) Century of Roundeh.

voir et qui « dans l'air sublime d'une nuit féconde » devine des étoiles à naître :

Feel not thy brows a wind blowing from far?

Aches not thy forehead with a future star? (Tirésias.)

Tirésias unit à ce « sixième sens » de l'avenir, celui de l'âme intérieure, de l'Immanence.

Des hauteurs obscures et sereines « où ce qui est mort et ce qui est à naître ne font qu'un dans la pensée, — où les sources inconquérables de la vie nourrissent de force le torrent des choses », il sent « l'obscur parfum des espoirs qui fleurissent », il perçoit « la chaleur d'une aurore à venir »; il s'unit par le rythme au mouvement du monde, entend « le bruit sourd de la source du Temps » :

...the low sound of the spring of Time (*).

Les critiques éplucheurs murmurent : Poésie vague... la musique vous séduit, le sens vous échappe... et regrettent que ce grand artiste n'ait point de message !

Mais le sens n'est pas où ils cherchent, il passe au-dessus d'eux; il émane de l'accent du vers, jaillit comme une flèche du tressaillement de la strophe, se lève, comme un halo, du silence qui la suit.

Le sens n'est pas une pensée nette, une explication; il s'élance au point même où s'arrêtent les systèmes, trop vague pour se contenter de clarté banale, trop subtil pour n'être pas confus, trop haut pour n'être pas fugitif : c'est un sens mystique, poétique, une vision plus vraie que la vérité, — a vision, truer than truth (2) .

Qui sait lire poétiquement trouvera dans Swinburne une

(J) Tirésias, S. B. S., 212. str. 2. 3; 213. str. 1. Comparez SHELLEY. Alasior, v. 128: and he 8aw

the thrilling secrets of the birth of Time. (2) Thalassias, p. 33.

religion, une philosophie, une morale éparses et suggérées. Sa « critique de la vie » commence par un pessimisme tragique, une préoccupation constante et précoce de la mort, contemplée sans peur et rehaussant, aiguisant le sentiment de la vie. Puis la morale du poète s'affirme et s'incarne au personnage de Tristram of Lyonesse : c'est un optimisme volontaire et averti, l'acceptation de la lutte, un oui héroïque à l'existence, un défi à la mélancolie romantique :

Respite we ask not, nor release, Freedom a man may hâve, he shall not peace.

(Ode to Victor Hugo, P. B. 1).

Swinburne est un poète intellectuel, en ce que les sentiments, les sensations tendent à se sublimer chez lui dans une région abstraite, un monde d'idées pures. S'il n'eut pas « beaucoup d'idées », il eut éminemment le culte, le respect de l'idée, l'aptitude platonicienne à la concevoir comme réelle : de là, chez ce poète artiste, le goût singulier de l'abstraction, la personnification constante de l'Amour, du Changement, de la Mort, du Destin, des Désirs, des Craintes, des Espoirs, particulièrement du Temps et de ses divisions, l'année, le mois, les saisons, la fin du printemps (Channel Passage, 28) , la fin de l'enfance (Mids. Hol., 92) :

Are not the years more wise More sad than keenest eyes The years, with soundless feet and sounding wings?

(Ode to Victor Hugo.) Day's foot set on the neck of night (P. B. II). And still the day is great with child of night (S. b. S., 142.)

Fate that breathes power upon the lips of time. (Tristram.)

Le sentiment de la nature vivante anime ces images du Temps. Mais parfois Swinburne retombe aux entités, aux spectres à majuscules de l'ancienne rhétorique :

Fear with her foui brother Unbelief

Lives in adultery. (Bothwell.)

Faith haggard as Fear that had borne her, and dark

As the sire that begot her. Despair. (Astrophel, 59.)

Les pires passages de Swinburne sont ceux où le « verbalisme », joint à ce goût d'abstraction, produit une obscurité fastidieuse (*) . La personnification se délaie en tableau, en récit allégorique : le poète pare d'emblèmes vagues des figures qu'il ne parvient pas à vivifier (2) .

Ce penchant qu'on pouvait croire, dans les premiers poèmes, dérivé des trécentistes italiens, s'accentue avec l'âge. Il est aussi naturel à Swinburne qu'à Shelley, encore que ses personnifications symboliques soient moins exsangues, artificielles et arbitraires que certaines du Prométhée délivré.

Il faut distinguer l'allégorie pure, déguisement, enveloppe d'une pensée abstraite, du symbole, plus spontané, qui nous séduit par lui-même, en dehors de l'idée signifiée.

Swinburne glisse parfois du symbole dans l'allégorie, j'entends qu'il procède par allusions, périphrases plutôt que par suggestion poétique (ainsi quand il parle de lui-même, dans Thalassius ou le Prélude des Chants d'avant l'Aube) .

D'autre part, il est chez lui des triomphes du style abstrait, où il parvient à faire vivre, sans nul détour allégorique, des idées; où il donne à de simples noms : le Temps, la Douleur, le Destin, une ampleur et une profondeur inattendues, parce que ces noms, dans leur nudité . correspondent à des réalités pour son œil de voyant.

L'absence d'images est alors économie de moyens, plutôt que pauvreté; dans Hertha, dans le choeur d'Atalante, les

(1) Il dira que la lune est enveloppée, bercée par les ténèbres a comme la vie par la mort, la renommée par le temps, le souvenir par la tombe » :

Even as life with death, and famé with time and memory with the tomb Where a dead man has for vassals Famé the serf and Time the slave...

(2) Exemple: l'allégorie ou le mythe de l'Amour dans Thalassius.

seuls mots abstraits, lourds de sens, chargés d'associations, frappent un accord grave, nous plongent dans le recul des années :

Before the beginning of years There came to the making of man Time with a gift of tears Grief with a glass that ran.

Le Temps et la Douleur, comme l'a dit M. Drinkwater, ne sont pas ici des abstractions, mais des symboles qui traduisent la méditation du poète sur deux problèmes éternels de l'existence.

Une esquisse du tempérament intellectuel de Swinburne ne peut omettre la force d'intelligence et de volonté que supposent la construction, la préparation de la trilogie Chastelard, Bothwell, Marie Stuart; ni son érudition de philologue et son oeuvre critique où le plaisir de sentir se mêle au plaisir de classer, de comprendre les phénomènes les plus divers, et les poètes les plus ardus, tels que Blake ou Browning.

Rappelons enfin la lucidité, la pureté grammaticale du poète, sa logique impeccable jusque dans l'inspiration débordante, ses périodes immenses qui ne révèlent jamais, à l'analyse, les « fissures » propres à la syntaxe fiévreuse de Shelley.

La physionomie physique du poète n'est point trompeuse. Ce front olympien cache un cerveau qui n'est inférieur à nul autre cerveau poétique. M. Gosse appelle Swinburne « une intelligence hypertrophiée ». Son radicalisme, sa haine pour les compromis chers à ses compatriotes sont une forme de son activité, de son intrépidité, de son mépris pour la paresse intellectuelle.

Le cœur et l'esprit ont pris part à cet idéalisme : nul poète, après Shelley, ne fut plus capable d'amour abstrait, d'amour intellectuel. Nous ne parlerons pas des autres sentiments. L'amour sexuel et passionné paraît dans Tristram, dans quelques Poèmes et Ballades; la tendresse filiale,

voilée mais pénétrante, dans Atalante; l'amour fraternel, dans Balen; l'amitié, l'admiration, l'amour des enfants, des vieillards, en de nombreux poèmes. Les Lettres privées de Swinburne sont précieuses en ce qu'elles nous donnent la réplique en prose de ces sentiments et la preuve absolue de leur sincérité. Il faut souscrire au jugement de M. Gosse : « Nul ne peut lire attentivement ces lettres sans y voir briller la courtoisie, la générosité, la délicate chaleur d'amitié qui caractérisèrent un noble poète ; le trait le plus saillant de ces lettres est l'absence d'affectation. » Tantôt pleines de raffinements esthétiques, de discussions sur la forme d'un vers, tantôt animées d'une gaieté bruyante, elles mettent encore en lumière ce mélange de culture et de spontanéité que nous étudierons au chapitre suivant.

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